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Full text of "Histoire des femmes médecins depuis l'antiquité jusqu'a nos jours"

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History of Medicine 











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HISTOIRE 



DES 



FEMMES MÉDECINS 



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in 2010 with funding from 
University of Ottawa j 



http://www.archive.org/details/histoiredesfemmeOOIipi 



HISTOIRE 



DES 



FEMMES MÉDECINS 



DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS 



PAR 

MÉLÂNIE LIPINSKA 

Docteur en médecine 



^ BIBLlOTHèO'"S * 




PARIS 

LIBRAIRIE G. JACQUES & C"^ 

1, rue Casimir-Delavigne, 1 
1900 



^^OOOu^OO^ 



^1> 



PREMIERE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 



Le médecin primitif 



Nécessité d'étudier l'état de la médecine chez les primitifs avant d'abor- 
der son histoire. — Qu'entendait le primitif par les mots « maladie » 
et « médecine >> ? — Les attributs du médecin primitif. — Ses mé- 
thodes de traitement, son éducation, son rôle social. — Essais d'hô- 
pitaux. 

Pour tous les manuels d'histoire de la médecine, les origi- 
nes de cette science remontent aux premiers peuples histo- 
riques. Elle germa — enseignent-ils — dans les ténèbres 
égyptiennes, et plus lard, sous le ciel bleu de l'Hellade, 
elle se couvrit de feuilles et de fleurs. 

Cette opinion put sembler juste, tant que l'ethnographie 
ne fut pas une véritable science, et que les historiens la 
côtoyèrent sans recourir à ses lumières pour expliquer les 
dilïerentes époques de la vie des sociétés. Aujourd'hui, les 
recherches d'un grand nombre de savants ont démontré 
que ni les arts, ni les sciences ne commencèrent chez les 
Egyptiens, les Chaldéens ou les Phéniciens. L'esprit humain 
s'est mis au travail de meilleure heure. Les origines de 
Mélanie Lipinska 1 



loules les coiHjDètes du genre Ininiain doivent donc être 
cherchées parmi les peuples plus anciens ou moins déve- 
loppés, c'est-à-dire parmi les tribus primitives. 

Tout ouvraçe traitant de l'histoire de la médecine dès 
ses débuts, doit, en conséquence, commencer par l'époque 
primitive. Cette époque fut moins étudiée que les autres, 
cependant plusieurs savants de mérite l'ont explorée. 

Nous nommerons en Angleterre Herbert Spencer (i), en 
Amérique Engelmann (2), en F'rance Bouchinet i'S) et 
Kodet, en Allemagne Bartels (4), dont le travail le plus 
récent est en même temps le plus complet. A leur exemjde, 
avant d'aborder rantiqiiité, nous nous arrêterons aussi à 
l'époque primitive. 

Y a-t-il eu des médecins chez ces peuples? Des femmes 
se trouvent-elles dans leurs rangs? Telles sont les deux 
questions que nous nous poserons et que nous essayerons 
de résoudre. 

Mais auparavant il faut définir ce que les primitifs enten- 
denl j)ar les mots de « maladie » et « médecine ». 

Toutes les peuplades sauvages ont une conception com- 
mune et unique de la maladie et de la mort. Pour elles, on 
ne meurt naturellement que de blessures ou de faim. Les 
maladies dues aux autres causes viennent du monde sur- 
naturel. 

j'our bien conipicndre cela, il faut savoir à quel degré 
le " sauvage » se croit circonvenu ])ar les innombrables 
forces méchantes : (( Le peuple hindou, dit le voyageur 



I. Principes de sociologie (tr;ul. polonaise. Varsovie, i88()). Instilii- 
lions professionnelles (trad. polon.. Varsovie, 1H97). 

■A. Les accouchements chez les primitifs (trad. franc, de P. Hodel, 
Paris. i88(t). 

.{. Les étais primitifs de la médecine. Paris. 1889. 

f\. Die Mndizin fier Xutiii'Vd-lker . Leipsig', 189.S. 



— 3 — 

anglais J. Roberts (i), a affaire à tant de démons, de dieux 
et de demi-dieux, qu'il vit dans une crainte perpétuelle de 
leur pouvoir. Il n'est pas un hameau qui ne possède un 
arbre ou quelque endroit mystérieux regardé comme la 
demeure des mauvais esprits. La nuit, la terreur de l'hin- 
dou redouble, et ce n'est que sous l'aiguillon de la plus 
pressante nécessité qu'il peut se résoudre, après le coucher 
du soleil, à sortir de sa demeure. A-t-il été contraint de le 
faire, il ne s'avance qu'avec la plus extrême circonspection 
et l'oreille au guet. Il répète des incantations, il touche ses 
amulettes, il marmotte à tout instant des prières et porte à 
la main un tison enflammé pour écarter ses ennemis invi- 
sibles. » 

f( A-t-il entendu le moindre bruit, le froissement d'une 
feuille, le grognement de quelque animal, il se croit 
perdu ; il s'imagine qu'un démon le poursuit, et dans le but 
de surmonter son effroi, il se met à chanter, à parler à 
haute voix, il se hâte et ne respire librement qu'après avoir 
gagné quelque lieu de sûreté. » 

Passons maintenant dans l'autre hémisphère, chez les 
Goajires (Colombie septentrionale) : «Avant de m'endormir 
— raconte le voyageur Candelier (2), je voulus connaître 
la raison de cette coutume qu'ont les Goajires, d'allumer 
de grands feux chaque soir devant leurs huttes. Mon ami 
Kuta me répondit que c'était pour éloigner leurs ennemis 
morts les « Jordu. » Ils croient que ceux-ci reviennent la 
nuit sur terre, armés d'un couteau et d'un fusil : ils ont 
peur d'être tués pendant leur sommeil. Avec ces feux, tout 
danger est écarté. » 

Les Ougogos de l'Afrique orientale — lit-on dans le 



1. Oriental illustrations of scriptiires, p. 542. 

2. Rio Hacha et les Indiens Goajires. Paris, i8f)3, p. 171 



I 



- i — 

(( Souvenir d'une exploialion médicale dans l'Afrique 
intertropirale » du D»" Dulrieux (i) — ont une peur éton- 
nante des ténèbres; quand le soleil descend sur l'horizon, 
rien n'est plus curieux que de les voir courir effarés, pour 
rentrer dans leurs cases avant l'obscurité. 

Bornons-là nos exemples, ceux que nous venons de citer 
suffiront à faire comprendre comment l'homme primitif a 
pu attribuer ainsi à des forces mauvaises la maladie qui 
pénètre si clandestinement dans l'organisme humain, et 
dont la terminaison fréquente : la mort, lui est tellement 
incompréhensible. Celles-ci sont diverses, et les façons dont 
elles s'emparent de l'homme sont également très variées. 
Ainsi, d'après le voyageur allemand Lichtenstein (2), les 
Cafres attribuent les maladies à trois causes : au charme 
jeté par un ennemi, à la colère de certains êtres qui demeu- 
lent dans les rivières, et au p(nivoir des mauvais esprits. A 
leur avis, le mal frapperait riiomme, soit à la suite de l'ini- 
tiative volontaire des esprits inférieurs, soit à la suite de 
l'action exercée sur eux par des sortilèges humains, lue 
• pareille distinction existe chez les Siamois (3). Pour les 
M'Pongués (au Gabon), toute maladie est le résultat d'un 
empoisonnement, d'un ensorcellement ou de la vengeance 
d'un esprit offensé (4)' Les peuples historiques, eux aussi, 
ne concevaient pas, bien qu'arrivés à un certain degré de 
culture, la maladie d'une autre façon. Pour les Eg'yptiens, 
la preuve nous en est fournie par les nombreuses pages du 
Manuel de thérapeutique dit « Papyrus Ebers » (5) et par 



1. l'.-iris, iSK."), |). i,î!'i. I^'oxploralion fui ciili-rprise eu if^7^-70. 

2. i7S(i-iHr)7; il lit son vo_vai,'-p ou\i'c 1.S02 ol iSo."). 
'.'). IJarIcIs. (». c. 

V DrGrinuti du Holl.iy : l.i' (laiton on iK(ii-<'i/|. Tnnr du .Monde. iHO.'i. 
II. p. :^i(i . 

r». l'apyrus l^licrs. iîcilin. iSfjO. in-(S, p. i5<i el s.s. 



les autres moniinuMils de la liltéraliire médicale ('iil'yp- 
tieniie. 

Surtout à la période luemphite, les maladies u'avaieut 
pas toujours uue origine naturtdle. Elles étaient souvent 
produites par des esprits malfaisants qui entraient dans le 
corps de l'homme et trahissaient leur présence par des 
désordres plus ou moins graves. En traitant les effets exté- 
rieurs, on parvenait tout au plus à soulager le patient. Pour 
arriver à la guérison complète, il fallait supprimer la cause 
première de la maladie en éloignant par des prières l'es- 
prit possesseur. Une bonne ordonnance de médecin se 
composait de deux parties : une formule magique et une 
médicale (i). 

Pour les Perses, les souffrances physiques, de même que 
les souffrances morales, venaient de mauvais esprits, appe- 
lés Dévas. Les hymnes védiques renferment des chants qui 
ont le pouvoir de chasser les démons de la maladie (2). 
Des faits semblables se rencontrent chez les Grecs, chez 
les Romains et chez les autres peuples qui occupèrent par 
la suite les premiers rangs dans la civilisation. 

Mais nulle part ils n'abondent plus que chez les Acca- 
diens, les Assyriens et les Chaldéens (3). 

Pour les deux premiers, les incantations qui provien- 
nent de la bibliothèque d'Asourbanhabal, roi de Ninive, 
constituent un document des plus précieux. On y trouve 
les noms des démons qui s'emparent des différentes parties 
du corps : 

Voici le texte : 
« Contre la tète de l'homme dirige sa puissance le 
maudit Idpa. 

1. Maspcro : Histoire ancienne des petiples d'Orient, p. 77. 

2. Polak. Oznaczeniu szluki lci<arskicj. 

3. Ces trois peuples se sont suivis dans la possession de la Mésopo- 
tamie. 



— (> — 

Contre la vie, le cruel Xamtar. 

Contre le cou, l'ignohle Outouk. 

Contre la [)oitrine, le destructeur Alal. 

Contre Tintestin, le niaa>ais (îii^^im. 

Contre les mains, le terrible Télal » (i). 
Les Chaldéens s'ima^^inaient le monde rempli d'esprits 
invisibles, sans cesse occupés à nuire aux hommes. Ces 
esprits malfaisants qu'on appelait « les esprits des ténè- 
bres » ou (( les tendeurs de pièg'es », habitaient partout, 
dans l'air, au fond des eaux, dans les profondeurs de la 
terre. C'étaient eux (jui causaient les maladies. D'ailleurs, 
nous constatons chez les Chaldéens comme chez les Assy- 
riens, l'existence d'esprits ayant chacun le pouvoir d'en- 
g-endrer une maladie particulière sur telle ou telle partie 
du corps. Par exemple, le Xamtar et l'Idpa (2), la Peste et 
la Fièvre, étaient deux démons toujours distincts des au- 
tres, ayant les attributs personnels les plus nets (3). 

Dès lors, si l'esprit malfaisant est, selon la croyance de 
l'homme primitif, le principal auteur de la maladie, il suf- 
fira de le chasser pour g-uérir le malade. C'est surtout ce 
principe qui sert de base à la médecine des peuples primi- 
tifs. Voici un exemple de traitement observé par Schwein- 
furth chez les Dinkas ('Afri([ue centrale) (4). 

1. Barteis. o. c. p. i :>. 

2. LenormanI : I.a mairie chez les (^liakléciis, p. d4- 

3. Un (leii^rc plus élevé de philosophie esl représenté par les essais 
d'explication rationnelle de l'oriij'ine des maladies. Nous devons con- 
sidérer comme telles les croyances d'après lesquelles la cause de la 
maladie résiderait dans un channemcnl de position ou dans la dispari- 
tion d'une des parties du ror|)s ; dans la pénéiralion d'une substance 
étrang"èrc ou même d'iiii aiiinial, dans réconoiiiii'. Ainsi, à l'île d'Kétar 
(archipel malais, au nord de l'imor), l'épilcpsie est produite par la 
présence d'un oiseau dans la tète du malade; aux îles voisines de 
Tanemhar et de TiMiorlan, le niènie oiseau provo(]uc les maladies 
mentales. 

4. Schweinfurlh : lin llerzen von .MVika. Leipzig-, 1S7/1, p. lifio, 3()i. 



(( Pour g-uérir le malade, ou appela le coïour (médecin 
primitifj. Son incantation débuta de manière à ébranler le 
système nerveux le plus robuste. C'était du reste, cette 
puissance qui avait fait sa réputation de médecin. D'une 
voix perçante, rappelant assez exactement le cri d'une poule 
effrayée, mais avec une force mille fois plus grande, le 
magicien commença l'exorcisme qui se divisa en plusieurs 
parties. Le premier acte ne dura pas moins de deux heures. 
Ce prélude était nécessaire pour intimider l'esprit. 

« La ventriloquie entra ensuite en scène et alors s'établit 
un dialogue entre le coïour et le démon qui possédait le 
malade. Ce dialog-ue fut un interrogatoire dans lequel le 
sorcier demanda au mauvais esprit comment il s'appelait, 
depuis combien de temps il avait pris possession de 
l'homme, d'où il venait, quelle était son espèce, son ori- 
gine, sa parenté? Après avoir ainsi questionné l'esprit pen- 
dant plus d'une heure et s'être fait donner tous les rensei- 
gnements dont il avait besoin, le coïour se précipita vers la 
foret, d'où il rapporta une herbe ou une racine qui en effet 
contribue souvent à la guérison. » 

Une caractéristique parfaite de la médecine primitive, 
surtout chez les peuples assez développés à cet égard, nous 
est donnée par le voyageur italien Modigliani (i), dans sa 
monographie sur l'île de Nias, située près de l'île de Suma- 
tra. Il traite seulement des Niassais, mais toutes les doc- 
trines de la médecine primitive y sont contenues. 

Cette population possède des connaissances médicales et 
chirurgicales assez étendues. Elle se sert de feuilles de 
papaï et de la plante sivaï contre les vers chez les enfants. 
Elle guérit la diarrhée à l'aide de décoctions efficaces, elle 
connaît l'emploi des ventouses, et traite les fractures des os 

I. Un viaggio a Nias. Turin, iStj/i, |). iSg-u)"». 



- s — 

d'une faron trôs loiiiil)Ie. Il y a pariiii les Niassais des spé- 
cialistes qui sorciipent exclusivement de cette partie de la 
chirurg-ie, ils remettent les os dans leur position normale 
à l'aide des procédés employés aussi chez nous ; ils endui- 
sent ensuite (riiiiiie If membre fracturé et l'immobilisent 
en l'enveloppant dans une écorce fine, mais très résistante. 
Ceci fait, ils l'eng-ag-ent dans un tronc de bananier excavé, 
précaution fort importante, car la fraîcheur que donne ce 
tronc apaise la douleur. Ils ont soin de le chang-er plu- 
sieurs fois par jour, jusqu'à ce que les douleurs aiguës 
aient disparu. Au bout de quatre semaines, on enlève tout 
appareil. 

Ainsi donc, en maintes circonstances, on procède à l'île 
de Xias d'une façon rationnelle; néanmoins, les anciennes 
idées n'v ont pas perdu tout crédit. Contre les maux de 
dents, on applique des feuilles de banane cuites, ou bien 
on offre des sacrifices à l'esprit Siraha Dolimebo. Dans 
d'autres maladies, on emploie les procédés tout à fait sem- 
blal)les à ceux des Dinkas. L'éré, qui correspond au coïour 
dinka, cherche d'abord à persuader à l'esprit de la maladie 
de quitter le malade, puis il essaie de le chasser en appe- 
lant à son secours son protecteur, l'esprit Bêla. Du reste, 
en général, les maladies sont attribuées à des esprits et si 
la guérison survient, c'est que le tapage qu'on a fait et la 
force d'un autre esprit auquel on s'est adressé les ont obli- 
gés à se sauver. 

Modigliani énumèrc la |ilujt:irt(le ces esprits guérisseurs; 
ainsi, le Tombai Zaniré gut'rit l'épilepsie. l'adou ( i) Lai- 
louva les maux des yeux, l'adou Tamahoxou les maux de 
la gorge, ladou Sil<aliiv'"a A'omebali les maladies de l'esto- 



I. Le mot adou ilésiifnc un esprit inlcrméclijiirc, moins puissant (|ue 
Bêla, mais s'orcupani surtout de.s malatlics. 



— — 

mac, l'adou Mhali les vertiges, l'aflou Fanegola nihékhoii 
les maladies pyrétiques. 

Effrayer l'esprit est une méthode ^généralement employée 
chez les peuples primitifs. Selon le docteur Mitchell, les 
Iroquois combattaient même les éclipses de lune en pro- 
duisant un vacarme effrayant et en brandissant leurs armes. 
Les incantations, dont l'existence chez le peuple des cam- 
pag-nes de toute l'Europe est g-énéralement connue, ne sont 
qu'une variante de cette méthode. Elles étaient pratiquées 
dès la plus haute antiquité, et Lenormant, de même que 
d'autres savants, en a publié une belle collection tirée des 
incunables assyriens. Les personnes qui étudient l'art pour- 
ront trouver au Louvre une manifestation de cette ten- 
dance d'agir sur un esprit malveillant par la force d'un 
autre (i). 

Telle est la médecine primitive intimement liée à la phi- 
losophie de l'homme primitif. Mais gardons-nous de n'y 
voir que superstition. Le coiour rapporte de la foret une 
plante qui doit faciliter la guérison, les érés Niassais en 
connaissent même beaucoup et se servent de méthodes fort 
raisonnables. Donc, à travers les usages superstitieux, l'es- 
prit humain se fraie lentement sa voie. Le livre de Bartels 
prouve suffisamment que la médecine des primitifs s'est 
développée dans un sens rationnel et qu'elle a atteint par- 
fois un degré assez haut. 

I . Il y a plus de ving't ans. ce musée a acquis la statuette assyrienne 
suivante : c'est l'imag'e d'un horrible démon, au corps de chien, aux 
pieds d'aiçle, aux bras armés de griffes de lion, avec une queue de 
scoFpion. Sa tète est celle d"un squelette demi-décharné gardant encore 
ses yeux et muni de cornes de chèvre ; quatre grandes ailes ouvertes 
complètent la divinité. Un anneau placé derrière la tète servait à la 
suspendre. 

Dans le dos est tracée une inscription en langue accadienne qui 
apprend que ce personnage est un démon du vent sud-ouest' et que 
riniaiJ^e devait être placée à la porte ou à la fenêtre pour éloigner l'ac- 
tion finioslo (in simoun saharien. 



— Kl — 

Les médecins primitifs connaissent dittérentes plantes 
médicinales et, dans la chirurg-ie, ils se livrent à des opéra- 
tions paifuis très hardies, comme par exemple la laparato- 
mie exécutée aA'ec succès par le médecin primitif de l'Ou- 
ganda et décrite par Felkin. 

Le D' Dutrieux dit (i) : « Les nigangas (érés), dans la 
région de l'Afrique orientale que j'ai traversée, guérissent 
à l'aide d'incantations, mais la plupart me paraissent dispo- 
ser d'excellents remèdes végétaux ; malheureusement, le 
voyageur européen leur inspire trop de défiance pour pou- 
voir pénétrer les secrets de leur thérapeutitjue. J'ai appris 
dans l'Oukimbou qu'un mganga y pratique, pour préserver 
de la petite vérole, l'inoculation d'un pus varioleux auquel 
il mélange une poudre végétale, sur laquelle je n'ai pu 
recueillir la moindre indication. Au dire des gens de la 
contrée, tous ceux qui avaient subi cette inoculation 
auraient été épargnés dans les dernières épidémies de 
variole. » 

Décoctions et cataplasmes, frictions emplâtres, pomma- 
des, purgatifs et vomitifs, injections sous-cutanées, pilules, 
fumigations, sinapismes, hydrothérapie, massage, inocula- 
lion, se trouvent luaintes fois dans le formulaire du méde- 
cin primitif. 

Son éducation n'est pas négligée. Certes, dans les cas les 
plus [jrimitifs, la condition capitale pour un homme qui 
vciil dexiMiii' mi'decin est d'entrer en relations avec les for- 
ces surnaturelles (2). Mais hienli'd l'aspiranl est obligé d'ap- 



). O. c. |). iliâ. 

:>. Lf Grocnlandais, nous ,i|)[)i'(mhI Craiik, (|iii \('ul devenir niiyekok, 
r'esl-à-dirc médecin, doit se retirer pour (iuel([ue U^mps en un lieu dé- 
sert, atiu de pouvoir, loin du inonde, réfléchir sur les choses divines et 
demander au dieu Torna^arsetka l'envoi de l'esprit Torntfaka. Privé de 
loulc société. exténué par les jeunes et par l'excitation physi(|ue, il obtient 
enfin celle faveur. Il n des visions. Des esprits lui apparaissent. A par- 



— 11 — 

prendre quelles sont les plantes médicinales, où on les 
trouve et comment on s'en sert (i). Plus tard, il se livre à 
de véritables études sous l'œil vigilant d'un maître. Chez 
les Betschouanas de l'Afrique du Sud (2), l'aspirant à la 
médecine donne au professeur, à titre d'honoraire, une 
vache ou bien 4 à 7 livres sterling-. L'enseig-nement débute 
par l'herborisation. Le maître conduit son disciple aux 
champs et à la foret ; il lui fait connaître les diiférentes 
espèces de plantes, utiles en médecine, lui parle de l'époque 
de l'année où elles doivent être cueillies et enfin lui ensei- 
g"ne leurs propriétés. Cependant, la partie fondamentale de 
l'enseignement consiste dans l'explication des formules à 
prononcer pendant la préparation des médicaments. Des 
indications sur la manière de jeter les « os magiques » for- 
ment la partie terminale de cet enseignement. Certains érés 
de l'Inde hollandaise, les gangs de Loango, les taiphaps 
des Annamites, les baksas des kirgises, les mides de l'Amé- 
rique du Nord, procèdent de la même façon. Les Indiens de 
l'Amérique du Nord, les habitants de la partie centrale de 
l'île de Sumatra (d'après van Hasselt), des îles Bali (Jacobs) 
et de Siam (Bastian) possèdent même des manuels médi- 
caux. 

Chez les CafFres, Kropf (3) signale un examen clinique 
complètement analog-ue au nôtre. 

On accorde au candidat un temps plus ou moins long afin 
qu'il puisse repasser les notions médicales qu'il a acquises. 



tir de ce moment, il peut exercer son emploi. Il en est de même avec 
les « paguès » des tribus brésiliennes. 

1. Dans le Gabon, les médecins les plus célèbres sont ceux qui s'iso- 
lent, demeurent quelque temps au milieu des bois et errent la nuit 
dans les clairières pour chercher des plantes médicinales, des raci- 
nes mag'iques et pour évoquer les esprits. 

2. Holub : Sieben labre in Siid-Afrika. Vienne, 1881. 

3. Die Xosakafern. lierlin i883. 



— 12 — 

Aprrs ([iKti, on atlentl l'apparilicjn iriiiie iiialatlie dans la 
tril)u ; aussi(ùl qu'elle survient, l'élève est appelé et le 
malade est confié à ses soins. Le yuéril-il. alors on l'admet 
au cor[)s mt'dical, dans le cas contraire, il échoue et est 
astreint de repasser son examen. 

Parmi ces médecins la spécialisation n'est pas inconnue. 
Adolphe Fiastian a remarqué, au cours de son voyage sur le 
bord du Loango, ([u'il y avait dans chaque village mousso- 
rong-o un médecin spécialiste ne traitant que les organes de 
la cavité abdominale (il s'appelle ganga lembou), d'autres 
ne soig-nent que des maladies des yeux (g-angas antévas), 
d'autres enfin les phleg^mons, les éruptions et la syphilis (i). 
Nous avons constaté la spécialisation chez les Niassais, on 
l'a sig^nalée aussi chez les Caraïbes de l'Amérique du Nord, 
chez les Ipourins du Brésil, dans rAnnani occidental, à l'île 
de Bali (près de Sumatra). Dans les cas difficiles ces méde- 
cins se réunissent (2) et même, en quelques endroits du 
g'iobe, on rencontre jusqu'à des essais d'hôpitaux. Le voya- 
g-eur hollandais van Hasselt rapporte qu'à Mansimam (Nou- 
velle Guinée) demeure un médecin papou qui a fait 
construire autour de sa maison un i^rand nombic de huttes 
destinées à recevoir des malades. 

A cette tentative que Bartels qualifie d'unique, nous pour- 
rions en ajouter une autre, qui tient le milieu entre l'hôpital 
de Mansimam et les temples g-recs d'Esculape : 

Dans un voyage à la Nouvelle-Grenade (i8()()), le D' Saf- 



1. A. Uiisli.iii : l)u' f/t'iitsclie Expi-dition an dev l.oanqn Kiiste. lena 
1H77 I. |). :?H,"). 

■A. Le l;iïplia|) des Aiui.unitcs invite ses Cdllèifues, s'il se trouve en 
présence de coiniilicalions Irop sérieuses, et préside au conseil convo- 
qué. I-.es médecins niassais ou loansços en font de même. Chez les 
Indiens Mosfjuito, les médecins se réunissent souvent pendant les épi- 
démies, el se communi(|uent leurs observations et leurs songes, pour 
trouver plus facilcnienl les moyens de Cdiiili.itl le le mal. 



— 13 — 

f'ray ( i) se procura d'un Indien, nommé Fachiniaclii, descen- 
dant authentique des Caciques de Turbaco, des renseigne- 
ments sur un temple ancien situé aux environs de la ville, 
où rég"naient les ancêtres du narrateur. Les voici : 

Le nom indien du lieu était Yurmaco. Le temple, dit 
temple des Volcans, était consacré au Gémi ou Esprit des 
guérison. Douze prêtres portant comme insignes une large 
ceinture d'or et un diadème du même métal étaient attachés 
au service de cette divinité. Autour du Temple se trouvaient 
des éminences d'origine volcanique, chacune avec un cra- 
tère plein de boue chaude. De nombreux maladesy venaient 
de loin en pèlerinage. Ils étaient conduits à ces amas de 
boue et enfouis jusqu'au cou tandis que le prêtre pronon- 
çait des paroles sacrées sur leur tête afin d'attirer la faveur 
de l'Esprit. 

La cure durait parfois un temps coîisidérable, et l'on don- 
nait aux malades, pour leur séjour, des huttes construites 
tout près des volcans. Si les patients qui habitaien t là étaient 
soumis, en outre, à un régime spécial — ce qui peut bien 
être présumé, — nous aurions la réalisation primitive de 
l'hôpital. En tout cas, c'est un établissement balnéaire pri- 
mitif; et le traitement qu'on y appliquait rappelle les bains 
de boue contemporains qui jouent un rôle si considérable 
dans la thérapeutique (2). 

Nous devons encore indiquer les phases par lesquelles 
passe l'état médical primitif. Bartel, et avant lui Spencer et 
Polak, en ont tracé l'évolution. Dans l'histoire de la civili- 
sation, dit ce dernier, l'état médical s'élève par degrés du 
sorcier simple au sorcier médecin et enfin au médecin prê- 
tre. C'est à ce degré où le médecin se confond avec le prêtre, 
qu'étaient arrivés les primitifs des îles de Marquises. « Les 

1. Voyage à la Nouvelle-Grenade (Tour du monde 1872, 11, p. 96.), 

2. Cf. p. c. Mlle dr. Ballaban : Les limons d'Odessa, i8(j0. 



— li — 

indigènes dos îles occupées par nous, dit Max Radig-uet (i) 
dans son livre, donnaient à nos docteurs le titre de tahua 
(prêtre), prêtre et médecin étant synonymes pour eux. » 

Ces prêtres-médecins jouissent d'une considération peu 
commune. A cause de leurs relations avec les divinités, le 
peuple s'adresse à eux dans tous les cas. 

Chez les Xiaissais (2) on les appelle à tout prospos : à la 
naissance d'un fils, à l'occasion d'un départ, d'une maladie 
grave, d'une g-uerre, d'un mariage, d'un enterrement ou 
bien pour éloi^^ner le danger qui menace le village ; en un 
mot dans toutes les occasions publiques et privées, ainsi 
que dans tous les cas embarrassants ou inexplicables, 

II doit accomplir toutes les cérémonies et servir en outre 
par son expérience et son savoir. Ailleurs, chez les Cana- 
ques des îles Marquises, les désastres publics les maladies 
et la mort n'étant jamais qu'une manifestation de la colère 
céleste déterminée par la violation d'un tapu, on comprend 
la terreur superstitieuse qu'inspirent les personnages qui 
joignent à la faculté de les conjurer, celle d'attirer des 
châtiments siii- leurs \iolateurs. 

Les Indiens de Dakota manifestent pour les médecins une 
grande vénération et leur offrent au départ les meilleurs mets 
et les meilleurs vêtements. Chez les Indiens Ipourins (au 
cours supérieur de Rio Puru, affluent de l'Amazone et chez 
les Australiens aux environs de Victoria, ce sont les per- 
sonnages les plus influents de la lrii)u. A A'ictoria ils pré- 
sident aux partages de la terre, à Gippsland (Australie du 
Sud) ils donnent les ordres pour les migrations et convo- 
rjuent les réunions des tributs. 

Ils ont également beaucoup d'iniluence chez les Nègres 

1. Les derniers sauvages p. vfio. 

2. Mocli^^linni o. c. p. 22.'». 
li. lladig'uct o. c. p. lOo. 



— Va — 

Gang-uella à Caquinyiie (Afrique centrale") et chez beaucoup 
d'autres tribus. 



CHAPITRE II 

Les femmes-médecins primitives. 

Rapports entre la situation de la femme et la fonction de prêtresse. — 
Les Touaregs, — Le gouvernement féminin aux îles Palaou. — Les 
prêtresses médecins dans ces îles. — Les prêtresses médecins aux îles 
-Marquises, en Australasie. — Dans les îles Philippines et la pres- 
qu'île de Malacca. — Dans la Cochinchine orientale et aux îles Anda- 
manes. — En Arabie. — Au Xord-cst de l'Asie. — Dans l'Amérique du 
Nord, en Californie, au Mexique et chez les (ioajires de l'Amérique 
du Sud. — En Afrique. — En Australie. 

Tout ce que nous avons dit des médecins primitifs se 
rapporte aussi aux femmes-médecins. Nous les rencontrons 
dans toutes les parties du monde : en Asie, en Afrique, en 
Amérique et en Australie. 

Cependant nous devons faire une remarque. L'estime et 
la vénération dont sont entourés les médecins entoure éga- 
lement les femmes-médecins. Or, pour que les femmes puis- 
sent devenir médecins dans une peuplade primitive il 
faut que la situation qui leur est faite le permette. Là où 
elles sont asservies ou méprisées, la voie à la dignité de 
prêtresse-médecienne — pour employer cet ancien mot fran- 
çais — leur est fermée. Ainsi, déjà à l'époque primitive, 
l'exercice de la médecine par la femme dépend de sa situa- 
tion dans la société. 

Il nous semble superflu d'ajouter que la situation de la 
femme est, chez les primitifs très variable. Ici, la femme est 
considérée comme un être inférieur, là elle est admise sur le 
pied d'éçalité avec l'homme, ailleurs elle jouit d'un rôle 
très considérable. 

Les exemples les plus curieux de l'ég'alité nous sont four- 



— \i\ — 

nis par les Touaregs du Sahara el par les hal)itaiits des îles 
l^alaou eu Australasie. Quoique les picuiiers soient nuisul- 
mans, une monog-aniie très sévère règ-ne parmi eux. Aussi 
bien parmi les femmes que parmi les hommes on trouverait 
difficilement un individu ne sachant ni lire ni écrire. La 
femme est vraiment la compagne de son mari, égale à lui 
au point de vue juridique, maîtresse des biens communs 
qu'elle administre, tandis que le mari se livre à la guerre 
et à la chasse. 

Elle a le privilèg-e de transmettre à ses enfants la noblesse. 
Les femmes des Touaregs sont belles, chastes et irrépro- 
chables. Comme de vraies amazones elles accompagnent 
leurs maris à la chasse, montent, comme eux, le cheval ou 
le chameau, prennent même part aux batailles ( i). 

Aux îles Palaou, l'explorateur polonais Jean Kubarj a 
trouvé que les femmes ont leurgouvernement à elles, comme 
les hommes en possèdent un autre à eux. « L'adjbatoul » 
est le chef des hommes, il appartient à la famille adjdit ; la 
femme la plus âgée de la même famille est près de lui la 
reine des femmes. Lui et elle ont des sous-chefs de leur 
sexe. 

Le « Kaoupakaldite », le gouvernement féminin, veille sur 
l'ordre parmi les femmes, convoque les réunions et juge 
sans aucune intervention de la part des hommes. Les deux 
gouvernements masculin et féminin sont absolument indé- 
pendants l'un de l'autre. Les titres passent d'une Sd'ur plus 
âgée à une autre, la femme du roi n'est jamais la reine des 
femmes. 

La situation de feninios aux îles Palaou est en général 
très bonne et leur inllncnce considérable. Ouoiqu'elles 
s'occupc/il des tra\aux des chanijjs, personne ne peut les 
battre ni les ijijurier Si (|iiel(|u'un fi'appait une femme adjit, 

(i) Ploss : F)as \N'cil., /iC-dit.. II. y. i n/j. 



— 17 — 

il paierait la même somme que celle due pour l'assas- 
sinat (i). 

Une conséquence très logique de cette situation favorable 
est le fait que la femme peut-être « kalile ». c'est-à-dire 
intermédiaire entre l'homme et le monde surnaturel, et 
consultée dans les cas de maladies. 

Il en est de même aux îles Marquises. Voici ce que nous 
trouvons sur la société et les femmes de ces îles dans le 
livre de Max Radiguet(2j. 

« La société des îles Marquises se divise en deux classes 
distinctes. La première celle des Akaïkis, peut être regardée 
comme l'aristocratie de naissance, de fortune et d'intelli- 
gence du pays, elle comprend les chefs civils et religieux. 
La seconde se compose du reste de la population, les 
kikinos. 

On est akaïki par droit de naissance, on le devient en 
s'illustrant à la g-uerre, en s'allianl à une atapeï (femme 
chef), en se faisant adopter par un chef. Quand un akaïki 
a plusieurs enfants, c'est l'aîné^ garçon ou fille, qui hérite 
du titre et des propriétés ; les autres enfants restent 
kikinos. 

Souvent les akaïkis de première classe prennent le titre de 
grands prêtres ou de g-randes prêtresses. Les g-rands-prêtres 
et les g-randes prêtresses, destinées presque tous à devenir 
dieux après leur mort, ont de leur vivant le privilège hérédi- 
taire d'être inspirés par les divinités, dont ils transmettent 
les arrêts à la population. A cette faculté, ils joig'nent celle 
de guérir les maladies de l'àme et du corps, lesquelles sont 
toujours un effet de la colère divine. Ils remplissent donc le 
double emploi de médecins et de sorciers. 

(i) J. kubary : Die P;tlau Insein in der Sudsee (in : Journal des Musé- 
ums Godeffroij 1873-74, I, j». 177-238). 
(2) O. c, p. lôS-iôg. 

Mélanic Lipinska â 



— IS — 

Le invstèic dont ils sCiildUiciil, If junnuir qu'ils ont de 
disposer du tapu, d'e.\i2;"er des victimes humaines, les ren- 
dent très redoutables. » 

Partant, la condition sus-indiquée est remplie aussi aux 
îles Marquises. La diiïérence sociale de situation entre 
l'homme et la l'emn)e n'} existe pas. La noblesse se trans- 
met aussi bien aux descendants masculins ({uaux descen- 
dants féminins. Voyons maintenantla Hiélhode de traitement 
usitée dans les îles (aux l)()rds dç la baie de Taiohaë) décrite 
également par Radiguet (i) : 

« Nous allâmes — dit-il — a isiter un chef" malade appelé 
Tumé, qui n'avait pu \euir à nous. Ce chef était cloué sur 
sa natte et g-eig'nait sous l'aiguillon d'un rhumatisme aigu. 
Deux ou trois jeunes femmes, les mains ruisselantes d'huile, 
lui frictionnaient une jambe, tandis que, placée à son chevet, 
une prêtresse, munuurail les formules du liiko, incantation 
destinée à faire sortir, nous dit-on, un mauvais dieu logé 
dans le meml)re malade. » 

Uadiguct nous parle encore une fois d'une femme méde- 
cin qui a soigné le chef Jotété à Vaitaliu : 

« liientùl il se plaignit de souffrances cruelles. Un mal 
inconnu le dévorait. Il manda près de lui une sorte de 
prêtresse habile en l'art de guérir. Cette femme déclara 
que ncjtre préseiu-e à N'aitahu causait seule la maladie du 
roi et (ju'il importait à sa guérison di- le soustraire d'abord 
à notre influence pernicieuse » (2). 

En y-énéral, l'Australasie offre le plus de faits lelatil's à 
notre question (3). 

I . < ). c. |). I 14. 

■j.. < ). c, I». I 20. 

;i. 11 esl hors de dmUc (|iic les roclicrclies ulléricuros jiuymcnU'nml 
Ir iiriiiiltrc de ces faits, l'éjà mis citations présentent un |iroi>rès sur le 
livre de lîarleis on I arlicle " l'cninic médecins » n'occu|ie (|u"une paj^c. 



— 19 — 

Pour l'île de Bornéo, des matériaux très curieux furent 
recueillis par l'ethnog-raplie hollandais G. Wilken, enlevé 
trop tôt à la science par une maladie cruelle. D'après son 
travail, les femmes s'occupent de la médecine, aussi bien 
que les hommes, chez les Daïaks, chez les Olo Ot Danoms, 
chez les Minahes et chez les Banties. Chez les Olo Ouga- 
dyous, le médecin s'appelle bazir, la femme médecin 
balian. Ce qui est très caractéristique, c'est que le bazir 
porte, non seulement pendant ses occupations de médecin, 
mais aussi pendant ses occupations journalières, le costume 
de... femme. Chez les Daïaks du littoral (zeedajaken), les 
médecins sont également habillés en femmes. 

Dans la tribu Olo Maanyan, ce sont exclusivement les 
femmes qui s'occupent de la médecine et du schamanisme. 
Appelées chez un malade, après une danse rythmique, elles 
tombent en extase et dans cet état donnent des conseils 
qui se rapportent aux maladies et à leurs causes. Car, en 
ce moment, elles sont possédées par un bon esprit qui 
doit chasser le mauvais esprit entré dans le corps du 
patient. 

Un autre auteur hollandais, van den Toorn ( i), nous parle 
des femmes médecins, chez les Minang-kabaouers de l'île 
de Sumatra. En même temps, il décrit une cérémonie médi- 
cale, dite « l'apport de l'âme », parce que la femme méde- 
cin qui l'exécute va, selon la croyance des indig-ènes, à la 
recherche de l'àme ravie par le mauvais esprit, auteur de 
la maladie. 

Elle met sur un support élevé huit substances destinées 
à l'offrande et choisies d'après une prescription spéciale, 
et, en brùhint du benjoin dans une poêle, elle invite les 

Deux ou trois autres mentions se trouvent disséminées en ditTérents 
endroits de cette œuvre importante. 

I. Toorn : Het animisme bij dcn Miiiaui^ka l)auers IJijdra<ycn, etc. 



— -id — 

esprits qui la piulèyeul à la secourir. Eusuile, elle se cou- 
che, après s'être enveloppée dans les couvertures. Un quart 
d'Iieure ])lus lard, ses jambes coiumenrent à trend>ler ; ce 
qui indifjiic ipic son àiiie quitte le corps et se reud au vil- 
lage des esprits. 

En y arrivant, ràmc coinnuinif|ue à ses amis, hommes et 
feninies, le l»ut de sa \isite. Alors la doyenne des esprits, 
Mandé Rouhiali, sui\ie d'autres esprits, va à la recherche 
de ITmie du malade. 

Souvent, daiis les maladies aiguT's, le mauvais esprit qui 
les a produites demande un bracelet ou un autre objet pré- 
cieux en échang^e de l'àme. On donne l'objet demandé à la 
doukoune (femme médecin). Si Mandé Houbiah ne peut 
pas obteuir l'àme, il ny aplus de doute: le malade mourra. 
Mais, si le mauvais esprit la lui reud, pour empêcher les 
ravisseurs de s'approprier l'àme à nouveau, une escorte 
d'esprits la reconduit; en ce cas, la guérison est certaine. 

L'arrivée des djihines (esprits fémininsj qui amènent 
l'àme est annoncée par un nouveau tremblement des jam- 
bes de la lennne médecin. Les voix qu'on entend sous les 
ct)uverlures sont attribviées aux djiliines. 

La doukoune les invite à accepter l'otlrande et leur reine 
donne l'ordre à ses compagnes de rendre l'àme au malade. 
Les esprits obéissent et chantent : 

La LaKoe|) (i) porte des fruits 
nie en a vin<çlse|)l 
Nous avons apporté l'àme 
l'allé a son sièiçc dans le corps. 

Après cette ('i''r('Mii(>iiie, les assistants demandent à la 
itMiu; des esprits s'il y a encore (juelijue chose à Taire pour 
If malade, l'^llr prescrit un bain, une oiïrande ou bien 

1 . 1 II art lie tropical. 



— 21 — 

autre chose. Quant aux médicaments, elle répond ([ue cela 
n'entre pas dans ses attributions et qu'il faut s'adresser à la 
médecienne. Ce qui est intéressant, c'est que la femme 
médecin s'adresse aux esprits féminins. La séparation enlre 
la partie mystique et le traitement rationnel mérite aussi 
d'être notée. 

A lîle de Xias, que nous connaissons déjà, et qui est 
située près de Tîle de Sumatra, chaque villag-e de moyenne 
grandeur possède un médecin et une femme médecin. 
Suivant Rosenberg-, cette île possède aussi des femmes 
médecins, qui s'occupent spécialement des maladies des 
femmes. 

A l'île de Bali, à l'ouest de Java, il y a aussi beau- 
coup de médecins, hommes et femmes, parmi lesquels on 
trouve des spécialistes, par exemple, pour les maladies 
internes. 

A l'île de Gélèbes, chez les Topantounouasous, il est 
défendu aux femmes médecins de se marier (i;. 

A la côte orientale de l'île de Saleier lau sud de la précé- 
dente), dès qu'une personne tombe malade, on fait venir 
une bissou, c'est-à-dire une prêtresse, dont les méthodes 
de traitement rappellent celles des Indiens de l'Amérique 
du nord-ouest. Ces femmes médecins font leurs incanta- 
tions en habits d hommes la tête couverte et ornée de plu- 
mes, et de têtes d oiseaux ; elles tiennent dans leurs mains 
des grelots et des mouchoirs qu'elles ag^itent. 

En s'en allant^ elles emportent des corbeilles ])lus ou 
moins grandes remplies de IVuits destinés aux mauvais 
esprits (2). 

D'autres voyageurs et explorateurs nous commuuif|uent 

1. Rietlcl : De ïopaiiluuuasu. FJij(lrai>en, etc. 

2. .Iacol)scn : I\ciso in die InsMwelt dns rjanda Mrh^res, Loipzii^. iSi)8^ 
p. 2?>. 



— 22 — 

des faits semhlahles pour les autres îles de l'Australasie. 
Aux lies Aarou, Leti, Moa, Laour, Louvang-, Sennata, chez 
les Alfures de l'île de Bourou, on trouve des femmes méde- 
cins. On en sig-nale chez les Olo Ngnadjis, les Bolaen- 
gues, les Mougoudores, les Alfures de Halmahera et chez 
les Buchinaises exerçant de concert avec des médecins 
schamans. 

Les femmes médecins Buchinaises, d'après Matthis, ont 
une clientèle composée non seulement des indig'ènes, mais 
aussi des Chinois établis dans leur île ( i). 

Citons encore les indigènes des îles Philippines. Les tri- 
bus des Ting-uianes, des Igorrotes, des Bisas et des Tagales 
ont recours aux schamanes (2j. Elles font leur diagnostic et 
prédisent l'issue de la maladie en extase. 

Si maintenant nous (juiltons ce monde insulaire el nous 
transportons sur le continent de l'Asie, nous verrons que 
dans la presqu'île de Malacca les médecins choisissent leurs 
aides parmi les femmes (3). Plus a(i Nord, dans la Cochin- 
chine orientale, un missionnaire français^ le Père Douris- 
boure, qui a habité longtemps ce pays, signale l'existence 
des médeciennes appelées là-bas « bo-jaon. » 

Le Cochinchinois, nous appiTud-il, a dans la pytlio- 
nisse officielle du village une confiance sans bornes. Elle 
est censée savoir beaucoup de choses cachées, au reste, des 
mortels; elle voit les esprits, elle est en relation avec eux ; 
elle connaît l'avenir. Quelqu'un est-il malade, la bo-jaon 
sait d'cjù \i<Mil la maladie et ce (|iril laul l'aire pour TtHoi- 
gner (4). 

Aux îles Aiidaiiiiics, clic/, les Miucopies, les femmes s'oc- 



1. W ilkcn : o. c, \k /\H7>. 

2. Wilken : o. c, p. f\(\o-f\iV.\ . 

3. Wilken : o. c, /\T}o. 

4. Dcsplantcs ; Biofçraphics et anecdotes féminines, p. 71-72. 



— 23 — 

ciipent surtout de la pose des ventouses et font des scarifi- 
cations. 

Puisque nous avons pris la direction de l'Occident, tra- 
versons l'Hindoustan et la mer arabe et allons en Arabie. 

Outre les hakimes fmédecins), les Arabes ont égale- 
ment des « bobalis », c'est-à-dire des négresses libres, pos- 
sédant une petite propriété près de la ville et exerçant la 
médecine. Les classes pauvres, nourrissant contre les véri- 
tables médecins une certaine appréhension, s'adressent de 
préférence à elles dans les cas de maladie (i). 

Ces guérisseuses soutiennent que la maladie est provo- 
quée par les mauvais esprits. Elles sont toujours très bizar- 
rement vêtues. En arrivant auprès du lit du malade, elles 
jettent du musc sur le feu — signe qui indique que les 
esprits de la maladie vont bientôt apparaître, elles font 
plusieurs tours dans la chambre, au milieu du vacarme et 
de gestes effarants ; puis, tout à coup, se jettent par terre 
et frappent la tête contre le sol. Ceci annonce l'apparition 
de l'esprit de la maladie dans le logis du malade. 

Tous les assistants s'approchent de la bobali, baisent 
ses habits, marquant ainsi leur estime pour l'esprit, et lui 
demandent la cause de la maladie. La bobali prétend que 
la malade a pris froid près d'un puits ou bien qu'elle a 
craché par la fenêtre sans avoir dit « Destali » (à l'aide de 
Dieu). Après ces formalités, elle met des charbons ardents 
dans un pot, en y ajoutant du sucre en poudre, en répand 
sur le sol et dit : « Je tai sucré les lèvres, rends-moi la 
santé. » 

Cela fait, elle procède aux prescriptions médicales. Dans 
l'Asie du nord-est, d'où nous est venu le mot de schaman, 
aussi bien que les hommes, les femmes sont admises à la 

I. Kutzner : (îeoe^raphische liildcr, i8r)8, I, i.'ia, p. 5."), 



— -Jï 



diyiiilé de |>rolres médecins. Soiivenl la lille v liérile sa 
fonction de son père médecin (i). 

Les aides sont également hounncs et femmes. 

Chez les Toung-ouses, les jeunes s^ens portent les usten- 
siles de la schamanne appelée chez un malade, tandis que 
les femmes constituent un chœur qui chante avec elle. 

Chez les Kamtchadales, la femme est vénérée, son dévelop- 
pement intellectuel est même supérieur à celui de l'homme. 
D'après un explorateur, exilé polonais le D"" Benoît Dv- 
bowski. inainlenaiit professeur à rinixersité de Léopol 
(Lemberç), la connaissance du règne végétal, des noms et 
des propriétés des plantes, des baies et des racines appar- 
tient, au Kamtchatka, exclusivement aux femmes. Ce sont 
elles qui sèchent les plantes médicinales, qui préparent les 
onguents et les infusions ; en somme, Tart médical et phar- 
maceutique est entre leurs mains (2). 

Un autre Polonais, le général Kopée, exilé au Kamt- 
chatka pour avoir pris part à l'insurrection de Kosciuszko, 
en 1794? ii laissé dans ses mémoires plusieurs belles pat^-es 
sur les femmes médecins de celte presqu'île. 

<( Le commaudaut et le capitaine du vaisseau (3) m'an- 
noncèrent ma liberté. La joie exubérante me fît perdre 
l'équilibre, je chancelai et tombai sans connaissance. A la 
suite de cela, j'ai éprouvé des douleurs très marquées à 
la ceinture et un abattement dans tout le corps. 

(( Les médecins au Kamtschatka étant très rares, on s'y 
adresse dans les cas de maladie aux IVinnics sihilles nom- 
més scliamanes qui, en (IcIkus de ItMirs con jurati(»ns, liai- 



1. tiiirlcls, o. V., p. (io et 7."). 

2. Dyhowski : C)k\veslyi kobiecej (Sur la (iiicsliou ri'-minislo). I^eo- 

.'. Koper-. hzifiiiiik jindrozy |tn Sylicryi. p. i -iO. 



lent les malades aussi avec les plantes » (i ). C'est ce qu'on 
fit pour rétablir ma santé ». 

Chez les peuples primitifs de l'Amérique du Nord, la 
femme est respectée et honorée. Certes, les occupations 
ag-ricoles et le ménag-e lui pèsent parfois lourdement, le 
mari ne s'occupant que de chasse ; mais cela résulte de 
la division du travail dans les sociétés primitives et nous 
ne devons pas en conclure que la situation de la femme 
soit inférieure. 

Un observateur consciencieux, TAUemand Krause, nous 
donne une idée de la situation de la femme chez les In- 
diens. On ne peut pas dire quelle soit défavorable (2). 

La femme n'est pas l'esclave de l'homme, ses droits sont 
définis, son influence est considérable ; souvent même une 
transaction commerciale dépend de sa décision. Douglas et 
Vancouver assurent, avoir rencontré des femmes tellement 
influentes qu'elles paraissaient précisément être les chefs 
auxquels les hommes obéissaient. A la côte occidentale du 
Vancouver (Amérique du Nord), chez les Koskimos etOuat- 
sinos, la belle-fille du chef avait la dignité d'une femme- 
chef. C'était le personnage le plus important dans toute la 
partie nord-ouest du Vancouver, Elle a pris le voyageur 
Jacobsen (le même auquel nous devons les détails sur l'île 
de Saleier) sous sa haute protection et l'a aidé dans toutes 
ses entreprises. 

I. Ailleurs, il donne une (lescri[)lion du costume des schamanes. 
Comme elle est unique, nous la reproduisons : chacune d'elles portait 
une fourrure d'hermine. La robe fut parée de tendons d'animaux, de 
plantes de couleurs très diverses, de coquilles, d'insectes difïerents et 
de peaux des petits animaux du nord. La tête était coiflëe d'un chape- 
ron en peau, orné de dents en avant et d'une queue de loup en arrière. 
Sur le front pendaient des franges de poils de cerf. Le visai^e tatoué, 
selon la couluiuc du [)ays, était, on le devine, presque méconnaissable. 
Ainsi parée, clia([iie femme tenait majestueusement dans sa main une 
«grosse épaule i\c. cei-f. 

:>.. Kransc. Die Ilinkiliinliarici'. p. iCm. 



— -20 — 

Chez les Indiens du Nord, dit Barlels, il y a quatre caté- 
gories de médecins; les plus importantes sont: celle des 
muskekevines, qui correspondent à nos médecins (ils se 
servent de méthodes rationnelles) et celle des mides, les 
plus savants et les plus vénérés, traitant par des moyens 
surnaturels. Ces derniers constituent une société secrète, 
dont les membres se reconnaissent d'après certains si- 
g-nes convenus entre eux. 

Les femmes peuvent devenir muskekevines ou mides, 
après avoir subi des examens exigés (i). 

On trouve ces mides lV;niinins chez les Dacotas, chez les 
Creeks, dans la Californie du Nord. 

Parmi les tribus indiennes, Nez Percés, Cayouse Nalla et 
Wascow, les filles succèdent souvent à leurs pères mides. 
Le choix du père en décide ; il choisit parmi ses enfants le 
j)lus intelligent sans distinction de sexe (2 et lui transmet 
son savoir. 

Mais si dans certaines tribus, comme chez les Koniagues 
de l'Amérique du Nord-ouest et chez les Pimes du Mexi- 
que, liniluence des femmes-médecins est moindre que celle 
des hommes-médecins, elles ont, par rapport aux autres 
femmes, beaucoup de privilèges, et forment une classe 
supérieure (3). Quant à rAnit''rif|ue du Sud, nous trouvons 
des renseignements curieux <lans le livre de Candelier (4). 
La femme est très respectée chez les goajires, bien qu'elle 
soit « un être subalterne. » 

l']||«' j)eul aller j)arl(jul, (;n toute sécurilt'*, même ('tant 
jeune lille. personne n'abusera d'elle, craignant de s'exj)o- 
ser à la rigueur des lois. Dans le choix d'un mari, la jeune 



1 . IJarIcIs, (). 0., p. 0/|. 

2. Barlels, o. c, p. 7.'), 7O. 

3. Barlels, o. c, p. Ha, .'».'?. 

/j. Candelier. Bif) Hacha, p. 2."i'j, 



— '21 — 

fille s'incline devant la volonté de ses parents ; mais elle 
peut se soustraire à une alliance qui ne lui plaît pas. 

Elle peut être piaché, c'est-à-dire médecin. 

«Je restai environ quatre mois à losuru, dit Candelier (i), 
m'occupant de quelques échanges avec les Indiens, pour 
obtenir leurs arcs, llèches, etc., lorsque je me sentis un 
jour i^^ravement malade. J'étais pris d'une fièvre inter- 
mittente, maladie longue et dangereuse dans ce. pays, et 
dont on a tant de peine à se débarrasser. Je dus m'aliter. 
J'allais bien un jour sur trois, mais, dans mes accès, j'avais 
le délire, je déraisonnais, j'étais fou. 

u Un matin, après une nuit très agité, mon ami Knla me 
conseilla de me faire soigner par un piaché, homme ou 
femme. Je choisis un piaché femme par curiosité. 

« Vers midi, en efTet, Kuta vint, accompagné aune In- 
dienne petite, assez grosse et, autant que je pus voir, aux 
veux perçants, d'une expression peu commune. C'était ma 
future piaché. Elle jouissait, paraît-il, d'une grande noto- 
riété, et, pour la décider à venir chez moi, Kuta avait dû 
lui donner un collier de corail. 

« Depuis quelques heures la fièvre m'avait quitté, et je 
pouvais suivre attentivement la petite cérémonie, sans en 
perdre un détail. 

« A peine arrivée dans mon rancho (cabane), cette femme 
exigea que tout le monde en sortit ; je devais rester seul 
avec elle, l^ersonne ne peut voir un piaché dans l'exercice 
de ses fonctions. 

Aussitôt, elle tendit un grand drap entre elle et moi, et 
ferma aussi, avec un autre drap, l'ouverture qui sert d'en- 
trée. Fort heureusement les draps étaient très minces, et je 
})ouvais très bien disting"uer à travers, les moindres mouve- 
ments de cette femme. 

1. Candelier, o. c, p. .''.ai-a?.*'). 



— 28 — 

(' Elle coninionra loul d'abord par ôter sa robe cl resla 
uni({ueinent avec son premier vêlement ou suiclié. Puis, 
retirant sa maraca (g-relot) d'un petit sac en ficelle, elle 
s'assit sur un petit banc et mit dans sa bouche une clii([U(" 
de tabac. 

Elle se mit à treml)ler de tout son corps, en faisant des 
invocations et en agitant sa maraca. 

(( Par moment, elle se levait de son siège, et tout son être, 
des pieds à la tète, s'ag-itait nerveusement, pendant que ses 
chants, comme son instrument, atteignaient le paroxisme 
de leur force. 

(( Parfois elle s'arrêtait un instant, pour expectorer et 
cracher du jus de tabac ; on eut dit qu'elle voulait cracher 
la maladie. 

« Cet exercice dura une heure et demie au moins. 

« Après quelques minutes de repos, après avoir remis sa 
robe, elle s'épongea la figure, à diverses reprises, cracha 
encore une fois et s'avança vers moi, me posant plusieurs 
questions. Voyant que je ne lui répondais pas, elle me parla 
par signes ; je crus comprendre alors qu'elle me demandait 
à me tâter le bras. 

« Croyant que c'était pour ju^er de l'état de nui fièvre, je 
le lui avançai, en relevant la manche. A ma grande surprise, 
elle se mit à appliquer les lèvres et à me faire, en quelque 
sorte, l'office de sangsue, suçant et crachant à tour de rôle. 
Je devinais que cette pratique avait pour but de vouloir en 
extraire le nuil. 

« Ce seconrl exci'cice (liir;i ;iu moins une detni-hciire. 

a A ce monuMil, connue l iut(''rrt chez les Coajiresne perd 
jamais ses di'oits, je dus jtrotnetlre de faire cadeau à ma ])ia- 
ché d'une génisse bien grasse. C'était nécessaire, disait-elle, 
pour me rendre l'Esprit irnofjiK' favorable et (jblenir ma 
UiH'iison. 



— -29 — 

Je la lui promis iinmédiateiiient. Si le malade guéri, tous 
les objets et animaux que le piaché a pu obtenir lui appar- 
tiennent. Dans le cas contraire tout revient à la famille. » 

En Afrique, Bartels signale l'existence des médeciennes 
primitives chez les Loang"os, les Achantis, les Louboncs et 
les Zoulous. Elles sont connues aussi chez les Australiens 
des environs de Victoria ; et, Thomas a donné une descrip- 
tion, bien intéressante pour un médecin-ethnographe, d'une 
cérémonie médicale où elles fig-urent : 

Trois jeunes gens, ayant passé la nuit à la belle étoile, 
contractèrent une maladie appelée dans leur tribu Turrun, 
et attribuée aux sorciers. Ces derniers, notamment (tout en 
restant invisibles), leur» avait mis dans les yeux de minces 
branches d'arbres ». 

Ces malades étaient au désespoir et une grande tristesse 
se répandit dans toute la tribu. Mais bientôt apparurent 
neuf femmes médecins. Elles firent coucher les jeunes gens 
[)rès d'un grand feu, alimenté exclusivement d'écorces d'ar- 
bres, préparé spécialement et assez éloig'né du camp. 

Chacune des neuf femmes tenait dans une main un mor- 
ceau d'écorce brûlante, dans l'autre une botte de branches 
de Pallée. 

Des extrémités de ces branches, elles touchèrent la tète 
des malades, puis elles se mirent à tourner autour du feu 
et à y chauffer les feuilles. Avec celles-ci elles frottèrent la 
poitrine, les hanches, les lombes et le ventre des patients. 
Leur mouvement devint bientôt rapide et avec les feuilles, 
de plus en plus réchauffées, elles frictionnèrent les sour- 
cils, la tète, les mains, chantant des mélopées étranges et 
donnant à la fois les signes de la douleur et ceux de la fa- 
ligue. 

Enfin la danse se ralentit el chaciiiu; d'elle j(;la sa bi'anche 
dans le feu. 



— -M) — 

Alors chaque ienime fit au malade, avec de la poudre de 
charbon, un trait noir allant de rombilic jusqu'à la poitrine, 
et un autre des commissures buccales aux oreilles. 

Après cette cérémonie, les malades épuisés furent trans- 
portés dans leurs huttes, l^t leur confiance en ce traitement 
était telle que, (juelques heures après, ils furent i,'^uéris et 
purent reprendre leurs occupations habituelles. 

Le sens de cette cérémonie est, selon Bartels, de faire 
entrer la maladie dans les rameaux et dans les feuilles 
pour, ensuite la brûler. 

En terminant cette es([nisse nous avons à peine besoin de 
faire remar([uer (jue, de même que, dans la pratique des 
hommes médecins primitifs les méthodes rationnelles s'y 
dessinent de môme, au milieu des conjurations des femmes 
médecins, se prépare lentement le [)assag"e de la médecine 
au 11® stade, le stade scientifique. 



CHAPITRE III 



Les origines de l'obstétrique 



L'obstétrique iloil son origine aux femmes. — Taljleau succinct de son 
évolution. — Accouchements sans aucun secours. — Avec le secours 
d'une parente plus àg'ée, puis d'une femme expérimentée. — L'insti- 
tution des sages-femmes. — L'appréciation de l'obstétrique primi- 
tive par le docteur Eng-elmann. — Manoeuvres externes. — Manœu- 
vres internes. — Embryotomie. — Opération césarienne. 



Cependant il est une branche de la médecine que les peu- 
ples primitifs pratiquent sans mystères et qui se trouve hors 
du domaine des médecins-hommes. Nous voulons parler de 
l'obstétrique. 

La femme est-elle esclave ou égale à l'homme, celui-ci 
n'intervient jamais dans l'accouchement. Aussi, toutes les 
conquêtes de cette branche appartiennent-elles exclusive- 
ment au sexe féminin. 

« L'origine de l'institution des sages-femmes, dit Siebold, 
est facile à expliquer. Il était naturel que la mère qui a 
souffert pour mettre au monde^ allât porter ses conseils et 
son assistance à la jeune inexpérimentée. Ce secours 
plusieurs fois répété, il était encore naturel qu'elle acquit 
une certaine confiance dans la famille, confiance (jui 
augmentait de plus en plus; et, c'est ainsi que la première 
sage-femme fui créée ou se créa. 



« Llioniiiic, Icmi ('loi^né, se désiiilércssa coiiiplèlciUL'iit 
de cette affaire, ([iiil abandonna tout à fait aux femmes, et, 
pendant j)liisieurs siècles, l'Iiabitude fut prise de ne con- 
fier' qu'aux femmes les accoucliemenls cl tout ce qui [xju- 
vait s'y rapporter. » 

Complétons cet énoncé par quebjues mots de Freund, 
empruntés à son discours prononcé en 1887 pour l'inau- 
guration de la clinique des maladies des femmes à Stras- 
bourg- : 

« L'expérience rendait ces femmes très adroites. Elles 
remplissaient avec plaisir ces fonctions dans leur famille 
et dans leur entourage. » 

Cependant, chez certaines peuplades, la femme expéri- 
mentée n'assiste pas la parluriente. Ainsi, les femmes Mao- 
ries, à la Nouvelle-Islande, accouchent seules au l)ord 
d'un ruisseau. Elles se cachent tlans un taillis voisin, et, 
après l'accouchement, lavent l'enfant dans l'eau du ruis- 
seau (i). 

Les femmes Apaches (2) accouchent sans aucun secours 
dans un bois où elles se sont retirées (3). 

Chez les Balantes, les femmes accouchent également 
seules dans la forêt (4). 

On pourrait multiplier ces exemples. Mais dans la plu- 
part des tribus, la femme âgée porte le secours à la partu- 
riente plus jeune. Il en est ainsi chez les Niam-Niams de 
rAfii(jue centrale, chez les Indiennes américaines des tri- 
bus des Sioux, Comanches, Tonkavas et Chejennes, chez 
les Australi^Mines. 

I. Tukc : Médical notes on Setr-'AcdUind Edinh. med. journal. 
Fchr., i80/i. 

^^. Au Rio (Jolor.ulo . 

■'}. Schmilz : Arcli. f. Anf/iro/)., III (iHG((), p. 'X^-j . 

/|. l'nc des races nègres de la Séiiéganihic. — Tidis voyaq-es dar)9 
rAfViijue occidenlale. Paris, i^'][), |». 70. 



— 83 — 

Avec le temps, robstétri([ae se perfectionne. On permet 
à la femme d'accoucher chez elle ou bien on construit une 
cabane spécialement destinée aux parlurientes. 

On appelle auprès des accouchées des femmes expéri- 
mentées. Chez les Dayaks du Bornéo^ la parturiente est 
assistée par les femmes les plus habiles et leur fait ensuite 
des cadeaux. Les Aleutiennes, dans l'Amérique du Nord, 
se servent aussi des femmes dites (( sag'es(i). » Ces femmes 
portent le même nom chez les Kabyles, chez les Soudanais 
et les Bédouins de l'Arabie (2) ; elles l'ont conservé jusqu'à 
nos jours dans la langue française. 

Telle est l'institution des sages-femmes. 

Elles sont reconnues par la grande majorité des peuples 
primitifs. On les sig"nale aux iles Seraug-, Tanembar, Timor- 
lao, chez les Bassoutos de l'Afrique du Sud; en Abyssinie, 
chez les Toungouses et Bouriates de l'Asie septentrionale, 
chez les Aïnos du Japon, chez les Indiens Klamath, Man- 
dan, Gros- Ventres, Nez-Percés, Ree, Clatsop, Pueblos, 
Navajos, Ouapa Agency en Amérique du Nord et au Mexi- 
que. Les habitants des îles de Viti possèdent, depuis les 
temps les plus reculés, des sag"es-femmes indigènes dites 
aleiva vakoii (sag-e- femme). Elles tiennent secrète leur 
science et s'entourent d'usages mystiques; seulement, avant 
d'abandonner leur profession, elles instruisent une autre 
femme dans leur art. II arrive môme qu'à défaut de méde- 
cins européens, les femmes Européennes les appellent 
auprès d'elles (3). 

Le docteur Engelmann, (jui a étudié de plus près l'obsté- 
trique primitive, a pu aussi apprécier le mieux sa valeur. 
Son jug-ement est très flatteur. 

1. Ritlcr : Land und Lente iin russ. Amerika, |i. ■.'A'i'k 

2. Lecler : Une mission médicale en Kab\ lie. l'aris, 18O7. 

3. Ploss: O. c, II, p. 78-83. 

Mélanie Lipin?ka 3 



— :ri — 

« En résuint'. dit-il, on y rencontre souvent des coutumes 
où l'on retrouve des traces rudimenlaires des plus grands 
perfectionnements dont s'enorg"ueillissent nos accoucheurs 
modernes: J'obserNation a été, pour ces enfants de la nature, 
ce grand maître, don! ils ont mis les leçons à profit avec 
leur sagacité naturelle (i). » 

D'après ce savant, les primitifs, en laissant a la patiente 
dans l'accouchement normal, la plus grande liberté de 
position et en lui permettant de suivre son instinct, ont 
résolu la question si discutée de la posture à recommander 
à la parturiente (^2), Dans la délivrance, ils ont une manière 
de faire qui est souvent correcte et presque toujours avan- 
taseuse 3). L'usage des manipulations externes dans l'ac- 
couchement, usage reconnu généralement aujourd'hui et 
dont l'importance fut signalée, en 181 2, par Wigand. pré- 
cisant ce que Hippocrate avait indiqué et ce que. malgré 
l'insistance de Jacob Rucffius et de Mercurius Scipio, on 
avait oublié, aux xvii' et xviii'' siècles, est une pratique qui 
jouit chez les sages-femmes primitives d'une considération 
méritée (4). Nous nous contenterons de citer quelques 
exemples : 

D'après Hreliin, presque toutes les femmes de Damara 
(Afrique) se faisant masser pendant la grossesse par les 
sages-femmes, celles-ci ont appris à palper et à reconnaître 
facileuïent les positions vicieuses du fœtus. 

Metzger les a vu pratiquer la version céphalique par les 
manœuvres externes avec Ijeauroui) de succès ; cetl»' liabi- 



I. Eng-elin.imi : i.;i [ir.iliijuc des accoucliciiicnls clicz les peuples pri- 
inilifs, trad. de l'ani-hiis par le i)r Uodel. l'aris, iS8(i, p. ■.':à-:'J\. 
:i. Eiiifcimaiiri, o. e., p. lOi-iO;?. 
'.'>. Ihid.. p. \cfi. 
/|. Ihid., p. 239. 



— 35 — 

leté fuil que les femmes des blancs appellent auprès d'elles 
les sages-femmes Damaraes (i). 

En Polynésie, à l'île de Vaté, les prêtresses-médecins 
dites Mitimauris, qui aident souvent les parturientes, savent 
aussi faire la version externe. Si Taccouchement tarde à se 
faire, une Mitimauri verse de l'eau dans un vase et y ajoute 
le lait de noix de coco. Puis, elle fait des cérémonies magi- 
ques dites mako. Elle donne une partie de cette potion à 
la malade et avec l'autre frotte le bas-ventre pour rendre la 
peau plus molle et plus souple. Enfin, elle change la posi- 
tion du fœtus pa;' des manœuvres externes, de telle sorte 
que la tète soit en bas et le siège en haut. Après avoir 
réussi, elle souffle sur le reste du liquide, sur les mains et 
sur le bas-ventre de la malade (2). 

Voilà donc les incantations, le souffle, mais en même 
temps la version ; opération si importante dans l'obsté- 
trique. 

Brelim rapporte que les sages-femmes aux environs de 
Massaouah connaissaient (longtemps avant l'occupation de 
cette ville par les Italiens) la version par manœuvres inter- 
nes. Ploss cite des faits semblables pour l'Algérie et pour 
les Kalmouks. Schoolcraft communique un cas d'embryo- 
tomie exécutée par les sages-femmes chez les Dacotas, et 
Felkin décrit l'opération césarienne vue chez les peuplades 
habitant le cours supérieur du Nil. 

Les femmes primitives avaient donc, bien avant les 
découvertes scientifiques, créé une pratique de l'obsté- 
trique. 

Entrons maintenant dans la période historique. 

1. Ploss :.0. c, t. Il, p. 287. 

2. Janiieson, The Australian médical journal, 188.'), II, p. 5i. 



DEUXIEME PARTIE 



L AXTluriTJ'' 



CHAPITRE IV 



L'Egypte et la Grèce indépendante 



Prêtres médecins en Eg-yple et en Grèce. — Temples d'Esculape. — . 
Analooie entre la femme-médecin primitive et la Pythie. — Con- 
dition sociale de la femme en Grèce. — Pythag^ore a des disciples 
femmes. — Hippocrate parle des sao-es-femmes et des ^'uérisseuses. 



Après ce que nous venons d'exposer, on ne sera pas 
étonné de trouver chez les deux nations auxquelles nous 
devons notre civilisation, les Eg-yptiens et les Grecs, la 
médecine d'abord monopolisée entre les mains de la caste 
sacerdotale. 

Chez les Egyptiens, elle n'en est presque pas sortie. Voici 
ce que dit à ce sujet Maspéro : « Le service de santé de laii- 
cienne Eg-ypte se divise en plusieurs catégories. Les uns 
penchent vers les sortilèges, mettant toute leur confiance 
dans les conjurations et les talismans. Les antres recom- 
niatultMil rem|>](»i des iiM'dicameiils, élii(li<'iil les j)ro|)iiétés 



— 38 — 

des plantes et des métaux et indiquent d'une façon précise 
les modes de préparation et d'emploi. Les meilleurs méde- 
cins évitent avec soin de sattaclier à une seule méthode. 
Leur procédé est un mélange de méthodes médicales et de 
conjurations spéciales pour chaque maladie; ordinaire- 
ment, ils sont pnHres. » 

En Grèce, les poèmes d'Homère ne nous parlent pas de 
prêtres exerçant la médecine. 

Ulliade nous présente un médecin en la personne de 
Machaon ; mais c'est un guerrier laïque qui combat les 
Troyens d'une main et panse les blessures de ses compa- 
gnons d'armes de l'autre. Sa vie est fort précieuse pour les 
Grecs; quand il est blessé par Paris, ils sont saisis d'effroi 
à la seule pensée qu'il peut en mourir. Idoménée excite 
Nestor à le transporter au plus tôt sur sou char rapide. 

Le même Idoménée fait venir des médecins laïques pour 
un de ses compagnons blessé au jarret; et Patrocle, pour 
vaincre la colère d'Achille,lui rappelle qu'Ulysse, Agamem- 
mon et Eurypyle sont entre les mains de médecins connais- 
sant les remèdes. 

Nous ne rencontrons non plus dans VOdt/ssre de prê- 
tres exerçant la médecine. Sans vouloir nous hasarder aux 
hypothèses, nous dirons cependant que ce défaut de men- 
tion ne démontre nullement l'absence, à cette époque, de 
prêtres médecins. 

En outre, il ne faut pas oublier (|ue VIliddr ne nous 
pai If (jiie de blessures reçues {)ar des (•(iniballaiils et nous 
avois vu. dans les chapitres précédents, que le médecin- 
prêtre primitif ne s'occupe |)rcsque pas des blessures ; elles 
sont soignées par des gens qui forment une. classe à part. 
Ce qui est inijiorlanl pour nous, c'est (jue les poèmes d'Ho- 
mère miuilrent la si iiiiiil iide (|iii existe entre les idées médi- 
cales grecques et celles des [(liinilifs. 



— 39 — 

Ainsi, ce sont les flèches de Diane et d'Apollon qui pro- 
voquent les maladies internes (Iliade, chant I). Le 19" chant 
de V Odyssée nous fournit un exemple d'incantation. 

Quand Ulysse vient d être blessé à la chasse par un san- 
g-lier,les tils d'Autolycus pansent sa plaie et arrêtent ensuite 
le sang- par l'incantation (i). Si l'on concevait de telle 
façon l'orig-ine de la maladie, si on avait recours aux incan- 
tations même pour guérir les blessures, à plus forte raison 
devait-on s'adresser, dans les cas de maladies, aux devins 
guérisseurs et plus tard aux prêtres guérisseurs. 

Quoi qu'il en soit, nous rencontrons, dans la période histo- 
rique de la Grèce, des prêtres médecins et pendant plu- 
sieurs siècles ils ont seuls le privilège d'exercer la mé- 
decine. A cette époque, notre science est exclusivement 
pratiquée dans les temples dont les plus renommés furent 
ceux dEpidaure, d'Athènes, de Pergame et de Smyrne. 
Ils étaient établis sur des points élevés au milieu des bois 
et non loin de sources ou de rivières limpides. C'étaient, à 
la fois, des sanctuaires et, en quelque sorte, des hôpitaux. 
Des sanctuaires, puisque les prêtres seuls en avaient la 
garde et la direction, qu'on y venait invoquer le dieu de la 
médecine et lui offrir des dons et des sacrifices de toute 
nature : des hôpitaux, puisque les malades y séjournaient 
plus ou moins longtemps, s'y reposaient et y étaient astreints 
à un régime particulier (2). 

1. Odyssée, ch. XIX, v. !\^') et 

2. Pour prescrire le traitement aux malades, on s'y prenait d'une 
façon particulière. Auparavant, les patients devaient se préparer par le 
jeune, par des prières, par des purifications et des offrandes. Chose 
essentielle aussi, ils devaient passer au moins une nuit dans le temple 
étendus sur des peaux de béliers, devant les autels. Un prêtre vêtu 
d'habits pareils à ceux sous lesquels était ordinairement représenté 
Esculape. leur apparaissait brusquement au milieu de la nuit escorté 
de deux vierges figurant les deux filles du dieu laso et Panacée. Se 
faisant ainsi passer auprès d'eux pour un cire surnaturel, il leur die- 



— iO — 

Ce^ \)vc[ves,d'un savoir assurément peu ordinaire, avaient 
dû acquérir une certaine liabileté médicale, d'une part 
S^ràce à la tradition séculaire orale, [)uis éeiite, qui néces- 
sairement a\ait lait ses preuves ; d'autre pail. en soignant 
de nond)reux malades, ce qui est encore le nu>veii le plus 
sûr d ac(|uéri!' l'expérience (i). 

Or, les'femmes pouvaient elles èti"e prêtresses et par con- 
séquent exercer la médecine? Oui, elles faisaient partie du 
service divin en Ei;vpte et en Grèce. 

S'il n'était pas avéré, qu Isis fut desservie par des prê- 
tresses, une stèle du musée du Louvre nous en fournirait 
une preuve évidente pour le pays du Nil. Cette stèle nous 
montre le roi Thoutmosis III accompagné de la princesse 
Mouthétis, sa sœur, qualifiée de prêtresse des déesses Mou- 
lekis et Hatkor. 

D'après cela, sachant que la situation légale de la femme 
ég^yptienne était particulièrement avantageuse (2), nous pou- 
vons conclure que les soins médicaux étaient donnés aussi 
bien par les femmes que par les hommes. 

Les preuves pour la Tirèce sont beaucoup plus nombreu- 
ses et plus explicites. Cette nation géniale faisait [larticiper 
laruement la femme aux diuniti's sacei'dotales. Les prêtresses 
étaient nombreuses et respectées. 

Voici par exemple celle de Junon à Argos qui semble 
avoir été le grand pontife de la ville. Les années de son sa- 



t;iil If's iiiTrls divins, ('(.'sl-à-dirc prcscrivjil ii cliaciiii le trailenicnl qui 
paraissait convenir à sa maladie, celle-ci ayani clé |)rcalalileiiienl dia- 
g-nosliquée et éUidiée par d'autres prèlres. 

1. Vercoutre : I.i méd. sacerdotale dans l'auticj. i^recque. 

2. Au point de vue juriditjuc le mari et la femme vivaient dans une 
complète ci^alité de droits. Hérodote nous dit : « les femmes vont sur 
les places publi(|ues cl s'occupent de l'industrie el du commerce. » 
Euripide dans sa Iraycdie de ■• Médéc » :, étonne des libertés des fem- 
mes éyypiiennes. 



— il — 

cerdoce devinrent des dates ; et Thucydide y rattache les faits 
historiques. Pendant sa vie elle avait la gloire de voir élever 
sa propre statue, sur laquelle, après sa mort, devait être 
i^ravc, avec son nom, la durée de sa mission religieuse (i). 

La grande prêtresse de Minerve Poliade à lEréchtljoion 
d'Athènes, jouissait de prérogatives analogues. Le temps 
de son sacerdoce marquait une époque et sa statue s'éle- 
vait dans la citadelle de Minerve (2). Citons encore : les prê- 
tresses du temple d'Apollon à Amyclae, les hiérophantides 
d'Eleusis, les femmes consacrées au culte de Demeter dont 
le temple s'élevait sur le mont Elaïon en Arcadie, les deux 
prêtresses de Junon de l'Altis, la Basilissa Athénienne qui 
aux jours d'Anthestéries offrait des sacrifices pour le 
salut de l'état, les prêtresses de Cérès de l'Attique et, enfin, 
les prêtresses de Dodone et la Pythie de Delphes. 

Parmi celles-ci les premières et surtout la dernière étaient 
souvent consultées en cas de maladie. La manière dont la 
Pythie donnait ses conseils nous permet de rapprocher ce 
personnage des femmes médecins de l'Australie et de l'Asie. 

Le consultant, qui, avant de pénétrer dans le sanctuaire, 
s'y était préparé par une purification et par des sacrifices, 
n'interrogeait pas directement la prêtresse. Il remettait au 
prêtre charg-é d'écrire la réponse de la Pythie, une tablette 
sur laquelle était tracée sa demande, et le front couronné 
de laurier, un rameau d'olivier en main, il attendait les 
prophéties. 

Alors la Pythie apparaissait à ses regards au milieu d'un 
nuage d'encens. Elle avait auparavant mâché des feuilles de 
laurier, et le trépied sur lequel elle était assise recouvrant 
une ouverture creusée vers le milieu du sanctuaire' et 
livrant passage aux exhalaisons de la source Cassalis, la 

i. l'ausaniiis II. 17. 
?.. F^aiisanias I. ■>■:. 



- .-2 - i 

vapeur qui s'échappait ih; ccllo caverne lui troublait peu à 

peu les sens. C'était « le souffle d'Apollon », et le principal 

1 
a^ent du délire (\i\\ devait Taniiuer. { 

L'esprit tn»ui>l('' par la \apenr du çoufFre et par les rites } 
mystérieux qu'elle venait d'accomplir, le corps affaibli par j 
le jeûne et par la maladie, la Pythie devenait la proie d'une i 
violente surexcitation nerveuse. La rougeur et la pâleur ' 
qui se succédaient sur son Aisage, les mouvements convul- ! 
sifs dont elle était secouée, les plaintes qu'elle exhalait tra- 
hissaient son délire. Enfin, la flamme dans le regard, l'écume 
sur les lèvres, les cheveux dressés d'horreur, elle laissait 
échapper quelques paroles relatives à la maladie. Le Dieu 
s'était fait entendre. \ 

La femme médecin de 1 île de Célèbes qui provoque le j 
retour de l'àine et la [)iaclié goajire, se plongent par des | 
moyens analogues, dans un même état psychique. L'inspi- '• 
ration par une divinité puissante est le point commun tle j 
ces divers traitements. \ 

Nous avons encore une autre preuve de la participation 
des femmes à l'exercice de la médecine sacredotale. La célè- 
bre collection des épigrammes grecs, qui [)orte le titre ; 
d' « Anthologie » contient une \inntaine de poésies attri- 
buées à la poétesse du IIP siècle avant notre ère, Anyté. Tous 
les héroïsmes font tressaillir cette belle àme, depuis l'hé- | 
roïsme du soldat (|ui succombe en défendant sa patrie jus- 
qu'à celui de la jcuiu^ fille (jiii se tue jiour garder son 
linniieur. ( )r. les auteurs aiili(|ues nous ajipreiiMenI (ju'elle 
était prèlicssc dans le (■(•lèbr(> t('/n|tl<' d'I-lsciilape à Epi- i 
daure (!t qu'elb' y versifiait les oi'aclcs du dieu des in/'de- ; 
cins. Ce fut même pai- son ministère, nousdit une légende, j 
que le Dieu rendit la \ut' à nu habitant de Naupacte. 1 

Mais, ces faits se tiduvcnt pcnl-élre en contradiction avec ) 
la coiidiliun sociale de la IcniMie en (itèci'? .N(»n, I on s'est 



— 43 — 

fait sur ce point des opinions telleinoni fausses qu'on nous 
excusera de nous y arrêter un instant. 

La condition de la femme en Chvce traverse successive- 
ment trois phases qui correspondent aux trois époques de 
l'histoire générale de ce pays. Ce sont : la période héroïque, 
la période de la Grèce indépendante et celle de la Grèce 
romaine. 

La première est presque inaccessible aux recherches de 
l'historien. Pour s'en faire quet(|ue idée il faut, avant tout, 
consulter Homère. Or, qui de nous n'a pas lu sans atten- 
drissement l'histoire d'Hector et d'Andromaque ou celle 
d'LIlysse et de Pénélope ; qui n'a pas été touché de la 
manière simple, naturelle et, pour ainsi dire toute moderne, 
dont le grand poète grec nous peint l'union conjugale en 
ces temps reculés ? La femme est pleinement V égale de 
riiotnme: où il est le maître, elle est la maîtresse. Elle n'est 
pas enfermée dans un (nnécée, et préside, avec son mari, 
aux réunions et aux festins. Si elle lui apporte quelques 
biens, elle les possède réellement en propre. Son mariag'e 
vient-il à être dissout, il lui est permis d'emporter sa dot, 
même si cette union lui a donné un fils. Quant à sa vertu, 
elle a pour unique sauveg'arde sou honneur. 

A cette époque, c'était, pour ainsi dire, un devoir d'épouse 
de mère et de ménagère (comme cela se pratique encore 
maintenant chez les Kamtschadales) de connaître les plan- 
tes médicinales et d'en avoir une provision dans son grenier. 
Les notions se transmettaient de g-énération en génération 
et on yrecourait souvent. G'est dans ce sens qu'il faut pren- 
dre leslég-endes et les traditions g-recques parlant de femmes 
versées dans les sciences médicales. 

Les déesses g^recques s'occupaient de médecine. Puis 
parmi les personnages lég^endaires Médée passe pour avoir 
la première préconisé l'usaije médical des bains^ Ang-itia 



— 41 — 

ou Aiiî^erona. lillf «liiii loi de ( Idlrliifjiic, pour avoir sigrialé 
les propriétés ilc ((Mlaiiics plantes vénéneuses employées 
depuis en médecine. Oenonc la(|uelle, selon Photius qui a 
conservé le sommaire de ses ouvraî^es (ij, vivait « au temps 
de la iruerrt' dr Troie >. . pialitiuail I aii de la vaticination et 
connaissait la \aleiii- thérapeutique d'un grand nombre des 
vég-étaux. D'autres renseignements nous sont fournis par 
Homère. Dans l'Iliade la blonde A^amède ou Hécamède, 
fille d Aug'éas 1 Epéen et femme du \aillant Moulios, con- 
naissait (( autant de remèdes que la vaste terre en produi- 
sait » (2). L'Egyptienne Polydamna, épouse de Thon, est 
citée dans l'Odyssée comme ayant fourni à Hélène quelques 
unes de ces plantes qui a poussent en si g^rande abondance 
sur le sol fécond de l'Egypte, et donnent la santé ou la 
mort ». 

La volage épouse de Thésée, de Ménélas et de Paris, pro- 
fite bientôt de ces connaisances pour dissiper les ennuis 
de Télémaque et de Pisistrate, fils de Nestor. Elle leur pré- 
pare et mêle à leur breuvag"e une substance merveilleuse 
(( propre à calmer la douleur et la colère et faisant oublier 
tous les maux ». 

A l'époque historique, la situation de la femme g-recque 
a changé mais ces chang-ements dillerent beaucoup selon la 
tribu. Ainsi des deux tribus grecf[ues les plus considérables, 
les Doriens entouraient la femme d'une vénération pareille 
à celle des anciens Komains et lui laissaient toute liberté. 
Les conditions homi'riques ne vai"ièrent donc pas dans les 
pavs doiif|ues (peu importe s'ils ('laient silut's en (irèeeou 
en Italie) C3). 

1. (^odice, p. i8t( (cd. I^ntlinin.iiiicn). 

2. 'M t'j'jX y/.OJ.y/.'Ji c,')r, ijT'j. 'otyii îvo-èz //j'»J (11. XI, 7^0). 

.'i. Van Steg'crcn, MullernI Cr.'iiner ratlachetil le (leifri- coiisiilérablc 
(il- l'iiitr-iliifiMir»' (II' la friiiiiic (loi'ioniic à cos CDriditiniis. 



— 45 — 

Chez les Ioniens etsiutout à Athènes la situation des fem- 
mes devint moins bonne. La vie politique s'y étant déve- 
loppée d'une façon inattendue, elle absorba l'homme et fit 
tomber la charge du ménag'e presque exclusivement sur les 
bras de 1 épouse. Il faut attribuer à cela, au moins en partie, 
l'orig'ine de l'obligation, pour les femmes athéniennes, de 
restreindre leurs sorties et de passer la majeure partie de 
leur temps dans leur maison, autrement dit, au Gynécée. 

Mais leur vie était encore bien loin de la « vie de réclu- 
sion » dont nous parlent certains auteurs qui l'assimilent 
même parfois à la vie du harem ! 

De telles assertions dénoncent une connaissance bien 
imparfaite du caractère grec. Chez ces Hellènes, généreux 
et tendres (jui traitaient avec douceur jusqu'à leurs escla- 
ves, la défiance ombrageuse du despotisme oriental était 
exclue absolument. Puis comme Van Stegeren l'a démontré 
dans son travail, la réserve athénienne n'obligeait que la 
femme mariée riche, l'épouse pauvre ne pouvait pas rester 
chez elle : les occupationsjournalières ne le lui permettaient 
pas. 

Et même, ces femmes riches allaient aux représentations 
des tragédies, aux funérailles; et on les voyait souvent dans 
les rues, accompagnées de servantes qui leur tenaient com- 
pagnie, s'il s'agissait de faire quelques visites ; seules, si 
quelque chose de grave se passait dans la ville (i). 

D'ailleur,s^ si la femme athénienne avait été réduite au 
rôle d'esclave, Sophocle aurait-il pu trouver parmi ses con- 
citoyennes des modèles pour son Antigone, Eschyle pour 
Electre et Euripide pour Alceste ? Et Van Stegeren fait jus- 
tement remarquer le passage de Plutarque (2)011 cet écrivain 



1. Van Sle^ercn, o. c., p. -Ai, [\\), r»2, ïk), et passùn. 

2. Thémistoclc, c. M'u 



— 40 — 

parle de la réclusion des fVmnies persanes comme d'une 
chose absolument étrange. 

La loi athénienne entouiait la iciiiine de la sollicitude la 
plus atTectueuse. Fille elle avait en son père, non pas un 
maître tout j)uissant, mais un tuteur responsable. Mariée, 
son indépendance était assurée par deux institutions : la 
monogamie et la dot. 

Si la loi punissait toujours l'adultère de la femme, elle 
punissait aussi dans les cas les plus graves, celui du mari. 
Si le mari pouvait à son gré demander le divorce, la femme 
pouvait aussi le faire prononcer' par 1 archonte en justifiant 
sa demande par une requête écrite. Quant au régime dotal, 
il avait été organisé avec une grande sagesse (i). L'idée 
essentielle de la dot, n'était pas que la femme apportât au 
mari les biens qu'elle possédait ; mais que le mari, au lieu de 
devenir maître absolu de ces biens, fût tenu de les conser- 
ver et de les restituer à la dissolution du mariage. 

Devenue veuve, l'Athénienne ne restait pas liée comme 
en Asie, à la famille de son mari (2j. Elle retournait chez 
ses parents et retrouvait la tutelle protectrice qui avait 
veillé sur elh,' avant le mariage. En même temps, elle était 
libre de ses acticjns et disposait à son gré de ses loisirs. 

Enfin l'opinion publique, cet autre code puissant, était 
favorabb; aux femmes. Il suffit de consulter les deux philo- 



1. Gide, o. c. 

2. Nous ne parlons |ias des hétaïres (ju'on ne peut pas identifier 
avec; les mallicurousrs du « |)rolélariat dans le prolétariat » île tios 
jours. Pelles se distinn'uaient des Athéniennes [)ar leur origine (elles 
étaient élrangèrcs ou Hlles d'étrangers) et n'étaient point soumises par 
conséquent aux lois de la ville. I^cur intellig-ence et leur esprit ont été 
suffisamment vantés pas les auteurs anciens. Leur désir de savoir est 
certifié par Athénée (XIII, /|<')). Il en dit : -aiSiioL^ v.'Ji/bu.vju.i v.a.1 rot; 
u«6Àac/fji yjjQjo.f ùnoau'C/jAu.i (Dévouées à l'inslrucliou et consacrant 
leur temps au.\ études). 



— 47 — 

phes les plus grands de la Grèce, Aristote et Platon, pour 
s'en persuader. 

Platon, qui comptait parmi ses disciples plusieurs 
femmes (i) et qui, dans le Banquet, prête à Diotisme ou 
l'Etrangère de Mantinée, des théories, faussement attribuées 
à Socrate — lune sur les passions luunaines, l'autre sur 
le renouvellement des êtres — n'hésite pas à reconnaître à 
la femme des aptitudes réelles pour la philosophie et la 
médecine. Aristote reconnaît que l'homme et la femme 
composent les deux parties de l'Etat, et déclare que les 
hommes d'Etal ne doivent pas néi«liger l'éducation des 
femmes. «Or, dit-il, la vertu des parties concourant à celle 
de l'ensemble, il faut que l'éducation des enfants et des 
femmes soit en harmonie avec l'orî^anisation politique ; car 
il importe que les enfants et les femmes soient estimables, 
pour que l'Etat le soit comme eux. Et cela est d'autant plus 
nécessaire, que les femmes composent la moitié des per- 
sonnes libres » (2). Il dit ailleurs : «Partout où la constitu- 
tion n'a point parlé des femmes, il faut compter que la 
moitié de l'Etat est sans lois. » (3) 

Rien d'étonnant donc à ce que, dans ces conditions la 
Grèce ait pu produire de grandes poétesses, des peintresses 
estimables, et des femmes célèbres dans la science. 

Sapho, la dixième muse, égala les plus grands poètes. 
Autour d'elle se rangent les poétesses filrinne, la jeune fdle 



1. Les plus connues sont Laslliénie et Axiotliée, foules deux Arca- 
tliennes (trilju dorienne). Quelques livres de la république de Platon 
étant tombés par hasard entre les mains de cette dernière, elle les lut 
avec avidité, et conçut une si haute idée de la sagesse de leur auteur, 
(juc pour l'enlcndre elle revêtit le costume masculin et se rendit à 
Athènes. Il semble même qu'elle ne fut pas la seule femme (jui modi- 
fiât son costume pour assister aux leçons de Platon. 

2. l'olitique, 1. I, ch. V. trad. Barthélémy St-Milaire. 
ii. Id., 1. VI, même traduction. 



- 48 — 

de Lesbos, morte à làge de 18 ans, sa compaliiule Méiimie, 
la Locrienne Nossis, la Sicyonienne Praxille, la Béotienne 
Myrtis, son élève Corinne, qui remporta cinq fois le ])rix sur 
Pindare, deux autres (lorinnes (jui brillèrent aussi dans la 
poésie, Myro dont Athénée nous a conser\é un i"ray;menl, 
Anyté,Gléobuline de Rhodes, Méçabistrate de Sparte, Glei- 
tocrate et Myia de Smyrne, Irène, enfin Télésilla. Cette der- 
nière était aussi une brave citoyenne. Lorsque les Spartiates, 
après avoir privé Arg"os, sa ville natale, de tousses défen- 
seurs, marchèrent vers la cité, Télésilla fil monter sur les 
murs les femmes, les vieillards, les enl'anls, les esclaves et 
repoussa les agresseurs. 

En peinture, nous nommerons : Timarèle, fille de Mic(jn le 
jeune, Irène, Calypso, Alcisthène, Olympias.En philosophie, 
en dehors des femmes nommées, citons les nombreuses 
Pythagoriciennes et Arété, fdle et disciple d'Aristippe de 
Cyrène. 

La médecine pouvait-elle laisser indifféreides des femmes 
aussi avides de savoir ? 

Vers la cinquième Olympiade quel(|ues écoles philoso- 
phi(jues commencèrent à enlever aux {)rètres d'Esculape la 
prérog'ative de la médecine ; et Pyllumore joua dans cette 
évolution un r(')le considérable. 

Après s'être livré à de nombreuses hypothèses sur la 
nature de l'organisme humain, sur son fonctionnement et 
s'être occupé de diverses questions d'hygiène, il étudia l'ac- 
tion des planles sur dilférenles maladies. Engagé dans cette 
voi<*, doiinaiil lui-même ses soins aux malades aux(|uels il 
inspirait conliaucc, il eu arriva bientôt à enseigner à de 
notnbr(Hix disci{)les une véritable doctrine médicale. 

Lf)rs({u'il fut mort ceux-ci se séparèrent. Sous h; nom 
de « ]>«''ri(Hlculi's » ils piircouiiin'iit l;i pliijKUl d<'s\illesde 
]a(irèce, se ifudiint (l;iiis les nvmuasiîs, donminl des cou- 



— 49 — 

scils aux personnes qui soutiraient des atlections diverses, 
instituant des traitements, faisant des opérations, en un 
mot, pratiquant la médecine et l'enseignant à leur tour à 
ceux qui, désirant être initiés dans la connaissance de cet 
art, en étaient jugés dignes. 

Si nous nous rappelons, que Pjthagore vivait dans l'Ita- 
lie méridionale colonisée par les Doriens et que, la situa- 
tion de la femme appartenant à cette tribu grecque était 
excellente, nous ne serons pas étonnés de trouver parmi les 
disciples de Pythagore des femmes. 

Théano, l'épouse de Pythagore, et sa fille étaient du nom- 
bre ; puis Myia, Arignoté, Phintis et Périctyoné (i). 

Après sa mort, Théano prit avec ses deux fils la direc- 
tion de l'école. Diogène de Laërce rapporte qu'elle com- 
posa quelques ouvrages, parmi lesquels un livre sur la 
« Piété » et trois lettres d'un charme tout intime : Sur 
l'éducation des enfants, l'apaisement de la jalousie et la 
direction des servantes. Mais, comme son maître, elle pos- 
sédait aussi des connaissances médicales ; et, peut-être, les 
maladies des femmes l'occupaient-elles spécialement. Cen- 
sorinus nous a conservé le souvenir d'une polémique entre 
elle et un certain Euryphon sur ce point : un nouveau-néde 
sept mois est-il viable ? Théano et Empédocle soutenaient 
la vitalité, tandis qu'Euryphon la niait absolument (2). 

Plus d'un siècle s'écoula entre la mort de Pythagore et la 
naissance du plus grand médecin grec : Hippocrate. Exis- 
ta-t-il pendant ce temps-là des périodeutes féminins? Eurent- 
elles comme spécialité les maladies des femmes? Ces ques- 
tions probablement ne pourront jamais être résolues. 

Hippocrate, lui, nous parle à plusieurs reprises des 

1. Son traité sur la sagesse était très apprécié par Aristole. 

2. Censorinus : De die natali (Ed. J. Cholodniak). Pelropoli, i88y, 
cap. 7 (p. II). 

Mélanie Lipinska 4 



— .io — ; 

1 

sayes-femmes. <( . . . Si la fenimo se délivre, il laut cesser ! 

. . . . . I 

aussitôt, si non, pratiquer lasuccusion par intervalles, et la \ 

balancer portée dans son lit, fomenter le siège et les parties j 
génitales jusqu'aux aines, mettre dans un bain de siège ' 
surtout, quand les douleurs d'accouchement sont pressantes : 
et n'avoir rien autre dans l'esprit. La sage-femme ouvrira 
doucement l'orifice utérin, ce qu'elle fera avec précaution 
et elle tirera le cordon ombilical en même temps que l'en- 
fant ))(i). 

Ailleurs dans le livre des chairs : « Quiconque est peu au 1 
courant de ces choses s'étonnera que l'enfant vienne à sept 
mois, pour moi j'en ai été bien des fois témoin ; et, si l'on 
veut s'en convaincre, cela est facile, on peut s'en informer 
•àuprèfi des guérisseuses — -pôç -'y.ç y. xi^Tv.oa: — (jui assis- 
tent les femmes en couches. »(2). 

Ces mentions nous intéresseraient peut-être moins si les 
dénominations que portent les sages-femmes chez lui ne 
nous donnaient à réfléchir. Car, tandis qu'une fois (3) il 
emploie les noms qui indiquent nettement l'occupation 
des sages-femmes (ôu-^a/.oTojjLo; uu -y.'j.oj'jy., coupeuse du 
nombril, ■jzy.'.zi-zy.y., celle qui emporte l'enfant, ;j.a'.-JTp'.a ou 
uala, sage-femme du uauj£',v délivren, une autre fois il se 
sert des mots àxjTTpîç, b-piva, [x-zvjo'j^a., Ix-rpouala, qui sont 
des équivalents de l'expression « femme médecin ». Ces 
dénominations se rencontrant aussi chez d'autres auteurs 
grecs (4), leur sens dilférenl finit j)ar faire accepter par les 
savants modernes deux catéti^ories de femmes grecques 



1. .Maladies des femmes in (Kuvres (trad. Lillré l. VIII, 1. 1 ch. 68, 

(p. i43u 

•i. (Kuvres t. \ni p. <m /j (I. I c. i<)). 

'.i. Voyez Kasbendor : l'^iilwickeluntrslclirc 'm dru lii|i|)nrralis(licn 
Scliriflen. Slullicarl iHtjy, p. i[\-j-i:U). 

/|. Haeser : («eschichle der .Mcdicin. Nouv. édition iSS^.p. ij-j. 



— .il — 

s'occupant de la médecine : les sag-es-femmes ordinaires 
et les femmes qui s'occupaient des maladies du corps 
entier (i). Ces deux catégories se disting'uent très nettement 
dans la période gréco-romaine. 

A l'appui de cette opinion, citons la définition que donne 
le gynécolog"iste grec Soranus de la <( ualx ». Elle doit être, 
d'après lui, versée clans tontes les parties de la médecine, 
pour donner des prescriptions médicales, chirurgicales et 
pharmaceutiques, pour juger bien les choses observées et 
savoir apprécier les rapports de tous les phénomènes rela- 
tifs. 

Comme on n'admettait pas volontiers les médecins aux 
gynécées, ces femmes-médecins devaient être consultées 
surtout par les femmes. Faut-il voir là, comme le pense 
K. Hermann une évolution des sages-femmes? Après avoir 
démontré que les femmes possédaient des connaissances 
médicales qui ne concernaient en rien l'obstétrique nous 
pencherions vers l'avis contraire. Les iatromaïaï pourraient 
plutôt représenter le degré plus élevé des femmes méde- 
cins de l'époque homérique. 

Disons encore quelques mots des sages-femmes de la 
Grèce indépendante. Elles jouissaient d'une grande estime 
et le passage souvent cité du dialogue de Platon « Théé- 
tète » le démontre suffisamment. Socrate y vante sa mère 
Phénarète « sage-femme habile et renommée » et commu- 
nique des détails intéressants sur les attributions des [J.yJ.ai,. 
Entre autres il dit à Théétète : 

« Elles peuvent même par des remèdes et des enchante- 
ments éveiller les douleurs de l'enfantement ou les adoucir, 
délivrer les femmes qui ont de la peine à accoucher ou bien 

I. Lelirbuch der gricchisclieu Anliquilaten 1882, t. IV, 3° partie. 



— 52 — 

faciliter ravortement (i) de l'entant, quand la mère est déci- 
dée à s'en défaire » (2). 

Avant de passer à l'époque suivante nous nous permet- 
trons de relever combien dénué de toute vraisemblance 
historique est le conte d'Agnodice que l'auteur lui-même a 
qualifié de fable (3). C'est un des mérites de Beaugrand de 
l'avoir refuté définitivement. 

« Nous ne rechercherons poinl avec (|uelques historiens, 
dit-il, à (juelle époque vivait Ag-nodice et quel était son 
maître. Après avoir parcouru ce que nous disent Hippocrale 
et Galien des femmes-médecins grecques nous concluons 
simplement que tout cela est de pure invention. » 

N'oici un résumé de cette faille : 

<( Les anciens çrecs n'avaient pas de sag-es-femmes et une 
loi des Athéniens interdisait aux esclaves et aux femmes la 
pratique de la médecine. Aussi, beaucoup de malades que 
la pudeur empêchait de se confier à des hommes succom- 
l)aient-elles faute de secours. Ce que voyant, une jeune 
fille, Agnodice, résolut de leur venir en aide. Elle coupa ses 
cheveux, prit des vêtements dhomme et suivit les le(;ons 
d'un certain Iliérophile. Son éducation terminée dès qu'elle 
apprenait qu'une femme était atteinte d'une maladie de son 
sexe, «'lie se rendait auprès d'elle et si la patiente la pre- 
nant pour un homme refusait ses secours, elle se faisait 
reconnaître. Les médecins se voyant ainsi évincés, jetè- 

I. La sci(Micp, à celte épofjiie n'avait à sa disposition, dans les cas 
graves, (juo des moyens sacrifiant la vie de l'enfant, et mettant celle de 
la mère dans le plus çrand dana^'er ; de plus les idées qu'on se faisait de 
l'enfant, encore dans le sein de la mère, étaient radicalement autres; 
cela ex[ili(|ue pourtiiioi on avait si souvent recours à l'avorlement que 
la nature cllc-nicinc s(mii1)I.u( indiijiicr. Les anciens avaient observé 
souvent des accouclieiutMils prénialurés lerminés lieureusemcnt pour la 
nn-re, (|noi(|u"ils ronnussont parfailcnicnt la ditTcrence entre un avorte- 
nient provoqué cl un avoricment spontané. 

:•. l'Ialon : (ICuvrcs Irad. Cousin II, p. .")/|S. 

.». llyiçinus (a vécu au temps d'.Vuiruste) : Faùuiarum liber 11. 27/). 



— 53 — 

reiit feu et flamme contre Agnodice, et raccusèrent devant 
l'Aréopag-e de séduire et de corrompre les Athéniennes. 
l^es juges étaient sur le point delà condamner quand Ag-no- 
dice leur avoua son sexe. Mais les médecins encore plus 
furieux s'écrièrent que la loi avait été violée ! 

Alors, les femmes intervinrent en faveurde celle qui était 
leur sauveur et les Athéniens, réformant l'ancienne loi dé- 
crétèrent que les femmes de condition libre pourraient étu- 
dier la médecine. » 

Reléguons cette histoire dans le domaine des contes, 
mais exprimons en même temps le désir que ceux qui veu- 
lent écrire sur les femmes médecins de l'antiquité consultent 
l'article du dr. Beaugrand (écrit en iSyS). Mlle Chauvin (i), 
Mme Gimeno de Flaquer (2), Renaud (3), Robiuson (4), 
Ploss (5) et Hergott rapportent sérieusement ladite fable. 



CHAPITRE V 
En. Grèce après la cliute de l'indépendance. 

Femmes s'occupant de la médecine mentionnées par Pline l'ancien. — 
Olympias, Salpé, Sotira, Laïs. — l'emmes médecins de Galien : Elé- 
phanlis, En^érasie, Anliochis, Samilhra, Xanita, Maïa. — Les 'i.y-aï-jui 
chrétiennes. — Les femmes médecins écrivains: Cléopàtre, Orii>énie, 
Aspasie, manuscrit de Métrodora. 

Si, dans l'étude précédente, nous avons consacré peut- 
être trop de place à la condition de la femme «•rec(jue. c'est 

i.O. c. 

2. La Mujer, je édition, .Me.\ique, 1887. 

i. Hist. nouvelle des arts et des sciences, p. 2')-]. 

•4. Antiquités Grecques, p. 2!^."). 

r>. Das W'eib. 



— o4 — 

que les conséquences de cette situation serrent encore sen- 
tir après la chute de l'indépendance. La nation hellène sub- 
sistait malgré tout et ni la bataille deChéronée, ni la prise 
de Corinthe ne terminèrent son histoire. Certes, la Grèce 
héroïque qui arrêta l'immense armée des Perses et pro- 
duisit des Miltiades, des Thémistocles, des Léonidas, des 
Epaminondas, et des Philomèles avait cessé d'exister ; 
mais l'autre, celle qui porta si haut le flambeau de 
la science, celle qui enfanta tant de chefs-d'œuvre litté- 
raires et qui par le pinceau et parle ciseau surprit la divine 
beauté de la forme, cette Grèce qui frayait pour l'humanité 
la route vers le beau et le bien existait encore. 

C'est elle qui a civilisé Rome et qui jusqu'à l'orig-ine du 
moyen âge, a exercé sur le monde, alors connu, une influence 
considérable. Son g^énie s'est développé d'une façon très ré- 
g^ulière ; toutes ses grandioses productions étaient contenues 
en g-ermes dans l'esprit des premières époques. Il en est de 
même pour le développement que prirent l'étude et l'exer- 
cice de la médecine par les femmes. 

A l'époque gréco-romaine les femmes médecins devinrent 
très nombreuses, les faits que nous citerons l'établiront suf- 
fisamment. .Si nous en cherchons les causes, nous voyons 
qu'il n'y a aucune analogie entre les l'aisons qui motivèrent 
alors ce mouvement et les raisons actuelles. 

Aucune révolution économique ou sociale, pareille à cel- 
les du XIX siècle, n'appellait les femmes aux occupations 
de riionime, et, le développenicnl de l'insliliilion des fem- 
mes médecins apparaît simplement comme un fuit nor/nd/, 
comme la conséquence //^/////v//r de la phase d'indépendance 
dont nous avons parlé. 

Il est possible que la « Grande Grèce » (Italie méridio- 
nale) habitée par les Doriens ait joué un rôle considérable. 
C'est là que nous relroMver(»ns plus tard l'école de Salerne 



00 — 



et c'est surtout là que devaient se préparer les médecins et 
les femmes médecins g^recques qui se rendaient à Rome. 

D'ailleurs, aussi bien dans la période alexandrine que 
dans la période gréco-romaine. la femme grecque, née n'im- 
porte où, en Asie Mineure, en Egypte, en Grèce ou en Italie, 
présente un haut degré de développement intellectuel. 
Ainsi, nous rencontrons parmi les femmes grecques de cette 
époque de grands peintres (par exemple Lalla de Cyzique), 
des philosophes, comme Asclépigénie, fille de Plutarque le 
jeune ou Arrie, la Platonicienne, des historiennes comme 
Pamphilé, des mathématiciennes, comme cette Hypatie, 
la plus célèbre des femmes de son siècle, professeur d'as- 
tronomie et d'algèbre à Alexandrie, victime de la haine 
aveugle des moines orthodoxes contre la science. 

Les premiers renseignements que nous' ayons sur les 
femmes médecins de cette époque se trouvent dans Pline. 
Il en mentionne plusieurs dans son histoire naturelle : 
Olympias la Thébaine, auteur de plusieurs prescriptions 
contre les maladies des femmes (les mauves mélangées 
avec la graisse d'oie doivent provoquer l'a vertement (i) ; 
comment provoquer les règles?) (2). Salpé, laquelle avait 
écrit sur les remèdes dans les maladies des femmes (3), et 
dont Pline donne : un emménagogue, un remède contre les 
affections des yeux, un liniment contre l'insolation (4) et 
un mélange épilatoire (5) ; Sotira, une iatromaïa grecque 
à laquelle il attribue un traité sur le traitement des fièvres 
(on la croit aussi l'auteur d'un manuscrit de la bibliothè- 
que de Florence, intitulé « Gynaecia )))(6) ; enfin, La/'*, qui, 

1. Pline, livre XX, ch. XXI (trad. Littré, t. II, p. 34). 

2. Pline, 1. XXVIII, ch. XIX (o. c. II, 291). 

3. Littré : Notice sur Pline, o. c, p. 94. 

4. Pline, 1. XXVIII, ch. XVIII (0. c, II, 261). 
o. Pline. 1. XXXII, ch. XLVIU. 

•'). Biographies dos femmes célèbres, art. Sotira, 



— 56 — 

d'apiùs les autres auteurs, aurait écrit sur ravortemenl ou 
sur les maladies des femmes (i). 

Certes, la plupart des médicaments (juH nous commu- 
nique ne se distinguent j)as beaucoup de ceux dont sura- 
bonde son livre. Mais un auteur (jui admettait de bonne 
foi les médicaments les plus extraordinaires (2), qui croyait 
naïvement, avec Démocrile, que les os de la tète d'un mal- 
faiteur étaient bons contre certaines maladies, tandis qu'en 
d'autres cas ceux de la tète d'un ami ou d'un hôte (3) 
valaient mieux, devait avoir une prédilection pour les 
formules thérapeutiques quelque peu superstitieuses. Il se 
peut très bien que ces femmes valussent mieux comme méde- 
cins que Pline, Toutefois, on peut conclure de ces frag- 
ments que les femmes dont il parle étaient des sag^es- 
femmes doublées de guérisseuses, puisqu'elles s'occupaient 
des maladies de l'organisme entier. 

Galien nous introduit dans un monde tout autre. Les 
deux livres : De coinpositione medicfimentorum secundum 
locos et De coinpositione medicanientoruni secundum gênera, 
lesquels n'ont presque pas été étudiés à ce point de vue, 
ni par Beaugrand, ni par les autres historiens, nous révè- 
lent toute une série de femmes qui méritent sérieusement 
la dénomination de » femmes-médecins » et nous donnent 
même quelques fragments de leurs o'uvres. Le grand 
médecin grec distribue des louanges à plusieurs d'entre 
elles, et nous voyons que déjà elles fréquentaient les som- 
mités de la science médicale grecque et romaine 

1. l^iltré : .\oli<e sur l'iiiic, p. 8g. 

2. Voilà un exemple : « il croît près des rivières, sur des pierres 
communes, une mousse sèche et blanche. On froltc la pierre qui porte 
cette mousse avec une autre pierre, on lniicho riiiipctii!;o ; celui qui 
touche dit : «Viv/ïT- /.«vOKoi-J-;. ).vx.o; iyoïo; Out/r Jt-y/.rt (Fuyez canlha- 
ridcs; le loup sauvai»-o vous poursuit) et on est guéri » (o. c, 1. XX\'IIi 
ch. II). 

3. O. c, 1. .\X\ III, (h. I. 



aa 7 mines. 



— 57 — 

Dans le premier livre du traité « Selon les lieux », Galien 
mentionne, à propos du traitement de l'alopécie, recom- 
mandé par Soranus, une femme médecin, Eléphantis. « Il 
se trouve aussi beaucoup d'autres prescriptions, dit-il, chez 
Asclépiade, Héraclide de Tarent, Eléphantis et Moschion. 
dans le livre sur l'ornementation du corps ; là j'ai copié les 
prescriptions que j'indique » (i). 

Le neuvième livre contient, dans la partie qui traite des 
maladies de la rate, les prescriptions de deux femmes méde- 
cins d'Eugérasie, et d'Antiochis. Celle à'Eiigérasie est contre 
le g"onflement (hypertrophie) de la rate) : 

Scille nettoyée et grillée, 2 mines ( i mine=436 gr. 3o) 
Racine de bryone 
Poivre blanc 
Persil 

Orobe moulu 

Fruits de cèdre 6 sextaires de 8 onces. 

Iris 

Racine de la g^rande cen- 
taurée 
Myrrhe 

Vin 0. S. 

En faire des pastilles, les dessécher dans l'ombre et en 
donner une once dans 3 cyathes de vin coupé d'eau (2). 

A Antiochis^ Galien a emprunté deux prescriptions pour 
les cataplasmes émollients. La première partie porte l'ins- 
cription suivante : 

Cataplasme émollient d'Antiochis contre les douleurs de 
la rate, contre l'hydropisie, la sciatique et les arthrites, 
préparé pour Faville (MàAaY|j.a AvT'.oyioo: t-).y,v'.xou Oopc.)-',- 
xou \z- I vj},\'/.rj\z y.zhz'-'.-Aol; îTxsjâTOY, <I)aê'lÀÀr,). 

I. De comp. mec/, sec. locos, édition Kùhn, vol. XII, ])./|iO. 
■>. O. c, 1. IX. ch. II (t. XIII, p. '.>M). 



3 onces. 



— ;)8 — 

Suit (( un autre, composé pour Faville, excellent contre 
les mêmes affections » (i). 

Un heureux hasard a permis de compléter un peu les 
renseignements relatifs à cette femme : 

« Une expédition scientifique autrichienne a découvert, 
en 1892, dans les ruines de l'antique ville Ijcienne Tlos (en 
Asie Mineure' le socle de la statue d'une dame grecque 
avec l'inscription suivante : « Antiochis, fille de Diodotos de 
Tlos; le conseil et la commune di' la ville de Tlos, en appré- 
ciant son habileté médicale, lui firent élever cette statue à 
leurs frais, » 

Ce monument est probablement du deuxième siècle après 
J.-C; Antiochis de Tlos était donc une contemporaine de 
Galien, et il n'est pas très osé de l'identifier avec l'auteur 
des deux prescriptions citées. 

Au 6" chapitre du 9e livre (Des affections du siège), Galien 
donne « une autre prescription très utile de Samithra » (t^^ 
Sa|j. '.zH'y.z) (2) ; à la page suivante, au même chapitre, on 
lit : « Excellente composition grasse de Xanite {-tï^^ Ey:/i-rf^;,) 
contre la gourme et la gale » (3). Nous ne répétons pas ces 
prescriptions, les curieux les trouveront à l'endroit cité. 
Le Ii\re « De la composition des médicaments selon les 
genres » contient une prescription de Maïa : To ty,; Maia; 
/.aAov TToô; /.ovSjAwy.y.Ta /.al ôayy.Sa: (Médicament de Maïa 
bon contre les condylomes et les rhagades) (4). Schacher 
voudrait lire y.aîa; (de la sage-femme); cependant, la tra- 

1. O. c, 1. IX, ch. II (t. XIII, p. 200). Nous souli2;:nons le iiiol pour 
Fabilla, car c'est par erreur (juc Beaugrand (o. c.) a créé une Favilla, 
« femme de race latine sans doute, et qui a composé un mala^ma con- 
tre les maladies des viscères abdominaux ». Le tcxie dit nettement que 
ce n'est pas />«;• Kaljilla. iwn'x^ /tnin- t"ai)illa (juc fut composé ce ma- 
las^ma. 

2. O. c, l. XVIII. p. ;Wo. 

:\. o. c. t. XIII, p. :iii. 

/|. iJe c, m. s. f/enera. 



— o9 — 

duction (( de Maïa » ^laîa; (de Kûhn) ne nous paraît pas 
un contre-sens : il y avait une déesse Maïa, et ce nom était 
employé en Grèce comme nom propre. 

Aux noms des praticiennes grecques de Galien, nous 
ajouterons encore deux noms de femmes médecins appar- 
tenant à la même nation, mais qui ont vécu en Gilicie 
(Asie Mineure) à une époque un peu postérieure, puisqu'elles 
sont déjà chrétiennes. 

Baillie (i), Le Bas (2), MûUer et après eux Boeckh (3), 
signalent, au cimetière chrétien de Corycos, l'inscription 
suivante : 

^Tombeau de Basile, femme médecin) 

Une inscription pareille se trouve au cimetière de Séleu- 
<^ie. Là repose la femme médecin Thècle. On lit sur la 
tombe funéraire : 

Sr,7.r, Qi'/Skrti liy.'zpvrriÇ (5). 

Outre celles des femmes qui exercèrent la médecine, 
Galien nous a conservé les noms de femmes qui se distin- 
guèrent dans la littérature médicale. 

Celles qui viennent d'être nommées ont-elles écrit? Peut- 
être oui, mais on ne peut pas l'affirmer. Elles se sont bor- 
nées peut-être à l'exercice médical seul. Mais celles que 
nous citerons maintenant ont contribué au progrès de la 

1. Baillie : Fasc. insci', Grœc, II, 94, n. 119. 

2. Le Bas : Voyag-e archéolog'ique, inscr., IV. p. 369. n. 1/I29. 

3. Mûller : Schedœ Beaufortianœ. 

4. Boeckh : Corpus inscript iomim grœcarum, IV, p. 447-448, n. 91G4 
(Berlin, 1877). 

.'). Boeckh, o c, IV, 457, n. 9209. 



— 60 — 

inédocine encore par leurs écrits, rjalieii nous a conservé 
des fragments dus à leur plume. 

En première place, il faut mettre Clêopàtre. Près du pas- 
sage où le g-rand Grec cite Eléphantis, se trouve une série 
de prescriptions empruntées à la femme qui porta le nom 
de la reine d'Eg-ypte. Cette similitude de noms doit-elle 
nous faire songer à l'identité des deux personnes ? Nulle- 
ment. Le nom de Cléopàtre n'était pas rare, et certainement 
Galien, qui n'omet jamais d'ajouter auprès d'un médica- 
ment ayant servi à un personnage éminent le nom de ce 
personnage (p. e. « médicament préparé pour l'empereur » 
Tw Kàis-api.), n'aurait pas manqué de le faire s'il y avait parmi 
ses remèdes quelques-uns préparés par un personnage 
d'aussi haute importance sociale que la reine d'Egypte (i). 

Le livre auquel Galien fit ses emprunts était intitulé : « Tô 
KoTv.YiT'-xôv » (Le livre sur l'ornement du corps) et les près- 1 
criptions qu'il y prit concernent d'abord l'alopécie. 

Il en donne huit. ^< Les unes, dit-il, sont énergiques, d'au- 
tres le sont moins, leur usage est donc indicjué selon les cas. 
La plus efficace est la cinquième ; la première m'a été aussi j 
très utile, surtout après adjonction d'écume de nitre (2).» " 

Plus loin, on lit : 

« .le cite littéralement le passage du livre de Cléopàtre ; 
sur l'ornement du corps. » Puis il donne (juatre prescrip- | 
tions qui favorisent la croissance des cheveux, et une ! 
qui prévient leur chute après les maladies (3). Enfin, au ^ 
chapitre \ 11 du même livre nous lisons : \ 

1. (ialicn (lil (jiic déjà Criton, qui .ivait vécu (juel(juc Iciups avant 
lui, avait compilé les d-uvres cosmétiques de Héraclide de Tarent, de j 
CléopfHre cl de tous ceux qui avaient vécu dans le temps (jui s'écoula ■ 
entre la mort de ces deux personnes. Ceci constitue un point de repère 1 
ini|)orlanl pour la tixalion ap|)ro\inia(ivc de l'époque où vivait (^léo- » 
pAtre. 

2. /Vr. ///. s. /., I. I, cil. II (o. c. XII, /|(.:<-/|o.".). 

;'.. M., .1.. II (o. c. /,:V'-/| .'./,). 



— 61 — 

(( De ce que Cléopàtre a écrit dans le livre sur l'orne- 
meiit, contre la gale » (deux prescriptions). Plus loin, 
Galien cite « un autre remède de Cléopàtre contre la pithy- 
riase » et « un autre contre la gale » (i). 

Ces citations nombreuses, cette importance que Galien 
attache à la littéralité du texte, démontrent suffisamment 
que le livre de Cléopàtre jouissait d'une autorité considé- 
rable. Si son auteur avait été vraiment la reine d'Egypte, 
Galien nous l'aurait probablement dit. 

Xi lui. ni Aétius qui vécut quatre siècles plus tard 
et qui cite aussi Cléopàtre, n'attribuent « T6 /.ot'jiy.t'.xov » à 
Cléopàtre d'Egypte. Ce n'est que plus tard, au moyen Age, 
que cette légende s'est formée. On aimait beaucoup en ce 
temps là à rattacher les moindres choses aux personnages 
célèbres (2). 

C'est probablement aussi au moyen âge qu'ont été écrit 
plusieurs traités scientifiques attribués à Cléopàtre. Leur 
authenticité est fort contestée et nous nous contenterons de 
les énumérer. 

En 168C, le D'' Gaspard Wolff de Trêves (Tigurinum) a 
publié à Bàle, dans son Harmonia Giinaecioriim, à côté 
d'oeuvres de Moschion et de Théodore Priscianus, quel- 
ques pages d'une certaine Cléopàtre sur les maladies des 
femmes et sur les accouchements (3). D'après Beaugrand, 
ces fragments sont certainement de date plus ancienne, car 

1. Id., ch. VII (0. c, XII, /((jMgSK 

2. D'ailleurs déjà Tiraquelli {De nobilitate, c. 3i) accepte deux Cléo- 
pAtres : l'un reine, l'autre auteur des écrits luédicaux. Rcinesius, Fa- 
bricius, Schacher, Haller partagent cet avis. 

3. T. I, p. I. De partu et morhis mulierum. D'après llarless, cet écrit 
date du vu ou viii« siècle. Il est à regretter que ni Wolf, ni Gessner, ni 
Spach ne disent rien du manuscrit auquel ils ont emprunté ce frag- 
ment. Montfaucon, au catalogue de la bibliothèque de Medicéens, men- 
tionne un ouvrage s. t. Cleopafrœ Gi/nœciorum libri (fUdttnor a Sorano 
collecti, 73, n. i5. 



— &2 — 

ils ne sont cités par aucun auteur ancien, et doivent être ' 
rapportés à quelque faussaire médical. On trouve aussi ; 
dans quelques éditions de Galien, à la suite du traité de 
la composition des médicaments, une petite notice sous le 
titre de Traité des Poids et Mesures, signé du nom de Cleo- 1 
pâtre et qui aurait fait partie des Cosmétiques. Ce traité, ; 
attribué aussi à Galien, mais selon toute probabilité beau- 
coup plus récent, existe dans le manuscrit de saint Marc 1 
et dans l)eaucoup d'autres. D'ailleurs, il fut imprimé à | 
plusieurs reprises, entre autres par Henri Estienne dans | 
son Thésaurus Grœcœ lingun'. 

Enfin, l'écrivain arabe Ibn Wahs Cliijjah parle d'un ' 
livre sur les poisons composé « par la reine Cléopâtre w (i). i 
Ce livre devait être assez répandu, car le code 69 de la j 
bibliothèque du couvent du Mont Cassin contient un Anti- \ 
dotum Cleopatrœ reginœ ad Theodoten (2). 

Le septième livre du g^roupe « De Arteriacis », de Galien, , 
contient, à la suite des prescriptions d'Antoine Musa ] 
contre Fhémoptysie et de celles de Petinus contre les ulcéra- ; 
lions et les suppurations profondes du poumon, une 1 
ordonnance d'une certaine Origénie (aÀAY, 'Op'.vcveîa^) (3). Le \ 
nom de cette femme se rencontre encore plusieurs fois dans 
l'œuvre de Galien. Au quatrième chapitre du septième ] 
livre, Galien donne d'elle une ordonnance contre l'hémo- 
ptysie (4) ; au huitième livre, la formule de pilules contre 
la diarrhée « bonnes et très éprouvées. » Le passage qui , 
suit cette prescription nous intéresse tout particulièrement. \ 
Nous y lisons : « La formule d'un médicament semblable a 

1. Chwolson : IJber die l'herreste der altbahylonischen Littci^atur, 

p. 129. I 

2. Renzi : Storia délia fcuola saleniitana, p. 42- J 

3. De c. m. s. /., 1. VII. ch. II (o. c, vol. XIII, p. 58. "j 
'\. I.].. I. \\\, <li. IV (o. c, vol. XIII, p. 8.'). 



— ()3 — 

été écrite (yiypa-Ta',) (r) par elle. » Ceci démontre qu'il exis- 
tait des écrits d'Origénie. 

Quatre siècles plus tard, Aétius, médecin de l'empereur 
de Byzance, a mis dans son ouvrage Tetrabiblion une 
quantité de fragments d'une certaine Aspasie sut les mala- 
dies des femmes. Comme le remarque aAec raison Beau- 
grand, Aspasie n'est pas la célèbre Milésienne, femme de 
Péricle, qui sut charmer Athènes par son esprit et ses 
talents ; mais il faut reconnaître que son ouvrage est assez 
ancien. Si l'on s'en tient à quelques idées appartenant à 
l'école méthodique, comme Haller l'a remarqué, on peut 
admettre que ce livre a été écrit dans les premiers siècles 
de l'ère chrétienne. 

Aspasie était une femme médecin pleine de bon sens, 
versée dans sa science, et on lit avec plaisir certains frag- 
ments de ses ouvrages qui mériteraient à eux seuls une 
étude détaillée. 

C'est au quatrième livre du Tetrabiblion (2) qu'ils se trou- 
vent ; et les chapitres qui les contiennent portent le nom 
d'Aspasie à côté du titre. Le premier fragment traite des 
soins qu'on doit aux femmes enceintes (Ch. XII, du IV livre 
de Tetrabiblion). Les autres portent les titres suivants : 
Des soins à donner à celles qui enfantent difficilement 
(Ch. XV). Comment il faut provoquer la mort du fœtus 
[Foetum corrunipentia) (Ch. XVIII). Les soins consécutifs à 
l'expulsion du fœtus (Ch. XXV). De la suppression des 

1. De c. m. s. locos, livre VIII, ch. III (t. XIII, p. i43-4)- Nous devons 
signaler ici une particularité du texte. Après yîypaTvrat se trouve le 
mot « a.-j~',) ». Kûhn le traduit par ah ibso. Pourcjuoi avrw et non 
aj-fl, si cependant la terminaison du génitif «; indique nettement la 
femme? Kuhn, dont la nés^ligence a été blâmée par Daremberg, n'a 
pas corrigé cette erreur. Pour nous, il nous paraît qu'av-M doit être 
attribué à l'ignorance du copiste qui n'admettait point la possibilité 
d'une femme médecin. 

2. Aetii medici : Tetrabiblos, Lyon, i54g. 



— 64 - 

règ"les (Ch. Ll). Puis : De reclitialione (wersione (ic recarsii 
iiteri (Ch. LXXVII). Ad uteri nomas (Ch. XCXVII). De iiteri 
hemorrhoidibus (ch. C). De hernia varicosa (Ch. Cil) et De 
coiidylomatis (Ch. CVI). 

Pour donner quelque idée de ces fragments intéressants, 
nous citerons le premier et le quatrième, 

'A Les soins qu'on doit aux femmes enceintes, par Aspasie » 
(Aspasiae). 

« II faut préserver les femmes (|ui viennent de concevoir, 
de la peur, de la tristesse et de toute perturbation mentale 
violente. De même, il faut leur défendre le voyage dans les 
chars, les exercices violents, les fatigues psychiques («/O/W- 
tus detensiones^ et les traumatismes sur les fesses (coxenr//- 
ciim ictus). Il ne faut pas permettre non plus, qu'elles élèvent 
des fardeaux lourds, ni qu'elles sautent, ni qu'elles s'as- 
seoient sur des chaises dures. Nous ne leur permettrons pas 
non plus, les mets pimentés (r/rrm) ou flatulents, le manque 
ou l'excès de boissons et d'aliments. L'écoulement du sang-, 
soit par les narines, soit provenant d'hémorrhoïdes, ou de 
de toute autre cause expose les femmes enceintes àun grand 
danger. C'est {xjurquoi, elles doivent prendre une quantité 
modérée d'aliments faciles à digérer, se servir de litières, 
marcher lentement, se faire faire de légères frictions ; et, 
parmi les occupations, choisir surtout l'apprètage des laines 
(lanificii e.rercitio). Vers le huitième mois qui est le plus 
important, il faut mettre la femme à la diète {alimentuni 
contnt/ir/idiim est) et proscrire les mouvements violents. Si 
la femme est constipée, à cause du rétrécissement du rectum 
par l'utérus, il faut lui faire prendre une nourriture qui 
puisse combattre la constipation, comme le suc d'orge, 
l'oseille cuite, la mauve, la laitue. D'ailleurs au neuvième 
mois. j)oHr assoiijilir If corps, il iaul ordonner souvent 
des bains et avoir soin d(; toute faron que la |)arluriente 



— 65 — 

future puisse supporter sans peine les douleurs de l'enfan- 
tement. » 

« Pour les soins après l'expulsion du fœtus ». 

« Aspasie conseille, si l'arrière-faix est sorti, soit immé- 
diatement après le foetus, soit quelque temps après, de 
rapprocher les jambes pour que les parties g-énitales s'af- 
frontent. Si seulement les parties semblent insuffisamment 
nettoyées, il faut les laver avec la décoction de mauve ou de 
fénugrec et arroser d'huile tiède. Avec la même huile on 
oindra les lombes, le pubis, et on recouvrira ensuite le bas 
ventre avec de la laine molle imbibée d'huile. Il convient 
d'offrir des aliments faciles à diçérer tout en évitant de 
donner de l'eaiu. Si ces nettoyat;es sont insuffisants, on 
utilisera en bains de siège [insrssiones]^ les décoctions de 
fénugrec, d'armoise (arteniisia), de mauve, et de pouliot. 

Les décoctions de pouliot et de fénugrec seront aussi 
prises en potions. Mais, si les nettoyages ont été trop abon- 
dant (s/ /)?zr^rt^/o/i^5 /H'm/?z/?i /jroc^'sserm^), on utilisera des 
lavages modérément astring-eants et des insessiojies pareilles, 
on attachera le ventre avec une longue bande et donnera 
des aliments astring-ents. En cas d'inflammation il faut la 
combattre et de même, lorsque l'effusion du sang a été 
abondante, il faut avoir recours aux moyens que nous indi- 
querons plus loin. Si rien de cela n'arrive, il faut oindre le 
col de l'utérus, le vagin et la vulve avec une graisse quel- 
conque et ensuite l'entourer chaudement ifoveatiir). 

L'importance des fragments d'Aspasie a été confirmée 
tout récemment par le professeur d'obstétrique à la faculté 
de Nancy, M. Herrgott. En 1882 il a publié dans le numéro 
d'avril des Annales de gynécologie une histoire très docu- 
mentée de la version podalique et dont voici une des con-» 
clusions : 

« Il résulte de cet exposé et de la confrontation des textes 
Mélanie Lipinska 5 



— (i() — \ 

que dans le fiayinenl d'Aspasic conservé par Aélius, on j 
trouve />0Mr la première Jois le précepte de faire la version j 
sur les pieds dans une présentation céphalique, quand la ; 
partie eng-ag^ée ne peut avancer, ])ratique tenue en hon- 1 
neur pendant lonçtemps et perfectionnée par l'Ecole fran- 
çaise des xvi" et xviii* siècles, conservée jusqu'à l'invention 
du forceps, lequel rendant facile l'extraction du fœtus se 
présentant par la tète, a eu pour effet un retour vers la 
version céphalique. » ! 

Enfin, en i8i3i, Charles Daremberg- a sig'nalé un ma- ! 
nuscrit (connu d'ailleurs déjà depuis quatre-vingts ans) ] 
portant le titre : « Uîz\ twv yjva'.x^ûov -aOcôv » (Des mala- 
dies des femmes) et ayant pour autour une femme du nom 
de Métrodora. « J'ai copié — écrit-il — à Florence le traité 
encore inédit de Métrodora, intitulé : Utv. twv yjvav/îûov j 
7:aOc7)v, Il ne consiste g"uère qu'en recettes. Je me propose ! 
de le publier avec les écrits de Moschion et de la pseudo- i 
Cléopàtre {De passionibus mulieriim). » (i) ! 

Malheureusement la mort prématurée de ce savant ne , 
lui a pas permis de tenir sa promesse. De plus, sa copie j 
s'est perdue; le docteur i!:rec Costomiris, qui a examiné 
soigneusement les pa[)iers resti's après lui et lég"ués à i 
l'Académie de médecine ne l'a pas retrouvée. (2) 

Dans le catalogue de Baudinius (3) se trouvent quelques 

renseignements plus précis sur le manuscrit de Métrodora. 1 

Le manuscrit de Florence est le seul {\\\\ existe; sa cote j 

est : Flut. LXW end. graec. III f'-* /|-:')3. Il consiste en ! 

i 
263 feuillets de parchemin et son titre exact est : Kx -rtôv 



1 . Darembcrij : Pliin de la collection des médecins ijfrecs et latins. 
Œuvres d'Oribasc, Paris, iSôi, p. 2.'j?,(). 

2. (.îeorsyes f>osl(iniiris : llliidcs sur les écrils des anciens médecins 
grecs, Paris, 1890. 

3. A. M. Batidiniu» : (Uildlof/ns coilicum (pdfi nrnin hiliUathera' Lau-' 
rftntidiur. Florence, 1770. l- IH, J>. lf\^*. 



— 67 — 

MY.-rpoowpa^ -tp\ TÙ)v vyva!.x£Ûov -aStôv vr^ç [J^r^pa^. Inc. Twv 
yjva'.xîUovTrxfJwv TïoWviôv T£. Des. où È-âi-^pî», tov TTÔu.ayov. 

Selon Baudinius il contient io8 chapitres avec des sub- 
divisions de quelques-uns (par exemple de celui qui traite 
des emplâtres). Il y est question non seulement des mala- 
dies de l'utérus, mais aussi de celles de l'estomac et des 
seins. 

Quant à lépoque à laquelle a vécu l'auteur, il est très 
difficile de la fixer, car jusqu'à présent on n'a pu trouver 
aucune indication à ce sujet. 



CHAPITRE VI 



Les femmes médecins à Home 



Histoire de la médecine à Rome avant l'arrivée des médecins g-recs. — 
Avec ceux-ci viennent les femmes médecins. — Différence entre 
elles et les obstetrices. — Les femmes médecins romaines. — La 
matrona honesta de Scribonius Largus. — Victoria et Leoparda 
d'Octavius Horalianus. — Les medicx de Martial et Apulée. — Celles 
du Corpus inscriptionum de l'Académie de Berlin. — Les femmes 
médecins chrétiennes. 



Le naturaliste romain, Pline l'Ancien (mort en 79), féli- 
cite ses compatriotes de s'être passés de médecins pendant 
six cents ans. Pour lui, cet âge d'or, où l'eng-eance médi- 
cale, quil n'omet pas de malmener rudement, était incon- 
nue aux Romains, a duré long-temps. 

Il y a là de l'exaçération. Aux premiers siècles il n'y eut 
pas, en effet, à Rome, un corps de médecins régulièrement 
constitué et l'exercice de la médecine n'y fut pas une pro- 



— G8 — 

fossion spéciale. Pendant cinq cents et quelques années on 
chercherait vainement, en Italie, un praticien ayant titre 
distinct, fonctions spéciales et vivant des opérations qu'il 
pratiquait ou des remèdes qu'il ordonnait, préparait et 
administrait (i ). Mais, il se trouvait des hommes (jue l'ob- 
servation, l'expérience et leur dextérité rendaient capables 
de soigner à l'occasion et de guérir les malades ou les bles- 
sés. Ils se recrutaient probaldement, surtout parmi les 
Etrusques, (jui enseignaient aux nobles la science divina- 
toire et aux(juels les Romains doivent le mot même inedi- 
rus (jui vient de l'osque mrddi.r. [^es prêtres étrusques, 
renommés par toute l'Italie, exerçaient, sans doute, la 
médecine comme nous voyons les primitifs l'exercer; c'est- 
à-dire qu'ils faisaient de la médecine sacerdotale. Ils 
devaient être secondés par les prêtres d'orig"ine romaine, 
s'il faut en croire cette léj^ende antique, qui veut que 
Nnma Pompilius ait fondé un collège jjarticulier d'augu- 
res, lesquels adoraient Esculape et jouissaient d'une si 
grande considération, qu'on ne pouvait jamais les priver de 
leur charge, même poui- cause de crime ! 

Le culte d'Escula])e, la foi dans la science des prêtres de 
ce dieu, restèrent en honneur jusqu'à l'époque chrétienne. 
Même sous le rèi];-ne des empereurs, écrit Sprengel, les maî- 
tres avares, au lieu de faire soigner leurs esclaves malades 
par les médecins, les envoyait dans les temples d'Esculape ; 
et, c'est ce fjui détermina Claude à édicter une loi portant 
que tout esclave (|ui recouvrerait la santé dans ces temples 
serait aussidU mis en lihcrlt'. 

A ctjté de cette uiédecine surtout sacerdotale s'établit à 
Uouk;, à un moment donné, la médecine laïque. 

<lelle-ci, importée de la (îrèce, resta d'abord conhée à la 

I. AlliiM'l : l^cs .Mrdfciris yiccs ;'i llniiii'. p. T». 



— Go- 
dasse des affranchis ou même à celle des esclaves. C'était 
leur mérite personnel qui les élevait parfois au-dessus de 
la fortune que leur avait faite leur naissance ou la guerre. 
D'ailleurs, nous devons faire remarquer ici que pendant très 
longtemps, les Romains s'étaient refusés à recevoir parmi 
eux les médecins grecs ; tous les arts venant de la ( irèce leur 
paraissant suspects. Sur ce point les efforts de Caton le 
Censeur sont bien caractéristiques. « Une fois pour toutes, 
écrivait-il à son fds Marcus, je vous interdis les médecins. » 

Mais bientôt arrivèrent des hommes libres. Le premier 
médecin g-rec libre^ établi à Rome fut Archagatos (vers 220 
avant J.-C). Asclépiades suivit son exemple. Leurs succès, 
le prestige de la grande ville, le g"oùt naissant des Romains 
pour les médecins grecs, la facilité de pratiquer la médecine, 
attirèrent après eux une foule de médecins hellènes. Jus- 
qu'à la dictature de César ils ne furent pas citoyens romains 
ce qui ne diminua pas du reste leur autorité auprès des 
clients. César considérant qu'il importait d'augmenter l'em- 
pressement des étrangers instruits à se fixer à Rome, 
accorda le droit de cité à tous ceux qui exerçaient la méde- 
cine ou enseignaient les arts libéraux (i ). Depuis ce décret. 
les médecins grecs accoururent en foule et on les retrouve 
à Rome jusqu'au derniers moments de sa gloire. 

Parmi eux se trouvèrent sûrement des femmes et leur 
exemple fut bientôt suivi par les Romaines. D'autant [)lus, 
qu'au temps de César et de ses successeurs, la rigueur de 
l'ancienne famille patriarcale, qui entravait beaucoup la 
liberté de la femme, fut brisée défini tivemeul. Eu outre, 
l'esprit large et libéral de la loi grecque pénc'tia dans la 
loi romaine et fit éclater de toutes parts les moules trop 
étroits d'un formalisme suranné. 

I. Alborl : l^os inédciMiis i;rt'cs, j). SU. 



— 70 — 

Plusieurs auteurs nous parlent des femmes médecins à 
Rome. Le plus ancien est Scribonius Larg^us (43 après J.-C). 

Dans son livre d'ordonnances, il nous donne deux pre- 
scriptions — très efficaces à ce qu'il assure — qu il a emprun- 
tées à deux femmes. L'une de ces prescriptions est contre 
l'épilepsie (i), l'autre, qu'il a payée cher à celle qui lui en 
livra le secret, guérit les coliques. Mais, il nous paraît que 
les deux femmes auxquelles il doit ces recettes et dont il ne 
nous communique pas les noms, étaient plutôt des guéris- 
seuses. La première est désignée par lui : « Oiiœdam honesta 
matrona », l'autre est qualifiée de « mulierciila ex Africa ». 
Ce titre de « bonne femme d'Afrique » serait difficilement 
employé si elle avait été véritablement médecin, étant donné 
que les Romains possédaient le terme spécial medica. 

Au contraire, il est hors de doute que les femmes, dont 
les noms sont rapportés par un autre médecin romain, 
étaient des medicae. 

Le troisième livre de l'œuvre d'Octavius Horatianus, 
appeléaussi Théodorus Priscianus,qui vécutau iv^ siècle(2), 
est dédié à une Victoria, laquelle, d'après la préface, 
non seulement connaissait la médecine, mais aussi la pra- 
tiquait parmi les femmes. (Dans lédilion de Sigismond 
Galenius (Râle, r632, in 4°) le nom de Victoria est remplacé 
par celui de Salvina.) Nous citerons ces quelques lignes qui 
se rapportent à elle : 

Oclavii Ilondinni liber tcriiiis ad Virloriaiii de passinnihiis 
mnlii'i'um et i /iris carundcm. 

(Le 3" livre d'Octavius Horatianus dédié à Victoria. Des 
maladies des femmes et de leui- traitement). 

I . Scribonius Largus, composilio i6, f''. ?.. 

2. Octavii Horaliani rerum medicaruni libri quaUuor. Argcnlorati, 



— 71 — 

Préface 

« Victoria ! je veux que tu connaisses de moi, aussi bien 
les doux services de mon art que l'efficacité qu'on en peut 
attendre. Pour cette raison, après avoir composé deux livres 
sur les différentes maladies des êtres humains, j'ai pris la 
résolution d'en écrire un troisième consacré spécialement 
aux maladies des femmes. Et, comme il demandait autant 
d'attention que les autres, je l'ai écrit comme les précédents, 
à l'écart de la vie publique. Puisse-t-il te servir! Je serai 
content de pouvoir t'aider de ma science. Quant à toi, à qui 
la communauté de sexe facilite considérablement la péné- 
tration des secrets de tes malades, répands tes soins avec assi- 
duité, exerce la médecine avec dévouement et souviens-toi 
des conseils que contient mon petit traité (i). » 

Plus loin, au chapitre V De conceptione, il dit : 

« Tu sais très bien, tu le sais même mieux que moi, vu 
ta clientèle spéciale, combien il est important, dans notre 
profession, de posséder des connaissances sur ce point-là; 
et, combien de gratitude et de renommée acquiert un méde- 
cin, si, en suivant ses conseils, une femme stérile con- 
çoit (2). » Ces textes sont trop clairs pour qu'on n'y voie pas 
qu'il s'agit d'une femme médecin studieuse et intelligente 
traitée par un médecin de valeur sur le pied d'égalité. 

Au quatrième livre^ Octavius Horatianus mentionne une 
Léoparda et lui emprunte une prescription contre l'hydro- 
pisie : Ad /ii/dropeni (jiiod monstravit Léoparda (3). 

Chez plusieurs poètes nous retrouvons aussi le nom de 
« niedica ». Dans une épigramme pleine de verve mais que 
nous ne pouvons reproduire (De Leda) Martial (4) dit : « Pro- 

1 . 0. c. p. 72. 

2. 0. c. p. 75. 
3.0. c. p. 88. 

4. Collections des auteurs latins sous la direction de Nisard, Paris, 



tinua nccpdnnt rnp(I{ci\ mpfUr,T(fiie recedunt. » (Les médecins 
arrivent et les niédieienncs partent.; 

A{)ulée Métamorphose V) met dans la l)oiirhe dune des 
sœurs de Psyché appelée à soigner son mari, cette plainte : 
« Xi'f u.roris officinsam faciern sed medirsn Inhorùtaam per.sn- 
nani siisfinens. » 

Mais les recneils darchéoloerie surtout sont une véritable 
mine de documents relatifs à lexistence des femmes méde- 
cins à Rome. Dans la capitale, en Italie, en France, dans la 
péninsule ibérique, les inscriptions funéraires des //lerf/c* 
ont été signalées. Ces collections d'inscriptions lapidaires 
témoignent nettement que la médecine était exercée par des 
femmes, qu'il ne faut pas confondre avec les ornatrices ou 
avec les accoucheuses désig-nées sur plusieurs monuments 
par le nom d'obstefrices. Les medirœ existaient bien légale- 
ment sous l'empire romain. Les monuments épijj;Taphiques 
sont dune si minutieuse exactitude lorsqu'ils mentionnent 
les professions, qu'il est difficile d'admettre qu'on ait con- 
fondu la femme médecin avec l'accoucheuse. Mongez, l'abbé 
Greppo. M. de Boissieu acceptent pour niedica le sens de 
« la femme pratiquant toute la médecine » et non seulement 
les accouchements (i). 

Le urand Corpus insrripfionum de Gruter (2) donne quel- 
ques incriptions funéraires de Rome. A la pai^e ?>\2 de ce 
recueil, se trouve l'inscription suivante : 

i8/j:<. Martial, I. ii. cy . 71 (p. 3i7). Beau2:rand indi(jue faussement le 
Jer livre au lieu du XI; ajoutons aussi que I^itlré traduit '( niedica» » 
par matrones, ce qui n'est pas e.vact. 

1. F*oucet : Documents pour Thistoire de la médecine à Lyon, p. 7-8. 
M. Albert (Médecins ^recs à Rome) confond donc à tort les orna- 
trices qui s'occupaient des soins du corps, les ohstetrices et les niedica;. 
Il parle encore des << dinici»* » : ce mot pouvait b'cndésiufner les femmes 
médecins, très instruites pour le traitement de toutes les maladies ; 
mais il ne désigne aucune catéa^oric spéciale. 

2. Gruler : Corpus insrriptionum. Amsterdam, i7o("i. t. II. 



— 73 — 

SECONDA 

LIVILLAES 

MEDICA 

(Secunda es^clave de Livilla, femme médecin) (i). 

Xoiis ferons une moisson beaucoup plus riche dans les 
/fiscripfiones nrbis Ronnv Lat'urx de Hertzen et Rossi, Ber- 
lin, 1882, qui font partie de la publication berlinoise : Cor- 
pus inscriptioniini latinarum. 

Ainsi^ dans la vie;-ne d'Aquari, fut trouvée une table tri- 
angulaire portant ses mots. 

MELITINE 
MEDICA APPALEI (2) 

Dans la vigne d'Amendola on découvrit, en 1820, une 
table en marbre qui se trouve maintenant au musée de Ber- 
lin. 

DEAE SANCTAE MEAE 

PRBIILLAE. MEDICAE 

L. VIBI MELITONIS. F 

VIXIT ANNIS XXXXIIII 

EXEIS. CVM. L. COCCEIO 

APTHORO. XXX. SINE 

OVERELLA FECIT 

APTHORVS. CONIVCt 

OPTIMAE. CASTAE 

ET SIBI (3) 

1. Plusieurs femmes médecins, ainsi que cela avait lieu pour les 
hommes, étaient des affranchies ou des esclaves, mais l'état de servitude 
n'était point un obstacle aux sentiments d'affection que leurs maîtresses 
conservaient pour elles et (]ui persistaient quelquefois après la mort. 

2. Hertzen et Rossi : O. r. p. loaô. n. 0851. 
i>. Hertzen et Rossi : P. 10^)."). n. yfjSi. 



— 7'i — 

A ma divine et sainte Primilla, médica. Elle a vécu 44 
ans dont 3o ans sans aucun désaccord avec L. Coccéius 
Apthorus. Apthorus éleva ce monument à sa meilleure et 
chaste épouse et à lui-même. 

Près de la tombe des Scipions on relira en 1874, dans la 
vigne Moroni, un frag-menlde marbre, maintenantau musée 
du Vatican. 

lYLIA 

PIE 

MEDICA (i). 

Julie, esclave de Pia medica. 

D'une maison privée entre le Trivium et le Quirinal, pro- 
vient l'inscription qui se trouvait au musée du cardinal 
Carpense et qui fut vendue frauduleusement après sa mort : 

MINVCIA 
D. L. ASSTE 
MEDICA (2). 

Enfin du jardin qui se trouve sous la porte Pancratiana, 
on exliuina une table qui portait les mots suivants : 

TEREXTIAE 

NICENI TERENTIA 

PHIMAES MEDÏCAS. LI 

BERTAE. FEGERVNT 

MVSSIVS ANTIOCHUS 

ET MVSSIA. DIONVSIA 

FIL M. R. M. (3) 

I. Ilertzen et Uossi : P. i2r>y, n. gtii/j. 
:>.. Ilcrlzon cl Hossi : P. iHfx), n.;)!»!.'). 
ii. Herlzen ol Hnssi : I*. laTu). 11. <j<M("t. 



— /o 

Il est possible qu'au début, les medicae se soient appelées, 
à l'exemple des Grecs, « iatromaiai » ; le livre de Hertzen 
et Rossi contient deux inscriptions qui portent ce nom. 
On n'en peut pas fixer la date, mais le petit nombre 
qu'on en a trouvé, confirme notre présomption que le mot 
medica est d'origine postérieure. 

Au Vatican se trouve une table en marbre portant l'ins- 
cription : 

VALERIAE BEREGVNDAE. lATROMEAE 

REGIONIS SVAE PRIMAE. AV. AVN. 

M. VIII. D. XXVII. VALERIA BITALIS 

FILIA. MATRI. DVLCISSIMAE 

ET P. GELLIVS. BITALIS 
CONIVGl SANGTISSIMAE (i) 

A Valeria Verecunda, iatromaia première dans son pays, 
la meilleure mère et l'épouse la plus sainte, ont élevé ce 
monument, son époux P. Gellius Vitalis et sa fille Valéria. 

L'autre iatromaia était peut-être grecque comme on pour- 
rait présumer d'après le mot v.iJJ.'.n-v. (la meilleure, excel- 
lente) : 

VALIAE CALLISTE 

IATROMEjE 

EGILIVS LVSDIA 

GHVS GONIVGl SVAE. FEC (2) 

A son épouse Valia, la meilleure iatromaia, érigea ce 
monument Ecilius Lysimachus. 

(Table en marbre de la villa Pamphilia.) 

Quant aux obstétrices et aux ornatrices, la collection de 

1. Herlzen et Rossi: O. c. p. 1245, n. «j/jvy. 

2. Hertzen el Rossi : P. i245, n. 9478. 



Herlzpii et Uossi conlit'iil une (jiiantilé considérable de 
leurs inscriptions funéraires, n. 9720 — 97-^^^^- Nous ne les 
citons pas, ayant déjà établi la dillerence entre elles et les 
femmes médecins. 

On a trouvé à Capoiie une table en marbre dont l'ins- 
cription complétée par Mazoclii et .Mommsen est très tou- 
chante : « A Scantia RedempfaJcn\n\o. incomparable dont la 
vie ne peut être assez louée. Car, ce fut une jeune femme 
digne de toutes les louanges, d'abord pour sa pudeur et sa 
piété, puis pour son amour de ses parents et sa chasteté 
sans tache. Elle fut maîtresse es sciences médicales 
(antistes disciplinœ in medicina fnitj. Son mari a perdu en 
elle le bonheur familial et l'essence de sa vie. Elle a vécu 
22 ans 10 mois. Flavius de Tarente et Scantia Redempta' 
ses parents ont érigé ce monument à leur fille très 
chérie (i). » 

Indiquons rapidement les autres inscriptions italiennes : 
OsifiKi 'It. mé'ridionale) : 

DEIS. MANIB. 

IVLIAE 0. L 

SABINAE 

MEDICAE 

l\ LIVS. ATIMETVS 

CONIVdl 
BENE MEBENTI (2). 

A ToMibre diviiK^ de sa dii^iie éj)oiise Sabine, inedica, 
.Inliiis Aliiiielus. 

l'inri'iur (N'iiia S(roz/i) : 

1. .Mumiuscii : Iiisf. /,iirani;v l](itiip(ini;r Sicili.r S(/rifi/ii;r- lîci-lin, 
i8«.3, |). :'.<»;), n. .''.«90 (C. I. !.. vol. m. p. i). 

2. (iriJtcr : O. c. I. Il, p.OiWi. 



— 77 — 

VENVLEIA 

D. L. SOSIS (i) 
MEDICA 



Vérone 



C. COHNELIVS 

MELIBUEVS. SIBI 

ET. SANTIAE. ELIDI 

MEDICAl 
COiNTVBERNALI (2) 

A Lyon, le D' Poucet décrit l'inscription suivante : 

METILIA DONATA MEDICA 

DE S VA. PECVNIA. DEDIT 

L. D. D. D. (3) 

Metilia Donata niedica de sua peciinia dédit. Lociis datas 
decreto Deciirionani. « Metilia Donata, femme médecin, a 
donné ce monument qu'elle a payé de ses propres deniers. 
L'emplacement a été donné par un décret des décu- 
rions, n 

Dimensions: hauteur 0,60 ; largeur, 2,5o ; épaisseur, 0,80. 
La hauteur des lettres est de 0,10. 

M. Poucet s'exprime ainsi : « Cette partie du monument 
a été découverte à Saint-Irénée^ en 1824 à Lyon. On l'avait 
placée à ce moment, dans les murs latéraux du grand esca- 
lier de cette ég-lise. En i845, elle a été transportée au palais 
Saint-Pierre. On ignore quelle était la fondation faite par 
Metilia. A l'époque de la décadence de la civilisation 

I. Gruter : P. 1259, n. 9717. 

■>. Cii'uler : 0. c. !1, p. 036, a. 3; aussi IMomniseu. p. 353 n. 3. 
3. Les mots sont séparés par des hedcnc cordiformcs. L'A de « nicdica » 
et une partie du T de « dedil » manquent. 



— 78 — 

romaine, la g^randeur el la beauté de ce bloc de choix lavait 
fait employer comme tombeau (i). » 

Nous devons au même savant une autre description : 

MIXVCIA 

DL. STELTE 

MEDICA 

Cette inscription a été extraite d'une maison de l'ancienne 
rue du Bessard, à Lyon. Elle a été décrite et publiée comme 
étant à Rome. On ig^nore comment elle est \enue d'Italie à 
Lyon (2). 

Gruter a signalé à Ximes une table funéraire : 

FLAVIAE 
HEDOXES 
MEJJICAE 
EX. ï (3) 

V Espagne possédait aussi des medicœ (d'ailleurs Martial 
était Espagnol) et c'est encore à (îruter que nous devons 
l'inscription de Tarragonc : 

IVLlAi:. n\ 1 

NTLVXAE 

CLINICE. FIL 

KARISSIM 

MATER 

i>()SVlT ET 

SIRI (4j 

(A la fdle bien-aimée Julie Ouinliana, r/inicicnnc, et 
elb'-méme posa ceci la mère.) 

1. l'oucct : Documents pour l'hisloirc de la médecine à F^yon. 

2. Poucet, iJocuments pour l'histoire de la médecine ta I^yoïi, p. 9. 
'\. Gruter : O. c, II, p, C)Z'>, n. y. 

4. Gruter : O. c, p. O'.iTt, n. 10. 



- 79 — 

Dans la iiKhne ville, Hûbner sig-nale, sur un monument 
funéraire, une inscription dont nous empruntons ces deux 
vers : 

Ussere ardentes intiis mea viscera morbi 

Vincere qiios medicœ non jjotuere nianiis. 

(Les maladies brûlantes ont brûlé mes viscères 

Et les mains de la niedica n'ont pas pu les vaincre (i). 

Eniin à Merida (Aug-usla-Emerita) en Portugal, on trouva 
en 1G08, une table funéraire portant ces mots : 

IVLIAE SAT\ RNINAE 

ANN XXXXV 

VXORl INGOMPARABILI 

MEDICAE. OPTIMAE 

MVLIERI SAXCTISSIMAE 

CASSIVS PHILIPPVS 
MARITYS OBMERITIS (2) 

(A Julie Saturnine, àg-ée de 45 ans, à l'épouse incompa- 
rable, à la meilleure medica, à la femme la plus sainte, Gas- 
sius Philippe mari, pour les mérites). 

Parmi les femmes qui embrassèrent la religion chrétienne, 
il s'en trouvait quelques-unes qui s'occupaient de médecine. 
Mais, les renseignements que nous avons sur elles sont 
très insuffisants. D'après Carptzovius (3), Theodosia, la mère 
de saint Procope martyr, excellait si bien en médecine et en 
chirurgie qu'elle les exerçait Tune et l'autre à Rome, avec 
le plus grand succès. Vers 3 12, elle fût exécutée par le glaive 
lors de la persécution de Dioclétien et mourut courageuse- 

1. Hûbner : Iiiscr. ffispanige latinœ, Berlin, 18O9, p. r)8o, n. 4i3/j. 

2. Hûbner : O. c, p. 62, n. /|g7 . 

3. B. Cnrptzovius : De medicis ah Ecoles ia pi'o sdiictis habitis, 1709, 
p. 28. 



— 80 — 

ment. Son nom se trouve dans le catalog^ue des saintes (le 
29 mai). Le jésuite polonais Abraham Bzowski (Bzovius) (i) 
parle d'une sainte Xicérate qui habitait à Constantinople au 
temps de l'empereur Arcadius, Elle brillait par ses vertus et 
était très versée dans les sciences médicales. Il est probable 
que c'est elle qui a guéri saint .lean-Chrysostome de la mala- 
die d'estomac dont il souffrait. Ce saint parle d'elle dans la 
quatrième Lettre à Olympiade (Rom. martyr. Sozomen, 
livre 8, ch. 23. Xiceph, livre i3, eh. 25). 

Enfin, voici une femme qui a ce i^rand mérite aux yeux de 
la médecine, d'être la fondatrice du premier hôpital (2) en 
Italie; c'est Fabiola on Fabia, élevée par lEi^lise au rang- de 
sainte. Née d'une illustre famille, elle vendit, après la mort 
de son époux, tout ce qu'elle possédait et en employa le prix 
au soulag-ement des pauvres. Elle partit pour un long voyage, 
mais une irruption des Huns l'ayant obligée de quitter les 
provinces d'Orient, elle revint à Rome et se retira peu après à 
Ossie où elle fonda, en 38o, un hôpital. D'après saint 
Jérôme (3) elle y faisait soigner les malades qu'elle recueil- 
lait sur les places publique. Elle est morle vers 4oo. 



1. A. Bzovius : .\omencla(urn sanctorum /tro/essione medicorum, 
Rome, 1621, p. 4o. 

2. Vercouire : La médecine publique dans l'antiquité grecque, p. 3fto. 
'.i. Epist. ad Oceanunidi! morte Fahiolx (\\\\. III, ép. 10). 



TROISIEME PARTIE 



.MOYEN-AGE 



CHAPITHE VII 



Saler ne. 



L'influence gréco-romaine persiste dans le sud de l'Ilalie, après les 
invasions germaniques. — Ecole de Salerne. — Les femmes médecins 
continuent les traditions antiques. — Trotula. — Ses écrits. — 
Abella. — Rebecca Guarna. — Françoise de Romana. — Constance 
Calenda. 



C'est une opinion erronée de prétendre que les lumières 
de la civilisation gréco-romaine se soient éteintes en Italie 
dès que l'empire romain fut devenu la proie des barbares. 
Cette civilisation persista longtemps. Les Goths la laissèrent 
intacte, et, les Longobards, tout en changeant le système 
gouvernemental, ne touchèrent ni aux coutumes, ni aux 
institutions civilisatrices de l'Italie. Quant aux invasions 
germaniques, pour bien comprendre leur influence, il faut 
considérer quelles furent les destinées des divers Etats de 
ce pays. 

Mélanie Lepinska 6 



— 82 — 

Pendant la période qui s'étend du vF au xi' siècle une 
partie de la Sicile, la Calabre, Naples, Amalfi et Gaële fai- 
saient partie de reinpirc oriental et constituaient pliit<M un 
Etat indépendant administré selon les lois et les usag-es 
romains. Rome, sous la domination des papes, avait une 
vie à elle. Venise était indépendante. Le reste de l'Italie, 
jusqu'au viii" siècle, appartenait aux Longobards, et après 
se partaî^eait entre eux, les Francs et le Pape. 

Il résulte de cela que des différences notables devaient 
exister dans la culture intellectuelle de chaque province. 
L'Italie du sud jouissait d'une tranquillité considérable et 
pouvait se développer, ou tout au moins, conserver une 
partie de l'ancienne civilisation. Dans les écoles laïques, on 
enseisrnait la çranimaire, la lang^ue latine, et l'on honorait 
non seulement l'ancienne science romaine, mais aussi les 
chefs-d'œuvres de la littérature latine : Viryile. Horace, 
Ovide,Cicéron. A Rome et à Pavie les écoles continuèrent à 
exister comme dans le sud. 

Giesebrecht démontre d'ailleurs, .qu'il n'est pas une seule 
production littéraire de l'Italie, du vi'^ au xi'^ siècle, où les 
écrivains çréco-latins : poètes, historiens, orateurs, natu- 
ralistes, ne soi'Mit cités. 

Non seulement la science et la lany^ue latine furent culti- 
vées en Italie, mais aussi la langue grecque. La population 
d'une grande partie de l'Italie méridionale était encore 
{grecque, et les fonctionnaires ainsi (juc \r clerg^é se ser- 
vaient de celle langue. (Au ixc siècle, il y avait à Naples six 
paroisses de rite grec) (ij. On l'enseignait dans les monas- 
tères. Dans celui des Basiliens de Nardo, au ix'' siècle, on 
en donnait des lerons [)ubliques; et, au vii'siècle,les chroni- 

I. Aussi Itirn ;'i N.ipics (|u'iîii Calabre cl vn l)eain'oii|) de villes, on 
célébr.iil il y :• quelques siècles encore ïa double messe grecque el 
laliiic (v. Ucn/.i o-i*. \Kf\-:>i'>). 



— 83 — 

qiieurs de l'époque citent nombre de savants et de prêtres, 
très versés dans la connaissance de la langue Hellène, 
môme parmi ceux qui n'habitaient pas l'Italie méridionale. 
Eu somme, on peut répéter avec Giesebrecht (/>^? litt. stiidii's 
apud lUiIos, Berlin i84")) qu'en Italie, dans ces siècles, 
qu'on est enclin à considérer comme barbares, il y avait un 
trait d'union certain entre la civilisation antique et la civi- 
lisation du moyen-àge. 

Nous attachons une g-rande importance à ces détails, car 
nous avons vu par ce qui a précédé, quels rapports exis- 
taient entre la civilisation gréco-romaine et l'exercice de la 
médecine par les femmes. Tant qu'elle florissait en Italie, 
les coutumes et l'opinion étaient favorables aux femmes 
médecins et nous n'avons pas besoin, comme Renzi, d'invo- 
quer l'influence bienfaisante du christianisme pour expli- 
quer l'existence des femmes médecins à Salerne. ^ 

Elle s'explique tout naturellement par la continuation de 
la culture antique, d'autant plus que Salerne en fut le foyer 
pendant cinq ou six siècles; et, que jusqu'au xii' siècle, 
cette ville brille au milieu des ténèbres de la science comme 
la luciole dans une nuit d'été. 

Après elle seulement d'autres villes prirent leur essor et 
vinrent ternir son éclat. 

Salerne est une belle ville, située au fond d'un large 
golfe de la mer Tyrrhénienne à 28 lieues de Naples, et 18 
de l'antique Paestum. Bâtie sur le versant d'une colline 
elle domine la baie. A sa droite s'élèvent les monts abrupts, 
à gauche s'étend une plaine fertile, baignée par le Sele 
et traversée par des collines douces et des vallées déli- 
cieuses. La mer et les montagnes la protègent naturelle- 
ment contre les attaques de l'ennemi et, quand elle était 
entourée de ses murs et de ses fortifications, elle assurait la 
plus parfaite sécurité à ses habitants. 



— 8/1 — 

L'époque de sa fondation se perd dans l'antiquité la plus ' 
reculée et déjà aux temps de la république romaine elle ; 
était célèbre pour la douceur de son ciel. Sous l'empire elle 
conserva celte renommée et il est certain qu'elle florissait j 
bien avant l'arrivée des Gotlis. A l'époque longobarde elle I 
apparait comme une des villes les plus importantes de 
l'Italie méridionale. 

Salerne devint la propriété des princes de Benévenl (]ui 
s'en emparèrent et régnèrent jusqu'à 839. Cette année-là 
Siconulplie en fit un duché indépendant. Vn de ses succes- 
seurs, Gaimar IV, étendit sa domination sur Capoue, Sor- 
rente, Amalti et prit le titre de Du.r /td/iar. Son successeur, 
Gisulphe II, maintint cet état de choses et aimant la paix et 1 
la science il contribua beaucoup au développement intérieur j 
de son duché, dont il fut privé par Robert Guiscard. La j 
conquête normande (en 1075) ne changea rien à la prospé- 
rité de la ville. Robert (ïuiscard l'embellit avec un faste , 

1 
vraiment roval, y construisit le dôme, v développa le com- 

/ " . ^ . , ,, i 

merce et l'industrie et conserva à la ville l'honneur d'être 

1 
la capitale de son vaste royaume. Encore aujourd'hui, i 

huit siècles plus tard, on retrouve les traces de cette munifi- 
cence et l'on peut dire que sous la domination de Robert la 
ville atteig'nit son apogée. 

Les bénédictins contribuèrent aussi à son développe- j 
ment. Ils y fondèrent, vers la fin du vii« siècle, un couvent, 1 
y bâtirent plus tard des hôpitaux et des hospices et si ' 
grande fui leur inlluence que, lorsque Gauferius (à la fin du 
i\* siècle) déposa le sceptre, il se retira comme moine en 

leur cloître. 

1 

(^uand plus tard Roger jirit le litre de loi et transporta 1 
^^a résidence à Païenne, Salerne resta la seconde capitale et 

les monarques souabes l'enltjurèrent aussi de leur protec- \ 

lion. Dans ces conditions la ville [»at devenir grande, floris- ' 



— 8o — 

saute et l'on s'explique le développement et l'importance 
que prit l'école médicale qui s'y était formée. 

A quelle époque faut-il rapporter la fondation de cette 
école ? C'est un point qu'on n'a pas encore élucidé. Ce qui 
est certain, c'est qu'elle n'est point due aux Arabes, Renzi 
l'a démontré dune façon trop évidente. Selon toute proba- 
bilité le « collèg-e de médecine de Salerne » existait déjà à 
l'époque des Romains, toutes les villes considérables possé- 
dant alors des écoles de médecine. L'admission des femmes 
aux études de l'école de Salerne, conformément à ce qui 
se pratiquait dans les écoles romaines, semble à notre avis, 
confirmer cette hypothèse. 

Les bénédictins, les plus éclairés parmi les membres du 
clergé, lorsqu'ils se fixèrent à Salerne, contribuèrent peut- 
être aussi quelque peu à l'éclat de cette école. Mais la sup- 
position que ce serait eux qui l'auraient fondée est inad- 
missible, elle a du reste été victorieusement refutée dans 
les derniers temps. En effet, il a été démontré que si les 
moines et en particulier les bénédictins étudiaient la méde- 
cine, si leurs bibliothèques contenaient des manuscrits 
médicaux, c'était surtout pour leur permettre d'exercer l'art 
de çuérir dans les hôpitaux qui se trouvaient près des cou- 
vents. 

D'ailleurs on ne voit pas quelle circonstance aurait pu 
les oblig-er à fonder une école médicale laïque ; car, les 
médecins salernitains étaient mariés et, parmi les femmes 
médecins salernitaines, aucune n'était relig-ieuse. 

Ce qui est certain c'est que, dès le commencement du 
viii'' siècle, il est fait mention de médecins salernitains, 
que, du x*- au xiii'* siècle l'école de Salerne acquit une 
renommée immense et compta une foule de célébrités médi- 
cales consultées par les malades de tous les j)ays ; et que 



— m — 

sous leur direction un l'itind nombre d'élèves étudièrent la ; 
médecine. 

II convient de citer, dès le xii" siècle : Cophon l'ancien, ] 
Pétronius, Jean Plaléarius. le moine bénédictin Constan- 
tin, Archimataeus, Clophon le jeune, Bernard le provincial. ; 
Au xii*" siècle, l'évèque de Salerne, Romuald, qui devint ! 
médecin du pape, et Jean le Milanais, auquel on attribue \ 
— d'ailleurs sans preuves — le fameux poème didactique, 
intitulé : /{er/i/nen sanitatis acholae sulernitanae (Préceptes ■ 
sanitaires de l'école de Salerne) qui est parvenu jusqu'à 
nous et a été traduit bien des fois. Enfin, nommons Jean de 
Procida, l'instigateur du complot fameux des Vêpres sici- 
liennes, né vers I2i5. ^ 

Une des particularités de l'école de Salerne, un moment 
si fameuse qu'on n voulu la comparer à l'Ecole d'Alexan- ' 
drie, est la reconnaissance des femmes comme médecins, j 

Un moine d'Utica, Ordéric Vital (ii4i), auteur d'une \ 
histoire ecclésiastique publiée par Duchesne, écrit dans le ^ 
troisième livre de son ouvrai^-e : < 

« En 1009, Rodolphe Malacorona \int à l tica et y de- 
meura longtemps avec l'abbé Robert, son neveu. Ce Rodol- 1 
phe étudiait depuis son enfance, avec beaucoup de zèle, lés 
lettres et se rendit célèbre en visitant les écoles de France j 
et d'Italie pour y approfondir les choses occultes. De sorte ' 
(ju'il ('tait très instruit, non seulement en la grammaire et I 
la dialectique, mais aussi en astronomie et en musique. Il i 
possédait, en oulic. des ronuiiissauces si étendues sur les ] 
sciences naturelles ([ue dans la ville tic Salerne, où depuis 1 
les temps anciens étaient les meilleures écoles de médecins, 
il ne trouva [)ersonne pour l'égaler, à l'exception d'une ma- 
trone savante (i). » 

i.Ordcrici N'il.ilis 1 ticonsis Monarlii ErcU'uinstiv. Ilistor. libri très. 
çx histor. Nonnaiinov. Scrijitov. lui. Durhcsne, p. /177. 



Quelle était cette docte matrone, cette doctoresse 
fameuse qui ég-alait un homme d'une telle renommée? Pro- 
bablement la célèbre Trotula dont la vie a été mise en 
lumière par le docteur napolitain Renzi (i). Cette femme 
célèbre vivait à Salerne sous le dernier prince lombard et, 
par conséquent, avant l'arrivée de Constantin l'Africain, 
comme le prouvent des documents irrécusables. Nous pos- 
sédons d'elle un livre sur les maladies des femmes, écrit 
par un médecin venu plus tard et qui manifestement vivait 
au commencement du mii'' siècle. Il avoue, dès le début, 
avoir extrait son ouvrage de celui de Trotula. D'autre part, 
en un manuscrit De œgritiidinum ciiratione (Du traitement 
des maladies) découvert à Breslau et renfermant des extraits 
pris dans les leçons des professeurs qui enseignaient à Sa- 
lerne, vers la seconde moitié du xi*' siècle, on trouve plu- 
sieurs fragments appartenant aux œuvres de Trotula. 

Ce sont surtout ces deux ouvrages qui ont permis à Renzi 
de reconstituer sa biographie. Les indications du livre sur 
les maladies des femmes ne laissent aucun doute sur la per- 
sonne de son auteur. Le compilateur fait loyalement con- 
naître l'écrivain auquel il a emprunté le fond de son Ii\re. 
Il dit qu'il a voulu résumer en préceptes la doctrine de Tro- 
tula, qui avait dû étudier avec le plus grand soin les mala- 
dies de son sexe. Il nous raconte même un incident de sa 
vie. Dans le chapitre qui traite de la « ventosité de l'uté- 
rus )y, il parle d'une malade qui en souffrait beaucoup. Vu 
la gravité de sa maladie, elle apppela Trotula « f/uast inngis- 
tra operis » comme praticienne consommée. Trotula émer- 
veillée par la rareté du cas (caractérisé par une hernie) fit 
transporter la femme chez elle et l'ayant mieux examinée 
reconnut la cause de la maladie. Après quoi elle la guérit 

I. Storia délia sraola di Salcruo, Naples. 



— 88 — 

par des bains et d'autres remèdes. Le manuscrit de Breslau 
complète à merveille ces renseig-nements ; presque tous les 
articles étant signés parleurs auteurs, en même temps pro- 
fesseurs à l'école de Salerne, ceux de Trotula portent sa 
signature. Cette découverte permet de déterminer exacte- 
ment la position sociale de cette illustre dame. 

Maintenant il nous faut préciser l'époque à laquelle elle 
vécut. C'était au xi^ siècle, puisque ses collègues dont les 
extraits font partie du De H'fjritudinum curatione vivaient en 
ce temps-là. La mention de Vital est une confirmation de 
plus, car il est à peine possible d'admettre que la matrone 
dont il parle ne soit pas Trotula. Certaines particularités de 
ses livres contribuent ég-alement à définir l'époque. Par 
exemple, elle ne cite aucun auteur arabe, pas même Cons- 
tantin ; c'est évidemment qu'elle lui est antérieure. Passons 
sur d'autres détails moins convaincants. Ainsi Tira- 
quello (i) est persuadé que Trotula non seulement exerçait 
la médecine à Salerne, mais aussi qu'elle y était née. Baccio 
[De scriptoribus Regni ISeapoI. in Grevii et Biiem : Thésau- 
rus. Scrip. ItaL, t. X, pars, i), nous donne même son nom 
de famille en l'appelant « Trotula ou Trottola de Rug'g'iero, 
matrone salernitaine d'une grande science, qui a écrit des 
livres sur les maladies des femmes et leur traitement, plus 
un autre livre sur la composition des médicaments ». La 
tradition d'après laquelle Trotula aurait appartenu à la 
noble famille de Ruggiero, qui s'est tant distinguée à 
Salerne, devait être très répandue et très ancienne. Ainsi 
Fabricio (Ih'hlioth. med. et inf. Intinitatis) la nomme Tro- 
tula Je liuf/(/iero Salernitana. Et x\ntoine Mazza (llistor. 
rei Salernit. Naples, 1G81), non seulement lui attribue le 
môme nom, mais encore ajoute qu'elle a composé deux au- 

I . I))' iiohilildlf. 



— 89 — 

très œuvres, à savoir : De /cris (Des animaux sauvages) et 
De mulieriini passionibiis ante et post parti/m (Des maladies 
des femmes avant et après l'accouchement). Ces dernières 
indications seraient très précieuses, si Mazza avait indiqué 
les sources où il lesavait puisées. L'évêque Délia Ghiesa(i) 
qui parle d'elle avec beaucoup d'estime, dit qu'elle a pu- 
blié (( deux beaux volumes » : De morbis mulierum et eoriim 
cura (Des maladies des femmes et de leur soin) et De compo- 
sitione medicamentoram [Dq la composition des médica- 
ments). Renzi pose aussi une hypothèse d'après laquelle 
Trotula aurait été la femme de Jean Platéarius, l'ancien 
protoplaste de toute une souche de médecins célèbres. Nous 
ne reproduisons pas ses arguments, d'autant plus que cette 
question n'a pas grande importance. 

La renommée dont jouissait Trotula est confirmée par 
une jolie scène que nous a laissée Rutebeuf, un des plus 
grands poètes de l'ancienne France. 

En ce temps (xiii^ siècle), la foule était souvent attirée 
par des herbiers, marchands de simples, qui campés dans 
les carrefours et sur les places publiques débitaient devant 
une table couverte d un tapis bariolé, à grand renfort de 
hâbleries, des « médicaments admirables ». Dans « le (fie 
de VErberie » l'herboriste en plein vent débute ainsi : 

« Seigneurs qui ci-este venu, 
Petit et grant, jonc et chenu. 
Il vos est trop bien avenu, 
Sach ier de voir... ». 

Puis la prose succédait à la poésie : 



I, Teatro dette donne letlerate. Mondovi, 1G20, p. 289 cité, in Mala- 
carne : Belle opère dei medici che nacquero prima del secolo XII negli 
stnti delfn casa di Savofa. Turin, lySfi, p. (î. 



— !)0 — I 

{(, Belc gent, je ne suis pas de ces povres presc/teurs, ne de i 

ces povres herbiers qui portent boites et sachez, et si estendent | 

//n tapis Kiinz suis à une dame ipii a nom Madame Trotte de | 

Salerne qui fait ctievre cfiiej de ses oreilles, et li sorciz li \ 

pendent à chaainnes d'argent par-dessus les *'spaules. \ 

Et sachiez que c'est la plus sage dame qui soit enz quatre ' 
parties du monde. » 

Mais revenons à ses œuvres. Le livre « Depassionibus mulie- 

rM/« a été imprimé plusieurs fois (i). Ses meilleures éditions j 

portent deux titres : « Trotulae curandarum aegritudiniim \ 

muliebriiim ante in et posf partum liber iinicus ». Vient en- ' 
suite un prologue sur la nature de l'homme et de la femme 

et une explication ; comment l'auteur pris de commiséra- ' 

tion, pour les pauvres femmes s'est consacrée à l'étude de ' 

leurs maladies. Suii le deuxième titre : Trotulae de mulierum j 

passionibus ante, in et post partum, cum reliquis partiii item , 

intervenientibus liber experimentalis mirificus. (Livre mer- | 

veilleux et basé sur l'expérience de Trutula dans les mala- ( 

dies avant, pendant et après l'accouchement avec les autres , 

. . . ' 

choses qui concernent les couches). Les chapitres qui sui- \ 

vent se présentent sous le même aspect que ceux des livres ] 

salernitains de cette époque. On y voit cités : Galien, Ilip- I 

pocrate, Paule, Cophon l'ancien, un certain médecin « in \ 

regione Franciœ » et des « femmes salciriilaines ». Jusqu'au j 

soixante et unième il n'y a pas trace d'iullueuce arabe, et - 

Constantin n'est pas mentionn<'' ; les deux derniers chapi- I 

très, très différents, en parbMil au contraire et sont dus, j 

sans doute, au compilateur. L'un a pour titre : « Eau d'une i 

action incrv t'illciisc pour- ju'i'sci-x ci' le corps liumaiii de 

l)eaucoup (riri(iirrii(t''s ». Il \ est (jucslitni de la dislillati(»n 

I. Ar^cMitor.ili, \^^^^ iii-lul. ; N'onisc, \7û)f\ ; KAle i.'iriG, iii-/| (dans le j 

Gynécée (If W'olil'j ; Lcipsirk, 177K. 1 



— 91 — 

de l'eau-de-vie et on donne des méthodes et des formules 
qui pourraient paraître arabes. Mais nous le répéterons 
avec Malgai^ne : il faut se méfier beaucoup de certaines 
ressemblances que l'on croit saisir entre le> écrivains ara- 
bes et les arabistes, à moins qu'elles ne portent sur des 
questions neuves et bien déterminées. Galien était la source 
source commune qui arrivait aux Latins, comme aux Ara- 
bes, bien que par des canaux plus détournés ; et il est im- 
possible que des traces toutes semblables ne s'en rencon- 
trent pas dans les uns et dans les autres. Pour ce qui est de 
l'alcool (acc/im uitae) et de la distillation, Zosime de Pano- 
polis décrit déjà les alambics, et la distillation de l'alcool 
était commune parmi les Arabes, à partir du x^ siècle (i). 

L'autre chapitre traite : « de la pondre ophtalmique qui a 
permis au maître Gérard de se passer des lunettes dont il se 
servait auparavant ». Quel Gérard est-ce ? Renzi pense que 
c'est maître Gérard, médecin de l'empereur Henri VI, qui 
fut traité à Naples, en 1191. Le dernier chapitre de la «Tro- 
tula » daterait donc du début du xiii* siècle. Quant aux 
lunettes dont parle l'auteur, elles ne peuvent pas affaiblir 
ces suppositions, car, si on reporte rorig:ine des lunettes à 
la fin du xiii' siècle, c'est qu'il n'en avait pas été fait men- 
tion plus tôt, ce qui ne prouve pas qu'elles fussent incon- 
nues. Celles de Trotula seraient tout simplement plus an- 
ciennes et démontreraient l'ancienneté plus grande des 
lunettes que Seneca même semble déjà avoir mentionnées. 
L'addition tardive de ces deux chapitres est admise par 
Malgaiçne. D'ailleurs, ni le manuscrit de Breslau, ni l'édi- 
tion de Venise de 1554 i^e les contiennent. 

Le style du livre correspond exactement à celui d'autres 
écrivains salernitains du xi" siècle et ne manque pas d'une 

I, Renzi. 0. r. 



— 92 — 3 

certaine élégance. L'antenr, à part certains préjugés bien 
pardonnables en ce temps, montre une connaissance très 
suffisante de son sujet et donne un bon nombre d'excellents 
préceptes. ^ 

L'article sur les polypes utérins mérite surtout d'être lu. j 
Les règles que Trotula donne au chapitre XIX sur le choix j 
de la nourrice, sur son hygiène et sur h' régime qu'il faut I 
lui administrer, ne sont point sans valeur, l'n passage sem- i 
blait traiter de l'extraction de la pierre. Il s'agissait d'un j 
sujet atteint de la pierre qui aurait été guéri par une opé- 
ration analogue à la « taille deCelse » ou même à la a taille 
de Franco ». Malgaigne a démontré que cette prétendue 
extraction reposait sur une faute de copiste. L'auteur, qui ! 
est loin dans le reste du livre de se montrer partisan d'une j 
chirurgie hardie, conseillait contre la pierre (comme cela \ 
se lit sur le M. S. -j.oôQ de Paris) certaines onctions ; un 
copiste a transformé le mot « iingendo n en « sugendo » (en 
suçant) et quelques autres ayant voulu compléter le sens ' 
ont corrompu le texte et indiqué la plus absurde et la plus 
dégoûtante des opérations (i). , 

Pourtant une autre opération y est indiquée pour la pre- î 
mière fois; c'est la périnéorraphie. M. Ilerrgott, auquel 
nous devons l'étude sur Aspasia, a revendiqué, en 18G2, ' 
dans une lettre adressée à M. Verneuil (2), la priorité de I 
cette opération pour Trotula. Voici le passage en (juestion : 

« 11 arrive (jue pendant l'accouchement les parties du 
corps qui séparent l'anus et la vulve se déchirent de sorte 
fjue l'un et l'autre font un ; ce qui occasionne la proci- 

1. M.ili^aiifnc : lutrodiution ;iux cinivros d'Aiiiltroiso ['.iré. 18^0^ 
p. xviii-xxix. 

2. (iacp/te /ifhf/omuf/aiî'e, 1862, p. /\i-j. \'. .-lussi ses nMiiarqups à l'ar- 
ticle de « Trotula » dans la Iradurlion de 1' <> llisloire d'ohstétricie » de 
Siebrdd (Paris, iSH/j, (. I, p. i<f(()). 



— 93 — 

dence de l'utérus et son induration. Dans ce cas nous 
mettons doucement ce dernier en place et ensuite nous réu- 
nissons les chairs rompues par trois ou quatre sutures avec 
le fil de soie. Cela fait nous recouvrons la plaie d'un pan- 
sement. » 

Voilà un procédé de suture immédiate. Un autre passage 
pris dans le même chapitre : « De ce qui arrive souvent aux 
femmes après l'accouchement » {De his qiiœ miilieribiis post 
partiim acridunt n° XX) montre comment il faut soutenir ^ 
le périnée pour éviter la rupture. Le meilleur accoucheur 
de nos jours n'aurait rien à chang-er à ces conseils : 

Ad prœdictum periculum evitanduin eis in parla di/itjen- 
tissime sic providendiini est : Prœparetur panniis in modiini 
pilœ oblongnœ, et ponatiir in ano ad hoc ut in ijuolibet conatii 
ejiciendi piieruni illudfirniiter ano imprimatur^ ne fiât ullius- 
modi continuitatis solutio. (Pour éviter ce danger, il faut 
procéder ainsi au moment de l'accouchement : on prépa- 
rera un drap, puis on le pliera et on l'appliquera au niveau 
de l'anus. Toutes les fois que la parturiente fera un effort, 
on imprimera fortement le drap sur l'anus pour qu'aucune 
solution de continuité ne se fasse.) 

Le livre de Trotula a son histoire et beaucoup de choses 
étranges ont été dites sur cette œuvre. Ainsi un érudit, 
découvrit que ce nom de Trotula n'était qu'une pure alté- 
ration de Eros Juliœ, en conséquence il attribua le livre à 
Eros, médecin et affranchi de Julie, fille d'Auguste. En 
1772, Gruner dans sa thèse : Neque Eros neque Trotula sed 
medicus Salernitanus auctor est libri qui de morbis transcri- 
bitur (léna 1772) démontra que le compilateur de ce livre 
était un médecin salernitain. L'étude de Choulant, relative 
au même sujet, contient beaucoup d'erreurs, et Renzi seul 
a établi la relation certaine qui existe entre l'auteur et le 
compilateur (lequel vécut, suivant toute probabilité, au 



— 94 — 

commencement du xiii^ siècle) et donné une b(jnne explica- I 
tion du texte. i 

A Breslau, dans la hibliotliè(jue de Redinçer. se trouve 
un codex du xiii^ siècle, contenant r<i'uvreen question. Elle 
est divisée en deux parties notamment : liber de pasaionibus 
mulierum aecunduin Trota et autre Trotiila minor. D'après 
cela, Henschel pensa qu'il y avait deux femmes : Trota et 
Trotula. Mais Kenzi est, avec raison, de lavis qu'il ne faut 
pas attacher trop d importance à ce détail. Ajoutons que j 

Trotula semble être emplovée ici comme un diminutif de ; 

. . . ! 

Trota, ce qui est justifié par sa pijsition près de l'adjectif i 

minor. ' 

Ce codex contient non seulement beaucoup de chapitres : 
tout à fait nouveaux et inédits, mais il présente un nouvel 
arrang-ement. Tout ce qui n'appartient pas strictement à la 
gynécologie en est exclu, les chapitres se suivent d'une 
façon logique, les articles qui traitent de l'ornement de la 
femme sont réunis comme en une seconde partie et misa 
la fin de l'œuvre. Presque tous les chapitres sont le double | 
de ceux qui ont été iinj)rimés ; et, parmi les chapitres ajou- ] 
tés, il en est de fort intéressants comme : « Du mode de la 
génération de l'embryon ». « De la stérilité de l'homme ». 
« Pour que la femme conroive », « De la provocation des 
menstrues ». « De la mort du fœtus », « Pour se débarasser 
des verrues », « Sur les fistules des seins », etc. {Catalogus '< 
codiciini medii œui medicornm ac p/ii/sicorii/n i/ai nianiiss. m 
Bibl. Vrdtisl.dsscnuintur. Aiirl. A. (i. II. Th. llciischel. Vra- , 
tislaviœ, i847). I 

Le livre de Trotula jouissait d'une grande réputation. 
Pierre l'Espagnol dans son Thésaurus pauperum (Trésor 
des pauvres) écrit vers i.'kxi, dans le seul chapitre sur , 
rhystérie cin- <iM(j lois Tmlula ( i ). Les éditions impri- 

■i 

1. Choulaul : Hislorisili. litter. Jahrhucli, p. 3. •\ 



— 95 - 

mées se multiplièrent vite, et quant aux manuscrits il 
furent sûrement très nombreux. L'édition de Venise, en 
i554, a été faite sur un manuscrit perdu, différent de 
celui d'Argentoratum ; car, elle contient quarante-deux 
chapitres au lieu de soixante-trois et ne parle ni de Gérard, 
ni de ses lunettes. Plusieurs manuscrits se trouvent à la 
bibliothèque nationale de Paris. L'un a été écrit dans les 
premières années du xn"^ siècle (n° 696), et l'autre (n" 706) 
remonte au xiii'' siècle (i). Le troisième se présente sous 
forme d'un petit extrait Siimnui/a secnnclii/n Trotiilam(n'' -joô 
pièce 5) et a été attribué faussement à Roger le chirurg-ien. 
Ils varient sensiblement entre eux, mais diffèrent encore 
plus avec les éditions imprimées, L'auteur n'est nommé qu'au 
troisième. Son nom cependant se rencontre dans les deux 
premiers et dans leur titre : Siimma (jUxV dicitiir Trotnia. Mal- 
gré ce titre commun ce sont plutôt deux livres : la grande 
et la petite Trotula : Ti'otula major et minor. La petite ne- 
contient «uère que des recettes de toilette et d'hygiène, mais 
la grande est un beau recueil concernant les maladies des 
femmes, la grossesse, l'enfantement et même quelques 
affections de l'anus et de l'appareil g-énito-urinaire de 
l'homme. Dans la bibliothèque Laurentienne de Florence, 
Haeser (2) signale un manuscrit qui porte le titre : Trotula 
in iitilitatem miilierum et pro decoratione earum, scilicei de 
facie et de viilva eariim, enfin la bibliothèque de l'Univer- 
sité de Leipsick possède le manuscrit Trotula bona malrona 
de passionibiis niulierum (3). 

Les deux frag'ments qui nous restent des œuvres de Tro- 
tula faisaient-ils, — comme pensent Renzi et Beaugrand, 



1. Renzi 0. c. I 269. 

2. Geschichte der Medicin, 3" éd. I. 603. 

3. Choulant . flist-litt, Jahrhiicli, p. 3. 



— 90 — 

— partie d'un grand ouvrage traitant mag'istralement des 
différentes branches de la médecine pratique ? II est per- 
mis de le penser quoique toute preuve fasse défaut. Le 
fragment des écrits de Trotula trouvé à Breslau est très 
mutilé, mais pur d'additions et d'interpolations. II est 
formé, comme nous l'avons dit, d'extraits pris dans le livre 
De aegritutinnm curatione du Conipendiiini de Salerne. Ces 
extraits se réduisent à quatorze, mais la diversité des sujets 
dont ils traitent montre qu'ils sont tirés d'un ouvrag-e fort 
étendu, comprenant toute la pathologie et une longue 
exposition du traitement approprié. 

Les sujets ( i) sont : 

I. De epilepsia. 

I. Contra ictum oculomni. 

3. De riibedine oculorum. 

4. De oculis. 

5. De oculis Incrymosis. 

6. De dolore aurium. 

7. De gingiuis. 

8. De dolore dent i uni. 

9. Depleuresi. 

10. Ad excitandum vomitum. 

II. De dolore intestinoruni. 
12. De torsione ventris. 

i3. De ventris solutione. 

i!\. De lapide in renibus. 
^-^n Rien, dans les recettes, qui dénonce la superstition ou 
la futilité, partout se dénote le praticien expérimenté ; c'est 
bien l'œuvre de la Sapiens mafrona. dont parle Ordéric 
Vital » (2). 

1. l'ul)liés dans la collcctio Salomitana, 11,81-87. .Naples iSSS* 

2. Kcnzi I, p. i.'jy-i6o. 



— 07 — 

Il est certain qu'en même temps que Trotula, nombre 
d'autres femmes exerçaient la médecine dans le duché de 
Salerne. Les miilieres Sa/ernitanœ sont citées à maintes 
reprises dans les œuvres contemporaines. 

On trouve dans la compilation sus-indiquée de Trotula 
l'onguent contre l'érythème provoqué par le soleil, contre 
les rhagades, les pustules ou les macules et aussi contre les 
excoriations du visage « dont se servent les femmes saler- 
nitaines ». Plus loin on lit : « les femmes salernitaines 
mettent de la racine de bryone dans le miel et avec ce miel 
oignent la face. Après quoi la peau rougit merveilleuse- 
ment ». 

« Circa instans », livre médical du xii" siècle, du à la 
plume de Platéarius le premier, mentionne deux fois la 
mère de Jean Platéarius qui exerçait la médecine. En outre 
il contient toute une série de prescriptions de « femmes 
salernitaines ». Dans l'article Bernix il indique un cosmé- 
tique qu'elles emploient. Dans l'article Ciclamen se trouve 
une prescription contre le papillome des parties génitales, 
et contre les hémorrhoïdes (« une femme salernitaine démon- 
tre que le suc de cette plante est bon contre tous les ficus »), 
puis une autre contre les physconies (gonflement de l'ab- 
domen) spléniques. Dans l'article « Papaver » (Pavot) elles 
recommandent un calmant, dans le calanientwn un astrin- 
gent utérin ; à l'article « Pariétaire » un calmant des dou- 
leurs abdominales ; au Spica, Platéarius parle de leurs for- 
mules pour suppositoires ; à l'article Terra sigillata nous 
trouvons un remède contre la sécheresse et l'àpreté des 
cheveux ; au Tetrahit (espèce d'herbe, galéope piquant), un 
autre contre la strangurie et la dysurie ; enfin dans l'article 
« onguent citronné » se lisent encore de leurs prescriptions. 

En un autre livre intitulé Practica brevis, on cite les 

Mélanie Lipinska 7 



— 9S — 

femmes salernitaines en parlant île l'expulsion des moles 
hydatiques. 

Le commentaire de Bernard de Provincial sur les Tables 
de maîtres salernitains, commentaire écrit probablement au 
milieu du xii'^ siècle, contient de nouveaux renseignements 
sur la pratique des femmes salernitaines, tout en confir- 
mant plusieurs de ceux que nous fournissent le Circa ins- 
tans et la Pt-actiai. 

Dans Bernard nous trouvons leur c pain des ang-es » et 
« hosties de la louang-e » dont le suc de tith3'male faisait la 
base, et qui étaient destinés à combattre les maladies eng^en- 
drés par le phleg^me ; leur préparation de poudre d'eu- 
phorbe et dœufs contre les engelures ; leur prescription 
du çalbanum contre la suffocation ; l'emploi, comme le 
conseille aussi Trotula, de la spatule (asa fétida) ou de la 
viçne vierg-e macérées dans le miel « pour réparer des ans 
l'irréparable outrage » ; des onguents contre la paralysie, 
des fumigations avec des vapeurs d'antimoine pour la 
toux, ou celles de feuilles d'olivier pour les enfants paraly- 
tiques ; des onctions daloès macéré dans l'eau de rose con- 
tre les tuméfactions de la face, surtout contre celles qui ont 
une origine venteuse ; et bien d'autres recettes ! 

Bernard nous apprend également que les femmes de 
Salerne savaient mettre à profit leurs connaissances bota- 
niques pour se livrer à de petites malices : par exemple, 
après avoir saupoudré des roses avec de l'euphorbe, elles 
les faisaient sentir aux jeunes gens, qui ne manquaient pas 
d'éternuer d'une façon déplorable, aux grands aj)plaudis- 
sements de ces charmantes espiègles (i). 

Les historiens Mazza (2). Castelamala (3) et ïoppi men- 

1. F'colc (If Salcriie, trad. do Mcaiix Saiiit-.Marc, inlrocliiction du 
Df Daremherjç, p, 20-21. 

2. Mazza : flertim Salern. I/isl. e.r Grorr. /hrs. t. I\'., |). IV. 

3. Castelamala: L'arnor drlla pairia. 



— 99 — 

tionnent sans indiquer l'époque où elles vivaient, les Saler- 
nitaines : Abella, qui se fit une grande réputation avec des 
ouvrages : De Atrabile et De natura seminis huma ni ; Mer- 
curiade qui s'occupait de chirurgie, autant que de méde- 
cine et à laquelle Mazza attribue quatre ouvrages intitulés : 
De crisibiis, De fehri pestilenti, De ciiratione viilneriim, De 
ungiientis ; enfin, Rebecca Guarna considérée à tort par 
Landau (i) comme une juive, car elle était de la célèbre 
famille salernitaine de Guarna, famille ayant donné à la 
ville un prélat éminent, Romuald (ii54), à la fois prêtre, 
médecin et historien. Suivant Mazza elle aurait composé 
des traités : De /ebribiis, De urinis, et De embryoïie. Tous 
ces traités étaient écrits, selon la mode de ce temps, en 
vers. 

Dans le registre angevin des Archives Royales napolitaines 
(Reg. i32i-i322, lettre A, n. 240, feuille 255) se lit un 
curieux document relatif à une femme salernitaine qui 
exerçait la chirurgie. Le 10 septembre 1821 Charles, duc de 
Calabre, accorda la permission doctorale de la chirurg-ie à 
Françoise, femme de Mathieu de Romana de Salerne, après 
avoir reçu un certificat public de l'Université de Salerne, 
constatant qu'elle possédait des connaissances solides en 
chirurgie et qu'elle avait passé un examen devant une com- 
mission des médecins et chirurgiens. Le passage suivant 
en est assez intéressant : (( Comme pourtant la loi permet 
aujc femmes d'exercer l'emploi des médecins et qu'en outre, 
vu les égards de l'honnêteté des mœurs, les femmes se 
prêtent mieux au traitement des femmes malades ; après 
avoir reçu le serment de la fidélité nous lui permet- 
tons... etc. (2) ». 

Au xv^ siècle Constance Calenda, fille de Salvator Calenda, 

1. Landau : Geschichte der jùclischen Arzle, p. 3o. 

2. Renzi, Collectio Salernitana, III, p. ;>38. 



— KJO — 

! 
doyen de la faculté de médecine de Salerne,vers i4i5, puis j 

doyen de la faculté de Naples, instruite soigneusement par 

son père, obtint les honneurs du doctorat médical. Les | 

archives de Naples contiennent la permission que lui donna ' 

le roi d'épouser le seig'neur Baltasare Santé Mang-o (i). 

Henri Baccius assure qu'elle a écrit sur les maladies des ] 

femmes. C'est la dernière femme médecin salernitaine que 

nous connaissions. D'ailleurs, bientôt après, Salerne elle- j 

même perdit son éclat, et, si aujourd'hui elle porte encore j 

un grand nom, elle n'est plus qu'une petite ville 

I 



CHAPITRE vni y 

1 

Occupations médicales des femmes germaines à l'épo- i 

que de l'invasion et pendant la période ctievale- | 

resque. ."? 

Apparition de nouvelles peuplades, — Situation de la femme germa- 
nirjue. — Les prêtresses. — Rôle médical des femmes dans les hordes j 
des agresseurs germains. — Les femmes Scandinaves des Eddas et 
des Sagas s'occupant de la médecine et de la chirurgie. — La féoda- \ 
lité et la femme. — « Médeciennes » et chiruraficnnes de la France | 
féodale. — Il en est fait mention dans le roman de Perceval, dans ' 
l'Erec de Ohresticn de Troyes, dans le Fiérahras, chez Gérard de . 
Nevers, dans l'Aucassin et Nicolette, dans le lai de Guigemar, par 
Marie de France et dans d'autres vieux poèmes français. — La femme- 
médecin dans les vieux poèmes allemands : le « Waltharius » ' 
d'Kkkehard, le a Tristan » de Godefroi de Strasbourg, !'« Erec » et - 
r<( Iwein )) (i'Il.irtinann von .Xuc. 3 



Ouittoiis jtoiir fjuehjue lf'inj)s les régions tlii soleil et de 
l;i liiiuiric cl allons \ers le X(»i(l. Là-bas, aux « pays des 

I. /{'-ff'. Art/iir., i/j^.'., fol. :>o, cité par Il(Mizi. 111. p. .'U.'î. Origlia (Islo- 
ri.i dcllo s!ii(liu ili .N.ipoli, X.ipics i(l('i.'>) rciit S.iiilo .Manco. 



— loi — 

brumes », en Allemagne, en France, sur les bords du 
Danube et de la Vistnle, de nouveaux peuples ont surj^i. 
Les Germains et les Slaves ont apparu, leurs clans sont 
descendus jusqu'au sud de l'Italie et, même à Salerne, nous 
les avons vus. Mais, en Italie, ils subirent bien vite l'in- 
fluence de la civilisation antique, et pour les trouver purs 
et libres d'influences extérieures, il nous faut traverser les 
Alpes. 

Peu nous importent les théories, d'ailleurs trop contro- 
versées, sur le rajeunissement de l'ancien monde par les 
peuplades germaniques. Ce qui nous intéresse surtout est 
de savoir si leur caractère, leur organisation sociale et les 
conditions créées par leurs conquêtes ont exercé chez eux 
quelque influence sur la situation des femmes. Nous pou- 
vons dire sans aucune hésitation : oui. 

L'organisation de la famille germanique primitive res- 
semble beaucoup à celle de la famille grecque au temps 
d'Homère. La femme était l'égale de l'homme ; mariée, ses 
enfants la vénéraient, jeune fille ou veuve, elle jouissait 
d'une liberté considérable. Elle était consultée dans les 
afi'aires importantes, et ne le cédait pas à l'homme en vail- 
lance. Si elle s'occupait de la maison, quand le mari chas- 
sait, elle savait fort bien, s'il était besoin prendre les armes 
comme lui et s'en servir. 

Donc le mépris, ce poison qui paralyse l'activité de tout 
être humain, n'était point infligé à la femme germaine, et 
si, enrichie par l'expérience, elle voulait donner des 
conseils ou des soins médicaux à ses proches, on ne lui 
opposait aucun dédain. 

D'autre part, l'égalité sociale étant réelle^ elle pouvait 
être prêtresse. Or, les Germains, pareils en ceci aux autres 
peuples à un certain degré de culture, considéraient les 
maladies comme l'effet de l'action de méchants êtres sur- 



— 10-2 — '< 

1 

naturels ou de divinités irritées. C'était donc le devoir des I 
prêtres d'intrivonir auprès des immortels en faveur des 
malades et de traiter ensuite ces derniers d'une façon plus 
ou moins rationiiellc. i 

Cette branche de la médecine sacerdotale n'était pas ^ 

interdite aux femmes, et les recherches historiques le con- \ 

Arment. L'historien allemand Weinhold dit dans son livre ! 

sur les femmes allemandes au moyen ài^e (i) : ,1 

« Il y avait chez les Germains aussi des prêtresses. Elles j 

disaient les prières comme les prêtres, prononçaient des j 

bénédictions, griffonnaient des signes magiques, dits runes, J 

et se servaient des médicaments et des moyens réputés | 

comme efficaces. Elles s'adressaient aussi, pour guérir les j 

plaies, au dieu de la guerre, et pour les maladies des fem- • 
mes à Frigg, en Scandinavie, à Freya et à Menglod. 

La mythologie et la légende, dont l'évocation est le plus 
souvent l'image embellie du monde réel, admettent chez les î 
Germains les femmes-médecins. La médecine s'y trouve 
sous la protection de la déesse Eir, et les légendes héroï- 
ques allemandes parlent de femmes sauvages, de dames des , 
forêts et des eau.\, comme de génies connaissant l'art de 
guérir. 

C'est d'une « wilde \\\\i » que le vieux W aie du « Chant j 

de Gudrun » a appris la science médicale : | 

] 
(I Helel envoya des messagers ; ils devaiiMit chercher ] 

^Val(^ dont ils a\ai(Mil entendu dire aiipaja\anl (ju'il ('lait j 

médecin et avail vir iiistrnil j)ar une feinnie sauvage. Waté 

guérit niainf brave blessé w (2). 

I. Dit' tlmilscheii Fraufii im Mittelaller. \iciine, 1K82, 
a. KufJrun, v. .'iai) (éd. PfeifFcr : Deutsche Classiker des Mittelalters, 
II, |). 112. Lcipsick, 186.0. 



— 103 — 

D'après le frag-ment d'un vieux poème allemand, une 
dame de l'onde guérit le héros Abor(i), 

Blessé dans une lutte, il alla près d'une fontaine située 
dans un bois et bientôt une dame de l'onde y arriva aussi. 
Ayant aperçu le chevalier blessé, elle le prit en commisé- 
ration, le porta en son château et lui donna tous les soins 
nécessaires. 

« Elle le baigaa avec soin, 

Du ling-e blanc et fin 

Lui appliqua sur le corps. » 

Aussi guérit-il très vite. 

Dans un autre poème, une demoiselle sauvag-e g-uérit les 
plaies de Dietrich de Berne (2). 

Les connaissances médicales des femmes servirent beau- 
coup les Germains, quand ils quittèrent leurs pays pour 
descendre au sud et y eng-ag-er des luttes sang-lantes. Alors, 
les femmes qui accompagnaient les armées et les tribus 
pansaient et lavaient les membres des blessés (4), elles y 
mettaient les simples, les emplâtres et prononçaient des 
incantations (3). 

Des détails plus explicites sur le rôle médical des femmes 
chez les envahisseurs manquent. Les historiens ne notent 
que des g-énéralités et les chants héroïques de ces temps 

1. Jacques Grimm : Abor utid (las Meerweib in Zeitschrift far 
deutches Alterthum,N , i845, p. 7-8. 

2. Eckenliet, p. 172. Selon Alwin Schulz, beaucoup de chevaliers 
médiévaux allemands emportaient avec eux, en partant en guerre, des 
emplâtres et des pommades médicinales. Les meilleures étaient celles 
qui avaient été préparées, disait-on, par des dames sauvages (Wilde 
wibe). Das hofische Leben sur Zeit der Minnesànger, I, 201. 

3. Weinhold : Deusche Frauen im MUtelalter, p. 871. 

f\. Les incantations faisaient la partie fondamentale de l'obstétrique: 
quand Oddrun, la sœur d'Etzel, apprend que Bori^ny va donner la vie 
à un enfant, elle se rend chez la parturiente, s'agenouille devant elle 
et se borne à chauler des chants dont l'action doit accélérer l'accouche- 
ment Edda.). 



— 1 i - 

Sont [)i'i'dLis. lieiiicusemciit, une autre littérature nous a 
gardé les souvenirs d'une époque à peu près pareille, et 
on y voit l)ien quels services rendaient aux blessés les 
femmes médecins primitives. C'est la littérature Scandinave 
et en particulier les chants des deux Eddas, ainsi que les 
nombreuses sag-as. Ces œuvres poétiques célèbrent les faits 
d'armes des féroces Viking-s, les incursions de ces hardis 
brig-ands danois-n<>rvég"iens et aussi normands, qui jetaient 
l'effroi dans toute l'Europe, en commençant par le littoral 
de la Baltique et en ne s'arrêtant qu'à Constantinople ! 
(Jermains comme leurs prédécesseurs, les Goths, les Lom- 
gobards, les Gépides, les Vandales, ils fondaient, comme 
eux, des royaumes et étaient, comme eux, une race intelli- 
gente, quoique barbare. 

Dans les Eddas, on trouve neuf femmes guérisseuses 
rassemblées autour de la sage Menglod sur une roche éle- 
vée vers laquelle toutes les femmes malades viennent en 
pèlerinage (i). On y voit des dames blanches qui parcou- 
rent le pays en qualité de voyantes et de médecins. Elles 
chantent les incantations et les bénédictions, elles écrivent 
les runes, elles interrogent le sort sur la destinée des ma- 
lades, elles leur préparent des boissons médicinales et les 
moyens externes leur sont aussi connus (2). Mais ce sont des 
sagas qui nous communiquent les descriptions des batailles 
et nous renseignent sur la part des femmes dans le traite- 
ment des blessés. 

Voici un épisode de la llromundarsaga : 

Un adversaire ouvre le ventre à Hromund (îreipsson. 
Hromund refoule les intestins dans la cavité abdominale, 
réunit les parois du ventre, les maintient ainsi à l'aide d'une 
bande et court de nouv«Ntu à la lutte. Après la bataille, sa 

1. (;ii. Wclnhoid : Alf(lei((sclfPS Lehen. Berlin, i856, p. 38."). 

2. 1(1.. j). .'.B.'j-.'iSG. 



— 105 — 

Svanhvàtbien-aimée examine la blessure et la coud mag"is- 
tralement. Soigué par elle, parHagal, homme plein d'ex- 
périence, et par l'intelligente femme de ce dernier, il est 
l)ientôt g^uéii totalement (i). 

Après la bataille de Siklastad, nous raconte une autre 
saga,le scalde ThormodKolbrunarskald grièvement frappé, 
arriva dans une cabane où étaient couchés nombre de bles- 
sés. Une femme était occupée à les panser, à laver leurs 
plaies avec l'eau chaude et sur le feu bouillaient dans un 
chaudron, des plantes odorantes qu'elle donnait en breu- 
vage aux guerriers (2). 

En leur pratique chirurgicale, les femmes des sagas se 
montraient très douces et très compatissantes. Si des êtres, 
qui leur étaient chers, se trouvaient au combat, elles se ren- 
daient au champ de bataille et y pansaient tous ceux qui en 
avaient besoin (3). Dans les cas de duels elles se tenaient 
aussi prêtes à soigner les blessés. Quant Thorfinn Selthoris- 
son et Gudlaug le riche se blessèrent l'un l'autre griève- 
ment en duel, la belle-mère de (jrudlaug, Tliurid, les guérit 
et ensuite les réconcilia (4)- 

Ingigerd, la fdle d'Ingvar, roi des Rousses, fonda même, 
selon la Sturlaugsaga, un petit hôpital où les malades 
furent confiés aux soins des femmes (5). 

En présence de ces faits nous ne trouverons pas étrange 
que les parents missent leurs enfants en apprentissage chez 
ces femmes dites sages (weise Frauen) (G). 

Les conquêtes germaines et leur conséquence : la féoda- 
lité, ont modifié la forme de la famille. 

I. Hromundarsag'a, ch. VII-VIII. Weinhold, Altn. Leben, 388. 
2 Olafsao-a, ch. 218, cf. Weinhold Alt. L. 289. 

3. Vig'aglumssag'a, ch. 23. 

4. Landnâmab. II, 6. 

T). Sturlaug-saga slrafsama, c. 26. Cf. Weinhold Alln. L, 38() Sgo. 
(■). Weinhold : Altn. L. 3o8-(). 



— \m — 

L'idylle familiale de Tacite subit des clian2;-ements. 
Lhomnie devenu plus puissant au dehors dut chercher à | 
obtenir la prépondérance chez lui ; et, c'est là un facteur ! 
psychique qu'il ne laut point oublier. 

Cette prépondérance, une fois acquise, devint avec le j 
temps de plus en plus oppressive et vers le commencement 
de la Renaissance, la situation de la femme germaine dans 
la famille ne ressemble plus du tout à celle d'antan. 

Dans les premiers siècles du Moyen Age, la femme était ] 
encore entourée d'une considération, qui la protégeait dans 
une certaine mesure contre les abus d'un système, où la , 
force piiysique jouait un rôle considérable. Elle jouissait ; 
de conditions relativement assez favorables, j 

La fille obéissait au père. Elle recevait de sa main le mari, I 
mais si celui-ci n'était pas à son gré, l'amour filial se révol- ' 
tait. La jeune personne opposait alors au père une vive 
résistance et dans cette lutte elle était soutenue presque tou- i 
jours par sa mère (i). , 

Au point de vue social la remnie n'avait pas trop à se 
plaindre. L'organisation féodale se basait sur la force physi- | 
([ue. Tous les droits s'exerçaient lesarmesà la main (même ] 
témoigner, c'était combattre, réclamer un droit en justice, | 
c'était accepter le duel judiciaire) ; la femme sachant pren- i 
dre les armes dans le cas de nécessité et repoussant quel- 
quefois l'ennemi aussi vaillamment que l'homme (2), on 

I. Krahbps : Die F ra 11 im h'atiscpos. p. lâ-iG. 

:>. Au besoin la femme du moycn-;ii:»-e met l'armure, paraît sur les . 
remparts et incite à la lutte, elle défend en l'absence de son mari le châ- 
teau contre l'ennemi, quel(|uefois elle fait des sorties, elle tue les assié- 
geants (Blancheflorin, Girbert de Mets) et retjoil des blessures (id., | 
Krabbes, o. c. p. /|fl). Au xi" siècle on voit la princesse Gaeta, femme de j 
Hoberl Guiscard, reconduire à la bataille la lance à la main, les fuyards 
du combat lie F)vrrachium . Suivant son oxem[)lc, ses compagnes pri- ! 
renl part à la bataille en portant de l'eau aux chevaliers combattants ! 
et <Mi les exbortaiil. — l/l^mpercur t'onrad en revenant de Syrie avait | 



— 107 — 

l'admit même en France, dès qu'un certain ordre pût s'éta- 
blir, à posséder des fiefs. Ce qui indiquait presque l'égalité 
complète entre elle et l'homme. La femme, seigneur de 
fief, exerçait les fonctions publiques qui étaient essentiel- 
lement qualifiées par les Romains d'office viril. « S'eles 
tiennent fief, elles doivent cel meisme service que uns home 
devrait s'il le tenait. Elle doivent fere ce qu'à lor service 
appartient » ditBeaumanoir (i). 

Le service de justice comme le service de guerre pouvait 
être rempli parla femme vassale ou suzeraine, elle avait le 
droit de venir en personne siég-er à la cour féodale et de 
rendre la justice elle-même. En sa qualité de vassale, elle 
avait droit à toutes les dig'nités de la Cour. Mahaut, la com- 
tesse d'Artois, assista comme pairesse au jugement du Par- 
lement qui débouta son neveu Robert III de ses réclama- 
tions, en iSoQ. Elle fit, en i3i6, office de pairesse au sacre 
de Philippe V, son gendre, soutenant comme les autres 
pairs du royaume la couronne sur la tête du roi. 

Citons aussi, par curiosité, le débat élevé entre Jeanne, 
comtesse de Flandres, et Agnès de Beaujeu, comtesse de 
Champag-ne, au sacre de Saint Louis. 

Eu l'absence de leurs maris (Fernand de Portugal, comte 
de Flandres, était prisonnier au Louvre, depuis la bataille 
de Bouvines ; et Thibaut de Champagne avait vu les portes 
de Reims se fermer devant lui) ces deux princesses eurent 
après le sacre, la prétention de porter devant le roi l'épée 
royale. Pour calmer le différend, il fallut donner cette der- 
nière à Philippe Hurepel, comte de Boulogne, dernier fils 



parmi sa suite un détachement de femmes habillées en chevaliers ; ce 
détachement s'appelait jambes d'or à cause de son ornement. (A. Fras- 
satile donne elettrici, Rome 1889, p. 127). 

I. Coutume de Beauvoisis. Ed. lieugnol. Des services as sergans xxix 
18, I. 408,409. 



— 108 — 

de Philippe-Au!5''Liste, mais sans préjudice du droit des 
comtesses (i). 

On découvre l)ien facilement ici le fond l)elliqueux ger- 
manique ; et, comme au temps jadis les femmes de cette 
époque avaient gardé leurs pratiques médicales. En effet à 
l'époque de la féodalité, il était d'usage de faire entrer dans 
l'éducation des jeunes filles de qualité, des notions de mé- 
decine, un pende chirurgie et particulièrement cette partie 
de la chirurgie qui regarde le traitement des plaies. Cela 
leur était utile pour leurs pères et leurs maris, quand ils re- 
venaient des combats ou des tournois mutilés et estropiés. 

En ce temps-là, il n'était pas très facile d'aller chercher 
un médecin habitant quelquefois à la distance de quinze 
ou vingt lieues; et souvent les mains délicates de la châte- 
leine rendirent des services chirurgicaux aux chevaliers 
étrangers qui arrivaient blessés dans un château. C'est 
une des raisons pour lesquelles les guerriers rendaient des 
honneurs si grands au sexe faible, objet de leur amour et 
de leur reconnaissance (2). 

Aussi les innombrables épopées chevaleresques de la 
France et de l'Allemagne abondciil-elles en mentions sur 
ces chirurgiennes et « médeciennes » bienfaisantes. Jetons 
d'abord un coup d'œil sur Tcruvre poétique française. 

Dans le roman de Perceval ces dames nous paraissent 
un peu comme des « étudiantes en médecine » contempo- 
raines. 

Lorsque l'illustre chevalier a cassé le bras du sénéchal 

I. Le nain de Till('iiionl, t. I, p. 4>i. l'iiilipjtc .Moiislier, l II, p. ."iCiS. 
cilé in: L'intermédiaire des chercheurs (1892 du 3o juillet). 

■2. En France, on peut ajouter aux coutumes tjcrmaines quelques 
traditions (gauloises. On sait que les femmes jouissaient en (laule 
d'une ifrande estime, qu'elles y étaient druidesses. et que. comme tel- 
les, elles traitaient les malades et les «^'■ucrriers blessés (Ernault : Les 
idées et les connaissances médicales clicz les Celles, ptissi/fi). 



— 109 — 

de la cour du roi Artus, celui-ci envoie chercher, pour le 
guérir, un médecin et trois jeunes filles, ses élèves. 

Un mire moult sage 

Et trois pucèles de l'escole 

Qui le renoent la canole ; 

Et puis li ont son bras lue 

Et rasoldé l'os esnicié (broyé). 

Chrestien de Troyes, dans son roman « d'Erec etd'Enide », 
nous fournit un autre exemple : 

Le chevalier Erec_, rapporté sanglant, est soigné par sa 
femme et les deux sœurs du comte Cuivres. Ces habiles 
guérisseuses, « qui moult en savoient » enlèvent première- 
ment la chair meurtrie (« la morte car ») puis lavent soi- 
gneusement les plaies : 

Et remetent emplastre sus 
Cascun jor une fois ou plus; 
Le faisoient mangier et boivre 
Si le gardent d'aus el de poivre. 

Dans le vieux roman de Fiérabras, la belle Sarrazine 
Floripe panse Olivier avec la mandragore, cette plante 
mystérieuse, aujourd'hui perdue ; après l'avoir délivré de 
la prison où l'émir Balan l'avait fait jeter, elle lui demande 
s'il n'a pas « le cors plaïé ni navré ». 

— Oil, disl Olivier, ou (au) flanc et ou costé. 

— Par foi ! ce dist la bèle, je vous donrai santé 
(Elle) Vait à la mandeglore i peu en a osté 

(a) Ollivier l'aporte ; tantost k'en ot usé 
Si sanèrent ses plaies, si revint en santé. 

Gérard de Nevers ayant été blessé fut mené dans un 
« chastel ». Alors « une pucelle de léans » le prit en cure, 
« s'y en pensa tellement que en peu d'espace commença 
fort à amender. Tant le fist assoulagier que assez compe- 



— 110 — 

tammenl le fit mangier et boire, et avant que le luoys fut 
•passé, il fut remis sus et du tout i^uery ». 

Dans le fabliau « Aucassin et Nicolette » se trouve le 
passage suivant : « Nicolette alarmée l'interrogea sur la 
cause de ses douleurs, elle lui tàta l'épaule pour s'assurer 
si elle était déboîtée et Ht si bien qu'elle la lui remit en 
place. Sa main ensuite appli(jua sur le mal certaines Heurs 
et plantes salutaires dont la vertu lui était connue. » 

On pourrait multiplier à l'infini ces citations. Dans le 
dramatique « lai de (iuigemar » de Marie de France, le 
chevalier de Guigemar, atteint à la cuisse par sa propre 
Hèche, est soigné [)ar une dame et sa nièce avec des soins 
touchants. Ouand elles l'eurent couché sur le lit de la jeune 
fille : 

En bacins d'or l'ève (l'eau) aportèrent 
Sa plaie et sa quisse lavèrent ; 
A un bel drap de cheisil blanc 
Li estèrent d'entur le sanc 
Puis l'unt estreitement bandé... 
De sa plaie nul mal ne sent. 

On lit dans le poème de Gaufrey : 

Et la dame (la femme de Gaufrey) t;;-entil maintenant s'en ala 

Kt vint à premier escrin et si (le) deflrema 

Et si en trait une herbe que si g-rande bonté a 

Qui en ara usé, je mal ne sentira. 

En premier mortier la trible et si la deslrempa 

Puis en vint à Kobaslre et si ii en donna 

Si tost coin me le ber le col passé en a 

Il fut s.iiii comme pomme de cheu ne doutés ja. 

Citons un autre passage du poème intitulé : LElie de 
Sainl-Gille : 

l^osamonde. la t)èlc, ama moût le vasal 
Tous neuf herbes li done (ju'ele li des(('U|)ra 



— 111 — 

Puis (ju'il en ot beu et le col trespassa 

Tout fu salus et garis, a mangier demanda (i). 

Maintenant, passons à la littérature allemande du moyen 
à§e. 

Dans le poème latin du Moyen Age : « Walthnrins », 
écrit par Ekkehard, moine allemand, une lutte sang-lante a 
lieu. Quand un des combattants tombe sérieusement blessé 
par terre, Alpharides appelle à voix haute une jeune fille 
qui craintive vient et panse les plaies (2). 

Le héros du ravissant poème de Godefroi de Strasbourg 
(( Tristan )> avant de donner le coup de grâce à Morold, le 
raille : 

Tes affaires me paraissent être bien mal, 
Des bonnes racines te seraient nécessaires. 

Ce que ta sœur dame Isot 

De médicaments a recueilli 

Il te faudrait pour le guérir (3). 

Après son combat avec le dragon, Tristan tombe épuisé. 
Isolde, accompagnée de sa mère et de sa cousine, arrive à 
l'endroit où la lutte a eu lieu et le trouve inanimé. 

Doucement toutes les trois lui ôtent l'armure 
Et comme elles ne voyaient à son corps 

Ni coups ni blessures 

Elles s'en réjouirent fortement. 

De la thériaque prit alors 

La sajçe reine (4). 

1. Ed. Gaston Raynaad : Soc. d'anc. textes, t. X. 1879, ^* ^4^*1) s''* 
Pour les autres citation cf. Krabbes, p. 12, 3i, 71. A. Méray, p. 353, 6. 
Dupouy, p. 12, i3. 

2. Haec inter timidam revocat clamore puellam. 
Alpharides, ve/iiens quae saucia quaeque ligavit. 

Ekkehardi primi Waltharius, éd. Peiper, Berlin. 1873. 

3. Godefroi de Strasbourg : Tristan, vers 7073-7078, éd. Pfciffer, 
t. VII, p. 23(J-24o. 

4. Isolde. 



— 112 — 

Et lui versa dans la bouche 
Tant quil commença à transpirer 
Il guérira, dit-elle, cet homme (i). 

Dans l'Erec, poème du grand poète allemand médiéval 
Hartmann von Aue, Erec, blessé dans plusieurs combats, 
se trouve par hasard près du camp du roi Artus. 

Celui-ci l'invite chez lui. Au camp, Erec est reçu avec une 
grande bienveillance et la reine guérit ses plaies. Voilà la 
description du traitement : 

Tout de suite vint la reine, 

Pour le plaindre et le voir 

Accompagnée de toutes ses dames. 

Un emplâtre fut apporté en même temps 

Dont je vous dirai 

Combien bon il était pour les plaies : 

Maint blessé en fut guéri. 

A qui il fut mis 

Sur les plaies, 

A celui-ci il faisait cesser la -douleur 

Et ne guérissait jamais trop (sic) 

Seulement à juste mesure, 

Aucun mal ne resta plus 

Et ce qu'il Ht de bon, ceci resta. 

Ceux qui en furent guéris 

Se sentaient pleins de force 

El leurs corps furent comme si 

Jamais ils n'auraient reçu de blessures. 

De cet emplâtre pansa 

La main de la reine 

Les plaies du chevalier (21. 

Le j)assage de Tristan est bien curieux : il nous montre 
que les femmes, en allant voir les champs de bataille, por- 
taient toujours avec elles des médicaments. Un autre poème 
de Hartmann von Aue, condeiit un é[)isode non moins inté- 
re.ssant. 

1. Godefroi de Strasbourg : Tristan, v. g/iSO-ri/j/j^, o. c. p. 3i2-3i3. 

2. Krec, vers ."»i28 .">i/|<(, éd. Pfciffcr, vol. W, p. i("i<(-i7o, ^L. 18G7). 



— 113 — 

Nous y voyons que le maîlre du chiàteau, eu liébergeant 
un blessé, ne lui porte pas secours lui-même, mais le 
remet aux bons soins de ses filles, plus versées dans l'art 
médical qu'un chevalier. 

Iwein, après avoir défendu Tinnocence de Lunette, refuse 
de rester auprès d'elle et part, quoique blessé et affaibli. 
Chemin faisant, il voit un château, il entre et, quoiqu'on 
ne le connaisse pas, on le reçoit à bras ouverts. 

Là-dedans on lui ùla l'armure 
Et le seio'ncur envoya 
Chercher ses deux filles 
Dont plus belles personne 
Ne pouvait trouver au monde. 
Il leur ordonna 
D'oindre et de panser 
Ses blessures. 

Quinze jours après il fut guéri (i). 

Ces exemples suffisent (2) pour démontrer que l'élément 
germanique, si important pour notre étude, était aussi 
favorable à la femme médecin que l'élément gréco-romain. 
Voyons maintenant ce qui s'ensuivit de leur fusion. 



1. H. V. Aue : Iwein, v. 5G09-1O, éd. Pfeiffer, vol. VI, p. 195. 

2. Ceux qui s'intéresseraient à ces détails en trouveront d'autres 
in Eilhart : Tristan, gf)!, Wilh. 99, ig, Krone, 6721, ôoSg, G. Frau, 
2G81, Wigam, 5266, Roseng-, 199O et s. 



Mélanie Lipinska 



Iti 



CHAPITRE IX 



Les « médeciennes » en France. Allemagne, Angleterre, 
et Pologne au XIII'' et au XIV' siècle. 



Les tribus srerraaines subissent l'influence ilc la civilisation.— Femmes 
s'occupant d'études. — Education médicale de ce temps. Sarah 
de Saint-Gilles. — La « médecienne » de Gauthier de Coinsi. — 
Lutte de la faculté de Paris contre les femmes médecins. — La 
« médecienne » Sarre Vivaut. les huit femmes médecins de Paris de 
1292. — Celles du xive siècle : Clarisse de Rotomago, Jeanne Con- 
verse, Cambrière Clarisse, Laurence Gaillon. — Le procès de « do- 
mina Jacoba Felicie w. — Les « chirurgiennes ». 

Allemag'ne : La médecienne de Tristan. — Les » medicae » de Mayence. 
— L'oculiste de Munich. — Les femmes médecins de Francfort-sur-le 
Mein et de Wurzbour»'. 

Anc^lelerre : Permission d'exercer donnée aux femmes par le roi 
Edgar. 

Pologne : lohanna medica de Posnanie. — Catliarina medica de Craco- 
vie. — Elisabeth de Honsrrie. 



Les première.s peuplades germaines qui subirent l'in- 
fluence de la civilisation gréco-romaine furent naturelle- 
ment celli's (|ui s'établirent en Italie. Les Longobards elles 
Normands non seulement ne portère.it aucune atteinte à la 
culture antique, mais contribuèrent de leur mieux à son 
développement. Au nord, l'école de Pavie fut l'ondée par 
les Germains. 

Au delà (les Alpes, les jeunes peuples étaient pins réfrac- 
laires à la civilisation. Mais bientôt surgirent des hommes 
remarquables qui propagèrent la lumière j)armi eux. Les 
Anglo-Sn.\f)ns et les Visigoths d'abord tirent briller les 
sciences, en Angleterre et en Elspasfne ; puis Charlemagne 
permit à rinstriiclion de n'Ileurir en l'rant c. (le courant de 
pi'oi^rès ne s'aiièla pas niakié les lulles intestines qui écla- 



— 115 — 

tèrent en France et en Allemagne entre ses successeurs. Et 
bientôt deux nations slaves qui embrassèrent la religion 
catholique, les Tchèques et les Polonais, se joignirent au 
monde civilisé. Déjà, en 1190, le géographe arabe Edrisi 
avait écrit que dans les villes de Gniezno (Gnesen) et de 
Cracovie « fleurissaient les sciences et les études » (i). 

Les femmes prirent naturellement une part active à ce 
mouvement. 

On peut même dire que, pendant une grande partie du 
Moyen Age, elles furent beaucoup plus instruites et plus cul- 
tivées que les hommes. Les Germains estimaient que l'ins- 
truction efféminé les guerriers, et voici à ce sujet une anec- 
dote assez caractéristique : Quand Amalasvinthe, fille du 
grand roi ostrogoth, Théodoric, femme très instruite, donna 
trois maîtres à son fils, le peuple goth s'indigna. 

« Théodoric, disait-il, n'envoyait jamais d'enfants goths 
à l'école, l'instruction faisant de l'homme une femme, et le 
rendant timide. Le sabre et la lance doivent lui suffire ». 
Amalasvinthe céda (2). 

En somme ceux qui n'étaient pas clercs attachaient assez 
peu d'importance à l'instruction (3). 

Aussi, le Moyen Age compte-t-il nombre de femmes très 
intelligentes et très éclairées. Nous verrons plus tard quel 
splendide essaim formèrent les religieuses. Mais, disons 
tout de suite que parmi les laïques, il n'y eut pas que des 
princesses et des comtesses pour protéger les arts et les scien- 
ces et cultiver la poésie ; les femmes des classes moyennes 



1. Monumenta hisloriae Poloniae. Cracovie, I, 4o4' 

2. Procopius : De bello gothico, 1. 2. 

3. C'était surtout le cas de l'Allemagne. Au xive siècle encore un 
poète, et homme d'I'^tat allemand, se plaint du peu d'instruction de ses 
compatriotes et demande à l'empereur des mesures sévères pour com- 
battre l'ignorance. 



— 116 — 

participèrent également aux bienfaits de Tinstruclion. Dès 
le XIII® siècle, il existait à I^aris des écoles, où les enfants 
de tous les habitants étaient admis moyennant une légère 
rétribution. Ces écoles étaient flivisées en deux classes, cel- 
les des garçons et celles des filles, elles étaient même plus 
nombreuses qu'on est généralement porté à le supposer. Dès 
i.38o, on en comptait déjà à Paris quarante pour les gar- 
çons et vingt pour les filles (i ). 

Ni l'esprit germani([U(s ni les traditions de la civilisation 
gréco-latine, ni les conditions sociales dans lesquelles se 
trouvaient les femmes médiévales ne s'opposèrent à leur 
instruction. Il n'est donc pas étonnant que beaucoup d'en- 
tre elles, voyant quels services elles pouvaient rendre à 
l'humanité en traitant les malades et les blessés, aient étu- 
dié la médecine. 

Les Universités étant assez rares en Europe au Moyen 
âge et ne comprenant pas toutes une école de médecine (2) 
on acquérait la science médicale surtout par la pratique. On 
entrait en appientissage chez un médecin, on étudiait quel- 
ques livres médicaux, on tâchait surtout de s'exercer le 
plus possible et, après quelques années, on était admis au 
rang de niuîlit'-médecin ou de maflre-chirurnien. Ambroise 
Paré étudia de cette façon. 

Nous avons vu dans le chapitre précédent de semblables 
apprentissages médicaux. Le recueil de documents publié 
par le docteur Barlli(''l('Miy nous en montre d'un autre 
genre. Il ne s'jiyil plus d'une remiiie (jui étudie chez un 
maître-médecin, mais au contiaire d'une médeciennè (jui 
prend en apprentissage un élève. 

Ce document s(; trouve aux archives nationales de Mar- 
Keille (crdlection ISIontrenil). Sarah de Saint-tîilles, femme 

1. r.ittdii : Les fciiiiiics ('(riv.iiiis de I.i li.iiici'. p. -aH, 

2. hrnillc ; (irscliiclitc ((■ r I /lircrsi/ii/rii lus l'jfx). 



— 117 — 

d'Abraham de Saint-Gilles prend le 28 août iSalJ pour 
élève, son coréliyionnaire Salvet. Elle se charg-e de le lo^er, 
de le nourrir et de lui apprendre « la médecine et la phy- 
sique » en sept mois, à la condition que ce dernier lui aban- 
donnera pendant tout le temps de ses études le bénéfice 
qu'il pourra faire en aidant ou en rempla(;ant sa maîtresse. 

Il est probablement question, dans ce cas — remarque 
le docteur Barthélémy — d'un étudiant ayant déjà quelques 
notions médicales (i). 

En France, ces femmes médecins portaient le nom de 
miresses ou de nwdeciennes. Gauthier de Goinsi parle d'une 
d'elles dans ses œuvres : 

« Tout le monde fait esmerveillier 

En Salerne. n'a Monspellier 

N'a si bonne fisicienne 

Tant soit bonne médecienne 

Tous ceux sanes (guéris) cui tu atouches (2). 

Mais dès que les universités se constituèrent définitive- 
ment, elles commencèrent une lutte acharnée contre les 
personnes qui n'avaient pas suivi leur enseig^nement. Tout 
le monde sait quelles taquineries la Faculté de médecine 
de Paris fit à Ambroise Paré. Elle le traita d'ignorant et 
proscrivit ses livres, parce qu'il avait étudié selon lan- 
cienne méthode. 

Ces facultés, moins corps savants que corporations pro- 
fessionnelles, savaient très bien défendre leurs intérêts et 
pour atteindre à ce but tous les moyens leur étaient bons. 

La Faculté de Paris, la plus ancienne, commença le com- 
bat la première et le livra avec le plus d'acharnement. Un 



1. Barthélémy : Les médecins à Marseille avant et pendant le moyen 
àçe. p. 3i. 

2. (1. de Coinsi : Miracles de ><'otrc-r)ame. 



— 118 — 

de ses hauts faits les plus « «'iniiients » est la lutte qu'elle 
soutint contieleschirurgiens pendant plusieurs siècles. Mais 
parmi ces retentissantes querelles, il ne faut point oublier 
celles qu'elle eut avec les femmes médecins. Vers 1220 (i) 
elle fit promulo-uer un édit par lequel il fut fait défense 
d'exercer la médecine à ceux qui n'appartenaient pas à la 
Faculté. Et d'après ses règlements et coutumes les hommes 
non mariés seuls pouvaient y être admis. 

Pendant longtemps cet édit resta lettre morte. La Faculté 
n'avait pas de protecteurs assez puissants pour se faire res- 
pecter et les documents du xur siècle parlent fréquemment 
des femmes médecins qui exerçaient en France sans être 
inquiétées. Ainsi, la Taille de 1292, mentionne la méde- 
cienne Sarre, fille d'un sieur Vivant et mère d'une fille nom- 
mée F'iorian, exerçant aussi la médecine. 

En 1292 il y avait à Paris, d'après Gérand, huit femmes 
médecins, dont voici les noms : 

1° Isabieu, en la paroisse Sainte-Opportune ; 

2° Haoys^ à la « vile Saint-Sorenlez ; » 

3° Richeutj au « cymetière Saint-Jehan » ; 

4° Isabel, rue de Frépillon ; 

5° Dame HeIoys,'"rue des CJardins (rue des Jardins Saint- 
Paul) ; 

6° Philippe, rue Gervèse-Lohareuc (devenue rue (iervais- 
Laurent, puis supprimée, lors de la construction du tribu- 
nal de coujuierce) ; 

7° Dame Marie, rue de Lonrcinnes (la rue de Broca 
actuelle) ; 

8° Sarre, à l'Atacherie (2). 

Mais, à partir du xvi* siècle \c chartulaire de l'Université 
de Paris, abonde en tlocuments relatifs à la lutte contre la 

1. (>hartul. Paris. Il, 25G, 

2. Franklin : La vie privée d'autrefois t. III. médecins. 



— 119 — 

femme médecin. En i3i2, le prieur de Sainte-Geneviève 
excommunie Clarisse de Rotomago, pour l'exercice de la 
médecine (i). Entre i322 et 1327, Jeanne Converse, Cam- 
brière Clarisse, Laurence Gaillou, subissent la même peine. 
En i33i une Clarisse est excommuniée de nouveau (2). 

L'épisode le plus curieux est le procès de dame Jacobe 
Félicie. Toutes les pièces qui s'y rapportent ont été conser- 
vées dans les archives et, g-ràce aux soins de Denitle, tout le 
monde peut les lire dans le chartulaire (3). 

Jacobe Félicie était noble, comme le certifie l'acte accu- 
satoire, elle avait acquis ses connaissances médicales pro- 
bablement chez un maître-médecin et en avait donné des 
preuves excellentes dans la pratique. Malheureusement 
(.i jalcem in messem mittere alienam », mettre une faucille 
dans la moisson d'autrui, comme dit l'accusation était un 
crime. Aussi la faculté lui intenta-t-elle un procès. Le pro- 
cès nous révèle avant tout la noblesse de caractère de dame 
Félicie qui jamais ne traitait les malades pour g-agner de 
l'arg'ent. Les sept témoins appelés déclarèrent unanime- 
ment qu'elle ne leur avait jamais parlé d'honoraires. Plus 
tard seulement, après guérison, ils lui avaient fait quelque 
cadeau. Dans presque tous les cas, les malades qui s'étaient 
adressés à elle étaient abandonnés par les médecins attitrés. 
« Dominus » Odo de Cormessiaco, n frater domiis Deî Pari- 
siensis », avait été traité sans succès par maître Jean de 
Tours, par maître Martin, par Herman et, « pliires alii (plu- 
sieurs autres).» Jeanne Bilaut fut abandonnée par le même 
Herman, par Mainfroi, et autres. Jeanne de Monciac, s'a- 
dressa à dame Félicie, après avoir subi le traitement des 



1. Chartul.II, l4r)-i53. 

2. Id. II, 285. 

3. Id. II, 255-2G7. 



— 120 — 

im-decins Herniaii, Mainl'iui, (iuilbert et Thomas. El il en 
fut de même pour l^eaucoup d'autres. 

Tous les témoins appelés avaient été guéris ; ce qui prouve 
suffisamment la science de cette femme médecin. Tous 
parlèrent avec reconnaissance de son dévouement, et mal- 
gré cela, malgré la brillante défense de dame Félicie, la 
faculté la condamna s'appuyant sur l'édit qui défendait aux 
femmes l'exercice de la médecine. 

Il y avait également, en France, au Moyen Age, des fem- 
mes chirugiens, ce que démontre entre autres documents, 
un édit ou règlement de novembre i3ii, portant défense 
aux femmes d'exercer la chirurgie à Paris, sans avoir été 
examinées par un jury compétent (i). 

D'ailleurs, les statuts de l'Université de Paris, nous four- 
nissent une preuve de cet exercice de la chirurgie par les 
femmes. Un de leurs articles daté de la fin du xiii*^ siècle 
dit : Tout chirurgien ou chirurg'ienne, Cyriirgicus aut Cyrur- 
ffica, apothécaire ou apothécaresse, herbier ou herbière ne 
passeront pas les bornes de leur métier (2). 

Après les femmes médecins et les chirurgiennes mention- 
nons aussi les « ventouseuses » (3). En général, au talent 
d'étancher une plaie, de l'entourer de bandelettes, de réduire 
une fracture, les femmes du Moyen Age en France, joi- 
gnaient celui de saigner, de composer des élixirs et des 
potions, d'oindre les parties malades du suc de bonnes 
herbes et de les désenfiévrer. C'est à ce groupe secondaire 



1. {Edictopraesenti Ktatui mus ufi in villa nullas cirurçjicus nullave 
cirurgica prius examinati fucrint (ii/if/puter p( appvobati in ipsa 
arte ac a bipsis... etc). 

2. Isamberl : Recueil des anciennes lois françaises. Edits de i3n. 
Cf. E. Fioileau ; Le livre des méliers, titre f)('>arl. 4- édits de 1302-1364. 

3. Le fabliau de la Saineresse in .Mérav o. c. 353. 



— 121 — 

qu'appartenaient les jB/oé'^/c/^^v'.v^/î de Bruxelles de i3Go qu; 
faisaient les saig-nées (i). 

Enfin le projet fort curieux d'un lég-iste, comteniporain 
et serviteur de Philippe le Bel, Pierre du Bois, semble 
démontrer qu'en France, à cette époque, les études médi- 
cales de la femme étaient assez répandues. Dans un « Mé- 
moire sur le recouvrement de la Terre Sainte » adressé à 
Edouard P"" roi d'Angleterre et antérieur à iSoy, date de la 
mort dudit roi, il propose tout un plan pour mener à bonne 
fin l'oeuvre des croisades et du même coup réformer TEg-lise. 
Il met en première ligne, parmi les moyens à employer, la 
réforme de l'éducation. Les croisades, selon lui, devaient 
avoir pour but la conquête morale de l'Orient ; pour cela, 
il fallait y faire pénétrer les idées, les mœurs, la relig"ion de 
la chrétienneté, et, quels meilleurs agents de propag-ande 
que les femmes ? 

Donc, les filles admises dès l'âge de quatre ou cinq ans 
à l'école y apprendraient, outre la religion, assez de latin 
pour pouvoir le comprendre, assez de grec, d'hébreu, d'arabe 
pour pouvoir converser avec les populations orientales, et 
puis, assez de sciences naturelles, de médecine et de chirur- 
gie pour pouvoir pratiquer l'art de guérir. Ainsi instruites, 
et envoyées en Orient, elles ne manqueraient pas de gagner, 
comme médecins, par leur science et leur habileté, la con- 
fiance des peuples, et par leurs vertus de ramener à la vraie 
foi, comme épouses et comme mères, les schismatiques 
et les infidèles (2). 

Comme on le voit, il ne manquait pas de femmes con- 



1. Willems : Sladsordonnantie van Brussel van het jaer i3Go. (Bel- 
ij^iscli Muséum i843). 

2. De recuperatione lerrœ saiictœ (Gesta Dei per Francos Hano- 
vriœ, iGii, in-fol., II, 333 ss.). Nouvelle éilition. Paris, i8()i, p. .^)i 
et •^i , 



— 122 — 

naissant la médecine el la pratiquant en France au Moyen 
Açe. 

En AUemag-ne, les femmes médecins furent encore bien 
plus nombreuses qu'en France. Les œuvres littéraires et 
les documents historiques en mentionnent fréquemment : 

Quand Kiwalin, un des héros de « Tristan d, est blessé 
dans une bataille, Blanchefleur, amoureuse de lui depuis 
longtemps, vint le voir dég-uisée en « arzàtinne », femme- 
médecin (i). 

Dans les « Urkuden zur heiligen Archàoloçie » de Bauer, 
il est mention pour la première fois, d'une médira alle- 
mande (2). On y parle d'une medica habitant Mayence en 
1288, sans autres indications. Dans la même ville vivait, en 
1407, une Demud medica (Seelbuch von Maria Greden, 
feuille 28). A voir la façon dont on les traitait à Mayence 
et à Francfort, dit Kriegk, on comprend qu'il ne s'ag^issait 
pas là de sages-femmes s'occupant aussi des maladies des 
femmes et des enfants, mais de vraies femmes-médecins. 
Sans compter que jamais les sages-femmes n'étaient méde- 
cins (3). 

Le ro août iSoi, la ville de Freysing (Munich) afferme à 
une femme Ulrich, de Potschna, une maison «'n pierre 
avec écuries et jardin, que lui avait légués une oculiste de 
Munich pour assurer le salut de son àme (4). Mais, Franc- 
fort-sur-le-Mein est surtout la \ille classi(nie îles femmes- 
médecins allemandes. 

i . God. de SlrasbouFi;-, Tristan, Vers 1237-1280 [VA. PfeirtVr. o. c, 
p. 5i-Ô2). V. aussi Eracl.. 2974. 

2. P. i35, cité in Moue: Arnica und Krankeniiflcffe rom \/JI his 
zuni XVI Jahrhundi'rt in der Schiveis, B(iden,Elsass, Bayern, llessen 
und Itheinpreussen iZeitsc/iriff f. d. G. d. Oherr/ieins. vol. XII, p. 2, 
Karlsruhe, iSlii). 

.'i. Kriei^-k : DeutsrliHS /iiirf/ert/ium iin Mitteldlter . Francfort. 18G8, 

I, .'.2«. 

f\. Monumi-nta boira, vol. XX.W, ::' partie, p. {\f\ (.Municli, 18/19). 



— 123 — 

Durant tout le xiv et le xv' siècle, on y rencontre des fem- 
mes-médecins. De 1889 à i497j les archives en mention- 
nent quinze, dont trois oculistes. Plusieurs sont juives. 
Quelques-unes obtiennent des magistrats de Francfort 
certains honneurs, d'autres une diminution d'impôt. Pour 
celle-ci, on demande seulement qu'elle devienne citoyenne 
de Francfort, pour celle-là (juive), on exige l'impôt juif; 
une seule fois, on défend d'exercer à une medica (i). 

Kriegk dresse ainsi la liste des femmes qui ont exercé la 
médecine à Francfort-sur-le-Mein (2) : 

1394. La fille du feu médecin Hans der WolfF, chirurgien 
et médecin de la ville (de i38i à iSgS). Elle avait reçu deux 
fois des honoraires pour la guérison de soldiers blessés 
dans le service de la ville. 

1897. Hebel, médecienne [Livre des Saints de 1897, feuille 
3o). 

1428 et 1427. Une medica et une oculiste anonyme. 

1428. La juive Serlin, oculiste. 

i48i. L'oculiste juive à laquelle on défend les prêts sur 
intérêts, ce qui fait supposer que l'exercice de la médecine 
lui était permis. 

1433. Une medica juive anonyme. 

1435. Id 

i436. L'ne oculiste juive. Elle doit, d'après Beedbuch, 17, 
quitter la ville. 

1439. Une medica juive. 

i446. Une oculiste juive. Elle doit être dispensée de l'im- 
pôt Beheim. 

1407. Une femme médecin juive. « Ne pas permettre à la 
medica juive de rester sans payer l'impôt de nuit (Naclit-. 
gelt). » 

1 . Kriegk, I. 7. 

2. Id.,I, 34-r)2. 



— \-2ï — 

i!\cj2-i!iij!\-i^[)~)-i!\ij(j-i!\\)n. lue femme-médecin juive. 
Elle était étrangère, mais probablement assez aimée, puis- 
que, pour qu'elle restât, on lui diminua son impôt de nuit 
(somme payée par cliaquo juif d'une autre \ille pour cha- 
que jour passé à Francfort . Au contraire, on rejeta la 
demande qu'elle présenta pour pouvoir viAre hors de la 
rue des juifs (Judengasse . 

En il\ç^li. on défend à une femme mc'decin juive anonvme 
de traiter les malades, et (jtiand elle demande la permis- 
sion de soigner « les femmes honnêtes », on le lui défend 
aussi. Dans les Beedbiicher de lAoo, fi et 9, on cite « la 
médecienne de la rue des Juifs. » 

ikçjî). Une vieille médecienne. Il faut faire appelei" la 
« vieille médecienne et lui demander, en présence des mé- 
decins, ce qu'elle a donné à la femme. » 

Wiener (i) signale, au commencement du xv'' siècle, une 
femme médecin à Wurzbourg : 

Le 2 mai i^M)' I èvèque de Wurzbourg, Jean II, donna 
à la femme-médecin juive Sara la permission d'exercer 
dans l'évêché de Wurzbourir, à la condition dv paver 
10 florins d'inipcM annuel. L"iinp(U fjue pavaient les juifs 
allemands tous les Xoids dit ^(ddener (Ipferpfennig fut 
réduit pour elle à deux florins. N'ingt jours après, le nom 
de la même femme-médecin se rencontre de nouveau dans 
les actes. Le chanoine de Wurzbourg, dom Reinhart von 
Masspach. lui ddiine la jx'nuission d'entrer eu possession 
des biens de l-ri'dt'ric \<iri Kicficrn. achetés par elle (2). 

I. Wiener: l{n;/i;sti;a ciir desc/iic/tte dcr Jw/en m Di-utaclilaiifl wiili- 
rend des Mittelalters. Hannover, 18G2, p. iSt) (cilé in Landau : Ge- 
rfiirhte di'v jiidischen Arcle. Berlin, ifit).'), p. io3). 

:>.. Nous venons de rencontrer parmi les femmes médecins des juives. 
(!eci csl assez naturel : les juifs, au moyen àt»-e. s'occupaient beaucoup 
de médecine. (JuanI à l'éilu* atioii des femmes israéliles, il faut recon- 
naître .ivec .Mtrahanis (jue, ^i les femmes juives ne pom .litMil [)as pré- 



— 125 — 

Les deux grands Etats qui avoisinaient la France et l'Al- 
lemagne, soit l'Angleterre à l'ouest et la Pologne à l'est, 
possédaient aussi des femmes-médecins. Pour l'Angleterre, 
nous en avons la preuve dans le recueil des lois ecclésiasti- 
ques d'Edgar, roi d'Angleterre. On y lit : 

Possunt et oi'r et fœniina medici esse (L'homme et la 
femme peuvent être médecins) (i). 

En Pologne, les documents contemporains signalent à 
Posnanie (Posen), en 1278, une medica Johanna (2). En 
iSyi, on en rencontre une autre à Gracovie. « Si ce n'est 
pas une faute du copiste, dit le docteur Swiezawski dans 
son travail sur les médecins en Pologne au temps de Casi- 
mir-le-Grand, c'est-à-dire si le copiste ne s'est pas trompé 
en mettant medicae au lieu de Medicae^ce qui serait un nom 
propre, Gracovie eut, en iSyi, une femme-médecin. Je lis, 
en effet, dans les actes de notre ville que cette année-là 
« l'échanson (pincerna) Gatharinae medicae (de Catherine la 
médecienne) fut chassé de la ville pour coups et bles- 
sures (3). Les faits cités font que nous ne pouvons y croire 
à une faute de copiste. 

L'histoire de la Pologne a conservé encore le nom d'une 
femme qui s'est occupée de médecine sans l'exercer cepen- 
dant ; c'est Elisabeth, sœur du roi Casimir-le-Grand et 
femme de Gharles P^, roi de Hongrie. On lui attribue l'in- 

tcndre, comme les femmes chrétiennes, à un deg-ré d'instruction plus 
considérable que celui de leurs maris et de leurs frères, néanmoinsi 
elles étaient parfois très instruites et versées dans les sciences (Abra- 
liams : Jewish life in the middle âges. London, 189O, p. 342). 

1. Cliiappelli, 0. c. Cette loi fut abolie sous Henri V. 

2. Kodeks dyplom. xcielkopolski, n. 484- Cf. Karbowiak : Histoire de 
l'éducation et des écoles dans la Pologne du moyen âge (en polonais). 
Pelersbourg, i 898. 

3. Doktorcij i doktorka z csasoiv Kacimierza Wielkiego in Mé- 
moires de la Société médicale de Varsovie {Pam. tow. lek. Warsz.), 
vol, i7i, p. 3. 



— I2G — 

vention d'un médicament réputé contre le rhumatisme, dit 
« eau de la reine de Hongrie. » Un jour, raconte la tradi- 
tion, comme elle souffrait cruellement d'un accès de rhu- 
matisme ai^u que personne ne pouvait guérir, elle fit infu- 
ser du romarin dans de l'esprit de vin rectifié et s'en frotta 
les membres plusieurs fois. A la suite de quoi elle guérit 
radicalement, et, quoique déjà septuas^énaire^, vécut encore 
dix ans (i). 

Peut-être des recherches plus minutieuses augmente- 
ront-elles le nombre de faits que nous \enons de rapporter. 
Toutefois, elles ne peuvent que confirmer notre opinion, à 
savoir qu'au Moyen Age l'institution des femmes médecins 
était très répandue dans tonte l'Europe centrale. 



CHAPITRE X 
Les religieuses et la médecine 

SAINTE niLDEGARDE 

Le christianisme et les femmes. — Son aUiludc hostile envers elles. — 
L'Eglise est obligée de céder à l'élan des couveals féminins vers la 
science. ~ Un coup d'œil sur l'état intellectuel de ces couvents. — 
L'exercice de la médecine dans les hôpitaux auprès de monastères. 

Sainte HHde(farde. — Sa vie, ses (ouvres littéraires. — Ses trois 
livres médicaux : Liber simplicis medicinae. Liber compositae medi- 
cinae. Liber operum simplicis hominis. 

Notre étiuli' sur les femmes médecins du Moyen Age 

I. Les médecins les plus célèbres, comme Zapota {Secret, medico- 
chirurr/., c. Il, p. .")0), recommandent cette eau comme un remède 
universel. Voici la recotte de ce médicamcnl : 

« /^ Af/ufpvitœ qnater distillatœ partes très, summitatum et floriun 
l'dsmarini partes duo, ponanlnr simul in vase bene closo, stent in 



— 1-27 - 

serait incomplèlo, si nous ne parlions pas des religieuses. 
Dans le voisinage de beaucoup de couvents, à cette épo- 
que, se trouvaient des hôpitaux ou des hospices dirigés 
par des congréganistes. Connaissant la pénurie des méde- 
cins qu'il y avait alors et le degré d'éducation élevé de la 
femme, on comprendra que ces nonnes ne devaient pas se 
borner à soigner les malades, mais qu'elles les traitaient 
réellement comme médecins. 

Celte admission des religieuses à l'exercice d'une profes- 
sion scientifique était de la part du christianisme assez 
inattendue ; car, il est bon de rappeler qu'il fut, pendant 
longtemps, hostile à la femme. Certainement la doctrine, 
l'œuvre même du Christ était en faveur de la femme. 11 
avait fait appel aux faibles, il était l'ami des petits et des 
opprimés, il devait donc également prendre la femme sous 
sa protection. Jésus avait proclamé l'égalité de tous les 
êtres humains, hommes ou femmes, et saint Paul, dans une 
épître aux Galiléens, avait dit : « Il n'y a plus ni Juifs ni 
Grecs, ni esclaves ni hommes libres, ni mâles ni femelles, 
car tous sont en Jésus-Christ. » Mais, cette bienveillance 
avait bientôt disparu. Si, aux premiers siècles de notre 
ère, la femme avait participé aux dignités religieuses chré- 
tiennes, c'était plutôt parce que le christianisme, en 
entrant dans la société gréco-romaine, s'était adapté aux 
mœurs préexistantes, les Grecs et les Romains admettant 
les femmes à la prêtrise. 

En outre^ les premiers chrétiens étaient réellement 
des (( anciens » rattachés à l'antiquité par leur origine et 



loco callido per horas 50, tum alemhico destillentur, et mane in cibo 
vel potu siunatur drachma una singulis septimanis semet, et omni 
mane lavelur faciès cum ea et membtmm œgrum. Rénovât vires, acuit 
ingiinium, mundificat medulam et nervos, visuni instaurât et conser- 
vât, vitamque auget. » 



— 128 — 

par leur culte des lettres et des sciences. Ils avaient vu . 
dans l'histoire de leurs ancêtres trop de femmes éminentes 
pour quils pussent traiter le sexe féminin de « vil » et 
d' (( abject », comme on le fit plus tard. Ainsi, nous trou- 
vons dans saint Jérôme cet éloge des femmes : « J'en viens ' 
aux femmes païennes, et je vois que les philosophes des 
Gentils eux-mêmes tiennent compte de la différence non 
des sexes, mais des intellig-ences. Platon met en scène \ 
Aspasie dans ses dialo^^ues, Sapho est poète aussi bien 
qu'Alcée et que Pindare; Thémiste professe la philosophie ! 
parmi les plus savants de la Grèce. Tout le monde admire j 
Cornélie, la mère des Gracques, votre Gornélie. Que dirai-je i 
de la fille de Caton, épouse de Brutus, dont la vertu brille ! 
même à côté de celle de son mari et de son père? | 

L'histoire de la Grèce et de Rome est pleine des traits de 1 
vertu des femmes; il faudrait des volumes et des volumes i 
pour les raconter » (i). '. 

Cependant, au fur et à mesure que les ténèbres descendi- ' 
rent sur l'empire romain, les éléments rétro»-rades prirent i 
le dessus dans le christianisme et j'inersion cjue manifes- j 
talent les saints livres juifs contre la femme se communi- 1 
qua aux pères de TEg-lise. D'après le récit de la Genèse 
et son inteprétation par les juifs, la création de la femme 
est une création de second ordre ; la femme est un être 
pervers, c'est par la femme que le mal est entré dans le 
monde. C'est elle qui a mis le désordre au milieu de l'har- 
monie primitive. « Femme^ s'écrie bientôt Tertullien dans j 
son De cultii frminarum, tu es la partie du diable, c'est i 
toi qui la première as touché à l'arbre et déserté la loi de 
Dieu. C'est à cause de toi que le fds de Dieu même a dû | 
mourir. Tu devrais l'en aller pour toujours on deuil et en 

I. Diri Emchii llicroniimi Striflonensis Opéra omnin, Paris, lôi^.'i, \ 
lu, |). i»i/|2. I 



— 129 — 

guenilles, offrant aux regards tes yeux pleins de larmes de 
repentir, afin de faire oublier que tu as perdu le genre 
humain. » Une telle philosophie conduisit à des façons de 
procéder correspondantes. Aussi, dans l'histoire des Con- 
ciles, dans l'analyse de leurs canons, en chacune de leurs 
surprenantes décisions, retrouve-t-on le même mépris, la 
même haine de la femme. 

Le Concile de Mâcon, en 58i, va jusqu'à se demander si 
la femme doit être rangée parmi les êtres raisonnables ou 
parmi les brutes ; si la femme a une àme, et si elle fait réel- 
lement partie de l'humanité (i). 

Ce « judaïsme » enleva à la femme l'exercice des fonc- 
tions sacerdotales. Depuis le Concile d'Epaone (2) en 627, 
et le second Concile d'Orléans, sauf quelques très rares 
exceptions (les chartreuses de Saleth et les abbesses de 
Saint-Pierre à Lyon), il n'y eut plus, en France, de diaco- 
nesses. 

La règle désormais fut que la femme ne pouvait recevoir 
aucun ordre ecclésiastique, quelque sainte et instruite 
qu'elle fût, et qu'elle ne pouvait ni enseigner, ni baptiser, 
ni prêcher (Concile de Carthage, canon 99). On lui interdit 
même de parler dans l'église; la loi pour elle est dans la 
soumission absolue. « Non enim eis loqui permissiim est, sed 
subjici, siciit dicit lex. » (Concile de Triello en 692, 
canon 70.) Elle ne peut ni s'approcher des autels, ni tou- 
cher les vases sacrés, ni servir les ministres de l'Eglise, ni 
encenser (Concile de Nantes, 660, canon 3). Heureusement 
les Conciles eux-mêmes furent forcés de se soumettre à la 
marche de la civilisation. La société du Moyen- Age se mon- 
tra plus aimable pour la femme, et l'Eglise céda quand 
dans ses couvents devenus les refuges de la science et de 

I. « An millier sit homo ». Franck : o. c, p. i!\. 
5. Franck : o. c, i5. 

Mélaiiie Lipinska 9 



— 130 — 

rintellii^ence, les t'emines manifeslcreut le désir de prendre { 

part à la vie intellectuelle. j 

Les historiens nous a[»prennent suffisamment quel rôle \ 

ont joué les couvents! Juscju'à la fin du xiT siècle, leurs > 
murs abritèrent des femmes éminentes, célèbres non seule- 
ment par leur sainteté, mais aussi par leur instruction et par 

leurs connaissances. On y rencontre sainte Gertrude, abbesse ^ 

de Nivelle qui envoya des messagers à Rome et en Irlande 2 
pour acheter des livres et ramener des étrangers instruits, 
lesquels devaient enseigner la musique, la poésie et la lan- 
gue grecque aux religieuses cloîtrées. Sainte Lioba, placée 

par saint Boniface à la tète de la première abbaye fondée j 

en Allemagne (monastère de Foulda) et si zélée pour la j 

science que « jamais elle ne quittait les livres hormis pen- ] 
dant le temps de l'office ». Deux siècles plus tard Hrosvitha 

illustre religieuse de Gandersheim, qui composa des dra- j 

mes dénotant chez leur auteur, outre une connaissance peu \ 

ordinaire des auteurs de l'antiquité païenne. Plante, Térence - 

Virgile, Horace, une science du cœur humain bien éton- '^ 

nante chez une femme complètement isolée du monde. Au j 

commencement du xii« siècle, Herrade de Landsberg qui ^ 
dirigeait quarante-six religieuses nobles au Mont-Sainte- 

Odile, en Alsace. Elle cultivait les arts libéraux, était ver- j 

sée dans la théologie et connaissait le latin et probable- \ 

ment le grec. Elle écrivit en latin pour l'instruction de ' 

ses novices une sorte de cosmologie, intitulée '( Ilorius i 

deliciarum » qu'on considère comme la première tentative 1 

d'encyclopédie scientifique. C'est également à une abbesse j 

d'Eichstadt que l'Allemagne doit la conservation du « Ilel- I 

denbuch », c'est-à-dire du trésor de ses épopées héro'ïques. j 

Ces femmes n'étaient point des exceptions. Les plus an- | 

ciennes règles des ordres féminins rocominandait'iil aux \ 

religieuses l'éducation de l'i-sinil. De plus, elles étaient J 



— 131 - 

charg-ées de l'éducation des filles nobles qui comprenait 
l'élude du triviiim, c'est-à dire, la grammaire, la logique, 
la rhélhorique, et du qiiadrivium, soit l'arithmétique, l'as- 
tronomie, la g-éométrie et la musique, A partir du viii siè- 
cle, elles transcrivirent les manuscrits. Elles mirent à ce tra- 
vail une dextérité, une élégance et une attention que les 
moines eux-mêmes ne purent atteindre et nous leurs devons 
quelques-uns des plus beaux monuments de la merveilleuse 
calligraphie de cette époque. 

11 n'est pas étonnant que dans ce milieu de culture intel- 
lectuelle relativement élevée put se former un aussi vaste 
esprit que celui d'Hildeg"arde. Cette femme l'une des plus 
remarquables de l'Allemag-ne comme intelligence, l'est 
encore au point de vue de la médecine féminine. 

En dehors de la philosophie, de la théologie et de la poé- 
sie, elle s'occupa beaucoup de médecine ; ce qui prouve que 
dans les couvents notre art était enseigné et pratiqué. Cet 
enseignement, faisait sans nul doute partie de l'éducation 
que recevaient les femmes dans les couvents, en sorte qu'on 
peut dire avec Montalembert qu' « un grand nombre de 
religieuses joignaient aux connaissances générales, l'art de 
soigner les blessures, la science des différentes plantes et 
du parti qu'on en peut tirer pour la g^uérison des malades ». 

Quant à l'exercice pratique dès le début du christiannisme 
il avait été imposé aux diaconnesses de visiter les chrétien- 
nes malades. Ce devoirdevint plus tardune obligation pour 
la plupart des religieuses. Les soins prirent avec le temps le 
caractère médical,, surtout quand dans le voisinage des cou- 
vents se fondèrent des hôpitaux et des hospices ce qui n'était 
pas rare. Déjà au sixième siècle, la reine Radeg-onde, femme 
de Clotaire P"", élevée au couvent et devenue quelques 
années plus tard religieuse, avait transformé, suivant pro- 
bablement en cela l'exemple de quelque monastère, la mai- 



— 13-2 — 

son royale d'Aties en un hôpital pourles femmes indigen- 
tes. L'un des passe-temps de la reine était de s'y rendre, 
non pour faire de simples visites, mais pour y panser les 
malades. 

Herrade de Landsberi^ fonda éy-alemeiit un hôpital 
près de son monastère (i). El Ton vit au xii siècle les 
sœurs du couvent du Paraclet, en Chanipag^ne, s'essayer, 
sur les conseils d'Abélard, aux pratiques chirurgicales. De 
même, l'association relig-ieuse libre des bég^uines qui se 
forma en Flandre au xni^ siècle, prit à tache de traiter les 
malades et rendit de e^rands services ; le peuple aimait 
beaucoup les bég^uines pour leur désintéressement et leur 
activité. Le poète souabe, qui écrivit à l'époque du concile 
de Constance le poème : Des Teii/ehyetz (Les lacs du diable) 
se confond en louantes sur leur compte (2). 

Sainte Hildeyarde naquit à Beckelheim, près de Mayence 
en ( 108. Ses parents, illustres par leur noblesse séculaire et 
encore plus par leur dévotion, se décidèrent à la consacrer 
au Seig'neur. On l'éleva donc tlans un couvent et dèsqu'elle 
eût atteint un àg^e raisonnable, elle prononça les vœux. En 
ii36, elle fut élue supérieure du monastère de Disenberg-, 
puis comme les nombreux pèlerinages au tombeau de sa 
devancière, sainte JuHa, troublaient le repos de ses subal- 
ternes, elle transporta le sièu^e du couvent à Ruprechtsberg^ 
près de Hinçen. Elle y demeura jusqu'à sa mort ( 1 182). 

(l)Ch. Schniidt : Herrade ilc Landsberi^-. 

(l) Un conte de lioner (écrivain allemand du moyen-âge), nous a 
conservé la description du traitement d'une abbesse atteinte de la fièvre. 
« On la couvre chaudement, on lui met une brique chaude sur le ven- 
tre, on lui frotte les pieds avec du vinaigre et du sel, on rafraîchit sa 
tète avec de l'eau de rose ; et dès qu'elle commence à transpirer on la 
recouvre d'une pelisse. Knsuite, elle prend une décoction de riz {lieis- 
fnuss) à la<|uelle on a ajouté du lait d'amende puis du violet de sucre 
(Ziiricerviolet) pour améliorer sa digestion et une pomme de grenade 
pour rafr.Mcliir In bouche. 

{:>.) W'cliihold : />'-i(/si/ii' /■'i(lih'/i II. i-. 



- 133 - 

Femme très intellig-ente et très instruite elle fut en e;Tande 
vénération de son temps pour sa divination et on la consi- 
dérait comme une Velléda chrétienne. Ses révélations ne 
concernaient pas seulement les choses célestes,mais les affai- 
res de ce bas monde ; aussi, était-elle en relation avec les 
personnages les plus illustres de l'époque, correspondant 
avec deux rois, avec les empereurs Conrad III et Frédéric I, 
avec plusieurs papes et une infinité d'evèques, d'abbés et 
d'abbesses. 

Toute occupée qu'elle était, elle put cependant laisser 
nombre d'écrits. Une partie en a été publiée dans le 197» 
volume de la Patrologie chrétienne de Mique avec l'intro- 
duction de A. Reuss. En 1882, le cardinal Pitra en a édité 
une nouvelle série dans un fort volume de 6i4 pages. Mal- 
gré cela il reste encore beaucoup d'œuvres qui attendent la 
publication, et parmi celles-ci justement un livre médical 
de haute importance. 

Un de ses ouvrages les plus remarquables est le « Scivias », 
où elle traite magistralement de tous les mystères de la 
religion chrétienne. Viennent ensuite les traités sur la règle 
de saint Benoît et sur le symbole de saint Athanase, la 
vie de saint Rupert, celle de saint Disibode, les chants 
pieux : « Carmina », et le Liber Divinorum Operuni, ter- 
miné en 1 170. 

Ses ouvrages médicaux sont au nombre de deux. 

En i533, parut chez l'éditeur strasbourgeois Schott, un 
livre intitulé : a P/ij/sica S. Hildegardis, elenientorum, flu- 
miniim aliquol (jermaniae, metallorum, legiinitnum , fnirtimm 
et herbarurn, arboram et arbiistorum, pisciiim denique, vola- 
tiliiim et animant/uni terrae natiiras et operationes qiiattaor 
libn's mirabili experientia poster itati tradens ». 

Ce titre était un titre de librairie et nous ne nous en ser- 
virons pas. Le livre '< Pliijsica » est appelé dans les « Acta . 



- 134 — 

iiKjiiisilidiiis de iiiiraciilis »( i) (( fJher siinpllci.s medicînap )y. 
(Le livre de la médecine simple) ; dans le texte du Liber 
vitae nK'i'itoi'uin de Wiesbade la sainte le mentionne comme 
'{ Snbtilitntes dioersarnm ruttnrarnm crealurdrum )>. Darem- 
berg et Reuss acceptent ce dernier titre et le mettent en 
tête de leur édition parisienne. Xous préférons le premier, 
d'abord parce (ju'il se trouve non seulement dans le passage 
cité des Acta, mais aussi dans Matthée de Westmiinster, 
lequel nous donne les meilleurs renseignements sur les 
livres médicaux de S. Ilildegarde ; puis, parce qu'il indique 
très bien la substance du livre. Xous pensons même que la 
dénomination du Liber vitae meritorum^ est une dénomina- 
tion de hasard ([ui sert [)Iutôt à définir le contenu au point 
de vue mystique. 

(( IJber simplicis tnédicinae » porte ce nom parce qu'il 
traite de ce qu'on appelait au Moyen Age « les simples ». 
Les neuf dixièmes de cet ouvrage ne sont consacrés qu'à la 
thérapeutique, et Matthée de Westmiinster lui oppose bien 
judicieusement le Liber rompo.siftie /nedirinae où la sainte 
s'occu[)e surtout de la pathogénie et de la séméiologie. 

Il existe de notables divergences entre l'édition de Schott, 
(reimprimée en 1044 dans l'Experimentarium G. Krautii) et 
celle de Daremberg, faite d'après un manuscrit de la biblio- 
thèque nationale de i^aris. Les difficult('s que présente la 
reconstruction dt'liriilivc du tcxlc primitif, sont devenues 
encore plus grandes par la découverte d un troisième manus- 
crit, celui de la bibliothèque de Wolfenbultid. 

Le D' C. .lessen aufjuel nous devons cette trouvaille (laite 
en 1858) et qui lii un havail critique sur les éditions et les 
niannsci'ils des o'uvres nK'dicalcs de Sainte llildegarde (2), 

I. AcI.i. S;iM(l. S(^|)t \' |). ('i()() ^ (). 

a. Dr C .Icsscn : iibcr Aiisi>;al)on iind llanrlscliriflcn (1er mcdic- 
nalurhislorischen Wcrkc der iieilijçcn Hildc<card (Silzun4Ç.sber. d. malh.- 
auturli. Cl. d. kais Akad.d. Wiss. t. XL\', I partie p. (jy-i 16) Wien i8G2" 



— 135 - 

expose les différences et les analog'ies entre ces trois textes 
de la façon suivante : 

« Le manuscrit de Paris est plus correct que l'édition de 
Schott, mais celle-ci contient souvent des explications qui 
rendent intellig-ibles certains raisonnements et certains mots 
de sainte Hildegarde ; par conséquent une nouvelle édition 
du Liber sinipUcis medicinœ devra être faite avec plus d'at- 
tention pour l'édition de i533 que l'on en prit pour celle 
de 1857. Enfin, on donnerait probablement la préférence au 
manuscrit de Wolfenbuttel, celui-ci possédant plus d'expli- 
cations encore et présentant des noms allemands beaucoup 
mieux écrits. Ce manuscrit est très intéressant, pour la 
philologie allemande et il est vraiment dommag^e qu'il n'ait 
pas été publié jusqu'à nos jours » (i). 

Nous devons remarquer ici que dans le livre de sainte 
Hildegarde, un grand nombre de substantifs ne sont indi- 
qués qu'en allemand. Ainsi par exemple, le chapitre du 
bouleau n'est pas intitulé « de betula », mais de birka. Et 
ainsi de suite. 

Nous avons trop peu de place pour entrer dans beaucoup 
de détails, nous tenons cependant à citer ici un passage 
de la préface latine de Reuss publiée dans l'édition pari- 
sienne : 

« Parmi toutes les saintes religieuses — y lisons-nous — 
qui ont exercé la médecine au Moyen-Age ou qui ont écrit 
des traités, la première sans contredit est sainte Hildegarde». 
D'après le moine Théodoric, qui en a été le témoin ocu- 
laire, la sainte possédait à un si haut degré le don de 
guérir qu'aucun malade n'avait recours à elle sans recou- 
vrer la santé. Il y a, parmi les livres de la vierge prophé- 
tesse, un ouvrage dont la matière touche à la physique 

I. o. c. p. 1 10. 



— VM\ — 

pl ;'i la nit'dfM'iiie. Son titre est « De iKitiira /lo/ninls ele- 
incidoi-iun divei'Sdi-unKjue creatiirani » (De lu nature de 
l'homme, des éléments et de différentes, créatures) et 
il renferme, comme le dit plus au long le même Théo- 
doric, les secrets de la nature que lui a révélés l'esprit pro- 
phétique. Tous ceux qui voudront écrire l'histoire des 
sciences médicales et naturelles devront lire ce livre, dans 
lequel cette vierge, initiée à tout ce que connaissait son 
époque des secrets de la nature, examine et scrute, jus- 
que dans leur essence la plus intime, tout ce qui était jus- 
qu'alors plong-é dans les ténèbres. Il est certain qu'Hilde- 
garde connaissait beaucoup de choses ignorées par les doc- 
teurs du Moyen-Age ». 

Le Liber simplicis medecinœ dans l'édition parisienne et 
dans le texte de Wolfenbûltel se divise en neuf livres (l'édi- 
tion strasbourgeoise en compte 4)' Le premier livre traite 
des plantes, il compte 280 chapitres. Le second est intitulé : 
H De elementis » (i3 chapitres), le Z^ De arboribus (36 chap.), 
le 4* est consacré aux pierres (26 ch.), le 5" aux poissons 
(36 chap.), le 6'' aux oiseaux (68 ch.), le 7® aux animaux 
quadrupèdes (43 ch.), le 8° aux reptiles (18 ch.), le 9* aux 
métaux (8 ch.). 

Tous ces chapitres contiennent d'abord une description 
de l'espèce en question, ensuite la définition de sa valeur 
pour l'homme et son importance thérapeutique. La partie 
descriptive abonde en traits d'observation dignes d'un 
grand esprit, et le nombre des chapitres indique une science 
peu ordinaire pour l'époque. Malheureusement, ce livre a 
partagé le sort d'autres oeuvres du Moven Ai^e : il a été 
défiguré. Chacun y a ajouté, retranché, modifié à son gré; 
il en est qui mirent des observations à la suite de celles de 
sainte liibh'garde el un ccipiste les a l'ail passer dans le 
texte. A riieui*' [irésente., il est difficile de démêler la part 



— 137 — 

que l'on doit attribuer à l'auteur ; car, à côté de faits très 
bien observés, d'idées neuves, d'aperçus féconds, on ren- 
contre des receltes ridicules, des raisonnements presque 
absurdes et de véritables puérilités. Au savant sag-ace et 
exercé à discerner à travers ces scories l'or pur qui s'y 
trouve. 

Différents passages contiennent en g-ermes des décou- 
vertes modernes, et sont d'un enseignement très utile. 
La sainte distingue ainsi un double mode d'action des dif- 
férentes substances sur les org-anes du corps humain : action 
chimique dépendant de la composition chimique des sub- 
stances elles-mêmes (le plomb et le mercure, par exemple, 
mis en communication avec les entrailles, y déterminent 
chimiquement les contractions que l'on appelle coliques 
saturniennes et mercurielles) ; l'autre action est appelée 
mystique ou plus exactement magnétique. La métallothé- 
rapie du docteur Burcq, est tout entière dans les œuvres 
de sainte Hildegarde. 

Dans le chapitre qui traite du soleil (livre II), Hilde- 
garde nous montre cet astre au milieu du firmament, rete- 
nant par sa force les étoiles qui gravitent autour de lui, les 
nuages qui flottent dans l'air, comme la terre soutient 
toutes les créatures qui l'habitent ; ces idées, pour le 
xii" siècle, sont assez extraordinaires : la terre était, en 
effet, considérée alors comme le centre du firmament, et 
l'attraction universelle n'était point encore entrée parmi les 
théories scientifiques admises. Poursuivant son sujet, Hil- 
degarde arrive à l'inég^alité des saisons et nous dit que pen- 
dant l'hiver, s'il fait froid sur la partie de la terre que 
nous habitons, la partie qui est en dessous de nous est 
chaude, afin que la température terrestre soit ainsi équili- 
brée. Ce fait est incontestable, mais il est bien étonnant de 
le voir constaté dans les ouvrages d'une abbesse bénédic- 
tine du xii« siècle. 



— 138 - 

Les étoiles (chapitre De sie/lisj, dit-elle, n'ont ni le même 
éclat, ni la même grandeur et sont retenues dans leur 
cours par un astre supérieur (toujours le même priucipe 
de la gravitation universelle). Ces étoiles ne sont pas immo- 
biles, mais elles traversent le firmament dans son entier, 
et, pour mieux faire comprendre cette vérité, la sainte se 
sert d'une comparaison : de même que le sang- se meut 
dans les veines, qu'il les agite et les fait bondir, ainsi les 
étoiles se meuvent dans le firmament et envoient des étin- 
celles comme des bonds de lumière (phénomène du scin- 
ti lie ment). 

Entendre parler à cette époque du sanç qui court dans 
les veines et traverse ainsi tout le corps de l'homme, nous 
semble préjuger d une manière assez claire la belle décou- 
verte d'Andréa Gesalpino sur la circulation du sang. Décri- 
vant le phénomène physique des vagues, sainte Hildeg-arde 
a mis le doigt sur la cause, en l'attribuant au peu de pro- 
fondeur de la mer vers le rivage, donnée complètement 
acceptée aujourd'hui par la science. 

Sainte Hildegarde composa ses deu.v livres médicaux 
entre iioi et iiôg. Elle touchait donc à la soixantaine, et 
cette circonstance nous permet de comprendre que dans 
ses livres, elle ait osé aborder l'étude des maladies géni- 
tales de l'homme. 

L'époque où le principe nalnraliti non simt Itirpia était 
dominant, concourt aussi à nous l'ex[)li<|uer. L'honorable 
matrone s'occupe de ladite branche brièvement, mais non 
pas incidemment. 

S(Hi esprit puisait à la source de la science théori(jne, et 
aussi à celle de l'expérience. A-I-elle étudié chez quelque 
médecin ? En tout cas, elle connaissait les ressources scien- 



— 139 — 

lifiques des praticiens d'alors, et en parle dans plusieurs 
passag"es de son livre ( i). 

Comme les médecins d'alors, elle savait qu'il existait 
des recettes compliquées pour les riches et d'autres sim- 
ples pour les pauvres. Elle recommandait, en consé- 
quence, les composita pour les premiers^ les sinip/icia para- 
bilia (simples et faciles à préparer) pour les seconds. 

En somme, un esprit profond, réfléchissant sur tout ce. 
(jui se présentait à lui, souvent génial dans ses aperçus^ 
plein d'expérience, embrassant toute la science de ces 
temps; telle nous apparaît Hildegarde dans son .premier 
livre médical. Reuss a pensé y trouver des traces de 
l'influence des auteurs anciens et il a donné une liste des 
parallèles entre Pline, Virgile, etc., et Hildeg^arde. Jessen 
réfute cette assertion et la question est encore pendante ; 
ce qui est sûr, c'est que le livre de sainte Hildegarde est le ' 
livre naturaliste le plus important du Moyen Age, avant 
Albert le Grand. 

En 1859, le dr. G. Jessen trouva dans le catalogue des 
manuscrits de Copenhague un ouvrage qui portait le titre ; 
« Hildeffardis curae et causae ». (Gôte : Garnie Kongelig. 
Bibliothek folio n. 90 b.). Il se le fit envoyer et se convain- 
quit que c'était bien le manuscrit de l'autre livre médical 
considéré comme perdu et dont Mathieu de Westmùnster 
parle en ces termes : Scripsit libriim compositae medicinae 
de agritadinum causis, signis et curis (elle écrivit le livre 
de la médecine composée, traitant des causes, des signes et 
du traitement des maladies). 

Décrit par Jessen en i864 dans la dissertation citée pins 

1. P. E : « Xam cum medici potiones r/aas dare soient, accelerare et 
veloces reddere volant, scampinani illis addunt « Car, lorsque des 
médecins veulent rendre leurs potions plus actives, ils leur ajoutent de 
la scamoine (IV, i4, Metridatum).0\i : « Xisi ut medicinarum p/iiloso- 
pfii invenerunt » (I, 5i). 



— liO — 

liiiiil, ce livre resta inédit jusfju'à nos jours. En 1882, le 
cardinal Pitra en publiant un fort Nolunie des œuvres iné- 
dites de Sainte Ilildeçarde, (Analecta Solesmiana), en 
coninm nique la table des matières et plusieurs extraits. Il 
s'abstint de publier le livre entièrement pour deux rai- 
sons : la première, c'est que les sujets médicaux se trou- 
vaient déplacés au milieu des discussions théolog^iques qui 
trouvèrent place dans les Aimh'< fn^ la seconde c'est qu'un 
savant allemand lui avait annoncé (|u"il en préparait une 
édition, laquelle d'ailleurs n'a pas paru. 

Même sans la mention précise de Mathieu, on pourrait 
reconnaître que le manuscrit est bien Tœuvre de Hilde- 
g-arde. Le style de la sainte — dit Jessen — est tellement 
caractéristique que personne ne peut le méconnaître ni 
espérer l'imiter avec chance de succès. L'énergie naïve de 
ses vues, la façon de s'exprimer brièvement et avec netteté, 
ne se retrouvent nulle part à ce degré dans la littérature 
médiévale. Le manuscrit lui-même fut montré par Jessen à 
plusieurs spécialistes allemands et tous reconnurent que 
l'écriture était celle de la deuxième moitié du xii'' siècle, 
c'est-à-dire de l'c'poque de tous les manuscrits d'Hilde- 
çarde. 

Ce manuscrit se divise en .") livres. Dans le premier elle 
traite, selon le cardinal Pitra, de l'ordi-e des créatures; 
dans le deuxième, du corps luiinaiM el de ses maladies; 
dans le troisième, l'auteur j)asse au Iraileinenl ou j»lul('»t à 
l'exposé d'une longue série dCiilili's j)alli()loiiiques et en 
embrasse aussi bien les causes (jue les svinjil('inies el la IIm'- 
rapie. 

Les titres des cliapitres ne permettent pas trop de se l'aii'e 
une idée de ce livre imjMirlanl. Il y a en |)eiit-èlre des 
i nli'i'[iidat ions, en tout cas, on l'enconlri' parfois an milien 
df clianilres médicaux des aperçus I lH''(do4i(|ues on natu- 



— lit — 

ralistes. Ils sont bien à leur place, mais pour s'en assurer, 
il faudrait lire le texte entier. 

Quoi qu'il en soit, on peut dire que dans le deuxième 
livre la sainte commence par Tembryologie {de spennate, 
de concepta) : qu'elle définit aussi la position de l'homme 
dans la nature ; qu'elle traite : de la structure du corps, 
de la psycholo§"ie, (dans une série de chapitres : de Jrenesi, 
de sfultis, de insania, de desperatione, de timidis^ de boni- 
tdte, de iracundis, de obsessis, etc.), et enfin de la généra- 
tion. En parlant des différents organes, elle passe en revue 
leurs maladies les plus fréquentes. Ainsi, certains chapi- 
tres traitent du cerveau, des yeux, des maux de dents, de 
la rougeur et de la pâleur de la face, des maux de cœur et 
de la rate, de l'estomac et de lindig'estion, de la tuméfac- 
tion splénique, de la douleur du poumon, de l'asthme, de 
la toux, de l'haleine fétide (une série des maladies pulmo- 
naires), de l'indigestion hépatique_, de vasciilo hepatis, de 
inflatione ostei, de la dysurie, de la goutte. 

D'autres chapitres sont, au contraire, physiologiques et 
pathologiques. Nous citerons particulièrement ceux qui 
traitent des maladies de la moelle, de l'impaludisme, de la 
dysenterie, des vers intestinaux, des affections nerveuses, 
de l'ulcère, de la gale, de l'ictère, des fièvres. 

La sainte revient sur plusieurs de ces sujets dans les trois 
livres suivants, tout en y ajoutant des chapitres nouveaux. 
Dans le premier livre nous trouvons entre autres, des cha- 
pitres sur la douleur de la tête, la migraine, la démence, 
l'affaiblissement de la vue et de l'ouïe, les douleurs réna- 
les, la sclérose hépatique, rénale et stomacale, la rupture 
du péritoine, les tumeurs osseuses, la strangurie, la stéri- 
lité de la femme. Dans le quatrième elle parle de la réten- 
tion des menstrues, du coryza, de l'incontinence nocturne, 
de l'hémoptysie, des hémorroïdes, de l'érysipèle, du mal 



— 142 — 

de lang-ue, de la colique, et des calculs. Le cinquième livre 
est consacré en partie aux méthodes de diai^nostic (il 
contient un chapitre sur les sig^nes de la vie ; d'autres sur 
la siu^nification de différents états de l'urine, sur l'inspec- 
tion de luriiie, sur la rouii^eur du sang comme signe de 
la santé) et aux autres sujets comme les bains^ la para- 
lysie, les causes des fièvres, etc. 

Les titres des chapitres nous révèlent qu'il se trouve en ce 
livre des choses importantes, au moins pour l'histoire de la 
médecine. Puisse sapublicationêtrebientôt un faitaccompli ! 
Parmi les extraits donnés par Pitra celui où il est ques- 
tion du sommeil est intéressant par le rôle que l'auteur v 
attribue à la moelle. Un autre traite de la chute des che- 
veux et se résume en ordonnances. Le troisième parlant de 
la démence dénote un esprit qui s'est élevé bien au-dessus 
de son époque où l'on considérait les fous comme possédés. 
La Sainte, écrit en effet : 

(' Et quand les maux de tète et la migraine et les vertiges 
s'abattent sur ([uelqu'uii et sévissent simultanément dans sa 
tète, elles rendent cet homme fou et font sombrer sa raison 
comme l'orage fait sombrer un na\ire. Ce qui fait penser à 
beaucoup qu'il est possédé d'un démon^ mais cela n'est pas 
vrai. » 

La publication du li^ re de la médecine composée rendrait 
certainement [)lus facile la compiéhension du système ana- 
tomique et physiologique de la sainte, contenu dans le 
« Liber operuni simp/iii.s hominis ». La théorie humorale et 
la théorie du microcosme obscurcissent trop ces nombreux 
chapitres. 

Cependant il en a{)pert clairement que la sainte, non 
seulement possédait à f(jnd raiialomie et la physi(»logie de 
ce temps, m;iis «ju'elle surpassait à cet égard tous ses con- 
temporains. 



— 143 — 

Sa connaissance d'ang-éiolog'ie est étonnante. Comme 
nous l'avons remarqué on est parfois tenté de penser qu'elle 
connaissait la circulation du sans;-, en tout cas elle la pres- 
sentait. Le cerveau dont les fonctions étaient à cette époque 
si peu connues, est pour elle le rés;"ulateur de tous les 
symptômes vitaux, le centre de la vie. Elle relève avec soin 
l'influence des nerfs et de la moelle sur la marche de la vie. 
Elle sait que l'air est un aliment, que les dents ne sont pas 
de formation osseuse. Elle attribue la fatigue à l'hyperten- 
sion des nerfs et des veines de tout le corps, autrement dit 
à l'épuisement de l'organisme. La théorie de l'autointoxica- 
tion se retrouve dans son opinion que les humeurs peuvent 
se décomposer dans l'organisme et provoquer ainsi des 
maladies. 

Tels sont les trois livres médicaux de S. Hildegarde. 
Puisse ce court et rapide aperçu pousser quelque chercheur 
à faire une étude plus détaillée et plus approfondie de la 
vie et des œuvres de cette sainte, qui maintint si glorieu- 
sement au Moyen Age la tradition de la femme médecin. 



QUATRIEIVIE PARTIE 



LES TKMPS MODEREES 



CHAPITRE XI 



Les femmes médecins en Italie 



Après le Moyea Age le nombre des femmes médecins diminue en Eu- 
rope. — L'Italie fait exception ;\ cette règle. — On y trouve une suc- 
cession ininterrompue de femmes médecins, jusqu'à nos jours. — 
Femmes professeurs dans les Universités. — Femmes docteurs. — 
Grand éclat jeté par la médecine féminine en Italie. 



Les temps modernes se présentent à l'historien de la 
femme médecin sous un aspect assez étrange. L'essor que 
prend la civilisation, le développement de la culture intel- 
lectuelle, les progrès de la science et ceux de la littérature 
lui font supposer qu'il va trouver une riche moisson de 
faits ; et c'est juste le contraire. 

Ce Moyen Age, qu'on aime à se représenter comme une 
époque de ténèbres et de barbarie, où régnaient les plus 
tristes préjugés, fut en effet bien plus tolérant pour les 
femmes-médecins que ne le sont les temps modernes. 

On le dit en opposition avec l'antiquité, et cependant il 
Mélanie Lipiiiska 10 



— I i(i — 

parlaye avec elle l'eslinie et la vénération pour les prêtres ^ 

de la science, quel que soit leur sexe. Par contre, les nioder- ; 

nés qui approfondissent et continuent les travaux scientiti- \ 

ques et intellectuels des anciens, prennent vis-à-vis de la '\ 
femme qui étudie, par conséquent vis-à-vis de la femme 
médecin, une attitude souvent hostile, et, pour le moins, 

la couvrent de ridicule. ^ 

Il serait fort difficile en l'état actuel de l'histoire morale 

des peuples d^établir très précisément les causes de ce chan- . 

g-ement. Ces causes sont différentes pour chaque pays. La 1 

lutte des Universités et la protection accordée par les «'ou- 1 

vernements à la concurrence professionnelle des hommes ! 

furent sans doute les principales. Quoi qu'il en soit, un fait | 

est évident, c'est qu'à partir du xvi' siècle le nombre des ' 

femmes qui exercèrent la médecine devint de plus en plus | 

faible. | 

Un seul pavs fit exception, celui qui marcha à la tète de I 

la civilisation jusqu'au xix'' siècle, qui donna tant de génies j 

à l'art, à la poésie et à la science, celui dont l'histoire et j 

l'intellectualité se rattachent directement à l'antiquité : i 

l'Italie. i 

Nous nous sommes occupées dans un chapitre précédent, 

de la ville de Salerne, pendant plusieurs siècles centre de 1 

la culture italienne. Nous avons quitté la péninsule au 

moment où l'éclat de cette ville eomnieneait à pâlir. Mais I 

en même temps, aux xn*" et xv" siècles, d'autres villes ita- I 

liennes atteignirent un très haut degré de civilisation et 1 

I 

l'on voyait fleurir : Pise, Morence, (îèîies, Venise, et les j 

villes de la Lombardie. ' 

Dès le commencement du xni" siècle, le mouvement de ■ 

l'émancipation italienne s't'tail jUM'cipité avec une extraor- , 

dinaire rapidil»'. l/ài;e iMToMpie de l'Ilalie allait finir. Après 

une liillc foiinidalde, les r(''|)iilili(| nés \enaienl de forcer '^ 



— 147 — 

l'empire ifermanique à les reconnaître (Paix de Cons- 
tance, ii83). De toutes parts, dans le premier élan d'une 
indépendance vaillamment conquise, les villes, confédérées 
ou rivales travaillèrent à leurs entreprises et fondations 
laïques ou religieuses, commerciales ou savantes, avec une 
activité toute juvénile. La papauté, leur alliée, favorisait 
éncrçiquement cette exaltation politique, en la fortifiant 
d'une puissante exaltation religieuse. Et la lang-ue, déjà à 
moitié formée à la cour de F'rédéric II, devint sous la 
plume du i^rand florentin Dante Alighieri la première lan- 
g-ue moderne achevée.. Les arts s'éveillèrent de leur long 
sommeil. Nous vovons Pise édifier la galerie du Campo- 
santo ; Florence bâtir, à la fin du xiii' siècle, ses plus belles 
églises; et, à côté de l'architecture, la peinture s'affranchir 
avec Cimabue, (iiotto et Masaccio de ses premières entra- 
ves. Naturellement la nation nouvelle fut avide de science, 
et des Universités se fondèrent à Bologne, à Naples, à Pa- 
doue, à Rome. Elles regorgèrent d'élèves, et l'Italie compta 
bientôt un nombre respectable de savants illustres. 

Le développement de civilisation procédant directement 
de l'antiquité gréco-romaine nous montre que le rôle de la 
femme italienne ne dut pas être eft'acé. Ce qui n'avait 
étonné ni les Romains, ni les Salernitains, ne pouvait sur- 
prendre leurs descendants. 

En son important ouvrage sur la civilisation de la Renais- 
sance italienne, Burckhardt dit en effet : 

« L'éducation de la femme de classe supérieure était 
absolument la même ([ue celle de l'homme. L'Italien de la 
Renaissance n'hésitait pas le moins du monde à faire parti- 
ciper son fils et sa fille au même enseignement littéraire et 
même philologique. Il considérait la connaissance des œu- 
vres de l'antiquité comme le plus grand bien de la vie, et ne 
poMNait [)ai- conséquent la refuser à la femme. On sait d'ail- 



— 14<S — 

leurs à quel haut degré de perfection atteignirent les filles 
des princes familiarisées de bonne heure avec la langue et 
l'écriture latine (i). 

Sachant dans quelles conditions favorables se trouvait la 
femme, il n'est donc plus surprenant de voir de nombreuses 
femmes médecin en Italie au xiii° et au xiv^ siècle. 

En Piémont, une Ghilietta, medica, est nommée vers 1220 
dans le statut de Pinerolo (2). A Venise, assure Cecchetti,les 
femmes pouvaient exercer la médecine et la chirurgie. On 
cite une Béatrice, veuve de Gherardo di Candia, célèbre au 
début (lu xiv" siècle pour ses conseils et pour ses services 
rendus dans la médecine (3). 

Au xive siècle une Leonetta, femme de Jean de Gorzano, 
est signalée à Saluées et à Turin portant le titre de medica (4). 
Dans les documents de ce siècle conservés aux archives de 
Naples, Renzi a trouvé plusieurs diplômes qui permettaient 
à des femmes l'exercice de la chirurgie. Parmi ces chirur- 
giennes, nous trouvons une Thomasia de Matteo,de Castro 
Isiae ; puis une Maria Incarnata de Naples, à laquelle on 
donna le privilegium chiriirgiae medicandis valneribus et 
apostciiKitihiis in (juibiis iiwenta est e.rpers et snfjiciens (5) 
(privilège d'exercer la ciiirurgie dans laquelle elle est 
reconnue suffisamment experte). 

L'historien et naturaliste italien G. Targioni-Tozzetti 
nous fournit des renseignements en ce ([ui concerne Flo- 
rence : 

u Dans les documents relatifs à l'histoire de Florence au 
Mtiven Age, dit-il, se rencontrent souvent les noms des fem- 

1. IhircklKirdt : fJif Cnttiir i/cr lirndissamy itt Itdlicn i8G(), I,|). 303. 

2. Malac.irne ; Memurir ilci medrci jfip/notitrsi, p. 21, {i/i A. Chiap- 
pelli : Lu nifdicina in /ta/itt tit'//li iillinii trc acroli, p. i3), 

3. Lu l'ilu (Ici Venesiani net i3()o (Arcliiv. \'(mi.. fasc. "lo, p. 370). 
/(. Malacarne, p. 120 {in Cbiapelli o. c.) 

."). Mfii/i : Sloriu (frlla mpiliciiiu in Italiu II /|.iS. 



— I V.) — 

mes médecins qui ont exercé la médecine et la chirurg-ie 
dans cette villeavec la permission des magistrats. Au ree;'is- 
tre des matricules de l'art médical, période de i386 à 
i4o8, on lit : Maestra Antonia del m'icsfro Dani'i'llo ebrea 
medicha (Maîtresse Antoinette femm<; du maître Daniel, 
hébreu, medicienne). A la bibliothèque Mag-liobecchi se 
trouve un recueil de recettes (Ricettario) manuscrit [Codice 
X et XI, classe XXV) copié en ioi5, pour la pharmacie de 
l'hôpital de Sta-Maria-Nuova et l'on y voit notées plusieurs 
ordonnances de madonna Coter ina medica di casa (de l'hô- 
pital). Dans un autre codex du xv^ siècle, à la même biblio- 
thèque, (n. ii3, classe 25) on lit vers la ï\n : « A malori per 
far matiirave assai iiso la medica madonna lacopa che 
medicaoa d'impiastri nel tempo délia montai/ ta del j4 » (i). 
(De ceci s'est servie souvent la medica, madame Jacope, 
qui exerçait dans l'année de la peste de 74). 

Le statut de la ville de Florence confirme ces renseigne- 
ments et nous donne à entendre qu'il existait bien d'autres 
femmes médecins (2). 

Enfin, pour Rome, un édit du pape Sixte I\' {i!\~ji-i[\d>[\) 
est d'un intérêt capital. Il confirme une loi faite par le 
collège des médecins de Rome, ordonnant que « \emo mas- 
cnlns,aiitfoemina,seu c/tristianus velJndaeiis nisi magister vel 
Ucentiatns in Medicinajoret^ auderet Inimano corpori mederi 
in Phi/sica vel in chyriirgia w, (aucun homme, aucune 
femme, chrétien ou juif, s'il n'est pas maître ou licencié en 
médecine, n'osera traiter le corps humain soit en médecine, 
soit en chirurgie) (3) ce qui revient à dire qu'une femtne 
pouvait y exercer, si elle était reçue médecin. 

1. G. Targ'ioni-Tozzetli : \otizip siilla stnrift dello scifnce Jîsiclie in 
7'oscana, Florence i8r)2, p. ijô. 

2. Staliito civit. Florentine Wnh. 2'). 

I. Marini : Arc/iiairi pon/ifici, I p. i()r|. 



— l.iO — 

Nous avons omis inteiitionnelloiuent a Jacobina, J'^ifi 
(juondam Bartohmei medica », (Jacobine medica, fille du 
feu Bartholomniée) que mentionne un document Bolonais 
de i3o4 (i). Nous voulions nous arrêter un instant, sur 
cette Université de Bologne qui compta toute une série de 
professeurs .femmes. 

Elle fut fondée, selon les uns, vers la fin du xi'^ siècle, selon 
les autres en ii38, d'autres, enfin, reportent son orig-ine à 
Théodose II (425j. Tous ces savants dit M. Bersohn (2) ont 
en partie raison. En effet, l'université de Bologne s'est for- 
mée par le développement successif de l'école de l\2~^, par 
l'arrivée de plus en plus nombreuse de nouveaux savants et 
par l'ouverture consécutive de nouvelles sections théologi- 
ques, juridiques, mathématiques, astronomiques et médi- 
cales. A la fin du xi'^ siècle, elle s'organisa définitivement. 

Irnerius, l'auteur de la première renaissance juridique, 
lui donna des lois et une organisation, il créa les grades de 
bachelier et de docteur, avec les insignes devenus tradition- 
nels, la toge et la robe, et « admit sur la même pied les deux 
sexes à l'étude de la science ». 

Si les femmes voulaient devenir jurironsultes, le grand 
organisateur ne vovail pas au nom de quoi on les en aurait 
empêchées. Pourvu quelles ne manquassent ni de la 
patience, ni de l'intelligence nécessaires pour suivre le cycle 
des études, lequel était alors plus long qu'aujourd'hui (6 ans 
pour le droit canon, 8 ans pour le droit civil). En l'état rudi- 
nientaire où se trouvaient les sciences physiques, et en pré- 
sence de la prépondérance donnée au droit sur toutes les 
autres branches des connaissances humaines, la vogue de 



1. Sarli : De claris jircliii^'yniiiasci lioltinicnsis profossoril)iis Nouv. 
éd. lîol((u:nc i888-iS()('), I partie p. .")2a. 

•j.. M. licrsohn : Studenci Polacyna uniwcrsylccic nnlonskim (Lesélu- 
diaiils polonais à l'uiiivcrsilé de Hologrici Craiovic i<S(|o p. 7. 



— loi — 

l'université allait à cet enseignement et de nombreuses 
femmes eurent la patience et l'intellig-ence de le suivre. 

La section du droit àBolog^ne, nous ofFre, en effet, une liste 
de femmes éminentes. Au xii'' siècle, Dotta, fille d'Accurse, 
successeurd'Irnérius, fut lectrice de droit ; au xiv^siècle les 
deux filles de Jean d'Andréa, Bettina et Novella d'Andréa, 
furent également lectrices de droit canon à l'université des 
légistes de Bologne. Novella fut une des femmes les plus célè- 
bres de son temps. Elle possédait des connaissances pro- 
fondes non seulement en jurisprudence, mais aussi en phi- 
losophie (i). Deux autres femmes, Jeanne Blanchetti et 
Madeleine Buonsignori se distinguèrent à cette époque dans 
la science juridique. Buonsignori était lectrice de droit à 
Bologne, et on lui doit un petit traité assez réputé : De 
legibus conmibialibiis (s?). 

Nous reparlerons de l'université de Bologne quand nous 
en serons auxviii*' siècle, et nous y trouverons des femmes 
médecins célèbres: àlaBenaissance nous n'y rencontrons que 
Dorothée Bocchi, fille de Jean, professeur de philosophie 
morale et de médecine pratique depuis 1890 jusqu'à i436. 
« Dès son bas âge — dit le P. Hilarion de Coste — ayant été 
nourrie aux études des bonnes lettres, elle en fit tel profit 
qu'elle mérita et s'acquit les marques et enseignes du doc- 
torat, qui lui furent données en l'école publique de l'uni- 
versité de la même ville ; et peu après, dans l'an qui fut l'an 
de grâce i436, elle eut une chaire en la même université, 
où elle enseigna plusieurs années avec beaucoup d'honneur 
et de réputation. On accourait de tous côtés, de la ville de 
Bologne, et des pays étrangers, pour ou'ir et admirer tout 
ensemble une femme faisant leçon à quantité d'hommes et 
leur enseignant la philosophie (3) ». 

1. Biographies des femmes célèbres T. IV p. lO. 

2. Frank Femme avocat p. t^i. 

?>. Bioa^r. des femmes célèbres, I p. 4^. 



s. Mazzelli (i) ajoiilo, d'après le catalogue de Cavazza, 
p. i6, que Dorothée a remplace son père. Faul-il croire 
que dans ce cas elle lisait non seulement un cours de phi- 
losophie, mais aussi de médecine pratique? C'est bien pro- 
bable et le professeur berlinois Lejden (2) est de cet avis. 

Les femmes brillèrent encore à Padoue, autre ville uni- 
versitaire. An XV'' siècle, Laure Cereta Serina y professa pen- 
dant sept ans la philosophie (3). Déjà un siècle avant, selon 
Rhodius, un savant Danois qui passa sa vie à Padoue, 
Adelmote, femme de Jacques Carrara, premier prince de 
ladite ville^, se disting-ua en médecine (r3i8-i324). Elle 
était fille du comte de Castelnuovo. Rhodius (4) en dit : 
« consultandi prudentia medendique arte Patavii variore 
exemplo èminuit ». (Elle excella en la science de traiter et 
de g-uérir les maladies, comme peu de personnes à Pa- 
doue) (5). 

A la Renaissance, les esprits se portèrent surtout vers la 

1. S. Mazzelli : Repertorio cfei professori di Bolognu. Bolog-ne, 1848, 
p. 59. 

2. Leyden : Uber weibliche Krankenpleo-e und Heilkunde. Deutsche 
Rundschau, 187g. 

3. Pietrucci : Délie donne illustri di Padova. 

4- Scribonii Larr/i compositiones medicae. Rerensnit Rhodius. 
Padoue, lOôf), p. 194 (note 122). 

5. L'existence des femmes médecins en Italie a trouvé son écho dans 
les œuvres des écrivains italiens les plus illustres. Telle est la 9" nou- 
velle de la S"" journée du Décaniéron de Boccace : « La femme coura- 
1,'^euse ». L'héroïne de cette nouvelle, Gilette, fille du médecin Gérard 
de Narbonne, apprend l'art médical de son père et efuérit après sa 
mort le roi de France d'une fistule. Boccace l'appelle nettement 
« donna nvdica ». Arioste nous représente aussi (Orlando Furioso, 
ch. XL\, strophes 20-3o), une femme traitant un malade. Lorsque .Médor 
est blessé et qu'Aniii'élique le trouve inanimé sur le sol, elle « se rap- 
pelle SCS notions de chirurg^ic qu'on lui avait apprise dans le temps », 
va chercher une plante dont le suc nettoie et tonifie la plaie, panse le 
malade, le soij^ne pendant quel(|ues jours et lui rend ainsi la santé. 

Toutefois, dans ce récit d'Ariosle, il y a aussi une réminiscence du 
rom.m clievaleresipie de la l'rance et de l'Aileinayne médiévales. 



— 153 — 

littérature et vers les études classiques. C'est une raison 
pour que pendant cette période splendide nous ne trou- 
vions pas, même en Italie, beaucoup de femmes médecins. 
Mais le dépouillement complet des archives et des docu- 
ments nous apporterait peut-être sur ce point quelques 
surprises. Quoi qu'il en soit, Tiraquellus (i) nous donne le 
nom de Mars^uerite, qui se fit à Naples une g"rande réputa- 
tion par son habileté en médecine, qu'elle avait étudiée à 
Salerne. Elle obtint une autorisation du roi Ladislas (mort 
en i4i4)) pour exercer cet art et même elle soigna ledit roi. 
Matthée de Afflictis affirme qu'il a vu l'autorisation dans 
les Constitiitiones Siciliae. 

En Piémont, Marg-uerite Saluzzo, femme du marquis 
Ugonino Saluzzo, issue de la noble famille de Varambon, 
possédait, vers i46o, une grande connaissance des plantes. 
Si l'on en croit Chiesa (Teatro délie donne letterate, Mondovi, 
1620, p. 121), Ranza [Poésie di donne letterate neglitati 
del re di Sardegna. Vercelli 1769, p. 74), et Alberti {Sto- 
ria délie donne scienriate. Naples, 1740, p. 28) elle en pré- 
parait diverses infusions médicinales et obtenait des résul- 
tats merveilleux. Tant et si bien que, lorsqu'elle tra^ersait 
le pays, le peuple des villages voisins accourait en foule 
chez elle pour lui demander ses préparations. « A ces étu- 
des médicales — ajoute Ranza — elle joig^nait une connais- 
sance approfondie du français^ de l'italien, du latin, et 
écrivait dans ces langues avec une grande élég"ance (2). 

Plus tard, quand les sciences naturelles et avec elles la 
médecine prirent un nouvel essor, nous voyons les femmes 
italiennes revenir plus nombreuses à l'étude de cette der- 
nière. C'est au xviii*^ siècle, à Bologne, que nous les 
retrouvons. 

1. De nobilitate. Lyon, iHoq. p. 4o8. 

2. Malacarno ; o, c, p. 118, 



— i:)4 — 

La plus célèbre d outre elles l'ut Anne Manzolini, née 
Morandi. Elle vit le jour, en 1716, à Bolog-ne, de son père 
Charles et de sa mère Rose, née (iiovanui. En 1740, elle se 
maria à Jean Manzolini, né en 1700. Manzolini était pein- 
tre, et pour perfectionner ses connaissances, il prenait des 
leçons de géométrie et d'anatomie (ostéologie et myolog-ie) 
de Hercule Lelli. Les deux hommes devinrent amis et, 
lorsque le pape Benoît XIV demanda à Lelli une série de 
préparations anatomiques en cire pour sa « camerd d (ina- 
fom/'ri)), Lelli associa à cette besogne Manzolini. Pendant 
trois ans ils travaillèrent ensemble, mais des dissensions 
étant survenues, ils furent forcés de se séparer; et alors, 
Manzolini eut l'idée d'apprendre son art à sa femme. 

« Ce qui est à peine croyable — dit son contemporain 
Zanotti — il initia sa femme Anne à son art et il trouva en 
elle une collaboratrice excellente. La belle et intelligente 
dame a étudié avec le plus grand zèle l'anatomie, disséqué 
les cadavres, en un mot, n'a pas craint de pousser aussi loin 
que possible la recherche de la vérité. Elle a orné sa maison 
de différentes parties du corps humain (ju'elle a préparées 
à merveille et disposées de la façon la plus seyante. A tous 
ceux qui viennent aujourd'hui chez elle, car nombre de 
personnes vont voir ses préparations, elle donne des expli- 
cations très éloquentes et il faut avouer qu'elle excelle 
dans l'exposition claire des sujets. D'une façon très simple, 
sans ([uil v ait rien de recherché, elle donne les preuves 
d'une connaissance anatomique telle ([u'à peiiu' la liouxc- 
verail-on chez les plus grands anatomiciens » (i). 

Le 7 avril 17.55, elle perdit son mari. Un an après, elle fut 
n OUI niée agrégée à Tuniversité de Bologne. En 1758. on la 
nomma membre de l'académie Clémentine, en i7(hi, de la 

1. Z.inotli : /> /Sn/io/iirnsi scinilinrii/n et ar/iiini insti/iifo i7.''iri,III, 88. 



I 



— loo — 

société littéraire de Foligno, en lyOr, de l'académie du des- 
sin de Florence. La fortune sourit éai^alement à son fils, 
Joseph, qu'elle avait placé à l'orphelinat du conservatoirç 
deSaint-Bartholommée di Reno. 11 devint, le 21 février 1758, 
riche et noble, le sort lui ayant donné droit à l'héritag'e 
Solimei. Bientôt après, le Sénat conféra à la mère une 
chaire d'anatomie en lui permettant, sans ly obliger^ à faire 
des leçons chez elle ou dans le bâtiment universitaire. 

Sa gloire se répandit dans toute l'Europe et Milan, Lon- 
dres, Pétersbourg- l'invitèrent tour à tour à se fixer dans 
leurs universités ou académies. Anne déclina ses invitations 
l)rillantes, elle préférait travailler pour la patrie qui savait 
apprécier ses talents. Mais tout en envoyant des réponses 
négatives elle joig'nait, comme pour excuser le refus, des 
caisses contenant ses préparations anatomiques et des expli- 
cations. 

Quelque temps après la mort de son mari, Anne céda 
toutes les préparations qui remplissaient sa maison, de 
même que tous ses livres et tous ses instruments médicaux 
au comte et sénateur Hiéronyme Ranuzzi, tout en en conser- 
vant Tusag-e sa vie durant. Cette combinaison lui permit de 
s'établir au palais Ranuzzi où furent transportés les objets 
cédés et c'est là qu'elle reçut les visites des hommes les plus 
éminenls de l'Italie et de l'étranger, parmi lesquels il faut 
citer l'Empereur Joseph II. 

Anne Manzolini mourut en 1774? et en 1776, le Sénat, 
décréta l'achat de toutes ses préparations pour le musée 
anatomique de l'université. En 1874, on lui éleva un buste 
au Panthéon de Bolog-ne, 

L'anatomie lui doit, la découverte du point précis où se 
termine le muscle oblique de l'œil. Le père Toselii cité par 
Fantuzzi (i) dit : « Ceux qui ont écrit sur l'anatomie, cnsei- 

I, G. Fantuzzi : Scritlo/'i />o/of/nPsi, Bologne 1788, t. VI, p. ii.'î-iiO. 



— l.iO - 

i^nt'ut (|ue ce muscle s'attache d'une pail au ylobe de l^eil, 
de laiilre part à l'apophyse nasale ; mais la studieuse 
femme trouva après de nombreuses dissections (jue le mus- 
cle va plus loin et qu'il se termine au sac lacrvmal, où il 
s'insère ». 

Nous ajouterons qu'au dix-huitième siècle, cinq autres 
femmes furent professeurs à l'iiniversilé de Bolot^ne La 
Florentine Bettina Calderini (Hait professeur de droit civil, 
la Bolonaise Bettisia (iozzadini professeur de droit canon. 
Clotilde Tambroni professait la langue a^recque ; Marie 
Ag-nesi les mathématiques et Laure Bassi la physique. 

L'exemple de Anne Morandi-Manzolini incita d'autres 
femmes à l'élude de la médecine. A Florence Marie Petrac- 
cini obtint en 1780 le titre de docleiii'. Elle fit ensuite à 
Ferrare, en présence de plusieurs professeurs de médecine 
un cours d'anatomie. Sa fille Zaffire Perretti, après avoir 
étudié à Boloçne la chiruri-ie, obtint en 1800 le grade du 
docteur (i). Elle alla ensuite à Ancone occuper le poste de 
directrice générale des sag-es-femmes de toute la contrée. 

En 179Q, Marie Mastellari fui promue docteui' en nK'de- 
cine à Bolog-ne (2). 

Cette série des femmes médecins italiennes se termine 
diiifnement avec Marie Dalle Donne. Elle était née en 17771 
à Koncastaido Montaçna,dans la Montagne bolonaise, d'une 
famille de pauvres paysans. Envoyée jeune à Bologne par 
sa famille liajip(''e de sa vive i iileiliueiice, elle v étudia le 
laliii, sous le rlocteiir Puxiali. I;; philosophie sous le célèbre 
C.jtitezzani, les mathémathiques, la j)liysi(jue. la chirur^^ie 
el la iiK'decine sous le professeur Hixieia. Après avoir sou- 

Osl l;'i linon Ironvt* \>i |)liis dr di-lails rol.ilifs ;i l.i vii' di* Aniir Morandi 
M.uizdliiii. N'oyez aussi // /*tiii//i''o/i di Ihiln^jin'. 

1 . Lcyden : o. c, \(\f\. 

:>. I.f'ydcn : o. c, i\'\. 



J 



— 157 - 

tenu, avec les plus grands élog-es, la discussion publique, 
elle obtint le 19 décembre 1799, le titre de dottoressa, 
ès-philosophie et médecine et fut autorisée à exercer cette 
dernière. Pour ses mérites scientifiques elle fut chargée le 
II février 1801 de diriger l'école des sages-femmes. En 1802 
Napoléon en passant par Bologne, fut frappé du savoir de 
cette dame et sur la proposition du savant Caterzani, insti- 
tua pour elle une chaire d'ubstétrique. Elle acquit une très 
grande réputation et occupa jusqu'à sa mort cette chaire 
avec une science et une éloquence remarquables. Le 4 niai 
1829 elle fut inscrite comme surnuméraire à la classe des 
académiciens bénédictins de Bologne à l'exemple de Clo- 
tilde Tambroni. Elle est morte au mois de janvier 1842 à 
Bolog-ne (i). 

Telle est cette admirable succession de femmes médecins, 
qui contribua si brillamment en Italie aux progrès de la 
science médicale, depuis le Moyen Age, jusqu'à nos jours. 



CHAPITRE XII 

L'Espagne 

Son haut niveau intellectuel au xvc et au xvie siècle. Beaucoup de fem- 
mes excellent dans les lettres et dans les sciences. — Le xviie et le 
xvni° siècle. — La comtesse Chinchon introduit la quinine dans la 
thérapeutique. — Madame Oliva Sabuco ; Son livre : Nueva filosofia 
de la 7iaturaleca del homhre (Nouvelle philosophie de la nature de 
l'homme). 

Après l'Italie, ce fut l'Espagne qui brilla du plus vif 
éclat au xv^ et au xvi*' siècle. Les guerres d'Italie lui avaient 

I. Islria (Doraj : Des femmes, I, 260. Mazzetti : liepertorio etc., 
p. io8-iO(j. 



— 158 — ^ 

donné le goùl des lellies anciennes, le culte de la forme s'y 1 

était introduit, et le développement de la puissance g'ou- ^ 

vernementale avait secondé ces tendances rénovatrices. ' 

Depuis la Renaissance jusqu'au premier quart du xvn^' siè- i 
cle, rEspag"ne a produit un si i^rand nombre de talents en 
tous genres, et de si remarquables, quelle ne redoute la 

comparaison avec aucune des nations les plus éclairées. . 

Sans crainte d'exagération on peut dire que lEspagne "j 

I doit en bonne partie cette grandeur au tact et à l'intelli- ; 
gence d'une femme : Isabelle de Gastille. Cette fondatrice 
de la puissance espagnole était aussi une des femmes les 
plus instruites de son pays. Elle apprit le latin, et appela 
auprès d'elle des savants de premier ordre pour faire l'ins- 

truction de son fds Jean, et de ses deux filles, Jeanne et \ 

Catherine. Les deux infantes étudièrent avec ardeur et j 

Vives rapporte avec admirati(jn que Jeanne était capable I 

d'improviser des harangues en latin ; tandis qu'Erasme i 

dit des merveilles de la science de Catherine (i), femme .| 
d'Henri VIII d'Angleterre. 

Avant Isabelle, les femmes consacraient déjà avec prédi- 1 

leclion leur temps à l'étude. ; 

La féodalilé(j(ii réi^'^nait alorsen Espagne, avait développé 

l'instruction chez les femmes, et l'une d'elle : DonaBeatrix ' 

Galindo, professeur de latin et de philosophie à l'univer- \ 
site de Salamanque (2), avait enseigné le latin à la reine. 

L'exemple royal contribua beaucoup à développer ce j 

goût [)()ur rinstniction ; et, jusqu'au xvmi'' siècle, nous \ 

voyons des femmes exceller dans les lettres, dans les scien- 1 

ces, et conqu(''rii- même les titres scientifiques des Univer- \ 

sites, j 

I. Roussclol, o. c. II, i6/j. i6.^». 

■2. Ch. (îraux : l/iiniversité de S.ilaMi.iiKnic in lîeruc interiiatioiKth; , 

de rensfif/iirmcnf. iHS/|. I. .'nO. Cf. iVasIuIal! : 'lin- nnivorsities of lOii- . 

rope in thc luiddlc âges. (J.xford, i8y5, II, 79. ■ 



— 159 — 

Telle fut Isabelle Losa de Cordoue (i546). Elle savait le 
latin, le grec, l'hébreu, et belle, riche, portant un nom illus- 
tre, prit cependant ses grades de docteur en théolog-ie. Telle 
fut Françoise, fille d'Antoine de Lebrix, qui remplaça pen- 
dant quelque temps son père dans la chaire de l'Université 
d'Alcala, telle fut Aloysia Sig^ea de Tolède. Cette dernière, 
outre le latin et le g'rec, possédait l'hébreu, l'arabe et le 
syriaque, et fut l'auteur d'une lettre en ces 5 lang-ues adres- 
sée au pape Paul IV. Par la suite, appelée à la Cour de Por- 
tugal, elle composa plusieurs ouvrages et mourut jeune. 
Julienne Morella obtint le titre de docteur à lUniversité 
d'Avignon (i). Anne de Castra publia plusieurs onvrag^es 
philosophiques ingénieux, un entre autres intitulé « Etcr- 
gidad del reij Felippe III )), imprimé à Madrid l'an 1629(2). 
Les ordres religieux accaparant en ce temps-là beaucoup 
de femmes, en comptent également nombre de remarqua- 
bles. 

Pourrester dans le domaine de la médecine mentionnons | 
la comtesse Chinchon à laquelle la thérapeutique doit la 
connaissance et l'emploi de la quinine. 

Femme du vice-roi du Pérou, elle fut prise en iG38 d'une 
fièvre opiniâtre. A la nouvelle de cette maladie, le corregi- 
dor de Loxa, don François Lopez de Canizares(3), lui en- 
voya l'écorce d'un arbre qui croissait dans les montagnes, 
et dont les indigènes des environs se servaient contre la 
fièvre paludéenne ; grâce à cette écorce la comtesse obtint 
une prompte et parfaite guérison. De retour en Europe, en 
i64o, elle fit connaître ce médicament, guérit, grâce à lui, 



T. Octavio Cuartero dans la préface aux œuvres de Madame Sabuco. 
Madrid, 1888, p. XXV. 

2. Biog'. des femmes célèbres, II, p. 2\). 

'^^. C. Markham : .4 memoir of tlu; ladij A/uiti di' Osofio, vountcss of 
fJhinchon. Londres, 1874, p- 4o-4i- 



— 160 — 

un ^rand nombre de malades habitant les bords du Tage (i) 
et communiqua sa recette au cardinal Lugo, qui la porta à 
Rome, en 1649. Son efficacité fut bientôt reconnue, malgré 
les contradicteurs, et son usage se répandit rapidenienl 
dans tonte l'Europe, sous les noms décorce de la comtesse, 
puis d'écorce du Pérou et enfin de quinquina. Les jésuites, 
actifs dans leurs spéculations, en firent passer une grande 
quantité en Europe, et lui donnèrent le nom de poudre des 
Jésuites. Depuis, Linné, pour perpétuer le souvenir du 
service important rendu par celte dame, l'appela Cinchona. 

Si dans le rôle médical que joua Mme Chinchon, le ha- 
sard fut pour beaucoup, une autre femme doit sa place 
dans l'histoire de la médecine à son instruction sérieuse et 
spéciale. Nous voulons parler de Madame Oliva de Sabuco. 
Les Espagnols en font un être presque surnaturel, et les 
moins enthousiastes ont trouvé son œuvre si excellente, 
qu'il leur a paru qu'un homme seul était capable de l'avoir 
conçue. 

En 1728, un sceptique, le docteur Martin Martinez, publia 
à Madrid, l'édition nouvelle d'un livre f[ui portait ce titre 
un peu long : Niieva Jilosojia de Ici naturaleza del hombre, 
no conocida ni alcanzada de los grandes filosofos antif/uos, 
laquai mejora la vida y salud Ininiana.... escrita ij sacada à 
luz par Dana Oliva Sabuco de Nantes Barrera, natural de la 
ciudad de Alcaraz (Nouvelle philosophie de la nature de 
l'homme inconnue aux grands philosophes anciens, laquelle 
améliore la vie et la santé humaine, écrite et publiée par 
Madame Oliva Sabuco, née dans la ville d'Alcaraz). 

Réédité, d'après une édition de Braga, 1622, ce livre 
était à ce temps tout à fait inconnu aux lecteurs espagnols. 

1. Son nom est devenu lég'cndairc et selon la communication de 
M. Ilippolitc Serrano on le bénit encore aujourd'hui aux environs du 
cliàleau de Chinchon. Markham, 0. c. l\l\-!\^. 



— 101 — 

Et pourtant, avant d'être publié en Portugal, il avait été 
imprimé deux fois en Espag"ne en 1087 et i588. La har- 
diesse de son contenu lui avait probablement attiré de 
terribles haines et ses ennemis, comme le pense avec 
raison Guardia, l'avaient peut-être voué à la destruction. 
Martin Martinez, entreprit le premier la réhabilitation d'une 
gloire nationale et d'autres écrivains après lui l'ont conti- 
nuée avec beaucoup de zèle. 

Bien des doutes sur le texte et sur la personne de l'auteur 
seraient éclaircis, si l'on connaissait la première édition de 
1587, mais de cette première édition il ne reste aucune 
trace. Ou'est-elle devenue? On ne saurait dire. Si elle a été 
détruite, la destruction a été complète, car il n'en existe 
plus un seul exemplaire. 

Quels étaient les ennemis de dame Oliva r^ Comme ce 
livre renfermait beaucoup de nouveautés, elles parurent 
probablement dang-ereuses et les persécuteurs purent être, 
d'après Guardia, soit les gardiens de la foi, soit les partisans 
convaincus de la tradition et de la routine médicale. Ce qui 
rend cette conjecture probable, c'est que dans la troisième 
édition, l'éditeur Fructuoso Lourenço de Basto, parle dans 
sa dédicace à l'illustre seigneur, don Joào Lobo Barào d'Al- 
pito, du mauvais accueil qui fut fait à la seconde édition. 
Il ajoute que l'auteur n'était plus de ce monde. 

Les bibliographes, se conformant au frontispice des édi- 
tions connues, écrivent les prénoms et les noms de l'auteur 
dans cet ordre : Oliva Sabuco de Nantes Barrera, natural de 
laciudad de Alcaraz. Avec l'indication ainsi donnée de la 
ville natale il était possible d'établir l'état civil d'une per- 
sonne dont l'existence est si controversée. Des amis de 
M. Guardia de Madrid, firent des recherches et voici ce 
qu'ils trouvèrent sur les registres de naissance en l'église 
paroissiale d'Alcaraz, (diocèse de Tolède) « Le 2 décem- 
Mélanie Lipioska U 



— Hrl — 

bre de l'année i7)ij2, tut iïaptisée Louise Oliva, fille du 
bachelier Miguel Sabuco, et de sa femme, Francisca de 
Cerar ». 

Dans l'extrait de baptême fig'urenl trois seulement des 
noms de la signature mise au-dessus de la dédicace au roi 
Oliva. Sabuco, Barrera. Pour de Nantes il est possible qu'il 
faille voir en ce groupe de mots le vieil adverbe <( de nantes » 
qui équivaut exactement au mot français « ci-devant», d'un 
usage si fréquent sous la première République. Dans ce 
cas, la signature deviendrait : Oliva, Sabuco, de nantes 
Barrera. 

Il n'v a peut-être que ce moyen d'expliquer raisonnable- 
ment une énigme, encore plus singulière qu'importante, 
puisqu'il n'y a point d'incertitude sur le prénom et le nom 
de l'auteur. 

Voilà, à peu près, tout ce qu'il a été possible de recueillir 
sur la personne de l'auteur. D'après une tradition, qui s'est 
perpétuée dans sa ville natale d'Alcaraz, on croit qu'elle y 
exerça la médecine, et l'on montre encore deux ou trois 
édifices publics qui ont été bâtis par sa famille. Son père 
était probablement médecin. 

La question d'identité établie, icste à faire l'analyse criti- 
que de la « Nouvelle philosophie de la nature ». Ce n'est 
(ju'en 1707 que ILicjuisition s'avisa de supprimer quelques 
passa^^es de la Philosophie nouvelle, comme il appert de 
l'approbation donnée pour la quatrième édition par le 
qualificateur du Saint-Office le 2/1 mai 1728. 

La censure de la congrégation de l'index fut ponctuelle- 
ment observée, si bien qu'il ne se rencontre peut-être pas 
en Espagne un seul exemplaire des deux éditions de i588 
et de i(]2.i qui ne soit couvert de ratures aux «'udroits mar- 
qués par la griffe inquisitoriale. I/auteur d'une ('tude iilté- 
lairc s ir Dmia <)li\a Sidxici», M. .Iiilian Saiiclifz lluano, a 



— 163 — 

eu beaucoup de peine à rétablir les passages biffés dans les 
deux exemplaires de la bibliothèque nationale de Madrid. 

D'ailleurs, l'auteur de la Philosophie nouvelle ne s'in- 
quiéta g-uère de théolog-ie, et ne porta aucun ombrage aux 
théologiens, qui la laissèrent en repos, tandis qu'elle dut 
mécontenter très vivement les médecins, les légistes et les 
politiques. Sans compter beaucoup d'autres qui vivaient 
g-rassement des abus dont elle demandait la réforme avec un 
courag'e et une persévérance rares, soit en langue vulg-aire, 
soit en latin ; car, elle écrivait pour tout le monde et avec 
le désir manifeste d'être lue et entendue de tous. « C'est par 
là surtout que se recommande ce Code de réformes qui tou- 
che à tant de choses, et dont la rédaction a été inspirée 
certainement par le désir du bien public » (i). 

Le livre de madame Sabuco (2) est écrit avec beaucoup 
de naturel et d'aisance, et çà et là avec une simplicité pleine 
de grâce. Il est de ceux qu'on relit volontiers, sa langue est 
belle, saine et forte. 

La première partie, la plus considérable, est en espagnol. 
On y trouve d'abord un dialog'ue sur la connaisance de soi- 
même, sur la nature humaine et sur les moyens de vivre 
heuieux jusqu'à l'extrême vieillesse, ensuite un petit traité 
sur la composition du monde tel qu'il est ; puis un essai de 
réforme politique et sociale ; enfin des préceptes de santé 
qui résument les principes développés dans le dialogue 
final sur la vraie médecine et la vraie philosophie. 

La partie latine résume très heureusement toute la doc- 
trine. 

Dans les deux parties, les têtes de chapitres sont d'une 



1. Guardia : Oliva Sabuco in Revue pliilosoph., ifci80, v. p. 'q. 

2. Octavio Cuartero, a doué l'Espagne d'une nouvelle édition de cette 
œuvre remarquable. Elle a été publiée en 1888 à Madrid sous le titre : 
Obras de IJona Oliva Sabuco. 



— Kii — f^ 

remarquable netteté. Les questions sont toujours bien i 
posées, et si elles ne sont pas toujours résolues à la satisfac- ] 
lion du lecteur, c'est que la matière est ardue et inépuisa- 
ble. La délicatesse féminine adoucit avec beaucoup de tact "' 
le ton de la discussion et la j)his fine ironie donne à ces ' 
entretiens une çràce piquante. j 

Les trois bergers qui fig-urent dans le premier dialog^ue 
sont beaucoup plus instruits que le commun des gens de j 
leur profession, et l'on pourrait croire, à les entendre rai- j 
sonner savamment, qu'ils ont suivi les cours des facultés, j 
Du reste, le ton doctoral, sous prétexte de gravité, ne déplai- 
sait point alors aux meilleurs écrivains, voire aux poètes : 
les bergers des idylles de Garcilaso de la Vega, contempo- J 
rains de Charles-Ouint, sont infiniment plus savants que ' 
ceux des bucoliques de Virgile, si éloignés déjà de la 
simplicité de Théocrite. ^ 

L'étude de la nature ne suffit point pour argumenter con- ■ 
tre les habitués d'universités. Dè.> le début de l'entretien, i 
on voit poindre la vieille doctrine de l'humide radical, l'in- | 
scription du temple de Delphes apparaît, et le plus savant 
(les interlocuteurs, Antonio, oppose à ses camarades, Rodo- i 
nio et Veronio, l'autorité d'Ilippocrate, de Galien, de Pla- : 
ton et de Pline. 

A propos d'une perdrix poursuivie par un faucon, laquelle 
tombe morte à leurs pieds, les trois amis traitent des effets de ! 
la ix'ur, et i)ar suite de rinlluence des émotions sur les ani- j 
maux et sur riidnime. L'auteur se sépare nettement, sans ! 
le (lire, (l(ï son illustre compatriole, le médecin Gomez j 
Pereiro, prédécesseur de Descartes, et le premier des moder- ' 
nés (jui remit en circulation et en honneur la doctrine '. 
(uibliée de l'automatisme des animaux. Elle admet la con- ^ 
ccplidii des lri»is ;'ini('s : vég(';lalive, sensitixc, raisonnable, 1 
re<iiiiii!iis^;in( la jnctnièrc <l;iii^ les pbiiilcs, la iircniière et 

1 

] 

■i 



- ii;;-) — 

la seconde chez les animaux, et les trois ensemble chez 
l'homme. 

Mali^ré d'évidentes réminiscences de Platon, cette con- 
ception assez nouvelle se rapproche beaucoup de l'opinion 
de Galien sur les rapports du physique et du moral. Opi- 
nion essentiellement physiolog'ique, d'autres diraient pro- 
fondément matérialiste développée ex professa parle méde- 
cines pag-nol Huarte dont le livre fameux dès son apparition 
parut pour la première fois, en iSyS (Baeza, in-8"). Mais 
ce livre, dont le succès fut aussi prodigieux que rapide^ 
est conforme à la doctrine g-alénique des tempéraments, 
aussi vieille que la médecine grecque, tandis que la crase 
et l'idiosvncrasie ne tiennent qu'une place insignifiante 
dans la Philosophie nouvelle. Preuve irrécusable que l'au- 
teur ne marchait point sur les traces d'autrui. 

On voit dès à présent que M'"^ Sabuco n'a de commun 
que la hardiesse des vues et l'indépendance de l'esprit avec 
les deux plus illustres médecins-philosophes espagnols 
du xvi*" siècle ; mais elle se tient beaucoup plus près de 
Huarte que de Pereira, en tant qu'elle considère les ani- 
maux comme des êtres sensibles et passionnels. C'est avec 
ces idées, alors assez peu répandues qu'elle aborde la grosse 
question des passions. Le premier dialogue, et le plus 
important roule sur la nature humaine, il constitue un véri- 
table traité d'autant plus remarquable qu'il n'a rien de dog- 
matique dans la forme. 

Pourquoi les passions, considérées comme causes de 
maladie et de mort, sont-elles plus fréquentes et plus inten- 
ses chez l'homme que chez les animaux ? La solution pro- 
])Osée par l'auteur espagnol est en tout point conforme à la 
théorie animiste que Stahl, le plus profond des médecins- 
philosophes, appelle fièrement: « la vraie théorie médicale » 
pour rappeler le titre de l'ouvrage immortel qui renferme 



— 166 — 1 

toute sa doctrine. Stahl a-l-il puisé celle idée dans les livres 
de M"'« Sabuco? Selon toule jtndiabilité : non, car l'intluence 3 
de cet ouvra^-e uiiniin^e en Espagne même, était nulle 2 
à l'étrang-er. Nous nous trouvons en face de la conception | 
identique de deux esprits éminents. 1 

C'est à l'àme raisonnable et à ses facultés, dont le sièg^e j 
est dans la tète que l'homme doit selon M'"° Sabuco le triste J 
privilèg-e de ressentir les funestes effets des passions. Il est ^ 
le seul des êtres vivants qui souffre du présent, qui se cha- 
grine du passé, qui s'inquiète de l'avenir. De là tant de 
maladies et de morts subites, car lechag-rin lue et rien que | 
l'imagination peut produire les plus pernicieux effets. | 

Des exemples pris dans l'antiquité ou dans l'histoire J 
nationale sont cités comme pieuves ; il'autres sont emprun- I 
tés à la vie ordinaire et montrent que les suites du chagrin 
ou du désespoir sont les mômes dans toutes les classes 
sociales. Le chagrin met la discorde entre l'àme et le corps ; 
il en résulte la maladie, la mort ou la folie ; ce désaccord ^ 
suspend les fonctions de la partie végétative. \ 

Cette éliologie de la fièvre consomplive, dite nerveuse, ) 
n'est point vulgaire. Les femmes, en général, et particuliè- , 
rement dans l'état de grossesse, sont beaucoup plus sensi- | 
blés que les hommes aux suites du chayrin et de la moin- 
dre contrariété. 

Combien d'enfaiils à la mamelle nicnfcnl \iclimes des I 
peines de leur mère ! Il n'csl j)iie einicmi de rimniiiine i 
espèce que le chagrin cl sa lille. la Itislesse. Aussi les bon- ! 
nés paroles produisent-elles dexcel lents effets. 

On voit que l'auteur ne partageait point le préjugé des J 
médecins em[)iriques ennemis de la méthode thérapeutique 
j naiiL,Mir(''(' p;u roraleiir AnliplioM, l('(jiiel eut la singulière 
idée d'onviir à Corinthe un bureau de cttiisolation pour le < 
traitement des maladies morales. Cet essai ne réussit point, 



— 167 — 

et l'inventeur fit à la tribune un emploi ]>lus fructueux de 
son éloquence. 

Leuret n'est donc pas le premier qui ait conçu et appli- 
qué le dessein de traiter les malades d'esprit par la logique 
et la morale. 

La colère est une passion qui doit être traitée en douceur, 
par des moyens analog"ues : en s'insinuant dans le cœur de 
la personne offensée, irritée et qui ne respire que ven- 
g-eance. 

La persuasion agit à peu près à la façon de Molière, arrê- 
tant ses amis décidés à se suicider au moment où ils allaient 
se jeter dans la Seine. En pareil temps, il suffit de gagner 
du temps ; la nuit porte conseil, et il n'y a plus rien à crain- 
dre quand la léttexion a remplacé l'emportement. Sénèque 
ne dit pas mieux en son classique traité de la colère. Un 
bon ami, la promenade au grand air, l'eau froide, la vue 
dés champs, le bruit des arbres agités par le vent, le mur- 
mure d'une eau courante, la musique enfin sont aussi des 
remèdes très efficaces. Isménias, médecin de Thèbes en 
Béotïe, appliquait la musique au traitement de toutes les 
maladies. 

La crainte et la peur ne sont pas moins redoutables que 
le chagrin et la colère. 

Nombre de condamnés à mort meurent avant l'exécution 
et la peur tue aussi bien les animaux que les hommes. 

Beaucoup de femmes enceintes meurent ou avortent vic- 
times d'une peur imaginaire. Le plaisir et la joie peuvent 
également tuer, quand ils sont excessifs et trop brusques. 
L'expérience prouve qu'il y a péril à donner une bonne nou- 
velle sans préparation; les vieillards surtout veulent être 
ménagés. Du reste, c'est la joie qui entretient la vie et la 
santé, tandis que l'ennui et le chagrin produisent la maladie 
et la mort. 



— I()S — 

L'espérance et le désespoir ont des efl'els analoi^ues. La 
liaine est aussi l'ennenii de la vie. La honte paralyse les 
facultés. On voit souvent dans lesépreuves publiques des uni- 
versités des candidats réduits à l'impuissance par ce senti- 
ment. L'ang-oisse et le souci n'ont pas de moins funestes 
effets, bien qu'ils soient moins g-raves que ceux causés par 
l'oisiveté, mau\ aises digestions, fatigue du corps, vieillesse 
anticipée. 

C'est un mauvais bagag-e qu'il faut déposer avec les vête- 
ments, quand vient l'heure du sommeil. A chaque joursuf- 
fit sa peine ; il est imprudent de trop surcharger l'avenir. 
Ce chapitre est fondamental et d'une grande clarté, on 
comprend très bien celte division des passions en deux 
classes : celles qui sont favorables, et celles qui sont con- 
traires à la santé et à la vie. Il serait difficile d'établir 
mieux l'étiologie morale des phénomènes vitaux. La joie 
fait vivre, le chagrin tue. 

Les passions salutaires produisent un accord des deux 
éléments, corporel et spirituel, les autres produisent le 
désaccord et ouvrent la porte aux maladies et à la mort. 
Platon le savait, mais les médecins n'ont rien compris à 
cette étiologie. Sans doute, dit notre auteur, le cerveau 
prend sa part des aliments que l'estomac lui pré{)are, 
notamment pendant le sommeil ; mais les maladies produi- 
tes par les excès de table ne sont rien en comparaison de 
celles qu'engendre le chagrin. Il trouble l'àme même dans 
le cerveau où elle réside; ce qui signifie que les désordres 
de l'innervation sont bien plus irrn\os que ceux de la nnlri- 
lion. 

Jusque-là, Mme Sabuco a chercln'' r(»rii,'-iue des maladies 
dans les passions, en ce qui suit, l'Ilc passe en revue les 
autres causes (|iii iiiiisciit à lasanti'ct à la vie par décrois- 
sance (le rimiiiidc radical, et d(»nl les ellVls sont aussi 



— 1G9 — 

pernicieux. Elle commence par la peste contag-ieuse ou 
infectieuse, car l'air lui sert de véhicule. 

La peste pénètre dans l'individu par la respiration, par 
l'odorat, et bientôt le cerveau s'en ressent dans ses fonc- 
tions. Le cerveau respire tout comme le cœur, et l'effort 
qu'il fait pour se débarasser de l'élément délétère entraîne 
une si ii;-rande perte de liquide, que l'estomac en perd sa 
chaleur. Il en résulte un trouble profond de l'harmonie 
organique qui peut amener la mort. C'est un empoisonne- 
ment qu'il faut combattre par les moyens les plus éner- 
giques, par les antidotes et les contre-poisons. 

Avec un peu de bonne volonté remarque M. Guardia, 
il serait facile de dire que c'est là une vue de.g'énie. Il n'y a 
pas bien longtemps en effet que l'on sait que l'action des 
poisons sur le système nerveux est immédiate et direct. Evi- 
demment l'auteur en savait infiniment plus que ses contem- 
porains, les docteurs g-alénistes et arabistes, sur l'étiolog-ie 
et la pathog-énie des épidémies et des fièvres par intoxica- 
tion et l'on voit qu'il n'admettait point l'essentialité que 
Broussais a eu tant de peine à détruire. M"^*' Sabuco a 
reconnu aussi que la plupart des épidémies, connues autre- 
fois sous le nom générique de peste, suivirent comme on a 
coutume de dire la marche du soleil, allant de l'orient à 
l'occident. 

Puis viennent des considérations très justes sur les cau- 
ses nombreuses qui peuvent altérer la pureté de l'air, et 
sur le processus des épidémies : « Fuyez, dit-elle, du côté 
d'où elles viennent et non du côté où elles vont, comme si 
elle connaissait l'itinéraire habituel de ces sinistres voya- 
geurs ! 

Après ces pages admirables de bon sens et de justesse, 
l'auteur paye tribut à son temps, en exposant très ingénu- 
ment une théorie du mauvais œil et indique les remèdes 



- 17(1 - i 

propres à combattre les mauvais effets de cette influence. 

Les poisons et les venins n'ont d'action efficace qu'en 
atteignant le cerveau. Pour arrêter les suites d'une mor- -[ 
sure venimeuse, le plus sûr est de couper la partie mordue 
ou de l'isoler par la lig^ature, pour empêcher le venin d'ar- 
river au cerveau. Parmi les aliments vénéneux, l'auteur ne 
manque point de compter la cervelle des bètes malades et ' 
la chair des animaux en rut. Après avoir ingéré des ali- i 
ments suspects ou de mauvaise qualité, le mieux est de j 
vomir. Le chang-ement de climat rend l'homme malade j 
parce que son organisation dépend du sol qu'il habite, de 
Pair qu'il respire, de l'eau qu'il boit, et que tout cela influe j 
sur ses aliments animaux et végétaux. De là, viennent les i 
différents caractères des peuj)les, et mille autres particula- 
rités (jui tiennent aux circonstances extérieures. Notre \ 
organisme ressent aussi les effets des changements de 
temps et de lune. , 

A propos du travail et de la fatigue qui l'accompagne, \ 
l'auteur recommande la devise : « Festlna lente r, et remar- ' 
que fort à propos que la sueur, les larmes et les excrétions i 
en général sont comme des exutoires naturels qui main- 
tiennent l'équilibre de l'économie ; c'est par là que le cer- 
veau se décharge de ses impuretés. i 

Ayant parlé des effets du bruit sur le cer\ eau et des sui- 
tes fâcheuses que peut produire un son excessif et subit, 1 
notanimcrit chez les femmes enceintes, l'auteur est amené , 
à traiter de la bienl'aisanle influence de la musique. ■* 

Il n'est point de remède plus efficace pour toutes les 
niahîdies du cerveau, c'est-à-dire pour toutes les affections 
de toute nature qui atteignent les centres nerveux. Enu- ' 
mérant tous les avantages de Tliarmonie, l'auteur s'étonne '''. 
(|ii"iiM(.' nH'dicalion aussi puissante sf)it tombée en désué- 
tude. 



— 171 — 

Les odeurs, les couleurs, la saveur des aliments ont selon 
Mme Sabuco une grande importance, car le cerveau réagit 
contre les aliments de mauvais goût. 11 faut donc choisir 
avec discernement les aliments salutaires et rejeter les 
autres. La faim et la soif non satisfaites, le manque de 
sommeil, l'étude après le repas troublent les fonctions 
cérébrales, mais la sobriété dans le boire et le manger, et 
la régularité dans le sommeil donnent d'excellents résul- 
tats. 

A ce propos, l'auteur fait des réflexions très sages sur le 
régime. Ses préceptes sont conformes aux règles de l'expé- 
rience et de l'hygiène. La boisson doit être réglée avec 
beaucoup de soin, et le repas du soir doit être léger. Man- 
ger peu le soir, c'est se mettre dans les meilleures condi- 
tions pour conserver la santé, l'intelligence, les mœurs et 
la vie. 

Le sommeil doit être réglé en raison de son impor- 
tance, car il préside à la nutrition. Excessif, il a les 
mêmes inconvénients que l'oisiveté. Pendant le sommeil 
fonctionne la vie organique, pendant la veille la vie ani- 
male. 

Les crudités et les mauvaises digestions viennent pour 
la plupart de ce que, contrairement aux lois de la nature, 
le cerveau est obligé de travailler lorsqu'il devrait se repo- 
ser. Le repos est de rigueur après le repas ; repos d'esprit 
et de corps. Beaucoup de maladies n'ont d'autre cause que 
la violation des lois du régime. La douleur locale, à la 
suite d'un coup, d'une blessure ou d'une tumeur, peut 
avoir les plus fâcheuses conséquences. Comme le cerveau 
est le centre des sensations, dès qu'une partie du corps 
souffre, il y envoie des émissaires : esprits et humeurs 
qui gonflent et endolorissent la partie malade, si bien que 
la mort peut s'ensuivre. C'est une excellente précaution 



— 172 — 

que de faire une ligature au-dessus du [xiinl dduloureux. 
pour couper le chemin à l'humeur. 

\ oilà une théorie assez sini^ulière de rinflanmiafinn et 
de la fluxion sur lesquelles les médecins sont enroi-e loin 
d'être d'accord. 

Broussais aurait sii»-né le très curieux et très intéressant 
chapitre qui traite du froid, ap[)elé [)ar lui ennemi de la 
vie. Mme Sabuco le traite encore plus (Mieryifjuemenl den- 
nemi de la nature. Il tue soit immédiatiMuent soit indirec- 
tement. Mais la chaleur escessive ag^it à peu près comme le 
froid rigoureux. L'air ambiant, qui est de l'eau raréfiée, est 
le principal aliment. Pour maintenir la bonne tempéra- 
ture et les qualités vitales de l'air, il le faut renouveler, 
comme on renouvelle de l'eau dormante, par un courant 
d'eau vive. Rien n'est plus pernicieux fjiie l'air vicié de la 
chambre d'un malade. L'air renouvelé, tempéré par la fraî- 
cheur de l'eau, impréinné de senteurs salutaires, nourrit, 
vivifie, rajeunit et alimente le cerveau. 

Après avoir parlé des effets du soleil et du serein, et 
donné à ce sujet d utiles prt'ceples d'Iiv^iène, Mme Sabuco 
passe en revue d'autres causes moins importantes de santé 
et de maladies, toujours fondées sur les rapports de 
rinjmme avec le monde exiiMieui-. puis elle revient à létio- 
loi^ie morale. 

Le déij;"oùt piodiiil reuniii, (|iril faut absolumenl rejious- 
ser en \arianl les occupations et les exercices, c'est la 
\ati(''tt' (jui plaît. Le travail accom|)ai;né de dégoût ne 
produit (jiie faliijue ; c'est une faute de s'(d)sliner à j)our- 
suixrc une lâche initiale. Il v a là (rexcellents conseils 
|ton r les Imni mes d études. 

Li mai^^iiial ion est connue un moule \ ide (|ui doiiue la 
Inrmc de tout ce (|u Ou \' jette. 

La pciii- i iiiaiii nai te pciil ddiiiirc la mort. Laiileiir en 



— 173 — 

cite des exemples, et remarque à ce propos que les effets 
tle l'imagination ne sont pas moindres durant le sommeil 
que pendant la veille. 

L'imagination agit chez les animaux, puisqu'ils rêvent, 
et chez Thomme elle tient souvent lieu de bonheur. Beau- 
coup de gens ne sont heureux qu'en imagination, et à 
défaut de la réalité, se contentent de limage. 

Dans le chapitre suivant, consacré à l'action du soleil 
comme agent de vie, l'auteur fait d'intéressantes remar- 
ques sur la migration des oiseaux. Mais il y a beaucoup 
trop de fantaisie dans le chapitre consacré à l'influence de 
la lune. Ce qui semble infiniment plus juste, c'est cette 
remarque venant ensuite, que la croissance des êtres 
vivants est accompagnée du contentement et de la joie, 
tandis que la décroissance produit la tristesse. Voilà une 
notion assez nette de la conscience organique ou vitale, 
trop négligée par les psychologues classiques bien que cet 
élément essentiel se retrouve toujours dans l'analyse des 
sensations internes et des principes de la connaissance. 

A la fin de ce chapitre, l'un des interlocuteurs, Veronio, 
se plaignant de la complaisance avec laquelle Antonio 
(c'est le berger savant) répond à Rodonio, au sujet de la 
croissance et de la décroissance du cerveau, c'est-à-dire de 
la vie et de la mort, lui rappelle la promesse de traiter de 
la connaissance de soi-même. A cette demande, le prota- 
goniste répond qu'il est parfaitement dans la question, la 
connaissance de soi-même consistant principalement dans 
la connaissance des passions et des causes de maladies. 

Toutefois, pour complaire à son ami, il consent à traiter 
en moraliste de la reconnaissance, laquelle n'est pas étran- 
gère aux animaux, puis de la grandeur d'àme, compagne 
du génie et sœur de la prudence et de la générosité. Après 
un très beau portiail de l'homme magnanime, et (|uelques 



— 174 — 

réflexions très fines sur la force morale et la haute intelli- 
gence, vient un éloquent éloye de la prévoyance, de la 
sagesse et de leurs bienfaits. 

La comparaison du microcosme et du macrocosme sert 
ing-énieusement à mettre en pleine lumière les rapports de 
l'homme avec le monde extérieui', conformément aux prin- 
cipes de la philosophie naturelle. 

Ce chapitre renferme toute la psychologie de M""* Sabuco, 
sensualiste en somme, puisqu'elle rend les facultés tribu- 
taires des sens, puisque le sensorium ne peut rien par lui- 
même sans les sensations externes. Le sens commun siège 
dans la région frontale, avec l'entendement et la volonté, 
qu'elle ne sépare pas plus (jue Spinoza ; l'imagination et la 
conception occupent le département intermédiaire, et à 
l'arrière est le siège de la mémoire qui conserve les images 
du passé. 

L'entendement prononce, la volonté ordonne, et les orga- 
nes exécutent. Pour rendre ses explications plus claires, 
l'auteur expose brièvement le mécanisme de la vision ; 
et comme il touche à des matières délicates il a soin de 
déclarer qu'il se soumet d'avance aux décisions de l'Eglise. 

Le [)rincipe de tous les actes, de tous les sentiments, de 
tous les mouvements, de tous les phénomènes vitaux, réside 
dans la tête. Les vapeurs de la terre et de la mer s'élèvent, se 
condensent en nuages et retombent en pluie, il en est de même 
des vapeurs de l'estomac, qui montent au cerveau et produi- 
sent le sommeil. C'est là que, transformées en chyle, elles 
retombent, dans les cas de maladie sous la forme de 
bile et de llegme ; les ventosités précédent cette sorte de 
pluie. 

Sans les passions qui le tuent, l'homme serait sujet aux 
lois de la nature, rdniiiic Ions \os êtres vivants, il n'aurait 
()u'iir: priil iKtmbrç de iiialiidies, comme les bêles, et mour- 



— 175 — 

raitde mort naturelle, après avoir parcouru les deux pério- 
des de croissance et de décroissance, sauf accidents impré- 
vus. 

La vie monte et descend par deux pentes opposées : la 
montée est agréable, la descente triste. Tout ce qui vit est en 
mouvement et se transforme. Le péril n'est pas tant dans le 
déclin que dans l'ascension. Combien d'hommes sains, forts 
et robustes sont terrassés soudainement par la mort, soit à 
l'àg-e florissant soit en pleine maturité. C'est que le flux du 
cerveau se précipite comme une pluie d'orag^e, tandis qu'ils 
se fait tout doucement pour les natures maladives, dont la 
vie précaire se prolong-e indéfiniment. 

Ce flux lent et continu rend les hommes plus sages et 
plus intelligents, en desséchant progressivement dans la 
vieillesse le cerveau, d'où vient le jugement tandis que l'hu- 
midité du cerveau diminue le jugement des jeunes hommes 
et l'interdit aux enfants. 

Cette théorie est de tout point contraire à celle de Cer- 
vantes suivant lequel la folie de Don Quichotte fut le résultat 
des veilles prolongées qui desséchèrent à tel point le cerveau 
du bon chevalier, qu'il en perdit la raison. Ce rapprochement 
n'étonnera point ceux qui savent que les médecins espa- 
gnols considèrent Cervantes comme une autorité en patho- 
logie mentale. 

M"*" Sabuco ne met point en doute l'excellence de sa doc- 
trine, puisqu'elle va jusqu'à prétendre que les vieillards 
engendrent des enfants très intelligents. 

L'antithèse du sec et de l'humide avec celle du chaud et 
du froid ont servi de base pendant vingt siècles à la médecine 
humorale ; les qualités premières répondaient aux quatre 
éléments. 

Au lieu de s'aventurer en des explications subtiles 
-M""' Sabuco remarque finement fjue les fruits produits par 



— 170 — I 

1 
des terres humides ont moins de saveur et de durée. Du ! 

reste elle raille agréablement les hypothèses des anciens sur 

les années climatériques et leurs combinaisons de chiffres < 

cabalistiques. 

A propos de la croissance et de la décroissance du cœur, 
imag^inée par les Egyptiens, elle se sert d'une formule, qui i 
revient souvent sous sa plume, notamment contre les méde- 
cins : Cunctd errore plenn. 

Ce qu'elle a fort bien vu. c'est qu'en tout, la période 
d'état est de beaucoup la plus courte, et que les change- 
ments insensibles qui se font dans les périodes ascendante i 
et descendante de la vie transforment profondément le tem- \ 
pérament, le caractère, les mœurs, les passions et toutes ; 
les fonctions de l'organisme, bref le physique comme le I 
moral. ' 

Le tableau des chang-ements insensibles est dig"ne d'un i 
médecin physiolog-iste, d'un moraliste observateur et d'un j 
peintre de sentiments et d'idées. M""* Sabuco n'a rien , 
emprunté aux peintures classiques des divers àg-es de la vie, | 
et les siennes sont si vraies, si vivantes, qu'elles échappent ' 
à l'analyse : il faudrait les reproduire avec sa vig^ueur de pin- 
ceau et cela n'est point donné aux traducteurs. ] 

Ce que cette femme remarquable a supérieurement com- ] 
pris, c'est que les sentiments et les idées de l'homme sont : 
en raison de ce sens intime de la vie qu'il faut appeler la \ 
conscience org^anique ou vitale, et qui est le fondement de 
toute la psycholog'ie. j 

Plus d'un point de son œuvre prouve que M"'" Sabuco 
connaissait l'anatomie du système nerveux, soit d'après 
ValverdCj élève de Bealdo Colombo et correcteur de Vésale, j 
soit d'après Charles Estienne, dont les beaux travaux sur la 1 
structure de la m«i'lle cl le i;rand sympathique étaient con- , 
nus depuis pins dr ijiiiiriinlc ans. / 



— 177 — 

Ce qu'il y a de particulièrement remarquable dans son 
œuvre c'est l'importance accordée aux enveloppes du cer- 
veau et de la mœlle. 

Après avoir traité de la nutrition l'auteur parle de l'effet 
des aliments sur l'économie et, à ce sujet, il prescrit un 
régime spécial aux femmes grosses, et aux mères nourrices, 
rég-ime essentiel, parce que, dans la première enfance, c'est 
surtout les système nerveux central qui croît et se déve- 
loppe. 

L'alimentation est étudiée simultanément au triple point 
de vue de la santé, de la maladie et de la morale. La faim 
et la soif sont des sensations du système nerveux, lequel 
désire les aliments solides ou liquides, selon qu'il est à l'état 
d'humidité ou de sécheresse. 

La vieillesse et la mort sont les conséquences naturelles 
de l'épuisement du liquide nourricier par la sécheresse des 
centres nerveux des nefs qui en émanent et des expansions 
nerveuses de la périphérie. 

Résumant en termes généraux toute sa doctrine, Madame 
Sabuco ajoute : « Quand vous irez à la ville paisible, aver- 
tissez les médecins qu'il se trompent du tout au tout, et vous 
ferez œuvre méritoire ». Ces derniers mots prouvent claire- 
ment que la philosophie nouvelle avait pour but de pré- 
parer la rénovation de la médecine par la réforme radicale 
de la science de l'homme. 

Pour détrôner la vieille théorie médicale, c'est-à-dire le 
galénisme et l'arabisme, fortifiés depuis la Renaissance par 
le culte d'Hippocrate, surnommé le Divin, encensé comme 
une idole par le troupeau servile des commentateurs ; il 
fallait renouveler la philosophie naturelle, il fallait fonder 
la connaissance de la nature humaine sur une base plus 
solide et plus large que l'hypothèse orientale des quatre 

Melanie Lipiiiska 12 



— t78 — 

humeurs, des qualités preinièies correspondantes des trois i 
âmes et des trois sortes d'esprits. i 

En d'autres termes, il fallait commencer par démolir de j 
fond en comble l'imposant édifice de la médecine grecque 
commencé par Hippocrate, continué par les Alexandrins, 
achevé par (ialien, conservé parles Arabes, restauré par les 
érudits, et fréquenté comme un temple par la quasi-totalité 
des médecins élevés dans le respect superstitieux de la tra- i 
dilion classique et de Torlhodoxie. Entreprise hardie, près- j 
que surhumaine, car le travail de démolition demandait 
plus de courage et d'énergie que 1 oeuvre même d édification. 
L'histoire (i) nous apprend que l'on traite de fous, d'halluci- \ 
nés, tout au moins de visionnaires, les grands révolution- 
naires et les réformateurs, en médecine comme en politique ! 
il n'v a que le succès immédiat, incontesté, (|ui absolve et 
justifie les cou[)s d'Etat. j 

L'échec de cette femme vaillante (jui la première imagina 
de réduire la nature animale en général, et la nature - 
humaine en particulier, à l'unité souveraine du système 
nerveux, fut complet. 

Une pareille tentative ne [»ouvait d'ailleurs pas réussir ' 
dans un pays dont les universités perdaient leurs franchi- j 
ses et renonçaient forcément aux traditions libérales et à la 
tolérance, sous la pression d'un pouvoir ombrageux ren- - 
dant l'orthodoxie obligatoire par la force et la persécution. ' 

Les docteurs orgueilleux et infaillibles n'admettaient 
iMiiiit riu'on enseignât hors des écoles et sans s'être assis I 
sur les bancs. 

Il ne fut tenu aucun compte, de cette haute manifestation i 
féminine, renforcée d'un traité de physique générale et de i 
cosmonraphie et d'un projet de réforme de la police civile 

I . (iuardia, o. c, p. 'J'j- 



— 179 — 

et sanitaire, utile à consulter pour l'hygiène privée et publi- 
que. 

L'exposé complet des vues, aperçus, réflexions et para- 
doxes de cette doctoresse sans diplôme, à la fois savante, 
spirituelle et éloquente, fournirait matière à une étude 
beaucoup plus développée que la nôtre. En terminant, ren- 
dons hommage à Martin Martinez, ainsi qu'à tous ceux 
qui sont venus plus tard, et grâce à qui nous avons pu 
connaître l'œuvre remarquable de Mme Sabuco, cette gloire 
incontestable de la médecine féminine et de l'Espagne. 



CHAPITRE XIII 

Les études médicales des femmes françaises 

DU XVI*" AU XVIII'' SIÈCLE 

Disparition des femmes médecins et des chirurgiennes en France. — 
Causes de cette disparition. — Sans pouvoir exercer, les femmes fran- 
çaises étudient cependant la médecine. — La Renaissance. — Le 
xviiie siècle. — Mlle de Bihéron. — Mme d'Arconville. — 
Mme Necker. 

La faculté de Paris, après de longues luttes, remporta 
définitivement la victoire sur les femmes médecins et les 
chassa du temple d'Esculape. Dè.> le xvi" siècle, au témoi- 
gnage de Pasquier, on ne vit plus, en France, de femmes 
pratiquer la médecine. 

Il y avait là encore des chirurgiennes. Elles apparte- 
naient à la corporation des chirurgiens, indépendante de 
la faculté, et se trouvaient par conséquent hors de ses 
atteintes. Mais, d'autres circonstances vinrent faire échec à 
ces derniers. Leur corporation engagea une lutte des plus 



— 180 — 

acharnées contre la faculté, et fut battue. Les chirurg-iens, 
jusque-là égaux aux médecins, furent dégradés au rang 
d'artisans, on limita leurs fonctions, et tout ce qui pouvait 
être donné aux médecins au détriment des chirurgiens, leur 
fut donné. La malheureuse corporation tomba dans la plus 
profonde misère ; et il n'est pas étonnant, qu'en un tel état 
beaucoup de chirurgiens aient vu leurs collègues féminins 
d'un mauvais œil. D'autre part, la cijrporation soumise à la 
faculté, dut fatalement subir son ascendant dans la ques- 
tion féministe. Ces deux facteurs furent pour beaucoup 
dans la publication par les rois d'édits et d'ordonnances 
défendant également aux femmes l'exercice de la chirurgie. 

Un troisième facteur, non moins important, est celui de 
la centralisation. 

La centralisation commença sous Charles VIII et attei- 
gnit son apogée sous le règne de Louis XIV. Les nombreu- 
ses principautés, les terres et les villes appartenant à des 
maîtres divers furent réunies entre les mains d'un seul. 
Les guerres intestines s'apaisèrent, les seigneurs féodaux au 
lieu de se combattre, offrirent leurs services à la royauté et 
leur énergie s'employa aux campagnes italiennes, espagno- 
les, allemandes, sans cependant s'épuiser. Malgré tout, 
beaucoup de cerveaux et beaucoup de bras, autrefois occu- 
pés aux querelles féodales restèrent oisifs, et il fallut trou- 
ver un autre emploi de lenr activité. 

Or, grâce à ce calme relatif la civilisation put se dévelop- 
per. Les villes s'agrandirent, les savants devinrent plus 
nombreux. L'énergie des hommes se tourna vers la culture 
intellectuelle abandonnée jusque là surtout aux femmes et 
aux clercs. Les femmes eurenl donc conlri! elles la force 
physique d'abord et rnsuilc h* gouvernement, (jui composé 
friioinnics, protégeait les hommes. Elles perdirent leurs 
(lioils iiii à un. Lcii is d('f;ii les ("onnncnrrrcMl au xiv* et xv* 



siècles et, ce qui paraîtra étrang-e, c'est surtout l'époque de 
la Renaissance qui marqua pour elles, en France, la 
déchéance. 

Avec la disparition du vasselag^e, disparurent naturelle- 
ment les anciens droits des vassales ; la participation aux 
guerres et aux honneurs de la cour. Bientôt on leur enleva 
le droit de jug-er. Les ordonnances royales de i56o et 1.567, 
établissant dans toute la France des officiers délég"ués pour 
rendre justice sur les biens seig'neuriaux, réglèrent définiti- 
vement cette question. Peu à peu, on exclut les femmes de 
toutes les fonctions publiques (i) qui n'étaient pas sous la 
dépendance immédiate de la propriété féodale, enfin on en 
vint à les priver du droit de se défendre devant les tribu- 
naux. Bien que dans le livre de Jostice et de Plet (n xix J) il 
soit encore dit : « femme ne puet défendre nului en plet, 
mes se ele est sanz seig-nor elle peut bien deffendre son 
pleig-e et soi-même », Boutillier en i()o3 (Somme rurale 
Ed. Macé p. 45) rappelle aux juristes « Item sçachez que 
feme de quelque estât qu'elle soit mariée ou à marier, n'est 
à recevoir comme procuratrice, pour quelque personne que 
ce soit, car à elle fut défendu tout faict d'armes et de pro- 
curation )). 

Il en fut de même au point de vue des autres professions. 
Si l'opinion de Mlle Chauvin (2) prétendant que « dès le xni^ 

1. C'est par exception seulement qu'on rencontre au xvi" et xviie siè- 
cle plusieurs pairies (celle de Mercœur créée en iSôg, d'Halsoin créée 
en i588, d'Aquillon créée en iG38 et deux ou trois autres) dont la di- 
gnitéde pair était réversible de mâle en femelle. Les Pairesses siégeaient 
dans les cours dejustice. 

Un autre droit social qui resta aux femmes dans certaines provinces 
était l'éligibilité et l'électoral pour les Etats provinciaux. Aussi dans les 
assemblées communales des villages des veuves ou des filles imposées 
comme chefs de famille étaient quelquefois admises. (Cf Mme Vincent : 
De la condition et vote politique de la femme en France in Inlernationa- 
1er Frauenkongress in Berlin 1896, p. 2t)7). 

2. Des professions accessibles aux femmes, Paris i8();>.. 



— 182 — 

siècle, on pevit dire que tous les nn'tiers sont exercés par les 
hommes, depuis celui d'épicier-apolhicaire, jusqu'à celui 
de tailleur de robes et de chapelier en fleurs » est trop ou- 
trée pour être admise, il est impossible de nier que les hom- 
mes envahirent la plupart des nombreux métiers qu'exer- 
çaient les femmes au Moyen Ag^e (par exemple l'industrie 
de la soie et des objets de luxe, la corroierie, etc.) et qu'ils 
se substituèrent à elles. Il se pût (ju'on acceptât encore les 
femmes dans quelques corporations, mais on les privait de 
dignités. Au Moyeu Age, dans l'industrie de la soie, les 
« tisserandes de soie », les « feseresses de chapeaux d'or et 
d'œuvres à un pertuis », pouvaient avoir la maîtrise et l'of- 
fice de chef de la corporation ; dans la fabrication des tissus 
de soie, les femmes partageaient avec les hommes la dignité 
de juré. Ce dernier privilège leur fut enlevé (i). 

Il en fut de même pour la maîtrise. Toutefois, on permit 
encore aux filles de maîtres de communiquer la maîtrise à 
celui qu'elles épousaient: les veuves pouvaient continuer 
le commerce et l'exercice de la profession tant qu'elles res- 
taient en état de veuvage. Il aurait été bien étonnant que 
les chirurgicnnes fussent épargnées. Aussi, en i48/i, les let- 
tres patentes de Charles VIII retirèrent-elles aux femmes le 
droit d'exercer le métier du chirurgien. Cette défense ne 
fut probablement pas tout de suite rigoureusement obser- 
vée, en tous cas, on fit pendant longtemps une exception 
piiui- b's veuves de rhirurgiens. Ce n'est que le 8 août 1694, 
(|M'il lut dt''r<'ndu 'i même aux iwincs des maîtres d'exercer, 
à muiiis (|ti'elles n'eussent d'enfants ou serviteurs approu- 
vés uii lroii\(''S capables de ce faire ». 



I. IMiisiciirs cor|ior;ili()iis sculeinenl rompDsécs cxcliisivcmrnl des 
femmes L'(,li;i|)|)èrcnl à ce sort. Là se niaiiiliiil aussi la belle inslitution 
des prudTcmmes jugeant les dilïérends entre les patronnes et les ouvriè- 
res. 



— 183 — 

Par la suite, on priva les femmes de la possibilité de s'oc- 
cuper d'autres branches de la science touchant en partie à 
la médecine. Ainsi au xvni® siècle, le parlement par arrêt du 
19 avril 1755, ordonna que : « à l'avenir les femmes et filles 
ne pourront être ag-régées dans l'état d'herniaire, etdentiste, 
ni dans autre partie de la chirurg-ie sous quelque prétexte 
que ce soit, excepté à celle qui concerne les accouche- 
ments ». 

A partir de ce moment, on ne trouve plus que par hasard 
des arrêts comme celui du parlement de Bretag-ne, 3 mai 
1782, par lequel une femme qui avait le talent de remettre 
les membres disloqués fut maintenue dans l'exercice de ce 
talent dont elle faisait un usag^e g'ratuit. Ou encore, comme 
cet autre arrêt de la cour d'appel de Tournaj, daté du 
i3 novembre 1698. 

Ce jour-là, on y avait jug^é un procès entre les maîtres 
chirurgiens de la ville de Lille appelants et Marie-Jeanne 
d'Assonville, femme autorisée de Marc Antoine Hanneton, 
cabaretier audit Lille, intimée. Ladite d'Assonville, à la 
faveur de plusieurs certificats contenant qu'elle avait le 
secret d'un onguent merveilleux pour guérir les hémoroïdes ; 
avait obtenu le 8 août 1697, permission du mag^istrat de 
Lille, de le pouvoir débiter jusqu'au rappel. 

Les chirurgiens de Lille s'y étaient opposé, disant que sui- 
vant tous les statuts et règ-lements de leur art, il était défendu 
à tous autres qu'aux chirurgiens de débiter les ong'uents et 
de les appliquer. Un magistrat, malgré cette protestation 
fondée ayant déclaré, par sentence du 27 dudit mois d'août, 
que (( l'ordonnance du huit retirait l'effet du règlement », 
les dits chirurg-iens en avaient appelé. 

La cour; «vu les conclusions du procureur g-énéral du roi, 
ouïle rapport de M. Delaplace, a mis l'appellation au néant, 
a ordonné que les ordonnances dont était appel sortiraient 



— I8i — 

effet, a condaniiu' les appelants «mi l'ainencle et aux dépens 
(le la cause d'appel (ij. 

Mais, nous le répétons, ces arrêts sont exceptionnels. El, 
en résumé, on peut dire qu'à cette époque les médeciennes 
et les chirurg-iennes françaises cessèrent d'exister. Elles 
avaient vécu. 

Cependant si les facultés et les édits royaux pouvaient 
défendre aux femmes d'exerr»;r la médecine, ils ne pou- 
vaient les empêcher de l'étudier. 

Déjà, à l'époque de la Renaissance, la médecine attirait 
en France quelques esprits féminins. Le célèbre médecin 
bâlois Félix Plater qui avait étudié la médecine à Montpe- 
lier vers i55o dit dans ses Mémoires : c A Montpellier, le 
theatrum servait souvent aux dissections, qui étaient alors 
présidées par un professeur ; un barbier maniait le scalpel. 
Outre les étudiants, l'assistance se composait de seigneurs 
et de bourgeois en g'rand nombre, de dames aussi, même 
quand on disséquait un homme (2). » Dans les bibliothèques 
des dames éclairées de ce temps, figuraient les livres médi- 
caux. E. Ouantin Bauchart nous décrit entre autres les 
bibliothèques de Diane de Poitiers (i^/jg-iôGô). Sur trente- 
six livres divers (théologiques, géographiques et apparte- 
nant à l'histoire naturelle et aux belles-lettres) nous en 
trouvons cinq traitant de médecine. Ce sont les meilleurs 
livres médicaux de l'époque, à savoir (3j : 

La dissection des parties du corps humain par Charles 
Etienne (Paris i546). 

I a manière de traiter les playes et les accidents d'icelles, 



I . Pinault : /{pciiril d'arnUs nolab/cs du parlement de 7'i,iirnay, 

p. 2?>-A-'\. 

■2. Flaler: .Mémoires. Genève 186O, p. 53-4. 

3. E. fJuantin-Baucharl ; Les femmes bibliophiles, Paris 1886 i. 5f) 
et suiv. 



— 185 — 

par Ambroise Paré, maistre barbier, chirurgien à Paris 
(Paris i55i). 

La méthode curatoire de la maladie vénérienne par 
Thierry de Herry. 

Livre de la génération de l'homme par L Sylvius, mis en 
français par Guillaume Chrestien. — Livre de la nature et 
utilité des moys des femmes et de la curation des maladies 
qui en surviennent, par le même auteur et traducteur. 
(Paris ioôq). La deuxième partie de ce livre est d'ailleurs 
précédée d'une épître à Diane, dans laquelle l'auteur s'é- 
tend long-uement sur le sujet qu'il a traité. Marguerite de 
Valois (i552-i6i5) a dans sa bibliothèque les œuvres d'Hip- 
pocrate et VExamen omnium simpllciiim (Examen de tous 
les simples) Antonii Musae Brasaroli Ferrariensis (Lyon 
i556) ; Louise de Lorraine, (i553-i6oi) la chirurg-ie de 
Paré (i). 

Au xvii" siècle, qui représente la complète décadence de 
l'instruction féminine en France(2), l'intérêt pour la science 
diminua considérablement. Pourtant Junker cite comme 
s'occupant de la médecine la marquise Dauphin de Sartre 
épouse du marquis Rubias d'Estoublon. C'était une femme 
qui brillait par son esprit, son intellig-ence et son savoir. 
Elle connaissait bien les mathématiques, l'histoire naturelle 
et s'occupait beaucoup « de la théorie de la médecine et de 
l'action des médicaments ». (Junker : Centur. femin. éru- 
dit. p. 67 et ss.) Elle mourut à Arles, en Provence, en r685. 

Au xviii'' siècle le g"oùt pour la science reprit. Vers 1782, 
c'est une mode pour les dames d'avoir dans leur cabinet, 
un dictionnaire d'histoire naturelle, des traités de physique 

1. Ouantin-Baucharl o. c. I. v. 

2. Quoi qu'il en soit, les femmes sous Louis XIV furciil pre?^(jue 
réduites à se cacher pour s'instruire et à rougir de leurs connaissances. 
Thomas : Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes, Paris 

1772. p. 178. 



— 180 — ; 

et do chimio — dit Taine, dans son « Ancien réc;^ime ». 
Elles assisient aux expériences scientifiques, elles suivent j 
des cours de science physiques et naturelles. En 1786, | 
elles obtiennent la permission de fréquenter les cours du ' 
collège de France. j 

Il V a dans ces études beaucoup de dilettantisme — j 
chose d'ailleurs assez naturelle vu l'étal défectueux de { 
l'éducation féminime en ce temps — mais, il y a aussi le j 
désir sérieux d'apprendre. Peul-on appliquer le nom de j 
dilettante à Mlle de Lézardière qui composa La théorie 
des fois politiques de la monarchie française, livre des plus 
remarquables dans la philosophie du droit ? Peut-on appe- 
ler dilettante Mme du Chàtelet, auteur de livres d'astrono- '. 
mie et de mathématiques très appréciés ? Ce qualificatif ne 
convient non plus ni à MIleBihéron. ni à Mme d'Arconville i 
ou de Necker. j 

Déjà, à la fin du xvii" siècle, parurent quelques livres \ 
médicaux dus aux femmes. Dans la bibliolhè([ue pratique ; 
de Haller, on trouve un recueil de secrets en médecine ( 
(Paris lyi)! in-8") du à une demoiselle d'Auvergne. Beau- ; 
coup de personnes connaissent aussi un petit li\re de 
Mme Fouquet publié en 1701, maintes fois réimprimé de- 
puis, et traduit dans diverses lan^ç^ues sur les Remèdes faci- 
les et domestiques choisis et e.Tpérimentès. Plus important 
nous paraît V -^nis aux mères qui neufenf nourrir leurs enfants, 
j)ar Mme L... ( i) A l'heure où la fjuestion de l'allaitement 
iiiiitciiicl passionne les meilleurs esprits du monde médical 
di^ France, ce petit livre nous semble mériter l'honneur 
d'être mentionné spécialement. D'ailleurs il fut accueilli par 
le public avec une grande bienveillance et on le réédita 
encore en 1 yçji . 

I. iJ'après ilnricss le nom de l'auteur ilc ce livre serait : M.iihiiiir de 
Rebours. 



— 187 — 

« La modeste mère, y lit-on à une des premières pages, qui 
a fait ce petit ouvrage ne vient pas, d'un ton dogmatique, 
annoncer à ses semblables, qu'il faut qu'elles nourrissent, 
elle se contente de leur montrer comment il faut qu'elles 
s'y prennent, et que rien iiest plus aisé et plus avanta- 
geux (i). )) 

En plein xviii° siècle, nous voyons la marquise Voyer, 
assister à la dissection, et la comtesse de Coig-ny dissèque 
de ses propres mains. Mme de Staal Delaunay (lOgS-iySo) 
pousse plus loin ses études ; elle atteint une telle perfection 
en anatomie que le naïf du Vernay vantant à la duchesse 
du Maine les mérites de Mlle Delaunay, la loue sing-ulière- 
ment d'être, «lafille de F'rance, qui connaît le mieux le 
corps de l'homme » (2). 

Mais trois femmes déjà citées : Mlle Bihéron, et Mmes 
d'Arconville et Necker représentent les études médicales 
féminines du xviii® siècle d'une façon encore plus brillante. 

Le 6 mars 1771 l'Académie royale des Sciences recevait 
un hôte des plus éminents. Le prince royal de Suède, depuis : 
Gustave 111, assistait à la séance. 

Son séjour dans la capitale, datant déjà de quelques 
semaines, n'avait été célébré, ni par des bals, ni par des opé- 
ras comiques. Au dire de Grimm, jamais le baromètre de 
Paris ne fut moins à la danse que cet hiver là ; mais, la 
nation s'empressa de reconnaître par des hommages plus 
flatteurs, l'honneur de la visite. Le prince avait manifesté 

1. Histoire littéraire des femmes françaises, t. V. p. '.\%!\-^. 

2. Brunelière : Eludes sur le xviii' siècle. Revue des deux Mondes • 
i5 octobre 1892. Ici il faut que nous réfutions une erreur que commet 
Harless et après lui Beaugrand et Velden. Ils parlent d'une Thècle 
Félicité du Fay, femme très studieuse qui aurait reçu à Montpellier en 
1770 le titre de docteur en médecine après avoir défendu une thèse inti- 
tulée De fluido nerveo ». Tout cela est très vrai excepté ceci : le studieux 
auteur de ladite thèse (que nous avons trouvé à la bibliothèque nationale) 
est un étudiant qui s'appelle /ea7i-Thècle Félicité du Fay. 



— 188 - 

des ^oùts très littéraires et très artistifjiies ; par conséquent 
on lui présentait la vie française sous ce jour. Cependant, 
la nouvelle imprévue de la mort subite du roi, son père, 
vint au bout de quelques semaines l'enlever à l'empresse- 
ment du public et donner à son séjour un caractère politi- 
que. Malgré cela, il ne voulut pas quitter Paris sans honorer 
de sa présence l'Académie française et l'Académie royale 
des sciences, Il se rendit donc le 6 mars 1771 sans appareil 
et sans cortèg"e, à la séance particulière de l'Académie 
rovale des sciences. D'Alembert ouvrit la séance par un 
discours. Trois académiciens Macquer, Sage et Lavoisier, 
lurent chacun un Mémoire, le premier sur le flint glass, le 
second sur la blende, le troisième sur la nature de l'eau. 
La séance se termina par plusieurs démonstrations anato- 
miques deMlle Bihéron. 

(( Et c'est sans dificulté, ce qu'il y a eu de plus digne de 
l'attention de-Sa Majesté » dit Grimm. Puis il nous commu- 
nique d'autres détails sur ladite dan)c. 

(( Cette fdle âgée de plus de quarante ans, pauvre, sub- 
sistant d'une petite rente de douze à quinze cents livres, 
infiniment dévote d'ailleurs, a eu toute sa vie la passion de 
l'anatomie. 

(( Après avoir longtemps suivi la dissection des cadavres 
dans les différents amphithéâtres, elle imagina de faire des 
anatomies artificielles, c'est-à-dire d<' composer non seule- 
moiil un corps entier avec toutes ses parties internes et exter- 
nes, mais de faire aussi toutes les parties séparément dans 
Icnr [dus grande perfection. Si vous me demandez de quoi 
sont composées ces parties artificielles, je ne pourrai rien ré- 
pondre, ce qneje sais c'est qu'elles ne sont pas de cire, puis- 
que le feu n'a pas d'action sur elles; ce q'ieje sais encore, 
o'est (lu elles M «ml aiictiiie ( mIcii i, quCiles Sdiit 1 neorrupli- 
liles et d'une \ (''ril('' sm pieiiiin le. (Jiie \ oiis exaiii i 11 ie/ I i 11 - 



— 189 — 

térieur de la tète ou les poumons, ou le cœur, ou quelque 
autre partie noble, vous les trouverez imitées avec tant 
d'exactitude jusque dans les plus petits détails, jusque 
dans les nuances les plus délicates, que vous aurez de la 
peine à distinguer les limites de l'art et de la nature Le 
célèbre chevalier Pring-le eut la curiosité de voir ces ou- 
vrag-es, lorsqu'il vint à Paris il y a quelques années ; il en 
fut si saisi d'étonnement qu'il s'écria en baragouinant et en 
vrai amateur passionné. — Mademoiselle, il n'y manque 
que la puanteur ! 

Je crois en effet que ce merveilleux ouvrage de Mlle Bibe- 
ron est une chose unique en Europe et que le gouverne- 
ment aurait dû depuis longtemps en faire l'acquisition pour 
le cabinet d'histoire naturelle ou jardin du roi, et surtout 
récompenser l'auteur d'une manière qui honore et encou- 
rage les talents (i) »• 

(' Mlle Biberon continue-t-il, a dans ses idées beaucoup 
de netteté, et fait des démonstrations avec autant de clarté 
que de précision. Je sais bon gré à l'Académie des sciences 
d'avoir songé à procurer au roi de Suède un spectacle si 
intéressant, quoiqu'elle n'ait d'ailleurs aucun droit sur les 
cadavres de notre anatomiste féminin. » 

Mlle Biberon était fille d'un habitant de Paris, sans 
fortune. Elle naquit vers 1780 et mourut en 1780, âgée de 
cinquante-cinq ans. Dès ses plus jeunes ans, elle sentit un 
penchant irrésistible pour l'étude de l'anatomie ; mais la 
position peu aisée de ses parents ne lui permirent pas de 
suivre son goût. Elle eut beaucoup de peine à se procurer 
quelques livres, et l'occasion d'assister à des dissection ne 
s'offrit à elle que rarement. Mais, elle surmonta toutes ces 
difficultés. 

Cette émule de Anne Morandi-Manzolini n'eut pas les 

I. (irinim ; Correupotidance littéraire, t'aris, l. IX. p. 273-7. 



— 190 — 

honneurs de la célèbre Italienne. N'ayant eu « ni protection 
ni manèg-e » (i) elle est resiée négligée et oubliée dans un 
coin de l'Estrapade, où elle occupait une maison habitée 
jadis par Denis Diderot le philosophe. Comme elle procurait 
à ceux qui voulaient s'instruire le moyen d'acquérir des 
notions anatomiques sans s'exposer au dégoût souvent 
invincible de voir opérer sur des cadavres, et comme elle 
demandait pour la visite de son cabinet anatomique une 
rétribution niininie trois livres), les médecins et les clii- 
rurçiens la persécutèrent et r(Missirt*nt à provoquer contre 
elle la défense de rece^■oir des élèves. Seuls Jussieu et Vil- 
loison à Paris, Hunter et Hewson à Londres, apprécièrent 
ses mérites et lui donnèrent des secours Enfin, l'ambassa- 
deur de Russie acheta son cabinet pour limpératrice Cathe- 
rine II. 

Madame Geneviève-Charlotte d'Arconville (i 720-1805) se 
passionna aussi pour l'analomie. Mariée à M. Thiroux, con- 
seiller au parlement, amie de (jresset et de Lavoisier, elle | 
s'adonna de bonne heure aux lettres et aux sciences (2). Elle 1 
s'occupait d'histoire, de chimie, de physique, d'histoire natu- 
relle et de médecine, elle suivait les cours du jardin du r(ji, i 
(entre autre celui d'anatomie) et sa société était composée, I 
outre les personnes déjà citées, de Sainte-Palaye, Turgot, 

1 . (Jrinim. o. c. 

2. En dehors des (i-uvres médicales dont nous allons parler, elle publia 
sous l'anoDyniat divers ouvraçes et quelques traductions, rassemblés en 
sept volumes in 12" de « MélanjB;-es >). Il s"y trouve entre autres choses 
curieuses: la traduction de l'Avis d'un père à son fils, par le marquis 
d'AJifax {17.'»»»), Traité de l'Amitié, Traité des passions, Vie du cardi- 
nal d'Ossa, deux volumes in S", \'ie de Marie de.Médicis, reine de France 
et de Navarre, trois volumes in 12, Paris 1777 : Histoire de François II, 

roi de France et d'Ecosse. 1784. | 

En i7.">9 elle publia la traduction des « Leçons de Chimie » de Shaid, i 
Paris in /j". (l'est un ouvrajce précieux. .Madame d'.Xrcouvillc y a ajouté 

des découvertes nouvelles, et a tracé avec clarté et habileté les pro«:rés 1 

de la chimie. '- 



— 191 — 

Malesherbes, Monthion. Mme delvercado, Jussieu, Macquer, 
Valmont de Boniare, Chantai, Lacépède, Fourcroy, Sage, 
Aineilhou, Gosselin, et autres. 

En 1759, elle fit les frais d'impression de la traduction 
d'un traité d'ostéologie du D"" Alexandre Monro (deux volu- 
mes in-folio avec de superbes planches) écrite par le D' Sue. 
Quels soins elle consacra à cette édition ! et comme elle 
comprit l'importance des planches anatomiques! Voici ses 
propres paroles : « Plusieurs personnes prétendent et 
M. Monro lui-même, que les planches ne sont d'aucune 
utilité en anatomie ; que c'est sur la nature même qu'il faut 
étudier la Nature. Je crois que des planches d'anatomie 
bien faites, c'est-à-dire copiées fidèlement d'après le cada- 
vre, peuvent être très utiles dans certains cas, en ajoutant 
néanmoins qu'il faudra toujours préférer — toutes les fois 
qu'on le pourra, — la Nature, à ce qui ne fait que la repré- 
senter ». 

« Comme le principal mérite des planches d'anatomie con- 
siste dans l'exactitude, j'ai pensé qu on ne pouvait}' appor- 
ter trop de soin. C'est dans cette vue que je ne me suis pas 
contentée qu'elles fussent passables, j'ai voulu qu'on ne 
put rien y critiquer, et pour y parvenir, je n'ai épargné ni 
mon temps, ni mes peines. 

« Tous mes dessins ont été tracés sous mes yeux ; il y en 
a même que j'ai fait recommencer plusieurs fois, pour cor- 
riger des défauts très légers, qui eussent peut-être échappé 
aux yeux mêmes les plus habiles, mais que le point de per- 
fection que je m'étais proposé, ne me permettait pas de 
laisser subsister. A l'égard de la finesse du burin, je me 
flatte qu'elle ne le cédera en rien à toutes les gravures de ce 
genre » (i). Elle ajouta au texte de M. Monro plusieurs 

I. Œuvres, t. \'. p. 209-215. 



— 192 — 

noies, sur des sinu;ularités quelle avait remarquées elle- 
même, ou qui lui avait été communiquées, et le fit précéder 
d'une l)onne préface qui suffirait seule à prouver les con- 
naissances médicales sérieuses de Mme d'Arconville et la 
profondeur de son esprit. 

« Après la connaissance de l'Etre suprême, dit-elle, el de 
nos devoirs envers lui, l'objet le plus intéressant pour nous 
est d'étudier les différents ressorts qui nous font mouvoir. 
Cependant quoique l'Univers entier ne nous offre rien de 
plus admirable que le mécanisme du corps bumain, l'ana- 
tomie est en général la moins cultivée de toutes les sciences 
et celle qu'on abandonne ordinairement aux recherches des 
gens de l'art, qui souvent même néglig-ent de l'approfondir. 
La curiosité qui nous est si naturelle, ne s'éteint-elle 
donc que lorsqu'il s'agit de ce qui nous touche de plus 
près ? n'est-il pas surprenant qu'on désire savoir quels sont 
les fleuves qui arrosent l'Inde, tandis qu'on ignore quelles 
sont les différentes liqueurs qui coulent dans nos vaisseaux, 
qu'on s'informe des forces d'un Empire, au lieu de remon- 
ter aux principes de celles qui nous font agir; en un mot, 
qu'on veuille acquérir les lumières sur tout, excepté sur sa 
propre existence. » 

« Où en serions-nous, si tous les hommes étaient restés 
dans cette indifférence léthargi<}ue ; que deviendrait un 
malheureux dont les jours seraient menacés par un acci- 
dent imprévu ou [)ar un dérangement dont nos organes ne 
sont que trop susceptibles si on laissait à la nature seule le 
soin de le guérir (ij ». 

Plus loin, on trouve ce joli passage : « Malgré les pro- 
grès qu'on a faits dans l'anatomie, depuis tant de siècles, 
il en reste encore beaucoup à faire. La science anatomique 

I. (Kuvrcs. I, |i. iHG-lSy. 



— 103 — 

est comme un vaste champ défriché en grande partie, con- 
templé de loin, il satisfait en quelque façon la vue, mais en 
l'observant de près, on est surpris de la quantité d'épines 
et de ronces dont il est encore hérissé. » 

C'est, à son avis, une raison de plus pour explorer ce 
champ. Mais il y faut de la méthode. « Afin que cette 
étude soit utile, il ne faut pas que le hasard ou le caprice 
en décide et qu'on s'applique indifféremment, tantôt à l'os- 
téologie et tantôt à l'angiolog-ie, selon que les objets s'offri- 
ront à sa vue. 

« La dissection même ne peut être d'aucun avantage à des 
commençants qui n'ont pas encore les connaissances préli- 
minaires. Il faut se faire un plan qui dirige le travail. On 
ne sait jamais que superficiellement ce qu'on apprend sans 
méthode ; et j'ose dire que de toutes les sciences, l'anato- 
mie est celle qui en exige le plus. 

« Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que non 
seulement l'ostéologie est la plus indispensable, mais 
qu'elle comprend même, elle seule, la plus grande partie 
de l'anatomie : c'est le fondement et la base de cette 
science (i). » 

Les questions les plus diverses de l'anatomie, histolo- 
gie, physiolog-ie et pathologie l'intéressaient. Ses œuvres 
contiennent une série de traductions et d'articles relatifs à 
ces diverses branches de la science médicale. Voici leurs 
titres : 

Exposition des mouvements de systole et de diastole du 
cœur. 

Description du sac et du canal lacté du corps humain. 

Observations de M. Richard Halle sur les glandes maxil- 
laires externes et les autres glandes salivaires. 

I. Œuvres f t. V, p. 202-204- 

Mclanie Lipinska 13 



— n»i — 



i 



Extrait d'un»' Icllre de M. Devcrel, toucliant la fracture ' 
de la rotule. 

Observations sur deux laits extraordinaires en chi- I 
rurgie. 

(Sur un ulcère de la jambe et sur une fistule au niveau | 
des fausses côtes). 

Observations sur une portion de l'intestin colon, sortant 
d'une blessure pendant l'espace de quatorze ans. 

Observations suj" les os et le périoste. i 

Observations sur une tumeur, située dans les lombes 1 
d'un enfant. 

Observations sur un fœtus (|ui a résidé quarante-six ans 
da!is le corps de la mère. 

Observations sur les membranes qui (mveloppent les 
petits faisceaux de fibres dans lesquels un muscle est j 
divisé. i 

Mémoire sur les ravages de la peste de Constantinople. j 

Affirmation touchant un jeune garçon qui a vécu un j 
temps considérable sans nourriture. i 

Lettre touchant l'opération des médicaments. *'' 

Conjecture du docteui' Michel sur la nature, la cause et 
les remèdes des maladies (|ui ont régné sur le bétail en 
1722. 

Lettre de Van Leeuwenhoeck sur les pores des feuilles 
du buis et sur le duvet des pèches et des coings. | 

Mais son travail le plus important est 1' « Es.s(fi pour ] 
servir à P histoire de la piilrèfaclion », publié à Paris en '; 

Persuadée (|U(' la connaissance des substances propres à 
retarder ou à accélérer la putréfaction à laquelle parais- ^ 
sent tendre tous les corps organisés, était assez importante 
par elle-même, elle entreprit une série de recherches dans 
ce sens. 

f 



— 19o — 

Ces recherches étaient d'autant plus précieuses que, jus- 
que-h\, M. Pringle, médecin général des armées du roi 
d'Ang^leterre, était presque le seul qui s'en fût occupé. 
L'Essai sur la putréfaction est un fort volume contenant 
d'abord l'exposé des expériences de Mme d'Arconville sur 
trente-deux classes de substances animales, végétales et 
minérales, attardant ou accélérant la décomposition, La 
savante étudia d'abord la putréfaction des substances ani- 
males abandonnées à elles-mêmes, puis celle des mêmes 
substances dans l'eau. Elle entreprit ensuite une série 
d'expériences de préservation à l'aide de produits qui con- 
servaient la viande pendant un à deux jours, puis deux à 
trois, trois à quatre et ainsi de suite jusqu'à sept mois 
vingts jours. Sa trente-deuxième classe fut constituée par 
les substances qui rendaient les œufs, les poissons et la 
viande inaltérables. Chaque série d'expériences fut suivie 
d'observations consignées sur : « Le journal des expé- 
riences faites à Paris en 1761, sur les substances septiques 
et antiseptiques. » La deuxième partie du traité contient 
encore des expériences sur la bile humaine. (« Résultat 
des expériences sur les acides minéraux, soit simples, soit 
dulcifiés. Remarques sur les expériences précédentes faites 
avec la bile humaine, et remarques sur les expériences 
faites avec la bile du bœuf »). 

L'ouvrage de Mme d'Arconville appartient incontestable- 
ment aux plus importantes productions de l'esprit féminin 
dans le domaine de la médecine. 

Une femme dont le nom doit être inscrit en lettres d'or, 
non seulement dans le livre de science, mais aussi dans les 
cœurs humains : c'est la réformatrice des hôpitaux fran- 
çais, Mme Necker. 

Cette femme, qui attachait un si grand prix aux occupa- 
tions et aux jouissances de l'esprit, entreprit, en 1779, de 



\ 



— 196 -- 

fondera titre d'essai un petit hôpital pour y pouvoir appli- ^ 
quer les réformes du rég"ime hospitalier, considérées par J 
elle comme les plus raisonnables et les plus urgentes. ! 

Elle décrit elle-même quel était l'état des hôpitaux en 
France avant la Révolution. Plusieurs malades étaient entas- j 
ses dans un même lit, abandonnés à une malpropreé qui 
révoltait les sens les plus grossiers ; et contraints de respi- 
rer un air corrompu qui détruisait l'eflet de tous les remè- 
des. Cependant l'administration i^-aspillait des sommes ! 
considérables sans aucun profit ni pour les malades ni i 
pour la société. Pcnivait-on remédier à un tel état de cho- 
ses? Pouvait-on obtenir de meilleurs résultats à moins de | 
frais? L'esprit pratique de la vénérable femme entreprit de ' 
résoudre ce problème et comme « les plus beaux projets, 
disait-elle, sont souvent impraticables et les calculs les plus 
exacts en spéculation varient dans l'expérience », elle mit , 
ses projets à exécution. ; 

Dans son livre. Hospice de Charité, institution, règles et 
usages de cette maison, elle rend compte de son essai cou- 
ronné du plein succès. On organisa un petit hôpital de ; 
cent vingt lits, dit hospice de charité. Les malades étaient : 
seuls dans un lit, soignés «vec la plus grande propreté, et 
avec toutes les attentions nécessaires à leur rétablissement, ; 
placés dans des salles bien aérées, sans odeur et sans ] 
bruit, servis par des sœurs de la charité et par un médecin ! 
et un chirurgien logés dans la maison et consacrés à cette 
seule occupation; nourris avec les aliments les plus salu- 
taires et traités avec les drogues les mieux choisies. On 
remplit toutes ces conditions d'une manière satisfaisante * 
et après une épreuve de plus d'une année, « l'on s'est con- \ 
vaincu que la journée d'un malade coûte un peu moins de i 

dix-sept s(»us; ce résultat a été tiré en réunissant la 1 

. . i 

dépense |tiii|trt' des malades, la iiouiiiliirc el 1 ciitrelien ^ 

i 



— 107 - 

des sœurs, la nourriture el les yages des domestiques, les 
appointements du chapelain, les achats de ling-e neuf, et 
toutes les dépenses possibles, prévues et imprévues ». Et 
pour faire constater la vérité de ce fait et donner en même 
temps plus de facilités à ceux qui « voudraient former à 
l'avenir de pareilles institutions, ou de plus considéra- 
bles », Mme Necker n'a pas craint d'exprimer et de réunir 
les détails les plus minutieux, en faisant connaître non 
seulement toutes les règles observées pour parvenir à ce 
double but d'humanité et d'économie, mais encore en don- 
nant le prix des denrées, en désignant le nom et la 
demeure des fournisseurs et en imprimant la copie exacte 
de tous les comptes, tels qu'ils ont été signés et acquittés 
mois par mois, et jour par jour. Tous ces chiffres se trou- 
vent à la fin de Touvrage. 

Ce qui est à remarquer, c'est que « les malades se sont 
succédé beaucoup plus rapidement à l'Hospice de Charité 
que dans d'autres établissements du même g"enre, ce qu'on 
peut attribuer, soit à la pureté de l'air, soit à des soins 
d'autant plus efficaces qu'ils sont toujours proportionnés à 
l'étendue des devoirs, soit enfin à l'observation de la règle, 
qui ne permet pas de garder personne au-delà du terme 
de son entière guérison ; et c'est sans doute aussi par ces 
raisons essentielles que cet hospice, qui n'a que cent vingt 
lits, a suffi jusqu'à présent au soulagement de tous les 
pauvres malades de Saint-Sulpice et du Gros-Caillou, quoi- 
qu'on ait reçu, sans distinction, toutes les personnes qui 
apportaient un certificat de pauvreté et qu'on se soit bien 
aperçu que le bon ordre de cette maison y attirait sou- 
vent des malades d'un état supérieur à celui des indigents 
qui prennent l'Hôtel-Dieu pour refuge. » 

Mme Necker termine ainsi son exposé : <( Après avoir 
ainsi réuni dans l'Hospice de charité tous les secours qui 



— 19S — 

peuvent dépeiulre du zèle et des soins, et après en avoir '< 

rendu compte, c'est maintenant à des bouches plus élo- i 

queutes ([uil faut remettre la cause des pauvres et qu'il , 

appartient de la plaider. | 

(( Puissent-elles vaincre les pré)ug"és et les obstacles qui * 
s'opposent toujours aux projets d'une bienfaisance éclai- i 
rée. Et si dans des vues aussi pures il est permis de faire j 
un retour sur son propre bonheur, puissent les person- j 
nés qui ont conduit celte entreprise, échapper à la dou- ' 
leur de voir s"é\aii(»uir les espérances qui les ont ani- 
mées. )) I 

Ces espérances ne se sont pas évanouies. L'œuvre com- 
mencée par la noble femme a prospéré, et la g^raine qu'elle j 
a semée a porté de beaux fruits. Voilà pourquoi tous ceux j 
qui compatissent aux souffrances humaines, tous ceux qui | 
rêvent au bonheur de riiuniauité. doivent retenir le nom 
et les mérites de Mme Necker. | 

Elle a laissé encore un traité sur les « Inhumations pré- ! 

cipitées » publié en 1790. Ce traité contient une série ^ 

d'idées neuves qui ont trouvé plus tard, au xix" siècle, leur j 

application. E^lle y recommande un examen plus conscien- i 
cieux des signes de la mort, propose de consacrer dans 
cha(jue hôpital et dans chaque hospice une salle spéciale 

au dépôt des cadavres, et de construire dans toutes les vil- .' 

les ou tous les villages un bâtiment spécial ayant la même | 

destination (i). Elle conseille enfin la création dans toute la | 

France; de chirurgiens-inspecteurs funéraires, payés soit j 
pir le gouvernement soit par la municipalité, et obligés 

de constater les décès. Pour l'aire pru(''trer les idées sur la , 



I. A cet ^•^■;l^tl, elle n'a [i;is encore clé exaucée en France Nous rap- 
pelons les discussions (ju"on vient d'élever dans la presse française .î 
propos de la création des chambres mortuaires, (|ui est, à l'avis de tous 
les liygiéqistes et içcns de bien, de toute nécessité. 



— \{){) — 

nécessité de toutes ces précautions dans le peuple, on 
devrait faire parvenir à chaque municipalité une instruc- 
tion écrite simplement et à la portée des g-ens les moins 
éclairée. 

Donc en médecine lég-ale aussi, Mme Necker appartient 
aux précurseurs. Et voilà comment les femmes que l'Uni- 
versité éloig-nait de la médecine, surent pourtant servir la 
science et lui faire honneur. 



CHAPITRE XIV 

Les femmes médecins en Suisse, Allemagne 
et Angleterre. 

DU XVI® AU XVin^ SIÈCLE. 

Allemagne et Suisse. — Coup d'œil général. — La veuve du docteur 
Brunfels. — Les études médicales des dames allemandes. — Berne : 
Marie de Hilden. — La doctoresse Dorothée Erxleben. 

Angleterre. — Catherine Tishem, Anne Halkelt, Elisabeth de Kent, 
Catherine Bowler, Jeanne Stephens. — Lady Montagne. 

L'histoire des femmes médecins allemandes ressemble un 
peu à celle des femmes médecins françaises. Elles disparais- 
sent aux temps modernes. Toutefois la lutte des universités 
contre elles y fut moins intense, et au xviii** siècle nous y 
voyons, une femme médecin qui conquiert ses grades à 
l'université, protég-ée par le roi de Prusse lui-même : la 
doctoresse Erxleben. 

Ce retour, des femmes à la médecine peut ètie attribué, 
sans doute, à l'essor que prit la médecine au « siècle de la 
raison ». D'ailleurs, les horribles guerres qui déchirèrent 



— -ido — ' 

le sein de la société allemande au xvi^ et au .wn*" siècle et 
abaissèrentconsidérablenicntle niveau intellectuel de l'Alle- 
mag-ne, durent exercer aussi une influence funeste sur les 
tendances des femmes allemandes. Cependant vers ladeu- i 
xième moitié du xvi*' siècle des femmes allemandes exer- 
çaient encore la médecine sans être importunées par les ! 
autorités. Ainsi, Félix Plater nous raconte qu'à Bàle, lors j 
de sa rentrée (iSôy) parmi les nombreux médecins, se trou- ' 
vait une femme : la veuve du docteur Othon Brunfels la- 
quelle jouissait d'une grande vogue (i). •> 

A côté de ces femmes, exerçant la profession médicale i 
dans le véritable sens du mot, d'autres étudiaient la méde- 
cine pour leur plaisir personnel. C'étaient, comme en France, 
des dames de la haute société. Au xvi" siècle, la palatine de | 
Neuburg et Anne Sophie, épouse de l'électeur de Saxe j 
Auguste P* s'occupaient de notre sience. Cette dernière, née ; 
princesse royale de Danemark possédait, selon Chrétien 
Weisse et Heinzmann de grandes connaissances aussi bien 
dans le domaine des langues que dans celui de l'histoire 
naturelle. Elle excellait surtout en botanique et en méde- i 
cine et consacrait avec prédilection ses loisirs à cette der- 
nière. Elle cultivait dans son jardin beaucoup d'herbes 
médicales et en préparait des médicaments «ju'elle distri- ; 
buait aux pauvres malades. Dans le même but elle établit | 
aussi d'autres grands jardins et fonda à Dresde une excel- i 
lente pharmacie qui existait encore en i83o (2). ] 

En même temps, Eléonore, [)rincesse de Wurtemberg, 
inspirait la publication d'un manuel de thérapeutique et 
selon l'auteur de ce livre : , 



1. Félix Flater: Mémoires, Génère 1860, p. 89. 

2. Harless ; Verdiensie der Frauen, GiJttingen 1830. \>. i'^q-iBo. 



— 201 — 

De la plupart de ces remèdes la princesse 

S'est servie dans sa pratique, elle-même, avec succès. 

(Hat auch das Mehrteil dieser Stûck. 

Selbst practicirt mit grossem Glûck> (i). 

En Silésie, la duchesse Eléonore Marie Rosalie de Troppau 
et de Jàgerndorf fit un recueil des médicaments contre pres- 
que toutes les maladies et le publia, en 1600, sous le titre : 
« Eleonorae Hertzogin von Troppau und Jâgerndorf sechs 
Bûcher auserlessener Artzeneyen und Kunststiïcke fast von 
aile des menschlichen Leibes Gebrechen und Kranckhei- 
ten. Torgau 1600 fol. » (Six livres de remèdes et moyens 
choisis contre presque toutes les souffrances et maladies du 
corps humain). Ce livre, qui traite aussi de la diète et de 
l'alimentation des malades, eut un grand succès et a été 
réimprimé à plusieurs reprises (Zerbst i6j3 4°, Leipsick 
1618 4°)- Au xv!!!*" siècle, il parut sous un titre assez origi- 
nal : Aufgesprung-ener Granatapfel des christlichen Sama- 
riters — Grenade ouverte du Samaritain charitable — Leip- 
sick 1709, Xorimbergue ijSS). 

Au milieu du xvn^ siècle mourut à léna, à un âge déjà 
avancé, Jeannette née comtesse de Sayn et Wittgenstein, 
mariée en premières noces avec le comte Jean de Hesse, 
en secondes noces avec le duc Jean Georges de Saxe- 
Eisenach. Selon Paullin elle « acquit dans les sciences 
médicales beaucoup de notions et quelque expérience ». 
Mais elle ne semble pas avoir laissé d'écrits. 

Les historiens et les bibliographes allemands citent encore 
plusieurs femmes munies de connaissances médicales. Haller 
parle (mais sans autre explication) d'un petit manuel 
(Arzneybiichlein i6o.3 in-8) de Barbe Weintraubin. Har- 
less (2), mentionne Elisabeth Marguerite Keil, née Putz, 

1. M. Marshall : Arsenei-Kastlein. Leipsick 1894, p. 7-8. 

2. E. Oelsner : Die Leistungen deutsc/ier Frau auf tvissenschaftli- 
chem Gebiete, Gu/irau 1894. p. 68-70. 



— -il 12 — 

qui s occupait surtout <Jc cliimie, connaissait aussi très bien 
la médecine et laissa un manuel d'obstétrique. Puis Mar- 
guerite Sibylle von Loeser (née von Ejnsiedel) dame de haute 
instruction, poêle, théologienne, et en même temps vouée 
avec ardeur à la médecine. Elle savait par cœur le volumi- 
neux manuel de médecine de Sennert et faisait des expé- 
riences thérapeutiques. 

Au commencement du xvui" siècle, Hélène Aldeg-onde de 
Xolde, s'est livrée également à l'étude de la médecine, non 
pas empirique, mais rationnelle et pratique ; elle a écrit un 
ouvrage que note Haller sans en donner l'analyse : Mcdulla 
medecinae, oder Kurzer Dégriffé irip man die Médecin recht. 
gebraiichen soll, Wahrendorf, 1702, in-8. 

Paullin parle encore d'une autre Allemande de ce temps : 
Christine Régine Hellwig née Kratreustein, Saxonne qui 
vivait à la fin du xvii" et au commencement du xviu'' siècle. 
« Cette intelligente femme, dit-il, bonne poétesse et pianiste 
s'intéressait aussi beaucoup à la médecine et à la thérapeu- 
tique et n'y était pas sans expérience w (i). 

Les femmes médecins de profession disparurent. Cepen- 
dant, dans unr \ille suisse ])euplée par les Allemands, à 
Berne, nous trouvons au xvir" siècle une femme qui con- 
naissait très bien la chirurgie et la médecine et remplaçjail 
souvent son mari absent dans la pratique médicale. C'est 
Marie de Hilden, née Colinet, épouse du célèbre maître 
Fabrice de Hilden. 

Elle était originaire de Genève ; et c'est pendant sou sé- 
jour au bord du lac de Léman, (i585-7) (|ue le célèbre chi- 
rurgien fit sa connaissance et l'épousa. Avec \c fein[)s. il 
l'initia à l'art de la mi'decine. 

Il lui a[)[)rit aussi l'art des accouchements et vaulc dans 

I . li.iricss : (). f. 17/1. 



— 203 — 

nombre de passag-es de ses œuvres l'habileté de sa femme 
en cette branche. 

Son excellent recueil d'observations contient plusieurs 
faits qui attestent la pratique médicale de Marie. En voici 
un qui touche à la chirurgie : 

« Le 19 décembre 1622, un nommé Michel Dilberg-er 
tomba à la renverse sur la garde de son épée et se brisa la 
neuvième et la dixième côtes gauches près de la colonne 
vertébrale avec saillie des fragments. Fabrice était absent, 
il veillait à Solure près du lit d'un chevalier. Alors, sa 
femme fut appelée. Elle trouva le malade dans une grande 
anxiété. Des douleurs violentes et une gêne considérable 
dans la respiration révélaient un état inquiétant. 

« Après avoir préparé tout ce qui était nécessaire à l'opé- 
ration, ma femme replaça heureusement les os rompus dans 
leur position naturelle. Ensuite, elle oignit tout le flanc 
d'huile rosacée, appliqua un cataplasme de farine d'orge 
mélangée à la poudre de rose, aux fleurs du grenadier sau- 
vage, noix de cyprès et racine de tormentille réduits en 
poudre et à un œuf entier, mit dessus des éclisses en bois 
et un coussinet pour soutenir les os fracturés en place, et 
entoura le tout d'un bandage modérément serré. 

« Les douleurs cessèrent presque immédiatement. Ma 
femme prescrivit encore de l'eau de prunelle et de berle en 
parties égales (une gorgée deux fois par jour), une diète 
assez sévère, et changea le pansement tous les jours. Le 
dixième jour je revins chez moi et je trouvai le patient hors 
de tout danger ». 

Quatre semaines après il était guéri (1). 

Une autre preuve de la sagacité de Mme Hilden de même 
que de son savoir médical est l'histoire bien connue de la 

I. Gifith. Fabricii Hilflnni : Opéra. Francfart, 164G, p. 474 (V cen- 
toQ, 85 observation). 



— 204 — 

paillette d'acier cju'elle eut riieureuse idée d'extraire de 
l'œil d'un patient A l'aide d'une pierre d'aimant. 

Dans une lettre écrite le 9 juin 1629 à son ami Jacques 
Hag-enbach, médecin àBàle, Fabrice vante l'habileté obsté- 
tricale de Marie. Il décrit le cas d'un accouchement fort 
difficile. Pendant le travail l'enfant meurt, la parturiente 
est extrêmement épuisée et l'accouchement s'éternise horri- 
blement. Dans les cas [)areils les accoucheurs de l'époque 
de Hilden avaient recours à l'opération cérasienne. Fa- 
brice rejeta cette méthode et s'appliqua à épuiser d'abord 
tous les moyens naturels de hâter le travail. 

Or, dans notre cas, il déclara qu'il aimerait mieux se ser- 
vir de sa méthode. La malade et sa famille y consentirent. 
« Sur quoi ma femme, qui avait fait cette opération à. Lau- 
sanne, à Paternac et ailleurs bien des fois, l'exécuta en ma 
présence. Elle oint les parties t^énitales de la malade, et y 
introduit un petit sac chaud. Ayant ainsi réveillé la tonicité 
du muscle utérin elle extrait petit à petit l'enfant, secon- 
dée par les efforts de la parturiente. En une demi-heure tout 
était bien fini i) ». 

Fabrice prodig'ue à sa femme des louantes encore dans la 
lettre à François Xonheim. «■ Tu me demandes, lui écrit-il, 
de publier la description de mon procédé obstétrical. 
Certes, je le veux, mais mes cas présentant une très grande 
variété, il faudra beaucoup de temps pour les arranger et les 
é'iucider. 

« .le te dii"ai sciilctnent (|iie j'ai fait mon o[»('rali()n plus 
de quarante fois et ma femme l'a exécutée aussi bien fré- 
quemment et mèmecet hiver, toujours avec plein succès (2) ». 

Les faits cités démontrent suffisamment que Marie de 
llild(Mi a été bien souvenl l'aide <'l le n'iiipiaranl de son 

1. (J/jera: 0. c. |). "»77-^ (^ 1 ccnlon, tl.'! ((l).serv;itioii). 

2. Opéra ; n, c. |i. ."tyS (NI, (i'ij. 



— 205 — 

célèbre mari. Aussi le conseil de la ville de Berne sut-il 
apprécier ses mérites et lui conféra le droit de citoyenne 
bernoise (i). 

Presque cent ans plus tard, Dorothée Chrétienne Erxleben 
voyait le jour. 

Elle vint au monde à Ouedlinbourg', le i3 novembre lyiô. 
Faible et valétudinaire dans son jeune âg-e, elle éprouvait une 
vive satisfaction et un soulag-ement remarquable en assis- 
tant aux leçons que donnait à son frère le docteur Clirétien- 
Polycarpe Leporin, leur père. Dorothée fit des progrès 
rapides ; bientôt elle !ut terminé le cours de ce qu'on 
appelle les humanités ; ensuite elle étudia la médecine sous 
le même maître et avec le même condisciple. Les ouvrag-es 
dans lesquels elle puisa les éléments de l'art de guérir méri- 
tent d'être signalés, parce qu'ils rappellent des noms juste- 
ment célèbres : Stahl, Hoffmann, Bœrhaave, Werlhof, 
Alberti, Junker, Heister. 

Dans l'autobiographie qui précède sa thèse médicale 
elle raconte ainsi son enfance : 

« J'ai passé les premières années de ma vie dans une 
grande faiblesse et presque toujours souffrante. Une mala- 
die ne m'avait pas encore quittée que déjà une autre s'abat- 
tait sur moi. Mais, cette circontance m'a rendue heureuse, 
car elle me permit d'étudier dès ma prime jeunesse tout ce 
que pouvait embrasser un esprit juvénile. 

« Feu mon père remarqua entre autres que je supportais 
avec beaucoup plus de patience ma faiblesse persistante et 
que je ressentais à peine mes maux lorsque je pouvais 
assister aux leçons qu'il donnait à mon frère aîné. En 
conséquence, il me permit d'être son disciple et ceci d^au- 
taiit plus volontiers que mon frère étudiait aussi avec plus 
de goût quand il me voyait à côté de lui. 

I. Oelsner : o. c. Oy. 



— 2()G — 

« Avec le temps, ma santé s'améliora et je me vis obligée 
de me consacrer aux soins du ménage de mon père. Mais, 
malgré cela (d'ailleurs jamais je n'eus l'idée de m'en plain- 
dre) je poursuivais n)es études et je me suis persuadée 
qu'il est très possible pour une femme, malgré toutes les 
occupations domestiques, aussi bien de lire un livre avec 
profit que d'apprendre, et que même si on est très occu- 
pée, on peut trouver quelques moments pour soi, si on 
veut négliger un peu ses propres commodités. » 

Mlle Leporin avait déjà acquis des connaissances médi- 
cales, théoriques et pratiques très étendues lorsque le 
roi P'rédéric le (îrand vint à Ouediinbourg. On la lui 
présenta et le i4 avril 1741 le roi lui permit très gracieu- 
sement de s'inscrire à l'université de Halle et d'y passer 
ses examens médicaux. A Halle se trouvait déjà son frère 
Frédéric. 

« Après avoir fait les humanités, j'ai abordé la méde- 
cine. Mon frère Téludiait aussi. Bientôt il nous quitta et 
s'inscrivit à l'Université de Halle. Quel bonheur était pour 
lui de pouvoir écouter de grands maîtres. Combien de fois 
je désirais être avec lui. Mais ce n'était pas possible, mon 
père étant seul et malade. » Elle resta auprès de lui, le 
remplaça maintes fois et continua ses études. 

En 1742, elle épousa Jean Chrétien Eycleben, ministre 
du saint Evangile à Quediinbourg. Peu de temps après elle 
perdit son père. Les devoirs d'épouse et de mère, qu'elle 
remplit conslaniiiienl avec un soin scrupuleux, absorbè- 
rent désormais la [dus grande partie de son temps. 

<( Bien (jue je sache, continue-t-elle dans son autobio- 
graphie, que le mariage n empêche pas la femme d'étudier 
et (fti'au contraire elle peut travailler à coté d'un mari 
iiitcliincnl ;ivt'c plus de fMcilili'' cl de plaisir, cependant, je 
n'ai pas pu j)r(ilil('r pendant longtemps de la permission 



— 207 — 

du roi. Mon mari était veuf, il avait quatre enfants d'un 
premier mariage et les soins qu'il leur fallait consacrer et 
que je remplissais toujours avec le plus grand plaisir^ 
m'ont pris beaucoup de temps. En outre, la destinée ne 
m'épargna pas les tristesses. Mon mari tomba bientôt 
malade et la mort s'ensuivit quelques années plus lard. 
Pendant notre mariage j'ai donné le jour à quatre enfants, 
et il fallait toujours vaquer au ménage. » 

Néanmoins, tous les moments dont elle put disposer 
furent consacrés à la médecine et au commencement de 
l'année 1754 elle put enfin penser à l'obtention du grade 
de docteur. La permission royale d'il y avait treize ans ne 
lui fut pas retirée ; au contraire, le (3 mars 1704, le roi pu- 
blia un édit dans lequel il autorisait la faculté médicale 
de Halle d' « admettre la supplicante à la promotion s'il n'y 
avait rien d'important à objecter. » 

Le 6 mai 1754, Mme Erxleben passa l'examen oral en 
latin, qui durait deux heures, et y fit montre de « connais- 
sances tellement fondamentales et d'une éloquence si 
modeste » que toutes les personnes présentes « en étaient 
tout à fait contentes. » Un nouvel édit royal du 18 mai 1764 
conféra à la faculté le pouvoir d'investir Mme Erxleben 
dans le grade de docteur à la guise d'un étudiant régulier. 
Ceci se fit solennellement le 12 juin 1754 a la maison du 
professeur Junker, alors doyen de la faculté de médecine 
et en présence de nombreuse et considérable assistance. 

Sa dissertation inaugurale ne paraît point, comme tant 
d'autres, destinée à remplir une simple formalité. La can- 
didate discute avec beaucoup de sagacité une question 
très importante : Quod nimis cito acjucunde curare saepius 
fiât causa minus tutœ curationis (Comme quoi un traite- 
ment trop hâtif et trop agréable amène souvent une guéri- 
son peu silre). L'année suivante elle traduisit elle-même 



— 208 — 

cet ouvrage en allemand avec des additions (Halle 1755 
S" chez Gebauerj. 

A l'occasion de sa réception doctorale, Mme Erxleben 
reçut de toutes parts les félicitations les plus honorables 
en prose et en -vers. Elles sont insérées à la fin de sa thèse. 
L'une d'elles en style lapidaire, composée par le professeur 
Boehmer, annonce que cette auguste cérémonie autorisée 
par le roi de Prusse, n'a\ait jamais eu lieu en Allemagne. 

Slupete nova Ihteraria 
In Italia nonnunquam 
In Germania nunquam 
Visa vel audita 
At quo rarius eo carius. 

Admirez le nouveau cas, 

En Italie parfois 

Mais en Allemagne jamais 

Ni vu ni ouï 

Mais plus rare il est, plus il est cher. 

Le professeur à l'université de Zurich, Rose, s'est pro- 
noncé en 1870 (à l'occasion de la deuxième promotion doc- 
torale d'une femme à son université) de cette façon sur le 
travail de Mme Erxleben : 

« Le voilà devant moi. Ecrit dans un style agréable, il 
mérite d'être lu au même titre que la plupart des autres 
ouvrages médicaux de son époque. A remarquer dans le 
livre de Mme Erxleben le passage où elle parle de la jalou- 
sie de ses collègues de Quedlinbourg. » 

Mme Erxleben a publié l'année même de son mariage 
un ouvrage en allemand intitulé : « Examen des causes 
(jui éloignent les femmes de l'étude » (Grundliche l'ntersu- 
chungder rrsachen, die das weibliche geschlecht vom Stu- 
dircn abhallen. Berlin 17/12), dans lequel elle prouve (ju'il 
leur est possible et utile de cultiver les sciences. La pré- 
face est du père de laulcur. 



— '209 — 

Cette publication eut une nouvelle édition en 1749 (i). 

Pendant huit ans la vénérable dame a joui d'une renom- 
mée méritée et d'une pratique étendue. Elle est morte le 
i3 juin 1762. Parmi ses quatre enfants, son fds aîné, Jean 
Chrétien Polyeucte a contribué à rehausser l'éclat du nom 
d'Erxleben ; malheureusement, célèbre déjà comme mé- 
decin et naturaliste, il mourut prématurément à l'àg^e de 
33 ans, en 1777. 

En Ang-leterre, la Renaissance, accueillie avec faveur par 
Henri VllI, qui créa la première chaire de grec, en i54o, 
pénétra assez profondément dans l'éducation des femmes 
des hautes classes, pour que Erasme pût vanter leurs con- 
naissances linguistiques et littéraires, ainsi que leur érudi- 
tion. Certaines lisaient les auteurs médicaux anciens. 
Pierre Bayle nous le dit à propos de Catherine Tishem, 
mère et institutrice de l'éminent philologue Gruter. Très 
savante en médecine, «elle lisait Galien en grec, et peu 
de médecins en auraient été capables » fait observer le 
célèbre auteur du dictionnaire historique (2). 

Cependant, déjà sous Henri V, une loi avait été promul- 
guée qui défendait aux femmes sous peine de prison l'exer- 
cice de la médecine (3). Mais de même qu'en Allemagne et 
en France on connaissait des exceptions. 

Telle était une dame célèbre par ses souffrances et ses 
mésaventures, lady Anne Halkett (1622-1679). Fille cadette 
de Thomas Murray, noble Ecossais, elle reçut une éduca- 
tion très soignée. Pour pouvoir soulager les pauvres, 
comme elle nous le dit dans son autobiographie, elle étudia 
dès sa jeunesse la médecine et la chirurgie, et bientôt elle 

1. J. Dubuc : Funfcif/ Ja/ire Frauenfrage in Deutschland, Leipzig 
1896, p. 173. 

2. Dict. histo7nque, mot Gruter. 

3. Leyclen : o. c, 444. 

Mélanie Lipinska 14 



— -210 — 

y excella lellcinent (jue « des patients lui \iineiil de 
toutes parts, de lAng^leterre, de l'Ecosse et même du con- 
tinent » (i). 

En i65o, elle rendit des services signalés à sa patrie. 
Celte année-là fui livrée la sang-lanle bataille de Dunhar, et 
le jour même elle alla à Kinross, où l'on déposait les bles- 
sés et leur donna des soins médicaux. Dès que le roi 
apprit cet acte de dévouement, il envoya à Mme Halkelt 
des remerciements spéciaux [xuir son patriotisme et son 
habileté. 

A peu près vers la même époque, Elisabeth, comtesse de 
Kent (Elisabeth Kantzi) publia en anglais sous ce titre : 
« .1 choice nidiKidl or rare secrets in physick and chirur- 
(jerij ( Londres 16 yol in-12. (Manuel choisi ou secrets rares 
de la médecine el chirurgie) un livre «|ui a eu un grand 
succès et fut traduit en allemand par Jean Caspar Grimm. 
Schacher en cite trois éditions. 

Au xviiie siècle nous rencontrons encore en Angleterre 
une femme versée dans la chirurgie. C'est Catharina 
Bowler, femme d'un chirurgien ({ui vivait dans la première 
moitié du xviii'" siècle, el lit montre de connaissances très 
étendues. 

Elle pratiqua très certainement la chirurgie et se fit sur- 
tout une réputation dans le traitement des hernies. La 
réduction opérée, elle appliquait un caustique et après la 
chute de l'escarre, clic se servait du iiilratc d'argent ou de 
l'huile de vitriol, l^llc s'occupa aussi de la cure de l'hydro- 
cèle par l'ouveiiurc jtenMatu.'nlc de la poche. Ses idées 
sont contenues dans l'ouvray»' (|u"elle a publié contre 
liobert Houston : An Answer to a Book intitled : the llis- 
torv of Ruptures and l\uplure cured by D. Uob. Houston. 
LiiiKJics \-^:>X) in-S. I Millier l)iltliolli. cliir. Il lo.'i). 

I. Antohioijrdiiliij (piililirc p.ir l;i (ijniidcii Sociely, 187.J.). 



— 211 — 

En même temps une autre Anglaise, Mlle Jeanne Ste- 
phens, née au comté de Berkshire, inscrivait g-lorieusement 
son nom dans l'iiistoire de la thérapeutique. Elle imagina 
(vers 1735), un remède très efficace contre la pierre, et le 
parlement anglais lui en acheta en 1740 le secret au prix de 
5.000 livres. 

On sait tout ce qu'avait alors de terrible l'opération de 
la taille pratiquée dans les cas de calculs néphrétiques ; 
une pareille découverte était donc un bienfait pour l'hu- 
manité. 

Comme toute innovation, ledit remède rencontra des 
détracteurs et même des adversaires. Mais, ce passag-e du 
compte-rendu d'un contemporain, M. Cantwel, sur les 
expériences qu'il avait entreprises d'après ce procédé, nous 
en montrera éloquemment les avantages : 

« Le remède de Mlle Stephens, écrit-il, m'a été révélé en 
1735 pour la première fois. L'année suivante, M. Shaw, 
médecin de Londres, — nommé depuis par le Parlement 
pour examiner ce remède, — m'écrivit qu'il en avait vu des 
effets étonnants. Je me le fis apporter de Londres la même 
année^ mais je n'osai pas m'en servir, parce que je n'en 
savais pas la composition. 

« En 1738 étant appelle à Londres pour traiter un 
malade important d'une maladie où on l'avait opéré jus- 
qu'à trois fois, je visitai plusieurs personnes qui avaient 
pris le remède de Mlle Stephens, et malgré l'opposition que 
j'y trouvais parmi mes confrères, j'en conçus une idée favo- 
rable et pris la résolution de l'essayer aussitôt que l'occa- 
sion s'en présenterait. Quelque temps après mon retour à 
Paris, on m'envoya la recette de Mlle Stephens, qui venait 
de vendre son secret au Parlement d'Ang'leterre. Je l'avais 
déjà donné avec succès à un homme atta(jué de la gra- 
velle ; des occasions d'en faire de nouvelles épreuves se 
multipliaient tous les jours w. 



— -ll'l — 

Le remède étant assez désai^réable et en outre cher, il 
ajoute : 

(( J'ai quelque espérance de rendre ce remède moins 
dégoûtant, et après tout ce que j'en ai vu, et ce que j'en 
vois tous les jours, je ne pourrai jamais mempècher de le 
croire très utile et préférable à la taille, par rapport aux 
personnes qui auront passé l'i^e de quinze ans. 

«Comme sa cherté a empêché jusqu'à présent que les 
pauvres ne puissent tirer ;iucun avantag-e de cette décou- 
verte, je donnerai ici la façon de faire la décoction savon- 
neuse, dans laquelle consiste toute l'efficacité du remède, 
afin que chacun puisse se médicamenter à peu de 
frais (i). « 

L'action du remède de Mlle Stephens consistait en un 
grand pouvoir dissolvant. Les expériences du docteur 
anglais Halesdémontrèrent (ju'il « avait efficacement dissous 
des pierres dans la vessie de ceux qui ont persévéré à en 
user assez longtemps » (2). Mais la quantité de savon qui y 
entrait le rendait si répugnant que bien des personnes ne 
pouvaient se résoudre à le prendre, du moins à le continuer. 
Haies se mit donc à examiner en ([uoi consistait la princi- 
pale force du remède, pour servir de guide à ceux qui 
voudraient le rendre moins dégoûtant et plus efficace. 

Haies s'assura par ses expériences, que le savon et la 
chaux vive qu'y ajoutait Mlle Stephens étaient les vrais dis- 
solvants de la pierre, il chercha aussi quelle quantité il 
en fallait, jtourcoiinnuiiiqMcr cette vertu à Turine. Après en 
avoir rendu compte il donne cet aperçu historique : 

rt Les anciens cliiniririens n'iirnoraient pas. que la chaux 



1. Cliflon : ICtnt (h' la mi'decinf (iiuifunf- l't moderne., Paris, 1742, 
p. 289-292. 

■A Milles : Ej-.pcrie.nces sur le remède de Mlh- Sti'i\lien!< in Cliflon o. 
c. p. .')9-<')o. 



- 213 - 

vive était lui puissant dissolvant de la pierre. Ils en faisaient 
beaucoup de préparations pour cet usage ; mais ne sacliant 
point les conduire à la vessie en assez g-rande quantité, 
sans risquer la vie des malades, ils ne les ont point admi- 
nistrées. Mlle Stephens a été assez heureuse pour trouver ce 
qui leur manquait (i). » 

En France, le médicament de la dame anglaise éveilla 
ég-alement un grand intérêt. La Faculté de Paris n'entendait 
pas que l'Angleterre s'en réservât le privilège. On se mit 
donc à rechercher en quoi pouvait consister cette panacée 
des calculeux. Guérin, chirurgien-major de la Charité, Rot- 
tier et surtout Morand examinèrent la question. Ce dernier 
fit sur l'emploi du remède en renom des observations nom- 
breuses qu'il communiqua à ses confrères de l'Académie. On 
trouva qu'il ne s'agissait, en réalité, que d'un mélange de 
coquilles d'huitres et de savon d'Espagne (2). « Le mérite 
en est encore plus grand pour Mlle Stephens qui sut tirer 
de movens aussi simples de si bons effets thérapeutiques. 

La France profita plus qu'elle n'espérait de cette décou- 
verte. Car, les investigations des médecins entreprises à 
propos de ce médicament établirent la puissance dissolvante 
qu'a l'eau de chaux et de potasse mêlée à du savon pour 
certains calculs. On se rappela que Vichy était doté d'eaux 
minérales d'une composition analogue au remède de 
Mlle Stephens; on proclama hautement ce fait et la petite 
ville en bénéficia d'une façon énorme. Elle commença à 
fournir aux malades une eau qui n'était pas aussi chère que 
le médicament acquis par le Parlement anglais et même 
avec le temps elle le remplaça totalement. 

Cependant, à l'époque où Catherine Bowles et Mlle Ste- 
phens se créaient une si belle renommée, un autre nom 

1. 0. c. p. 284. 

2. Maury : Vancieiinp académie flps Sc'tpnci's, p, i/jo 



— '2\ï — 

féminin avait déjà hrillé d'nn vif éclat. Lady Montag-ue 
avait importé de rOrienl l'inocnlation de la variole et son 
procédé g-as^nait chaque jour des partisans. En Angleterre, 
les suites bienfaisantes se firent sentir, et les historiens de 
la médecine contemporaine daignent mentionner le nom 
de la grande Anglaise dans leurs ouvrages. 

L'inoculation était depuis un temps immémorial usuelle 
et familière chez plusieurs peuples de l'Orient et Ion peut 
s'étonner (pie l'Europe ait ignoré pendant tant de siècles 
cette pratique d'un pays où elle avait des ministres, des 
voyageurs, des comptoirs et où des mariages se contrac- 
tèrent entre Européens et indigènes. 

Ce fut seulement vers 1710 que Timonio, médecin grec 
qui avait étudié à Oxford et à Padoue, publia un petit écrit 
intitulé : Historia V(U'i()l<iriun (fiiae per incisionsm exci- 
lantnr. 

En 1717, lesépliéméridesde l'Académie impériale Léopol- 
dine Caroline des Amis de la nature, publièrent aussi des 
observations où Klaunig, médecin de Breslau, rendait 
compte de la pratique de l'inoculation, telle qu'il l'avait 
apprise de Skraçrgensliern, premier médecin du roi de 
Suède. Un jeune lioninie appelé Boyer, fit de ces faibles don- 
nées le sujet d'une I lièse fju'il soutint la même année devant 
l'école de Montpellier. On donnait peu d'importance à la 
matière de ces dissertations d'apj)araf, c'était ordiuairejnent 
un jeu d'esprit, ou un paradoxe propre à faire briller 
l'élève. 

Mais en r7ir)\inl à Constanlin()|)l(' l'anibassadeuranglais 
Montngue. Sa lenime, jeune, active el éveillée apj)iil bi(Mi 
vilf ces laits, et s'y inté'ressa beaucouj». BicnliM elle écrivit 
à une de ses amies, Mistress S. C. 



— -210 — 

lyiy» -^»^l'i»opï<^ le' avril. 

« ... A propos des maladies, je vais vous dire une chose 
qui vous fera désirer d'être à Constantinople : la petite 
vérole, ce mal cruel si commun parmi nous n'y est nulle- 
ment dangereuse par l'invention de l'inoculation ; tel est le 
terme qui la désig-ne. 

« C'est le métier de quelques femmes âgées qui se consa- 
crent à faire ces sortes d'opérations dans l'automne vers le 
mois de septembre, lorsque les g-randes chaleurs sont pas- 
sées. On s'envoie demander les unes aux autres si quelqu'un 
de la famille veut se donner la petite vérole; on arrange 
cela comme une partie. Quand on est rassemblé, et pour 
l'ordinaire quinze ou seize ensemble, ces vieilles arrivent 
avec une écaille de noix pleine de la substance varioleuse 
de la meilleure qualité, et vous demandent où vous préfé- 
rez quelles vous ouvrent la veine. Alors elles piquent l'en- 
droit que vous leur indiquez, avec une grande aiguille ; 
cela ne fait pas plus de mal qu'une légère égratignure, elles 
introduisent dans le petit vaisseau toute la matière qu'elles 
peuvent fixer sur la pointe de l'aiguille; après cela elles 
bandent cette petite plaie, en observant de la couvrir d'un 
fragment de coquille creuse; elle répètent cette opération 
à quatre ou cinq endroits différents. Les femmes grecques 
ont le préjugé de se faire faire une insertion au milieu du 
front, une à chaque bras et l'autre à la poitrine, en l'hon- 
neur du signe de la croix, mais cela produit un fort mau- 
vais effet, ces piqûres laissant une légère cicatrice ; toute 
femme exempte de préjugés préfère la jambe ou la partie 
du bras qui n'est pas ordinairement découverte. Les enfants, 
les jeunes personnes, après cette opération, ne jouent pas 
moins tout le reste du jour, et jusqu'au huitième on est en 
parfaite santé, alors on a un peu de fièvre, on se met au lit 
pendant deux jours, rarement pendant trois; on n'a g-uère 



— 210 — 

plus (le viiii!^! on trente boulons au visaye ; jamais on n'est 
niar(|iié, et au bout de la linitaiiie on se porte aussi bien 
qu'avant l'opération. La plaie qui s'est formée à l'endroit de 
l'insertion, a un écoulement pendant toute la maladie, je 
suis persuadée que c'est là ce qui diminue les accidents; il 
y a tous les ans des milliers de personnes inoculées. L'am- 
bassadeur de France disait fort plaisamment, qu'on prend 
ici la petite vérole pour faire diversion, comme ailleurs on 
prend les eaux. Il n'y a pas d'exemple qiion en meure, et 
vous pouvez me croire bien convaincue de la sûreté de cette 
expérience, puisque mon intention est de la tenter sur mon 
cher petit enfant. Je serai même assez patriote pour 
employer tous mes soins à faire adopter cette méthode en 
l'Angleterre, et je n'aurais pas manqué d'écrire plusieurs 
particularités sur cet objet à quelques-uns de nos médecins 
si j'en connaissais parmi eux d'assez désintéressés pour tra- 
vailler à détruire une branche aussi considérable de leurs 
revenus, en faveur de l'humanité; mais cette maladie est 
d'un si grand produit, que ce serait exposer à tout leurres- 
sentiment l'homme assez hardi pour tenter de la détruire. 
Si Dieu me prête vie jusqu'à mon retour^ j'aurai peut-être 
le courage de guerroyer avec eux; voilà pour vous une 
belle occasion d'admirer les sentiments héroïques de votre 
amie (i). » 

Milady Montagne fit inoculer la variole à son fils, âgé de 
trois ans, dans le village de Belgrade, situé à quatorze mil- 
les de Gonstantinople, le i8 mars 1718. Sa fille ne fut pas 
alors soumise à la même épreuve parce que la nourrice qui 
l'allaitait n'avait point eu la petite vérole. Les seuls détails 
que nous possédons sur cet essai mémorable, sont consi- 
gnés dans un fragment de lettre que Milady Montague écri- 

I. Lettres de Milady Montague, Paris 1805, t. I p. 2'So. 



— 217 — 

vit quatre jours après à son mari, qui était resté à Péra dans 
le palais de l'ambassade. Les Anglais ont fait calquer et 
graver ce fragment dans l'édition qu'ils ont donnée en i8o3 
des œuvres de Milady Montague en cinq volumes. Cet hon- 
neur était bien dû au seul monument qui nous reste d'un 
événement aussi intéressant dans les annales de notre 
Europe, car rAmiual register a calculé que sur chaque mil- 
lion d'hommes i43.ooo lui doivent la vie. 

Revenue en Angleterre elle intéressalaplupart des mères 
et des femmes de la cour. Elle racontait à tous qu'il existait 
en Orient une pratique très répandue dans le peuple, grâce 
à laquelle ceux qui s'y soumettaient étaient à l'abri des terri - 
blés atteintes de la variole. 

La maladie provoquée était toujours bénig-ne, et assurait 
en retour, à ceux qui l'avait eue une fois, une immunité à 
peu près absolue pour l'avenir. En même temps Maitland 
son chirurgien échauffait le zèle du collège des médecins. 
Le résultat de cette double campagne fut la permission que 
donna le gouvernement d'essayer l'inoculation sur cinq 
malfaiteurs condamnés à mort et internés à la prison de 
Newgate. Elle réussit parfaitement, les criminels furent 
graciés et on répéta l'opération avec un égal succès sur des 
enfants de l'hôpital des orphelins. 

Lord Bathurst y soumit ses six enfants ; enfin la princesse 
de Galles fit inoculer les siens le 28 avril 1722. 

Cet exemple auguste produisit une émulation générale en 
faveur de la nouvelle méthode. L'année même elle était 
importée en Amérique ; trois ans plus tard, elle pénétrait 
en Allemagne ( i) et en Russie^ enfin de la Coste essayait de 
l'introduire en France. On se moqua d'un théologien fana- 
tique lequel prétendait que greffer ainsi une maladie c'était 

I. Le comle de Starheniliero', ambassadeur d'Autriche en Ano^lelerre. 
fut le premier Allemand qui en fit l'épreuve sur son fils. 



— 218 - 

vouloir tenter Dieu et imiter le (lial)le, (jui a\ ait certaine- 
meut inoculé la lèpre au patriaclie Job. MilacJy Montaçuese 
vit consultée et sollicitée avec un tel empressement qu'elle 
fut ohliu^ée de se réfug"ier à la campasi-ne. 

Il paraît cependant que quelques doctrines contrariaient 
par des prescriptions particulières les vues de Milady Mon- 
taçue. C'est, du moins, ce qu'on peut présumer d'un passage 
d'une de ces lettres. 

Ces légers nuages n'arrêtaient point les progrès tle la 
découverte et n'altéraient point la gloire qu'elle avait méri- 
tée, la plus pure sans doute à laquelle un mortel puisse 
aspirer. Le D"^ Downman lui consacra des vers dans son 
poème didactique sur l'enfance. Les hommages de ses com- 
patriotes l'entourèrent toute sa vie et la suivirent jusqu'à 
Venise, où elle s'était retirée dans sa vieillesse. 



CHAPIÏKE XV 
Une femme médecin polonaise au XVIII'' siècle 

m'"' HALI'IK 



Situalion el caractère de la fciiime polonaise. — Les l'olonaises et la 
médecine. — I-.a docteresse Ilalpir. — Son autobiographie. 

Au wiii siècle nous rencontrons encor«', dans un aulre 
pays, une IViiiine iniMlccin : c'est en Pologne; el, la \ie de 
cette doctoresse mérite d'être contée. 

Jetons d'abord un regard sur la situation de la Icnime 
polonaise. 

Nous la \ oyons respect«''i,' de tous temps ; dans la sphère 



— 2IÎ) — 

de son activité, elle est égale à l'homme. Les guerres et les 
exig-ences continues de la vie publique imposées par l'org-a- 
nisation républicaine de l'Etat, éloig^nant souvent et pour 
longtemps les maris du foyer familial, l'administration des 
biens est presque exclusivement entre ses mains. Cette cir- 
constance développe en Pologne le type de la femme vail- 
lante et énergique, de la maîtresse de maison rangée, pré- 
voyante, remplissant son rôle avec intelligence et esprit 
d'initiative, inventant de nouvelles branches d'industrie et 
de commerce, origines de grandes fortunes. 

En vêtements grossiers, un trousseau de clefs à la cein- 
ture, elle parcourt les champs, surveille les travailleurs, 
compte, achète, vend, signe des contrats, soutient des pro- 
cès, expédie par les fleuves de sa patrie aux marchés euro- 
péens des bateaux chargés de blé, de bois, de miel, de cire, 
de résine. 

L'argent ainsi gagné lui sert à augmenter l'étendue des 
terres qu'elle défriche ; elle envoie ses fils faire leurs études 
à Cracovie, à Padoue, à Paris, contribuant de la sorte au 
développement matériel et moral du pays(i). 

Les libertés politiques, dont jouit l'ancienne Pologne, 
enfantent le besoin de fréquentes réunions et délibérations. 
La femme y gagne de s'habituer à la vie de société et de 
prendre intérêt à la chose publique qu'elle connaît ainsi, et 
que, souvent, elle affectionne chaleureusement. Quoique 
elle ne prenne pas une part immédiate aux graves affaires 
qui incombent à l'activité masculine, ces affaires occupent 
à plus d'un égard sa. pensée, son cœur, son imagination, 
elles l'obligent à sortir à tout instant des étroites limites de 
son ménage et de son subjectivisme. Ainsi a surgi toute une 
série d'ardentes et parfois héroïques amantes de la patrie. 

I. .Madame E. Orzeszko (1. Ojechko) : La femme polonaise. I\evue 
des Revues 18Q7, ler août. 



— '2-2{) — 

Au xviii" siècle, le roi .lean Sobieski, le défenseur de 
Vienne, en écrivant sa ij^énéalogie pour le nonce du Pape, 
y parlait de sa mère en ces termes : « Manière avait le cœur 
non d'une femme, mais d'ini homme. 

« Les plus i^rauds [x'rils n'étaient rien à ses yeux. Dès 
notre plus tendre enfance, elle nous inculqua le plaisir de 
ne pas démériter de nos ancêtres en célébrant leur ij;^rand 
zèle et leur courage à défendre l'Eg-lise et la patrie, en nous 
faisant déchiffrer, en même temps que notre alphabet, 
l'épitaphe de notre aïeul : 

« O qiiam thilcf et décorum pro patria mon' ! » 

(( Déjà après la mort de notre père, elle disait que si l'un 
de ses fils s'enfuyait du champ de bataille, elle ne le consi- 
dérerait plus comme son enfant ; et, souvent, en nous mon- 
trant notre blason, elle nous citait la mère Spartiate qui, en 
envoyant ses fils à la guerre, leur répétait montrant leur 
bouclier : Ve/ mm hoc vel super hoc ! (Reviens vainqueur ou 
que l'on me rapporte un cadavre !) ». 

C'est ce qui arriva. Marc Sobieski, l'aîné tles doux frères, 
périt dans une bataille contre les Turcs ; Jean sauva de l'Is- 
lamisme la foi et la civilisation de l'Europe. 

Elisabeth Druzhacka, femme auleurde la première moitié 
du win*^ siècle, a écrit beauconi) de poésies. Vous croyez 
sans doute que c'étaient d'amoureux soupirs, des rêveries 
subjectives, des romances au clair de la lune ? Pas du 
tout. Elle flagella dans ses satiies les vices particuliers et 
générau.x, se phKjaiil ;iii [)()iiil «le \ ne de l'intérêt public et 
visant pliiliM la sociéti' que les iii(li\idus. La direction 
qu'elle donna à son beau talent lui lit l(Ut, mais elle avait 
ce genre poéticjue dans le sani;-, son idéal se résumait en 
ces trois mots : /Vo /)///;//co />o//o ! Douée d'un beau talent 
poétique, elle fui encore plus citoyenne et penseuse que 
poétesse. ' 



— :2'2l — 

Voici, enfin un troisième profil très original, celui d'une 
g-rande dame qui fut en même temps une maîtresse de mai- 
son hors ligne, celui d'une princesse de haute lig'née qui 
n'en manifesta pas moins des tendances réformatrices et 
démocratiques. C'est la princesse Anne Jablonowska, née 
Sapieha. Au lieu de chercher dans la capitale ou à l'é- 
tranger une existence facile et agréable, elle passa sa vie 
dans ses grands domaines, dont elle aug'mentade beaucoup 
la valeur en y portant la culture et l'administration à un 
haut degré de perfectionnement. Elle fut aussi une réfor- 
matrice : elle émancipa les serfs établis sur ses biens, leur 
ouvrit des hospices et des asiles, fonda des écoles, des 
bibliothèques, des caisses d'épargne, jusqu'à des imprime- 
ries. Elle écrivit plusieurs volumes sur la situation des 
paysans polonais et sur les moyens de relever leur niveau 
économique et intellectuel. Il faut considérer cette aristo- 
crate intellig-ente et magnanime comme la représentante 
d'un nombreux g'roupe de femmes polonaises moins riches 
et moins connues. 

Déjà, de ces quelques exemples, il appert que les femmes 
polonaises savaient apprécier la science et qu'elles se l'ap- 
propriaient avec avidité. Il faut noter ici, que c'est à une 
femme que la Polog-ne doit la restauration de l'université 
de Cracovie, fondée en i364 par le roi Casimir le Grand, 
mais tombée en déchéance après sa mort. Cette femme était 
la reine Hedvig-e (i383-i4oo). 

Nous avons vu déjà au xiii" et au xiv" siècle deux iemmes 
médecins polonaises. Voici maintenant une étudiante à la 
jeune université de Cracovie. 

Peu de temps après sa restauration (i4oo), un prêtre alle- 
mand Martin, depuis abbé du couvent des Ecossais à 
Vienne, note le fait suivant : 

« A ce moment, parmi les étudiants, il yen avail un ({ui 



'202 

se distinguait particulièrement par ses talents et son zèle. 
On découvrit que c'était une jeune fille. La faculté en fut 
scandalisée, car c'était un crime que d'échanger les vête- 
ments féminins contre ceux (['1111 homme. La jeune fille fut 
mandée de\ant le tribunal ecclésiastique. Quand on lui de- 
manda quel était le mobile de son crime, elle répondit : 
l'amour de la science. Ses collègues ne purent que témoi- 
gner en faveur de la jeune étudiante, qui, consacrée avec 
enthousiasme à ses études, donnait à tous le bon exemple. 

Impressionnés par cet aveu, les juges se montrèrent 
cléments et la condamnèrent seulement à la réclusion dans 
dans un couvent, où elle vécut depuis comme institutrice 
des nonnes et dont elle devint [)lus lard supérieure (i). 

Quand, au xvi« siècle, éclata la réforme, les femmes polo- 
naises prirent une part très active à ce grand mouvement. 

Les auteurs contemporains mentionnent certaines fem- 
mes qui, dans les temples et même dans les réunions de 
famille, prêchent et interprètent les Evangiles. Les Polo- 
naises du \\v siècle possédaient une intelligence assez éveil- 
lée et un courage assez soutenu pour prendre une grande 
part, non seulement au mouvement protestant importé d'Al- 
lemagne ; mais encoie, aux agissements d'une secte très 
intéressante fjui se créa sur le sol polonais et fut l'expres- 
sion d'une certaine direction de la pensée polonaise pendant 
un siècle entier. On l'appela du nom de son fondateur, le 
socinianisme. Feu de personnes savent en Europe que c'est 
de cette production de la pensée religieuse en Pologne que 
tinrent leur origine les sectes, aujourd'hui universellement 
répandues en Angleterre et en Américiue, des unitariens, 
des aiili-trinilariciis cl des anabaptistes. 

I. Z milosci do uauki (Par amour de la science), in « Ster » 1897 
no 22. Le document en question se trouve aux archives de la bibliothè- 
«jue impériale de Vienne, sous le litre « Dialogus iiisloricus Martini 
abbatis Scoloruiii \ ieiinae Austriae ». 



— ^-23 — 

Les sociniens poussaient très loin la critique des dogmes : 
ils niaient le symbole de la Trinité et la divinité du Christ 
et n'envisageaient le baptême que comme une cérémonie 
commémorative qui méritait d'être conservée. Mais leur 
éthique était strictement évanyélique et leurs principes 
sociaux avaient un caractère tellement démocratique que 
les philosophes et les législateurs français n'en formulèrent 
de pareils qu'à la fin du xvin'' siècle. Or, au milieu du 
xvi" siècle ou au commencement du xvif siècle, nombre de 
Polonaises s'affdièrent à cette secte, diamétralement oppo- 
sée aux croyances et aux règles alors le plus généralement 
répandues, et furent même martyres de leurs convictions. 

Tout ce que nous avons dit nous servira pour expliquer 
plusieurs particularités dans la vie de la femme médecin 
polonaise dont nous voulons parler : Mme Halpir. So n 
caractèrejé nerg-ique et in dépendant, son_ ardeur p our la 
science, enfin la reconnaissance _q_uelui voua la républi_que 
pnlnnaîcg pnnc c^^roH l itiusi j d us Com préhensible. Personne 
ne lui contestait le droit d'exercer, elle ne songeait même 
pas à en demander la permission, taji t l'opini on publique 
et la loi^t aient loin de chicnn^er une femme médecin. 

D'ailleurs, l'exercice de la médecine par les femmes était 
en Pologne chose ordinaire. Une des occupations principa- 
les de la femme polonaise était de soigner les malades. 

Après les médicae de Posnanie et de Cracovie nous voyons 
au xv" siècle la reine Hedvige dont un des passe-temps était 
de visiter les malades, de les panser, de leur préparer des 
médicaments. Sa belle-fille, la duchesse Anne s'intéressait 
aussi à la médecine (i). Plus tard au xvni'^ siècle ce sont 
d'après l'historien polonais Kubala, surtout les femmes qui 
gavent combattre avec succès la peste. Pendant la terrible 



1. \ ila clucissae Aimae. 



— 224 — 

invasion d-e la Murl noire en i652 elles luttèrent vaillam- 
ment contre ce fléau : 

« Grâce aux femmes on observait dans les maisons de la 
noblesse et de la bourgeoisie aisée les prescriptions d'anti- 
sepsie de ce temps : on nettoyait l'air en brûlant du cam- 
phre, du vinaigre, des encens et des parfums ; on jonchait 
les huttes et les palais d'herbes odorantes et de feuilles de 
saule, on arrosait les parois de vinaigre. 

« Pour se préserver de la maladie, on employait la thé- 
riaque de Venise, on faisait boire à tous des infusions d'é- 
pices. Enfin dès les premiers symptômes on procédait aux 
purçations énergiques ; en outre, les dames se servaient de 
pilules de Rufus, de la Coins armena, du benzoare, du sco- 
drium, et de préparations de différentes plantes du 
)ays)« (i). 

Des femmes médecins attitrées se trouvaient-elles parmi 
ces dames dont chacune avait une pharmacie domestique? 
Nous ne saurions y répondre affirmativement ; avant Mme 
la doctoresse Halpir nous n'en avons pas rencontré. Mais il 
se peut que les documents et les mémoires nous en révè- 
lent encore, comme cela est arrivé tout récemment avec 
Mme Halpir. 

C'est à l'historien polonais, M. (îlatman, qu'on doit la 
découverte de 1 autobiographie manuscrite de cette docto- 
resse. Dans la revue de Lemberg intitulée : Przewodnik 
naukowy ((iiiide scientifique), il en a donn é une analyse 
assez é tendue, tout en présentant l'auteur de l'autobiogra- 



pTiie sous jine^lum ière plutôt fâcheu se. Pourquoi ? parce 
qu'il ne veut pas que la fenuïiiLélJidie... 

Ceci nous a imposé le devoir d'étudier le manuscrit [2) 



1. Kubala : fizarna sniierc (La .Mort noire) in Szkicc hisloryczne 
(Esquisses historiques) Lenihcrir, iXHi. 1. I, p. inç). 

•A. Il se trouve à la Hil(liolli('M|iic des |)riii<cs. Czartoryski (liscz- 
Tclia) à Cracovic. 



— 22o — 



^^ 



1^ 



même, et nous ne le regrettons pas ; car, g^ràce à cela Mme 
Halpir nous apparaît sous un jour bien différent. 

La doctoresse polonaise ne s'étend pas beaucoup sur sa 
jeunesse. Nous apprenons seulement qu'elle vit le jour en 
1718, en Lithuanie au palatinat de Xowogrodek et qu'à 
l'âge de treize ans son père Joacliim Rusiecki la maria à 
un oculiste allemand Jacob Halpir. Aussitôt après les no- 
ces, les mariés partirent pour Gonstantinople où M. Halpir 
possédait une clientèle considérable. 

Sa femme, douée d'une vive intelligence, devint bientôt 
son aide. En peu de temps elle arriva à seconder son mari 
dans les opérations oplitalmolog-iques et acquit des connais- 
sances médicales assez étendues. 

Son habileté s'ébruita et la clientèle commença à affluer 
chez elle. La jeune femme considérait toutefois son éduca- 
tion médicale comme inromjplè]^ Pt demanda it toujours 
dans les cas douteux des conseilsàsonjiiiiri. Mais, ses succès 
excitèrentTdéja l'envie deplusieur s de ses^ çgii frèr es ; p.L la\ 
sej)lace un incident^îeîFcara(Ltéjtis44qTre. 

Quelque temps après son retour à Gonstantinople, le doc- 
teur Halpir fut appelé auprès d'un haut fonctionnaire turc. 
C'était un « tchaouche » atteint depuis sept ans d'une cata- 
racte et de parésie des membres. Il promit au docteur cinq 
cents lèves'dans le cas de g"uérison. 

Le sort fut propice au docteur étrang-er ; peu de temps 
après son intervention, le tchaouche pouvait lui-même 
« lire, écrire et marcher sans canne >^. 

Dès que le bruit de sa g'uérison se répandit, le sultan 
Mahomed, manda Halpir chez lui, le remercia d'avoir rendu 
la santé à son fidèle serviteur et lui fit des cadeaux mag-ni- 
fiques. Son nom devint célèbre. 

Mais, quelque temps après, il advint que son malade, 
Méiaiiic Lipinska 15 



22() 



lequel achevait le trailomciil et prenait encore des médi- 
caments, monrut su])itemont. Le cas était d'autant plus 
terrible que la mort sui\if ringestion d'une potion que 
llalpjrjuiavjntprescrite. Lne fureur sans nom s'empara 
de la famille du tcliaouche. Les enfants du dignitaire, per- 
suadés que Halpir avait empoisonné leur père menaçaient 
sa vie ; heureusement, il réussit à s'échapper. Un peu 
apaisés, ilsprésent»M"ent une supplique au yrand vizir, Ismaïl 
pacha, et celui-ci condamma le docteur sans long^ procès à 
la peine de mort. 

La conduite de Mme Halpir en cette circonstance montre 
qu'elle jouissait d une grande présence d'esprit. Quoique 
atteinte elle-même en ce temps d une i^rave maladie, elle se 
•fit immédiatement transporter en paknupiin chez le grand 
Vizir, lui remit une pétition de sa part et se rendit le len- 
demain chez les autres dignitaires pour les prier d appuyer" 
sa cause. En effet, grâce à ses démarches le Vizir commua 
la peine de mort en une somme à payer aux héritie rs du 
mort, somme que ces derniers fixèrent à cin([ mille l èves. 

Mme Halpir ne s'arrêta pas à mi-chemin. E lle voulait 
élucider complètement l' histoire de l a mort du tchaouch e. 
A force de demander elle apprit que la potion avait été 
préparée chez tel [)harmacien. Elle continua ses investi- 
gations et réussit à découvrir qu'au moment où on prépa- 
rait la potion, un médecin isiaclile du nom de jonsec a se 
trouvait dans l'officine. Plein de haine cn\ers Halpir,— il 
avait profilé d'un moment où le pharmac ien avait quitjLéJa 
chambre pour verser du poison dans la potion. , 

Voilà donc Mme Halpir qui s'adresse de nouveau au 
vizir. Ismaïl-Pacha étaittombé en disgrâce et nn autre, Ali- 
Pacha, lui avait succédé. 

IJIc lui »'\|»(>sa le sujet de sa plainli' et .lonseca ne tarda 
pas à fairi' des aveux. .Mais Ali-Pacha ('tait nmins sangui- 



^ '221 — 

iiaire qu'Ismaï] et yo^'aiit le repentir de l'Israélite, il se con- 
tenta de lui ordonner de rendre à Mme Halpir la somme 
qu'elle avait payée aux héritiers et de lui imposer en outre 
une forte amende pécuniaire. 

Il s'ensuivit une nouvelle veng-eance de Jonseca. 

Toujours haineux, il se rendit chez Hakim-pacha, chef 
des médecins de l'empire turc, et le pria de défendre à 
^Ime Halpir de traiter les malades. Ce qui fut fait, on lui 
permit seulement de s'occuper de l'ophtalmologie. Et en - 
core, les malades ne devaient-ils appartenir qu'au sexe 
féminin. 

La doctoresse polonaise obéit, mais bientôt on s'adressa 
de nouveau à elle da ns des cas relevaj uL-de lajnédecine in- 
terne. Le gendre d'un t. chao uch e atteint ^^ithiase rénale 
l'appela. Au momen^toù Mme Halpir vint le voir il souffrait 
d'une rétention d'urine depu is cinq jours. Une heureuse 
application du traitement copahivique sauva le patient ; 
après l'ingestion dune dose de baume de copahu la pierre 
se fraya le cïiemiu a u deho rs, une dé bâcle d'urine s angui- 
nolente suivit et une amélioration i mmédiate se pro duisit. 
Les emplâtres et les bains achevèrent la guérison. 

Ce cas eut de très heureuses conséquences pour Mme Hal- 
pir. Le patient la combla de dons, et en sa qualité d'employé 
à la cour du sultan, la recommanda au chef des janissaires. 
De nouveau, réception cordiale. « Le chef des janissaires, 
majie^ut^de la faço n des plu s polies, il fit brùkr de l'encens 
dans la salle de réception, puis on apporta du café, du 
tabac, de l'eau rosée. lime remercta aussi chaleureusement 
d'avoir guéri son employé et me fit cadeau d'un chibouk 
en argent d'une valeur de vingt-cinq lèves, d'une bassine 
en argent, de douze coupes en même métal et de douze 
tasses ». 

Au surplus, il lui donna une lettre pour Hakim-pacha. 



- ±2H - 



« Il m'y louait beaucoup el le priait de nie donner ie U'slir, 
c'est-à-dire une patente qui me permettrait de traiter à Cons- 
tantinople tout le monde sans distinction de sexe. Dans 
ladite lettre son excellence l'ag^a des janissaires déclara en 
outre que j'étais son médecin particulier. Il me fit accom- 
pagner d'un de ses serviteurs les plus dévoués et lui recom- 
manda de remettre la lettre au pacha et de corroborer ora- 
lement ce qui était écrit ». 

Hàtons-nous d'ajouter que Hakini-pacha était un méde- 
cin français lequel, après s'être tixé à Constantinople, avait 
embrassé l'islamisme. Quand il eut lu la missive il changea 
iff'humeur et dit à la jeune femme : 

/ — Je vois que tu es une femme et encore toute jeune ; 
Qy cependant les études médicales demandent même aux 
I hommes beaucoup de temps. Comment donc as-tu appris 
/ cette discipline ? 

/— -^ — Dieu aidant et à force de travailler, je l'ai apprise dans 
le délai de plusieurs années chez n)on mari. D'ailleurs, il 
me semble que j'ai fourni assez de preuves de mes connais- 
sances. Il n'y a pas longtemps j'ai ij-uéri un malade qui était 
atteint de la cécité depuis vingt ans. 

— Bon, répondit le français, dans ma maison demeure 
une vieille femme qui a été nourrice de mon fils. Elle a perdu 
la vue il y a sept ans. Si tu la lui rétablis, je te donnerai le 
teslir, et je te recommanderai moi-même aux plus grands 
seigneurs de la ville. 

.<< Sur ces mots il me conduisit dans la chambre où était 
cette femme aveugle el je pris sur moi de la guérir. Dieu 
m'aida, j(.' lui rendis la vue d'une lartni des j)lus parfaites 
en quarante jours de traitement ». 

(]e fut l'examen pratique de Mme llalpii-. (iràce à lui, elle 
(ii'viiit doctoresse attitrée. llal<iiii-p;icli;i dut iiirme lui re- 
connaître uni- iiiti'lli::eiicf ;iu-(li'ssns de lu moyenne, puis- 



— 229 — 

que peu après il lui envoyait un malade qui occupait une 
haute position et dont la guérison pouvait avoir un reten- 
tissement considérable. Celait un imam (prêtre musulman) 
attaché à la cour impériale, doué de toutes les vertus et 
d'une grande beauté physique, en outre favori du sultan. 
Une éruption pustuleuse couvrait son corps et l'oblig^eait à 
rester cantonné dans son appartement. Tout en consultant 
sa propre expérience et en ayant recours au savoir de son 
mari, Mme Halpir g-uérit l'imam. 

La voilà donc sur le chemin de la g-loire. Dès lors le 
médecin français l'entoura de sa sollicitude : les Turcs n'ai- 
mant pas beaucoup appeler les médecins du sexe masculin 
auprès de leurs femmes, il lui procura une clientèle consi- 
dérable parmi les grands de la cour. Et pour qu'elle fût plus 
près du palais du sultan, il lui acheta une des maisons qui 
avoisinaient le quartier impérial et lui fit don d'une phar- 
macie. 

Au milieu de ses nombreux succès Mme Halpir tomba 
malade et ne se rétablit qu'au bout de quelques mois. Son 
mari, ennuyé par la longueur de la maladie et par les 
dépenses consécutives (peut-être aussi un peu jaloux de la 
renommée médicale de sa femme) la quitta, elle et sa fdlette 
Constance àg-ée de deux ans. Il partit emportant avec 
lui l'arg-ent du ménag'e et ne laissant aux siens qu'une petite 
somme déposée chez un de ses amis. 

Abandonnée et privée de fortune, épuisée par la maladie 
et les chagrins, la jeune Polonaise ne s'abandonna pas au 
désespoir et se décida à retourner dans sa patrie. 

Ce retour de Mme Halpir est aussi plein d'imprévu que son 
séjour à Constantinople. 

Accompagnée d'un vieux Tartare, qui connaissait un peu 
le polonais, Mme Halpir prit la route d'Andrinople. Sa 
bourse était presque vide, sans le secours de quelques amis 



— 230 — 

turcs la pauvre femme n'aurait pas pu payer la voiture. 
Haii^née de pleurs elle entra clans la nouvelle ville. Pas un 
liard dans la poche, comment continuer le voyage et trouver 
de quoi vivre ? 
i La science nitklicale la sauva. Le lendemain de son arri- 
vée elle se rendit à l'établissement des bains de vapeur. En 
ce temps, comme d'ailleurs aujourd'hui, les bains consti- 
tuaient par excellence le lieu de réunion des dames musul- 
manes. 

« Dans ce pays — nous raconte Mme Halpir — il est 
d'usagée que les femmes qui vonl au bain se parent comme 
si elles allaient à leur noce. Car ici, les femmes restent 
enfermées et ce n'est qu'aux bains qu'elles peuvent se ren- 
dre seules, toutefois avec la permission de leurs maris, ou 
bien, si elles ne sont pas mariées, de leurs parents. Là, elles 
se rencontrent en [)leine lii)erté, elles causent ensemble, 
man:^■ent et boivent, peuvc?il mémo danser et chanter. » 

Ce n'est pas [)()ur chercher la clientèle que notre méde- 
cicnne s'y rendit. Elle était encore malade et se traînait à 
peine. Les bains contribuèrent à son rétablissement défi- 
nitif, et en même temj)s elle conquit l'amitié de la plupart 
des dames réunies. 

« Ces dames richement vêtues s'approchèrent de moi, me 
firent beaucoup de conipliinents et se mir»Mit à ni'inviter 
chez elles, sur quoi je remerciai seig;neur Jésus. Au niilieu 
de cela une femme àg-ée, mère d'un cordonnier, me dit : 
Madame la doctoresse, venez voir mon fils, il souffre déjà 
(le[)iiis uti an d une d vseiiteiie, el inaiMlenanl il est dcNcnu 
poiti inaire. » 

Salomée Malpir accepta l'invitation de bon comii* et se 
rendit chez le cordonnier. 

« .le l'ai guéri — dit-elle en terminant le rt-eit de cet épi- 
sode — quant aux détails du traitement ce n'est pas ici le 



— 231 — 

lieu de les communiquer d'autant plus que j'ai déjà com- 
posé mon « livre médical » et que je vais bientôt le faire 
imprimer. Ils sont décrits là. En somme, il fut rétabli en 
4o jours et me récompensa de son mieux. En outre, il me 
fournit, à moi et à mon domestique, Joseph, des chaussures 
et des pantoufles à profusion et me fit une telle renommée 
que beaucoup de patients riches et influents vinrent me 
chercher. » 

Parmi les récits de quelques uns des cas qui se présen- 
tèrent à elle, il en est un bien joli et plein de mélancolie. 
Il porte le titre : Marchand Israélite d'Andrinople. 

Un riche israélite de Biligrad avait un fils très beau et 
très instruit nommé Lévi. Ce jeune homme ayant atteint 
l'âge de vingft ans, son père le maria avec une jeune fille 
juive. Plusieurs mois après il l'envoya à Vidine étudier les 
livres sacrés. Lévi y passa un an, mais pendant ce temps sa 
femme qui était restée à Biligrad ne pouvant supporter cette 
séparation en mourut. Lévi apprit cette mort et tomba aus- 
sitôt gravement malade. Ses parents le firent revenir de 
Vidine à Biligrad, mais ils ne purent ni jour, ni nuit, l'ar- 
racher de la tombe de son épouse. Les parents se dirent que 
le chagrin allait lui faire perdre la santé et la raison ; aussi 
l'emmenèrent-ils à Andrinople où ils le remarièrent. Mais 
il resta fidèle à la mémoire de sa première femme, 

« A ce" moment, je me trouvais à Andrinople. On s'adressa 
donc à moi, et Lévi même me raconta son histoire pour 
expliquer d'où lui venaient son angoisse précordiale, ses 
palpitations continues, le tremblement des mains et l'insom- 
nie. Je cherchai à le tonifier et il dépensa plus de cent 
lèves pour les toniques et cordiaux qu'il se faisaitpréparer 
à Constantinople suivant mes ordonnances. » 

Mais tout cela ne pouvait arrêter la marche de la maladie 
et Lévi voyait ses forces dépérir. Un jour, il appela 



— '2^-2 — 

Mme Halpir et deux Turcs coinine tt'inoius, pava en leur 
présence à la docloresse polanaise cinq cents lèves et y 
ajouta, en outre, des étoffes de sa boutique pour deux 
robes. « Puis il dit : je nie vois faible de par la \olonté de 
Dieu, et je te récompense moi-même car je crains qu'après 
ma mort mes parents ne veuillent pas te payer tes soins 
auprès de moi. » Le lendemain il mourut. 

Quelques jours après, Mme Halpir quitta Andrinople et 
continua son voya^^e. Sur son passage dès qu'on apprenait 
qu'elle connaissait la médecine, on l'appelait. 

Ainsi à Jambul Alimeg^héry, fds du khan de la Crimée, la 
consulta pour sa femme et son enfant. Dès que ces deux 
patients furent g^uéris, la doctoresse partit. Le sultan plein 
de reconnaissance lui paya mille lèves, la combla de dons 
et l'envoya dans sa propre calèche à Tatar Pasardjik. 

Ici de nouveau on la consulta. Elle g^uérit la femme d'un 
Ibrahim Etfendi, g^rand propriétaire de plantations de riz. 
Puis elle se rendit à Philibé, et de là à Sophia. 

De Philibé à Sophia la route traverse les Balkans. Les défi- 
lés et les escarpements y sont tels, qu'on ne peut la suivre 
qu'à cheval. Outre ces dangers, le pays était alors infesté 
par un brigand célèbre, Housseïnaga. dont la bande atta- 
quait et pillait tous les voyageurs. La doctoresse s'y hasarda 
quand même déguisée en homme et entourée de trente 
gens d'escorte. Elle n'échappa cependant pas aux brigands. 

« Un homme s'élança de derrière une roche et saisit mon 
cheval par la bride. Je te salue, dit-il. doctoresse ; où oses- 
tu aller avec ta fdle et ta fortune ? 

— Je ne suis pas doctoresse, répondis-je. Je suis un 
homme et c'est mon maître qui m'a envoyé... 

— Je sais bien que tu es doctoresse et que ilans ton con- 
voi il n'y a pas un seul Turc 

« J'étais maintenant sûr qm* devant moi s<' tenait Sarv 



— 233 — 

Housseïnag'a en personne ; j'avais entendu dire à maintes 
reprises que c'était un homme qui se hasardait seul contre 
cent. Par conséquent je lui répliquai : 

— Cher Monsieur, il m'est impossible de louer un convoi 
de cinq cents chevaux. Et cependant, ce serait peut-être le 
seul moyen de résister à un digue chevalier qui habite par 
ici et qui s'appelle Sary Housseïnag'a. Donc nous sommes 
partis une petite poig-née confiants dans sa magnanimité. 

« Alors le Turc sourit et me dit : 

— Oui, je suis ce brigand, Sary Housseïnaga. Je vous prie 
de venir avec moi dans ma maison, car j'ai une femme et 
des enfants, fils et filles et nous vivons à Karlova. » 

Mme Halpir le pria de la laisser avec ses compagnons 
'de voyage, mais il lui répondit qu'elle n'avait rien à crain- 
dre et la confia à sou fils. Trois jours après la doctoresse 
était à Karlova. 

Ce n'était pas sans cause que Housseïnaga l'avait arrêtée. 
Il souffrait lui-même d'une blépharite, et le père de son 
gendre était atteint de paralysie. Housseïnaga pria donc 
Mme Halpir de les prendre en traitement et, en effet, après 
deux mois, l'inflammation des paupières était guérie et le 
paralytique fut amélioré au point qu'il pouvait marcher à 
l'aide des béquilles. Choyée de toute la famille de Housseï- 
naga pendant son séjour à Karlova, rémunérée généreuse- 
ment par le terrible héros, la Polonaise arriva enfin à Sophia. 

Elle y trouva un bon accueil, Hiupra Uta pacha l'attacha 
comme docteur à sa cour et lui donna mille lèves par an 
sans compter le « taïne » c'est-à-dire du pain, de la a iande, 
du vin, du riz, du sucre, du miel, des cierges, du foin et du 
fourrage tant que besoin lui serait. 

Le sort de la pauvre femme semblait assuré, quand, à 
Sophia, elle fit la rencontre de son mari venu de Bosnie, où 
il s'était fixé pour chercher dans les eaux thermales des 



— 23i — 

environs, un remède à ses maux. Il ôtait rouvert de plaies 
et tous ses membres étaient contractés. 

« Dès qui! eut appris que sa femme était à Sophia, il se 
fit porter chez elle. Dans les maisons turques il n'y a ni 
chaises ni tabourets, on l'assit donc sur un tapis et à peine 
pus-je demander qui il était, (jue mon pauvre mari proféra 
d'une voix attendrie : <( Dieu soit avec toi, o femme ! » Alors 
je le reconnus à la voix, car il était tout à fait chans:é, pâle, 
maigre et souffrant. Mais, dès que je le vis, nous fondîmes 
tous deux en larmes. » 

Elle lui pardonna vite, et M.Halpirla pria de le soig-ner. 
Comme son cas était le premierque rencontrât la doctoresse 
elle hésita longtemps avant d'acquiescer au désir du mari. 

En vain, déclarait-elle, que jusque-là elle n'avait pas 
traité de maladies comme la sienne, qu'il était lui-même 
un médecin beaucoup plus instruit qu'elle, et enfin, qu'il 
avait a\ec lui son aide, un médecin maltais, fait prisonnier 
par les Turcs, rpii l'aidait en Bosnie et était venu avec lui à 
Sophia. M. Halpir insista tant que sa femme le prit en trai- 
tement. Elle lui prescrivit les frictions mercurielles et gui- 
dée par les bons conseils du docteur italien elle le guérit. 

Puis, ils passèrent ensemble quelques semaines et se 
décidèrent à reprendre la vie connu une. Mais son mari, 
étant le médecin de la cour du pacha <*n Bosnie, dut y 
retourner pour régler ses affaires. 11 n'en re\iril [)liis, une 
épidémie qui sévi.ssait dans le pays l'emporta. 

La nouvelle de sa mort attei^-nit douloureusenu'ut la 
veuve. Ne sacluml plus (juc faire et tout attristée, Mme Hal- 
pir resta cjiiebjue encore temps à S()j>liia. Le docteur maltais 
y séjournait aussi. Ct'tait un lioinnn» très éclair»' et très 
intelligent à ce qu'elle nous raconle. Déjà, en attendant le 
retour de son mari, elle avait étudié avec lui les parties de 
la médecine qui lui étaient le moins familières. Ellecite les 



— 235 — 

livres de Conondancia, Mulenstal et Ninsycht, de même 
que l'Herbier laissé par M. Halpir et qu'elle étudia sérieu- 
sement à Sophia. Le docteur maltais aug"menla principale- 
ment le trésor de ces connaissances thérapeutiques et lui 
apprit si bien le latin qu'elle pouvait écrire les ordonnan- 
ces en cette lang-ue. 

Ce désir d'apprendre fut tant à l'honneur de la jeune 
Polonaise, que trente ans plus tard elle savait encore un 
gré infini au serviable Italien d'avoir été, pour ainsi dire, 
son second maître. 

A cette époque, les Turcs étaient si acharnés contre les 
Maltais qu'ils s'opposaient même au rachat de ceux qui 
étaient tombés entre leurs mains, mais notre docteur réussit 
à s'échapper. Il partit d'abord de Sophia pour Constantino- 
ple, de là il passa à Smjrne, puis en Italie et revint enfin 
chez lui. Cependant, la guerre ayant éclaté avec les Autri- 
chiens, la doctoresse polonaise dut assister à des scènes 
horribles et la cruauté des Turcs lui déchira le cœur. 
L'exécution sommaire, par son pacha, de dix mille chré- 
tiens révoltés, la bouleversa tellement qu'elle ne voulut 
plus rester à Sophia, et malgré les difficultés du voyage en 
temps de guerre, quitta la ville pour continuer enfin 
son voyage vers la Pologne. 

Elle n'était pas au bout de ses mésavantures! A Vidin 
elle g"uérit le prétendant au trône de Hongrie, le prince 
transsylvanien Joseph Rakoczi, d'une congestion pulmo- 
naire. Le prince à peine rétabli devient amoureux d'elle, 
la doctoresse décline cet honneur. 

— Je ne suis pas, dit-elle, l'ég'ale de votre Majesté royale. 
Vous êtes un monarque et moi une pauvre femme médecin. 
Je sais que vous ne m'épouserez pas. Une fois votre amour 
éteint, vous m'abandonnerez ou peut-être, ce qui est pire, 
vous me donnerez à un de vos serviteurs. Or, je suis assez 



— 236 — 

riclie pour avoir de quoi Itoirc, manijer, m'iiabiller et pour 
pouvoir aller où je veux. Ma profession me suffit, et quant 
au mariay;"e, si je me conduis honnêtement, je trouverai 
encore à me marier. » 

Mais le prince voit rouge, il veut recourir à la force 
et, pour éviter la contrainte, Mme Halpir est forcée de 
louer clandestinement un bateau et de se rendre à 
Rouchtchouk. ville située aussi sur le Danube, quelques 
lieues en aval. 

Irrité par cette fuite, Rakoczi dénonce la doctoresse 
auprès des autorités turques comme espion. En temps de 
guerre, les procédés sont simples. On emprisonne donc 
notre Polonaise dès qu'elle met le pied en ville et on la 
condamne, séance tenante, à mort. Le lendemain doit 
avoir lieu l'exécution et voilà que ses connaissances médi- 
cales la sauvent encore une fois! Le fils d'un grand sei- 
gneur de Rouchtchouk, trésorier d'Etat, tombe gravement 
malade. Un œdème intense lui euNahit en une nuit t(jute 
la face, la langue sort de la 'bouche, les yeux sont cachés 
par la tuméfaction et les trois nK'decins de la \ ille l'aban- 
donnent. 

Le malheureux pèie apprend alors l'airivée de Mme Hal- 
pir, et obtient la pennissinn de la l'aiie sortir de prison 
pour- ynérir son fils. 

Mme Halpir accepte et, tout en lui donnant ses soins, 
elle raconte sa lamentable odyssée. 

<< .lamais, dit-elh', je ne me suis occiipi-e d'espionnai;'!' et 
je suis sûre fjue cette accusatiiMi it;rioininieuse (jiii doit me 
perdre ('nianedii prince Rakoczi.)- 

Le (r't'sor'ier- ne doute pas de sa |tar'ole et r/'irssil à obte- 
nir- j)our- elle la permission de séjourner dans sa juopie 
maison tant (|iie l'alfaii'e ne sera pas élucid(*e. 

Pendant ce temps le prince Rakoczi. pris de leniords, 



— 237 — 

écrit aux autorités de Rouchtchouk qu'il s'est trompé et 
que Mme Halpir est au-dessus de toute suspicion. Le trai- 
tement de la doctoresse, traitement que nous ne possédons 
pas (Selon l'autobiographie il devait être noté dans un 
livre médical), amène une amélioration considérable dans 
l'état de santé du jeune Turc, elle triomphe et les patients 
affluents chez elle. Mais elle quitte la ville et se rend 
directement en Pologne, parMohylew situé sur le Buy à la 
ville de Bar, célèbre depuis la confédération polonaise de 
1768. 

Deux incidents troublèrent son séjour en Pologne. 

Au moment où elle était à Sophie, l'armée allemande, 
commandée par le général Daunitz, subit une défaite, et 
beaucoup d'Allemands furent faits prisonniers. Un Turc 
conseilla à notre doctoresse de payer la rançon de quel- 
ques-uns, lui disant que « ce serait un mérite devant Dieu, 
un fait honorable devant les hommes et en outre un profit 
pour elle», car les officiers allemands étant pour la plupart 
riches, leurs familles ne demanderaient pas mieux que de 
restituer avec quelque bénéfice ce qu'elle dépenserait pour 
le rachat des guerriers. Elle suivit ce conseil et racheta 
cinq prisonniers. 

Quatre lui rendirent bientôt l'argent, le cinquième, 
nommé Pilstein, tardait seul à s'acquitter de sa dette. Il 
s'en excusait de façon et d'autre, mais continuait à vivre 
aux frais de la doctoresse et l'avait accompagnée jusqu'à 
Bar. Là, il mit à exécution le plan qu'il avait combiné. 

Pourquoi rembourser la généreuse dame, si on pouvait 
en l'épousant se débarrasser de la dette? Lui seul n'aurait 
peut-être pas pu convaincre la veuve de l'excellence de 
cette solution ; mais, à Bar, il s'assura de merveilleux 
alliés : les pères Jésuites. 

Les disci[)les de Loyola, ({ui avaient un couNcnt dans 



— -238 — 

cette \ille Nouèrent ù 1 exécution du plan de Pilstein tant 
de zèle qu'ils réussirent à vaincre les scrupules de Mme 
Halpir. Elle céda à leurs ariijunients et se maria avec l'offi- 
cier autrichien. 

Celui-ci, jusque-là peu poui\u des biens terrestres, 
devint subitement aisé, sinon riche. Mme Halpir, qui 
avait réussi à réunir pendant son voyage une petite for- 
tune, la partag"ea avec lui de bon crrur. Mais elle eut 
la mauvaise chance de tomber sur un être très indigne. 

De Bar elle partit avec son mari pour Dubno. Au même 
moment y arrivait le prince Radziwill, commandant en 
chef de l'armée de Lithuanie ; lequel enrôla le mari 
comme officier et offrit à Mme Halpir-Pilstein la place de 
doctoresse à sa résidence Xieswiez. 

Cependant la doctoresse voulait, avant d'entrer en fonc- 
tions, remplir une promesse quelle avait faite à plusieurs 
familles turtjues amies de Rouchtchouk. 

On sait qu'en [784, 1 Autriche ne combattait pas seule la 
Turquie; elle était alliée avec la Perse et la Russie. Or, les 
Russes avaient emmené prisonniers ([uelques Musulmans 
de Rouchtchouk, braves pères de famille, qui avaient 
obligé Mme Halpir. Voulant faire tout ce qui était en son 
pouvoir pour ses bienfaiteurs, elle avait promis à leurs 
proches d'aller à Pétersbourg demander à la tsarine la libé- 
ration des prisonniers et elle y alla. 

Passons les d('>tails parfois très curieux sur son voyage et 
son séjoui" de quelques mois en Russie : ils ont trop peu 
de rapports avec Tliisloire de Mme Hal[>ir médecin. Disons 
toutefois (jue, chcniiii faisant, elle prodiguait ses conseils 
médicaux. Près de la \ille lithuanienne de Nowogrodek 
elle nu(''iit le staroste de Robrujsk M. Lo[)Ol ; dans la 
\illc russe di' Narva, elle soii^imil la l'einine du général 
(llijilis. lOiiliii ;'i iN'tersboiiry, dans la jucniièic maison (»ù 



— 239 — 

elle entra, celle du général Karaoulof, elle assistait la 
femme pendant raccouchement. jMnie Karaoulof, en recon- 
naissance, la recommanda à la personne la [)lus puissante 
à la cour : la princesse Tclierkaskaïa et cette dernière la 
nomma son médecin. 

Elle g'ai^na la sympathie de la princesse en la guérissant 
de vertiges dont elle souffrait. L'ablation de la cataracte à 
un musicien de la cour de la tsarine, attira sur elle l'atten- 
tion de la souveraine. L'impératrice lui confia sa blanchis- 
seuse, aveugle depuis quinze ans, et notre doctoresse, après 
avoir diagnostiqué la cataracte, l'enleva avec succès. Très 
satisfaite, la tsarine retint jNIme Halpir auprès d'elle, lui 
permit de traiter tons les malades qui viendraient la cher- 
cher, commanda au pharmacien de la cour de préparer 
les médicaments quelle oidonnait (ce qui était, paraît-il, 
fort désagréable aux médecins de la cour) et libéra ensuite 
les quatre Turcs de Rouchtchouk. Au comble du bonheur, 
la doctoresse fit ses adieux à la souveraine et partit pour 
la forteresse de Rewal, où se trouvaient les Rouchtchoukois, 
puis revint en Pologne près de son mari. Mais, de grands 
chang^ements s'étaient opérés chez elle. Monsieur avait dis- 
sipé tous les biens de sa femme et se montrait, en outre, 
brutal et malhonnête envers elle. Tant et si bien que, 
enceinte, réduite à la misère par son digne conjoint, 
elle se décida à demander aide et secours aux parents de 
Pilstein, et entreprit un voyage en Carniole, où ils étaient 
fixés. Elle rencontra en eux des gens aimables, sincères, 
nuiis peu fortunés et en outre fort irrités contre leur fils, 
lequel s'était mal conduit dans sa jeunesse, avait dissipé sa 
fortune et n'était entré dans l'armée que par désir de courir 
les aventures. 

Elle les (juilta bien vite et. de passage à Vienne, où elle 
s'arrêta pour faire ses couches, elle rencontra l'ambassa- 



— -240 — 

ileiir iJjaki Alibly Efendy el s'adressa à lui. L'ambassadeur, 
enchanté de trouver à l'étranger une personne connaissant 
l'art médical et sa langue, d'autant plus que nombre de 
ses gens étaient tombés malades et que le médecin alle- 
mand appelé auprès d'eux ne comprenait rien de leur lan- 
gage, offrit à Mme Pilstein la place de docteur à l'ambas- 
sade turque de Vienne. 

Chez l'ambassadeur venait souvent le traducteur de l'em- 
pereur d Autriche el lorsqu'il a{)pril (jue Mme Pilstein était 
un médecin distingué, il la recommanda à un comte de 
l'empire qui souffrait des yeux. Ce comte fut guéri et la 
renommée de la doctoresse se répandit bientôt. Après plu- 
sieurs mois de séjour, les conditions matérielles de la doc- 
toresse, mère d'un beau garçon nommé Stanislas, s'étaient 
tout à fait améliorées. Mais l'impatience de revoir son mari 
et sa fille, quelle avait laissés en Pologne, fit que Mme Pils- 
tein quitta sa nombreuse clientèle et revint. 

Nouvelle désillusion. Son mari avait encore dissipé le peu 
qu'elle avait laissé en dépôt chez la femme du castellan de 
Smolensk. Il était en prison pour avoir désobéi à ses 
chefs et n'avait plus la moindre affection pour sa femme, 

Mme Halpir resta cependant en Pologne une quinzaine 
d'années, exerçant la médecine dans les différentes villes 
de la Pologne (le plus longtemps à Dubno en Volhynie), 
maria sa fille, fit éduquer son fils Stanislas et partit vers 
1769 pour Constantinople, où elle devint bientôt le méde- 
cin du harem du sultan Moustafa. Il faudrait dire plutôt 
médecin de la famille, car ce sultan n'était (jue bigame et, 
d'autre part, tous les membres féminins de la famille du 
souverain, avaient recours aux soins de la doctoresse 
polonaise. 

Nous abrt'tceons le récit de cette deuxième partie de la 
vie (le tKiti'c C()m[»al riotc. Après une lriil;ili\»' d cnipoison- 



— -241 — 

neiueut faite sur sa personne par son mari (délivré de la 
prison sur les instances de Mme Halpir), elle ne voulut 
plus vivre avec lui. Pourtant de temps en temps l'ex-offi- 
cier autrichien faisait une apparition, extorquait ou obte- 
nait moyennant prières une somme d'argent, puis dispa- 
raissait. 

La doctoresse elle-même raconte plutôt brièvement cette 
période de sa vie. Toutefois elle communique certains cas 
remarquables de sa pratique médicale en Pologne. 

Son autobiographie s'arrête à l'an 1760. Elle était âgée 
alors de quarante-deux ans. A-t-elle vécu encore long- 
temps? Sa vie s'écoula-t-elle désormais paisiblement ? Ne 
fut-elle pas prise de nouveau du désir de revoir sa patrie, 
où vivait sa fille mariée à Antoine Ostrowski, où habitait 
son fils Stanislas, garçon intelligent et énergique, mais qui 
n'avait point voulu rester à Constaiitinople, comme le dési- 
rait la mère? Qu'est devenu son recueil d'observations 
médicales, qui aurait été sûrement très intéressant ? 

Voilà une série de questions auxquelles peut-être les 
recherches dans les archives de Constantinople permettront, 
au moins en partie, de répondre. 

En tout cas, ce que nous savons de la vie de Mme Halpir 
suffit pour que les femmes médecins, aussi bien que les 
Polonaises, en soient fières. On ne peut en effet ([u'admirer 
son ardeur pour la science et pour l'étude, son intelligence 
et son énergie infatigables. Aux prises avec les difficultés 
les plus imprévues et les plus désespérantes, elle ne se 
décourage pas un seul instant, elle lutte et combat, sans 
pour cela oublier se dévouer. 

Elle souffre comme femme, comme épouse, comme mère, 
elle souffre comme esprit indépendant; pourtant, elle va 
droit devant elle et, toute sa vie est un modèle de courage 
iV'iiiiniii et d'honneur professionnel. 

Mélanie Lipiiiska 16 



— 242 — 



CHAPITRE XVI 



Sages-femmes célèbres. 



Louise Bourgeois. — Sa vie. — Son d'uvre. — Justine Sieg'cmund. — 
-Marguerite du Tertre. — Catherine Schraders. — .Madame Leboursier 
du Coudray, 



Mme Halpir clôt notre série des femmes médecins dans 
les temps modernes. Après elle, commence la période bien 
dilFérente, et surtout très compliquée de la Révolution et du 
XIX siècle. 

Avant d'aborder l'étude de cette dernière époque, nous 
nous voyons oblig-é de citer encore les noms de quelques 
personnalités qui la précédèrent ; ce sont ceux de toute une 
série de saines-femmes célèbres. Nous n'écrivons pas l'his- 
toire de l'obstétrique, nous choisirons donc seulement celles 
de ces femmes qui ont donné à certaines questions d'obsté- 
trique un nouveau développement, et dont les travaux 
appartiennent, par conséquent, à la médecine générale. 

La doyenne de ces célébrités est Louise Bourgeois. 

D'après les recherches du D'Cliéroaii (i) Louise Bourgeois 
naquit en i563. Elle était issue d'une famille aisée apparte- 
nant à la bourgeoisie, son père avait fait biltirvers i585 sur 
le fossé de la porte Buci, qui s'élevait à la jonction des rues 
Contrescarpe et Saint-André-des-Arls, plusieurs maisons 
d'une valeur de quinze mille livres. 



I. D' Achille Chércau. lîsquisse historique sur Louise liourg-eois dite 
Boursier, sage-femme de la reine Marie de Médicis, Paris i852. 



— 243 — 

A Tâg-e de 21 ans, elle épousa le sieur Martin Boursier, 
chirurgien barbier attaché à l'armée du roi, praticien qui 
avait étudié sous Ambroise Paré. 

La nécessité où se trouvait son mari de suivre sa compa- 
gnie partout où l'appelait le service du roi, fit que Mme Bour- 
sier restait à Paris dans sa famille. Elle vivait donc avec sa 
mère et ses trois enfants dans une de ces maisons dont nous 
venons de parler, près de la porte Buci. Elle aimait ce quar- 
tier à cause « du bon air et de la liberté des belles prome- 
nades ». Ces quelques mots simples trahissent une àme de 
véritable médecin sachant apprécier l'importance de l'hy- 
giène. 

Les événements de cette époque vinrent trouble-r le calme 
qui régnait dans cette famille. Henri de Navarre après ses 
nombreux exploits, vint le 3i octobre iSgo mettre le siège 
devant Paris. Il logea avec son armée dans les villages de 
Gentilly, de Montrouge, de Vaugirard et la nuit suivante, 
Sully, le duc d'Aumont et Chatillon, envahissaient le fau- 
bourg Saint-Germain. Les troupes firent un affreux pillage 
et les maisons de la famille Boursier furent saccagées « jus- 
qu'à la paille ». Mme Boursier ne put sauver que sa vie 
et celle des siens. 

Tombée d'une position aisée, dans la misère, dénuée de 
tout, elle ne perdit pourtant pas courage, et se mit à travail- 
ler, en attendant le retour de son mari. Mais, la broderie, 
le petit point, « petit mestier, broderie en jarretières», appor- 
taient bien peu pour assurer l'existence de cinq personnes, 
dont trois enfants en bas âge. Ce triste état ne fut amélioré 
ni par le retour de son mari, ni par un voyage à Rouen où 
vivait son beau-père. Une sage-femme, qui l'avait assistée 
autrefois dans ses couches, pénétrée de douleur à la vue de 
ce dénument qui ne paraissait pas devoir se modiher de 
longtemps, la sauva. Elle l'engagea à se faire initier aux 



— 244 — 

mystères de Tart des accouchements et lui prédit un avenir 
brillant. MmeBoursieraccueillit cette proposition avec assez 
peu d'enthousiasme. La profession de sage-femme n'était 
pas, à ce qu'il paraît, en grand honneur à cette époque, et 
pour quelques accoucheuses privilégiées que le sort avait 
mise en renom, une foule d'autres croupissaient dans l'ou- 
bli, la misère et la déconsidération. 

Cependant la crainte de voir ses enfants manquer du 
nécessaire, fit taire toutes ses répugnances^ et elle se mit 
aussitôt à l'étude. Ce fut dans les œuvres d'Ambroise Paré, 
le restaurateur, comme on l'a appelé, de l'art des accouche- 
ments, qu'elle puisa les éléments indispensables à l'exercice 
de l'art sur lequel elle fondait toutes ses espérances. Les 
le(;ons que lui donna son mari, les conseils que plusieurs 
sages-femmes de ses amies s'empressèrent de lui prodi- 
guer, son aptitude à l'étude, et son intelligence firent le 
reste. 

Voici comment elle trouva sa première cliente : 
Un jour qu'elle allait voir « son crocheteur » dont elle 
avait besoin, elle apprit que la femme de ce dernier était 
enceinte. L'occasion était trop favoralde pour la laisser pas- 
ser, et Mme Boursier « la saisit aux cheveux ». Elle s'offrit 
donc à accoucher cette femme gratuitement, à la payer 
même si elle exigeait... La proposition fut acceptée, vint le 
moment décisif et il faut avouer que notre sage-femme fut 
très émotionnée à la jtreniière hmce qu'elle rompit en 
faveur de la lAicine. 

Le garçon auquel eHc facilita l'entrée en ce monde, était 
« rouï par tout le corps, et avait avec lui un demy seau 
d'eau ». "J'avais leu et retenu, ajoute Louise Bovirgeois, 
qu'il ne faut pas laisser dormir une femme qui vient d'ac- 
coucher, (If pt'ui- rpi une faiblesse ne l'emporte à cause de 
l'évacualioti. .le (h.'meure seule, comme je remuais l'enfant, 



— 245 — 

je parlais quelquefois à elle. Une fois elle ne me répondit 
point, je mis l'enfant sur un oreiller à terre et courus à 
elle, que je trouvai évanouie. Je cherchai du vinaigre et de 
l'eau, et la fis revenir à bonne heure. » 

L'accouchement de la femme du « crocheteur n en amena 
bientôt plusieurs autres. Mme Boursier habitait alors cette 
partie de Paris qu'on appelle aujourd'hui le quartier latin 
et qu'on nommait en ce temps : quartier des Cordeliers. 
Quelques grands hôtels épars ça et là, des collèges, des 
abbayes, et une agglomération de ménages pauvres le con- 
stituaient. Elle se trouvait donc dans une position favora- 
ble pour se créer rapidement une clientèle parmi les classes 
laborieuses de la société. En effet, elle y pratiqua environ 
cinq ans, et parvint enfin à passer « des petites gens à plus 
hupés ». 

Vers 1599, forte des études qu'elle avait faites, assurée déjà 
par l'expérience qu'elle avait acquise, elle s'inscrivit pour 
obtenir le diplôme de « sage-femme jurée » à Paris, l'obtint 
sans trop de difficulté et, à partir de ce moment, sa répu- 
tation ne fit que grandir. En peu de temps elle se fraya le 
chemin vers les hautes régions de la noblesse. 

Ce serait bien s'aventurer, dirons nous avec le D'' Chérau 
que de chercher à pénétrer le mystère de l'immense réputa- 
tion que Louise Bourgeois parvint à acquérir et de l'honneur 
inouï qu'elle eut de voir s'ouvrir devant elle les portes an 
Louvre. 

Son expérience acquise par un travail incessant, ses ta- 
lents incontestables, l'affabilité de son caractère, son esprit 
fin, délicat et subtil, son tact exquis, furent sans doute les 
premières pierres, qui, jointes à des circonstances fortuites 
et heureuses, vinrent élever le piédestal sur lequel elle a 
trôné pendant plusieurs années. Dès 1600, époque de l'avè- 
nement de Henri IV au trône, Louise Bourgeois accoucha 



— 246 — 

Mme Arnault, l'intendanle, Mlle Perrault, la conseillère, 
nièce de M. de Fresne, secrétaire de l'Etat ; la duchesse 
d'Elbeuf, etc., etc. Ce furent autant de lettres de recom- 
mandation qu'elle mit en avant pour parvenir au but de 
tous ses désirs, celui d'accoucher la reine Marie de Médicis, 
femme du bon Henri et enceinte alors de celui qui fut 
depuis Louis XIII. 

Il faut lire le « Récit véritable » de la naissance des enfants 
de France, pour avoir une idée de toutes les intrigues qui 
se jouèrent en une circonstance aussi importante, et tout ce 
qu'il fallut à Louise Bourgeois de patience, de soins, d'ha- 
bileté, de démarches et de visites pour s'élever à cette 
dignité. 

Mais enfin, au mois d'août i(Joi la reine l'appela auprès 
délie et dès ce moment, jusqu'en 1627, elle resta attachée 
à la cour. Elle assista Marie de Médicis dans tous ses accou- 
chements. Plus tard, sous Anne d'Autriche, son poste fut 
plutôt honoraire, la reine étant stérile. 

La fortune semblait déverser toutes ses faveurs sur Louise 
Bourgeois lorsqu'un terrible événement vint assombrir son 
existence jusqu'alors si brillante et empoisonner les derniè- 
res années de sa vie active. 

Le 5 juin 1627 Marie de Bourbon Montpensier fut empor- 
tée en quelques heures par une affection ayant tous les 
caractères d'une péritonite puerpérale. La perte de cette 
princesse, fdle de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, fut 
pour la cour et pitur la France un sujet d'affliction 
immense. On ne sait, si l'on accusa faussement la sage- 
femme de ce malheur ou si véritaljlement elle commit dans 
cette délivrance quelques graves imprudences. Toujours 
est-il, que la reine mère, Marie de Médicis, ayant ordonné 
l'autopsie de sa belle-fille, Louise Bourgeois se laissa 
entraîner contre le rapport qu'en firent les médecins alla- 



— 247 — 

chés à la cour, à la publication d'un libelle qui dut lui atti- 
rer la réprobation générale. 

Le rapport nécroscopique fut fait à Paris le 5 juin 1G27. 
Dans ce rapport il n'y avait rien qui fût blessant pour 
Mme Boursier, les sig-nataires ne l'accusaient en quoi que 
ce soit. Et pourtant deux jours après, le 8 juin 1627, elle fit 
paraître sous le titre de : Apologie de Louise Bourgeois^ dite 
Boursier^ contre le rapport des médecins^ un pamphlet, dans 
lequel, défig-urant complètement l'intention qui avait pré- 
sidé à la rédaction du rapport des médecins, elle se livrait 
contre ces derniers à des insinuations non méritées. 

Une réplique très violente des médecins ne se fit pas atten- 
dre. Somme toute cette chicane, si maladroitement provo- 
quée ou du moins considérablement envenimée par 
Mme Boursier, lui fit un tort immense dans l'opinion des 
hauts personnages qui l'avaient jusqu'alors employée. Sa 
carrière fut, par suite à peu près terminée, et elle ne s'oc- 
cupa plus que de faire paraître une nouvelle édition de ses 
œuvres, qu'elle augmenta de faits nouveaux et d'observa- 
tions. 

Elle mourut le 20 décembre i636. 

Son premier et principal ouvrage a pour titre : Observa- 
tions diverses sur la stérilité, perte de Jriiict, fécondité, accou- 
chements et maladies des femmes, et des enfants nouveaux 
nais ; amplement traittés et heureusement practiquées par 
Loyse Bourgeois dite Boursier, sage-femme de la reine. 
Œuvre util et nécessaire à toute personne. 

Dédié à la Royne. 

A Paris chez A. Saugrain, rue Saint-Jacques, à la Nef 
d'argent, devant Saint-Benoit, 1609. 

Ce livre a joui pendant longtemps d'une grande réputa- 
tion, et est devenu le vade mecum des sages-femmes de l'é- 
poque. Traduit en plusieurs langues, en latin (Oppenheim 



— 248 — 

i(')i9in 4")5t-'ii allemand (Francfort 1G21 in 4*), en hollandais 
(i658 et 1700), il a eu en français plusieurs éditions. La 
deuxième édition publiée en 162G forme déjà trois volu- 
mes, la première était d'un seul. La troisième parut six 
ans après la mort de l'auteur, en i644- 

En 1626 Louise Bourgeois publia à la fin du deuxième 
volume des Observations quebjues écrits autobiographi- 
ques. C'était d'abord le récit intitulé: « Comment j'ai appris 
l'art de sage-femme », puis un autre : comment j'ai eu l'hon- 
neur de parvenir au ser\ice de la Reine ». Vient ensuite 
l'histoire des six couches de Marie de Médicis sous titre : 
« Rérit véritable de la naissance de messeigneurs et dames les 
enjants de Prance, avec les particularités qui y ont esté et 
pouvaient être remarquées ». Elle a été réimprimée en 1781 
par De la Place (r ) et il y a une vingtaine d'années par Wit- 
kowski. 

Le « Récit véritable » est suivi d'une œuvre qui touche de 
nouveau à l'obstétrique tout en gardant un caractère un peu 
personnel. C'est 1' « Instruction à ma troisième fille » dont 
le titre exact précise de plus près le contenu. Le voici : 

« Instruction à ma troisième fille qui a choisi et élu l'art 
de sage-femme et qui peut servir à toute autre et où se peut 
voir plusieurs choses remarquables sur divers sujets, même 
pour les accidents qui arrivent par aucunes sages-femmes et 
par le choix indiscret des nourrices et par l'indiscrétion de 
plusieurs jeiiMcs IVmincs grosses. L'erreur qui peut arriver 
sur le jugement de la grossesse d'une femme ». 

Lr\ ifi.'i."), parut le (( Recueil des secrets de Louise Bour- 
«reois dite Boursier, saere femme de la Revne. mère du rov. 
auqu«îl sont contenues ses plus rares expériences pour 
«iiverses maladies, principalement des femmes avec leur 

I. Pièces inlércssanics cl pou ronnuos pour servir ;"i l'Iiistoire nou- 
vc lie. IJriixclles, i'^8i , 



— 249 — 

embelissements » à Paris, chez Melcliior, etc. Enfin il faut 
y joindre : (( Apolog-ie de Louise Bourgeois dite Boursier, 
sag"e-femme de la reine, mère du roy et de feue Madame 
contre le rapport des médecins ». Paris iC)-2-j. 

De toutes ces œuvres deux surtout sont importantes pour 
nous : « L'instruction à ma fille » et les « Observations ». 
Nous commencerons par la première parce qu'elle nous 
montrera Louise Bourgeois comme praticienne. 

Comment donc y apparaît-elle ? La plus pure moiale 
règ-ne dans sa vie médicale, morale accompagnée d'une 
finesse de sentiments et d'une délicatesse de pensées 
sublime. 

« Il faut, y lisons-nous, ma tille, que regardiez que jamais 
personne ne vous a induite à cette vocation de sage-femme, 
au contraire que vous y vovant résolue, je vous ai repré- 
senté tous les peines que vous pourrez avoir. Ne vous hasar- 
dez en votre vie d'expérimenter aucun remède que l'on 
vous aie enseig-né, sur pauvre ni riche, si vous nêtes assu- 
rée de la qualité du remède et qu'il ne puisse faire mal... 

« Xe cachez les bons remèdes que vous saurez, aux méde- 
cins et personnes sages autrement on les estimerait aussi 
peu, comme des charlatans qui se servent d'un remède 
comme selle à tous chevaux, et néanmoins disent avoir des 
merveilles, et se cachent en tout ce qu'ils font. Il faut libre- 
ment parler de ce qu'on sait et en donner raison. Il vous 
sera aisé en vous peinant un petit; tout ce que je sais vous 
est acquis sans peine. Xe le négligez pas ; faites profiter le 
talent que je vous laisse, et faites que Ton dise de vous que 
vous êtes plus capable que n'a jamais et»' votre mère. Je 
vous dirai donc que ce que vous avez entrepris est de mer- 
veilleuse importance, et qu'en cet art, il y a deux chemins 
aisés à tenir, l'un pour se sauver, l'autre pour se damner. 
Et celui qui mène en paradis est plus aisé à tenir que l'au- 



— 250 — 

tre, c'est que pour tous les biens qui sont sur la terre, il ne 
faut que vous adhériez à aucune méchanceté comme font 
ces damnées qui donnent les remèdes pour faire avorter... 

« Lorsque vous serez demandée par gens, fussent-ils les 
plus pauvres du monde, servez les de la même affection que 
si vous en deviez recevoir grande récompense, et vous gar- 
dez bien si vous reconnaissez de la pauvreté d'en prendre 
un denier, car à une pauvre personne peu est beaucoup ; 
donnez-leur plutôt que de prendre. Dieu vous le rendra 
avec grand intérêt... 

« Ne recevez en votre vie tille ou femme pour accoucher 
en voire maison. Je vous le recommande : c'est un maque- 
rellage que l'on approprie à charité, ce qui n'est point... 

<( Je vous dirai, ma fille, qu'il ne faut point vous étonner 
de voir mépriser l'état de sage-femme ni que cela vous refroi- 
disse d'en rechercher les perfections, lesquelles sont incom- 
préhensibles à ceux qui les méprisent, ni vous étonner si 
vous vovez en cet état des personnes indignes du nom ; cela 
n'amoindrit ni le savoir, ni l'honneur de celles qui le méri- 
tent. » 

Les « Observations » devaient former d'après la première 
intention de l'auteur un traité d'obstétrique. Tel est au 
moins le caractère du premier volume publié en 1609 et for- 
mant à lui seul un livre complet. Mme Boursier y passe en 
revue les svmptomes les plus importants de la grossesse, 
l'accouchement normal et pathologique, les maladies des 
femmes consécutives aux couches et les maladies des nour- 
rissons. Bien qu'on v trouve nombre d'observations person- 
nelles, elles sont subordonnées au plan général. 

Dans les volumes suivants l'auteur élart^it le cadre. 

Il V a là encore quelques chapitres théoriques traitant df 
plusieurs rjueslions obstétricales, cependant ce sont les 
observations des cas curieux qui occupent le premier plan. 



— 2o1 — 

C'est à elles que se rattachent les explications et les raison- 
nements. 

Bien que la science obstétricale de nos jours ait dépassé 
de beaucoup celle du xvi^ siècle, ce livre pourrait être relu 
avec intérêt par les médecins d'aujourd'hui, toutefois à 
condition qu'un bon commentaire accompaj^-nât le texte. 
Nombre de cas personnels ne manquent pas d'intérêt, les 
savants contemporains les plus éminents du reste, ont appré- 
cié ce livre d'une façon très flatteuse. 

Siebold en parlant de lui dit que son auteur était 
« la digne élève d'un maître tel qu'Ambroise Paré n que 
a les faits qui y sont décrits sont encore aujourd'hui des 
modèles d'observation rigoureuse. » D'après de Waldeyer 
ce livre est caractérisé « par un esprit d'observation péné- 
trant et par une lucidité merveilleuse. » Le docteur Chéreau 
s'exprime ainsi : « Tout est pratique et observation dans ce 
qu'a écrit cette femme distinguée, et les conseils qu'elle 
donne sont presque tous marqués au coin de la plus mûre 
expérience. Seulement, les faits qu'elle observe, elle cher- 
che souvent à les expliquer, et alors elle tombe dans des 
théories entachées des erreurs humorales. » 

Car, il faut savoir que quelque brillants que soient pour 
la médecine la fin du xvi" et le commencement du xvii*^ siè- 
cle, elle n'avait point encore acquis cette maturité que 
devaient lui communiquer les Sydenham, les Baglivi et les 
Boerhave. En 1G09, la circulation du sang n'était pasencore 
découverte et l'humorisme galéniste, depuis tant de siècles 
sur pieds, ne fut un peu ébranlé que pourdonner le sceptre 
aux médecins chimistes. Leur théorie était en pleine vigueur, 
lorsque Louise Boursier écrivit son livre. 

Fidèle au titre donné au livre, Louise Bourgeois com- 
mence par expliquer les causes de la stérilité et la tendance 
de certaines femmes aux fausses couches. La plupart de ces 
explications rentre dans le cadre humoriste. 



— 252 — 

Pourtant dès qu'il s'agit d'observations de faits, le bon 
sens de lintellig-ente sage-femme prend le dessus. Ainsi 
déjà au premier chapitre Mme Boursier nous raconte que 
parfois le flux cataménial se porte ailleurs et que les règles 
peuvent même être remplacées par de fones épistaxis. Ces 
cas ne sont pas fréquents, mais la littérature médicale de 
nos jours en connaît plusieurs. 

Au même chapitre nous rencontrons un passage qui nous 
permettra désormais de considérer Mme Boursier non seu- 
lement comme sage-femme mais comme femme méderin. Dans 
plusieurs pages elle s'occupe de la chlorose (à laquelle elle 
attribue une influence funeste sur la grossesse) et après 
l'avoir décrite de main de maître, elle recommande de la 
guérir au moyen du fer. A cet égard elle peut-être considé- 
rée comme devancière de ces savants qui ont introduit avec 
tant de succès le fer dans le traitement de l'anémie. 

Elle déclare avoir emprunté cette méthode à la médecine 
populaire. 

Désolée de voir que <' ces médecins » ne faisaient rien 
chez les pauvres filles chlorotiques, et que ces dernières 
étaient parfaitement guéries par des tablettes a qu'on ven- 
dait secrètement fort cher, en ville », elle eut l'idée d'exa- 
miner ces tablettes, et se convainquit que l'agent actif 
qu'elles renfermaient n'était autre que de l'acier. Aussi 
désirant être utile aux femmes indigentes atteintes de cette 
affection, elle leur donna le moyen de préparer à peu de 
frais des tabictics ou jùhUes. 

« Il fiiul picndri' (If la liiimrc d'acier, telle qiiaiililé (juc 
l'on voudra, »'t la nicltrt' dans nn creuset jniis ht j)lacer 
entre les charbons de feu, et soufller tant que le creuset et 
l'acier soit rouge comme charbons; il devient fort noir; il 
le faut bien pulvériser dans un mortier, le plus substil que 
l'on pourra en prendre quatre dragmes avec deux dragmes 



— 253 — 

(le canelle fine, fort pulvérisée et passée, mêler cela ensem- 
ble avec quatre onces de bon sucre de Madère, y mettre fort 
peu d'eau et comme le sucre est bien écume, il faut mettre 
les poudres et mêler continuellement, à cause de l'acier 
qui demeurerait au fond. Il faut les cuire, puis les verser 
sur un papier où les faut paistrir des mains ou les battre 
d'une spatule, d'autant que qui les laisserait refroidir sans 
y toucher, elles se trouveraient toutes creuses. De la dose 
dont j'ai escrit, il s'en peut faire vingt-huit tablettes, les- 
quelles se donnent à prendre deux le jour, une en se levant 
et l'autre trois heures après dîner. » 

Au troisième chapitre sont très bien exposés les sig-nes de 
la g-rossesse. La même clarté et précision caractérise le cha- 
pitre V intitulé : « Qu'il y a un accident où il ïâui prompte- 
menf accouc/ier une femme à quelque terme que ce soit 
pour conserver sa vie. » Cet accident ce sont les hémorra- 
g'ies répétées. 

Les chapitres suivants traitent de l'accouchement à ternie^ 
des modes de présentation, des méthodes qu'il faut suivre, 
si la rupture de la poche des eaux a eu lieu avant le début 
du travail, du diag^nostic du travail, de la « situation de la 
femme en travail », du « moyen d'ôter la colique à une 
femme qui est au travail, l'ayant discernée et faciliter 
1 accouchement. » 

Ensuite, l'auteur s'occupe de « Ce qui se peut donner à 
()rendre à une femme en travail »; du moyen d'expulser l'ar- 
rière-faix aux femmes étant accouchées », de ce qu'il faut 
« pour faire qu'une femme accouchant du premier enfant 
n'ait jamais de tranchées. » Les chapitres seize à dix-huit 
portent les titres suivants : « Pour le desnoyement de 
l'amarre et des remèdes propres à celui. » « Pour remédier 
aux extrêmes pertes de sang- qui arrivent souvent aux 
femmes incontinent après être accouchées. » « De ce qui se 



— 254 — 

doit à une femme sitôt (ju'elle est accouchée, et du ban- 
dag"e. » 

Le chapitre vingt et un traite du régime des accouchées. 

Au deuxième volume se trouve un seul chapitre qui se 
rattache nettement par sa forme et par son contenu aux 
chapitres éuumérés. Il est intitulé « La manière de gouver- 
ner un nombril à un enfant nouveau-né et pour réparer une 
faute qui y aurait été faite. » 

Cet exposé lliéori(jue est d'une grande valeur relative- 
ment à son époque. De tous les accoucheurs anciens, sans 
en excepter J. Guillemeau, Louise Bourgeois est peut-être 
celle qui a établi avec le plus d'exactitude les divers modes 
sous lesquels le fœtus peut se présenter dans le travail de la 
parti! ri lion. Elle ne compte pas moins de douze présenta- 
tions qu'elle range suivant leur degré de gravité, et en indi- 
quant les moyens propres à opérer l'extraction du fœtus. 

Pour ce qui est des procédés, donnons la parole à Siebold. 
Pour lui, le mérite principal de Mme Boursier est d'à avoir 
recommandé d'une manière pressante la version sur lespieds 
là où i'inlervenlion était nécessaire, dans la présentation 
transversale et dans le cas d'hémorragies mettant en dan- 
ger les jours de la femme ». Il n'est plus question dans son 
livre de version sur la tète et depuis Louise Bourgeois cette 
manœuvre disparaît en France. 

Siebold continue : 

« Intéressantes sont les règles pour le traitement des 
accouchement par la face, qu'elle recommande de ne pas 
confondre avec celles du siège, bien soutenir les contrac- 
tions pour en conserver l'énergie, ménager la face et faire 
en sorte que l'expulsion s'opère rapidement. » Il était 
réservé aux temps modernes de faire rentrer ces accouche- 
nii'nls dans la caléy^orie «le ceux (|ue la nature peul accom- 



— 25o — 

plir de ses propres forces (i). Dans la présentation du sièg'e 
Mme Boursier recommande dans tous les cas l'extraction 
du fœtus. Les positions inclinées de la tête seront modifiées 
selon elle en faisantcoucher la femme sur le côté (chap. VII. 
Ajoutons aussi que la version est décrite chez elle avec le 
plus grand soin. 

Cela dit. nous n'avons pas épuisé le contenu du premier 
volume. Comme nous l'avons noté, il s'y trouve une partie 
médicale sur laquelle nous reviendrons. Pour rester dans le 
domaine des accouchements, nous sig-nalerons encore les 
observations les plus importantes se rapportant à ce sujet. 
Quelques-unes proviennent du premier volume, mais la 
plupart se trouvent au deuxième. Ce sont : Observation d'une 
femme qui renditbien un demi-seau d'eau avant d'accoucher. 

D'une femme de qui l'on croyait l'enfant mort depuis 
sept mois jusqu'à neuf sans qui remuât aucunement. 

D'une damoiselle que j'accouchai de deux enfants, l'un 
mort et demi pourri, l'autre vif et sain. 

Dune damoiselle que j'accouchai à sept mois de deux 
enfants, la fille étant hydropique et le fils ne l'était pas. 

D'une femme que j'accouchai de deux enfants laquelle 
devenait folle courant les rues, le cinquième jour de ses 
couches et comment elle tombant au pareil accident, en fut 
retirée. 

D'une femme à qui l'on appuya trop fort sur le ventre 
pour la faire délivrer. 

D'une damoiselle qui porta son enfant mort seize semaines 
et comment. 

D'une femme g^rosse de laquelle l'enfant montra un bras 
qu'il retira peu après, deux mois avant que d'accoucher et 
la cause. 

I. 0. c. i3o. 



— 256 — 

D'une l'einme où je fus appelée, laquelle on tenait en 
travail depuis neuf jours et comment elle accoucha heureu- 
sement. 

D'une femme qui ne se voulant laisser gouverner a son 
travail en mourut. 

D'une femme qui était tenue incapable de porter jamais 
enfant laquelle en a porté et la raison pourquoi. 

Observation admirable d'un petit enfant de trois mois et 
demi ou à toute extrémité de quatre mois. 

D'une femme que j'ai accouchée deux fois et de la diver- 
sité des deux enfants procédant de même cause. 

On remarquera que l'auteur note ici tantôt des anomalies 
de la grossesse, tantôt des cas rares (folie puerpérale, des- 
cription d'un enfant de quatre mois, ou d'un fœtus macéré). 
Dans l'observation intitulée «je certifie d'avoir vu l'enfant 
de Pierre de Sens dont feu M' d'Alibourgaécrit », Mme Bour- 
geois donne la description d'un fœJus momifié. 

Quelques chapitres et quelques observations sont destinés 
aux sages-femmes. Tel est le chapitre VI : « Comment il faut 
que la sage-femme se gouverne à un accouchement avant 
terme » et dont nous empruntons le passage suivant : « .le 
lui conseille qu'elle la touche peu avant (jue les eaux soient 
percées, d'autant que si par malheur elles se per(;aienl 
cependant qu'elle v a la main. l'on l'accuserait d'avoir fait 
accoucher la femme » (i). 

Voilà un sens pratique digne d'être relevé. 

Tel est aussi le chapitre douze : « Pour celles qui accou- 
client de deux enfants comment la sage-femme s'y doit gou- 
\ (M'iu^r », 

Aussi les observations : « D'une femme à qui I on appuya 
trop fort sur le ventre pour la faire délivrer ». u D'une femme 

I. Obscrv.ilions éd. tie i(»2(), 1. 7."». 



où je fus appelée laquelle on tenait en travail depuis neuf 
jours et comment elle accoucha heureusement ». « D'une 
femme qui ne se voulant laisser gouverner en son travail en 
mourut » rentrent dans ce cadre. La première est très ins- 
tructive : le traumatisme du bas ventre produit par une 
sage-femme a eu pour résultat un abcès qui faillit tuer la 
malade. C'est alors que Louise Bourgeois fut appelée, grâce 
à son intervention le danger fut écarté. 

Ici nous voyons de nouveau notre sage-femme aborder 
plutôt le domaine de la médecine. 

La deuxième observation date de 1600. Mme Boursier fut 
appelée par un médecin de ses amis. 11 avait déjà perdu tout 
espoir de sauver la parturiente, l'administration repétée de 
plusieurs lavements purgatifs ordonnée par Louise Bour- 
geois sauva la femme. Mme Bourgeois répète ici ce qu'elle a 
dit déjà plus haut : combien important est pour les femmes 
enceintes et parturientes d'éviter la constipation et combien 
la sage-femme doit porter son attention sur ce point (i). 

Les accoucheurs de nos jours ne pourraient qu'applaudir 
à ce conseil. 

Au même groupe enfin appartiennent les pages intitu- 
lée : « Sur l'opinion commune qu'il faut faire fort pour- 
mener (se promener) une femme grosse sur le septième 
mois de sa grossesse et les accidents qui en peuvent arri- 
ver». Si nous y ajoutons le chapitre XXXVI, où Louise 
Bourgeois démontre « la nécessité pour les sages-femmes 
de connaître l'anatomie de la matrice », si nous nous rap- 
pelons de l'Instruction à sa troisième fille nous pourrons 
déclarer sans hésitation que décidément la sage-femme 



I. n C'est pourquoi une femme étant sur son 9e mois doit être secou- 
rue par clystère car par tel moj-en le mal s'aide et l'on en sort ». 
t. II. p.<j-ii. 

^lélanie Lipinska 1" 



— 258 — 

(le Marie de Médicis était une femme médecin de voca- 
tion, j 

La partie médicale du livre est consacrée aux diverses 

affections qui ont un rapport plus ou moins direct avec l'art ! 

obstétrical, et aux maladies des enfants. 1 

Il y a d'abord au premier volume un chapitre intitulé j 

« Des chutes ou relaxations de matrice », puis dans le cha- i 
pitre suivant Mme Bourg^eois consig'ne les moyens de les 
g^uérir. Au deuxième volume un nombre considérable de 

pag-es traite des maladies de la « matrice ». Les déviations de \ 

l'utérus que l'auteur attribue à « des humeurs froides qui I 

tombent sur l'orifice de la matrice, et qui découlent du cer- , 

veau le long- de l'épine », y sont très bien marquées et divi- 1 

sées en plusieurs g^enres qu'on s'aperçoit être pris sur i 

nature. C'est là aussi que Mme Bourgeois signale l'in- I 
fluçnce fâcheuse, démontrée aujourd'hui, des troubles mens- 
truels sur l'appareil visuel. 

Les soins dus aux nourrissons et les maladies des , 

enfants forment le sujet d'une dizaine de chapitres j 

(XXV, XXVII-XXXIII, XXXVII). Leurs titres sont assez j 

significatifs : * 

Ch. XXV. De ce qui se doit faire aux enfants sitôt qu'ils 
sont nés. 

Gh. XXVIL Le moyen de choisir une bonne nourrice. 

Ch, XXVIIL Ce qu'il faut faire aux extrêmes tranchées ■ 

des enfants. \ 

Ch. XXLX. Ce qu'il faut faire aux enfants qui ont beau- , 

coup de phlegmes. I 

(]h. XXX. Ce qu'il faut faire aux enlanls (|ui ont les ! 
bourses grosses de vents. 

Ch. XXXL Le moyen d'oter \c chancre de la bouche des < 

petits enfants et de la cause dont il provient. ! 

Ch. XXXIL Pour les enfants à qui le boyau tombe étant i 
petits. 



— 259 — 

Ch. XXXIII. Pour faire unguent pour fortifier les jambes 
et cuisses d'un enfant si débiles puissent-elles être et le 
faire marcher. 

Ch. XXXVII. Pour guérir les enfants de la chute du 
siège. 

Riche comme elle l'était d'une vaste expérience, connais- 
sant bien la littérature médicale de son temps, elle ne 
dut pas être consultée seulement pour les maladies qui 
touchaient de près à l'obstétrique. Plusieurs cas décrits 
dans son livre en témoig-nent. Une fois une femme se plai- 
gnant de douleurs violentes dans la région vésicale se pré- 
senta chez elle ; elle déclara avoir consulté déjà Une dou- 
zaine des sages-femmes, mais aucune n'était parvenue à la 
guérir, ni même à poser le diagnostic. Louise Bourgeois se 
convainquit bientôt que la patiente souffrait d'un calcul 
vésical qui s'était engagé les derniers temps dans l'urè- 
thre. D'une façon aussi simple que hardie elle le retira ( i). 

Une autre fois, une dame vint chez elle, lui disant que 
sa fdle, âgée de dix-sept ans, était atteinte d'attaques du 
(( grand mal ». 

(' Ainsi qu'elle m'eut conté le mal, je désire la voir, d'au- 
tant que voyant les personnes et les entendant parler l'on 
change quelquefois d'avis » (2). 

Voilà des paroles d'un médecin accompli. On ne pose 
pas le diagnostic sur l'ouï dire (comme font ces messieurs 
qui traitent par lettre). 

Après avoir écouté attentivement la malade et avoir 
appris qu'elle" n'avait pas souffert avant d'arriver à Paris, 
Mme Bourgeois pensa que peut-être le changement d'air 
pourrait améliorer la santé de la jeune fille. Elle lui recom- 

1. 0. c, II, 191-193. 

2. O. c, II, 35. 



— 260 — 

manda donc de rentrer dans son pays. En effet, ce retour 
suffit pour enrayer le mal. 

Au chapitre consacré à ranéniie et à la chlorose, elle 
déclare que l'ani^mie est loin d'être l'apanage du sexe 
faible. Les hommes aussi y sont sujets, et à cette occasion, 
elle nous raconte comment elle guérit deux patients mas- 
culins. 

« Je dirai que je donnai du fer à prendre à deux gentil- 
hommes, l'un desquels, étant un jour à mon logis, tomba 
en faiblesse ; il fallut l'asseoir bas, lui donner du vin, lui 
frotter les tempes de vinaigre. Je le fus voir quand il fut 
revenu à soi, il dit que depuis un temps qu'il avait eu une ! 
grande fâcherie, cela lui avait été ordinaire, je m'informai | 
où lui tenait le mal, il me conta tous les mêmes accidents i 
qui arrivent aux filles et femmes. Je conjecturai que ces 1 
remèdes-là lui pourraient profiter. Je lui en donnai dont j 
il guérit parfaitement. Il retourna en Gascogne, d'où il j 
était, son mal venait d'une fille qu'on ne lui avait pas voulu 1 
donner. 11 ne se put résoudre à ce coup, à quelque temps , 
il retomba au même mal, il me pria de lui envoyer du 
remède, ce que je fis, il guérit de rechef, et connaissant la 
cause de son mal. se résolut de ne se plus fâcher. J'en 
donnai aussi à un gentilhomme de Normandie qui avait 
eu une -rande fâcherie d'affaires qui était tombé au même 
accident, il fut guéri de même (ij ». j 

Pour en finir avec la médecine, nous attirons encore l'at- 
tention sur quelques « observations » qui concernent cer- 
taines anomalies curieuses, à savoir : 

r( D'une fille cpii Imit j..'irs après sa naissance eut une j 

perle de san- de dix ou douze jours comme menstrues. )> j 

u Deux femmes âgées .le quatre-vingt ans ou plus qiti ! 

avaient tous les mois leur^ menstrues. » J 



— 261 — 

« D'une fille de cinq ans à laquelle j'ai vu quantité de 
fleurs blanches. » 

Au ving't-troisième chapitre se trouve aussi une observa- 
tion d'une fistule vésico-intestinale congénitale chez une 
fillette. 

Nous voudrions dire encore quelques mots du style 
de Mme Bourgeois. Elle avait de véritables qualités d'écri- 
vain. 

Non seulement elle faisait des vers (elle en a mis plus 
d'une quinzaine en tète de son livre) (i), mais les imag-es 
et les comparaisons dont abondent ses œuvres révèlent 
— dirons-nous — une âme de poète. 

Nous rappellerons ici les jolis passages de 1' « Instruction 
à ma fille » : cette image des « charlatans qui se servent 
d'un remède comme selle à tous chevaux » ou bien cette 
autre : ^ Quand les sages-femmes mouraient, leurs clientes 
en menaient grand deuil et priaient Dieu de ne leur plus 
envoyer d'enfants. Maintenant plusieurs s'en servent comme 
d'une femme de vendange où tous les ans on change de 
vendangeuse tant tenu, tant payé... » 

Les lignes suivantes contiennent de nouveau une belle 
image : 

« Du reste quand vous aurez fait votre charge devant 
Dieu, moquez-vous de tout ce qu'on pourra dire ; votre 
conscience est un fort rempart ». 

Parfois ces images ont une tournure humoristique. 
Ainsi, au vingt et unième chapitre des observations (De 
quelle façon doivent vivre- les accouchées), elle dit des 
femmes villageoises : 

I . Il y a là un sonnet à la reine, puis des vers à Mme la princesse de 
Conly. à Mme du Montpencier, à Mme d'Elbert, à Mme la duchesse de 
Sully, à Mme la marquise de Guercheville, à Mme du Mon;^•las, à 
-Mme de Helly, à M. du Lourens, conseiller et premier médecin du roi, 
à M. Hervard, « conseiller de Monsieur le Dauphio », et sept autres. 



— 202 — 

« Car si l'on ne donne à ces estomacs forts, tôt après 
l'accouchement, oh grand potag^e à l'oignon ou aux œufs ou 
une grande soupe au lait, leur estomac fait comme des 
moulins qui moudent avide » (i). 

Ailleurs elles sont inattendues. Pourrait-on supposer que 
la rupture de la poche des eaux puisse se prêter à une aussi 
jolie comparaison que celle-ci : 

« Il faut rompre les membranes qui environnent l'enfant 
ainsi que l'on ferait d'une porte pour sauver une maison 
du feu (2) ». 

Bien moins importants que les livres précités, sont les 
« Secrets de Louise Bourgeois ». Ils sont consignés dans le 
troisième volume des « Observations ». Ils contiennent 
une longue série d'ordonnances médicales contre les mala- 
dies les plus diverses. Un grand nombre porte l'empreinte 
de l'époque. De nos jours on les qualitierait de supersti- 
tieux. Mais s'il en est ainsi, on aurait tort de l'attribuer à 
un défaut de sens critique chez notre écrivain. Une autre 
explication nous paraît plausible. Mme Bourgeois était 
tellement préoccupée de guérir ou du moins de soulager 
ses malades, qu'elle recueillait tout ce qu'on avait vanté 
devant elle comme efficace. Or, qui ne sait combien de 
remèdes (surtout populaires) doivent leur bonne action à 
leur influence sur l'imagination (et ici l'étrangeté de com- 
position est pour beaucoup) On peut donc excuser Mme 
Bourgeois si elle dit avoir observé l'efficacité d'un remède 
plus ou moins douteux. 

D'ailleurs, si certains remèdes et certaines prescriptions 
sont bien de son temps, d'autres sont trèsj udicieuses. Ainsi, 
la hargne (le W'-iiia) csl traitée déjà par elle par le rhizome 
de. fougère niàlr ; et, le traitement de la goutte par les bains 

1 . 0. c. I, i3o-i3|. 

2. I, 65. 



— 263 — 

formiques qu'elle indique, a été employé par certains 
médecins il y a encore bien peu de temps. 

Peu de sag-es-femmes sont venues après Louise Bourgeois 
qui l'ont égalée. Il faut attendre jusqu'à la fin du xviiie ou 
plutôt au commencement du xix° siècle pour trouver des 
rivales dignes d'elle, une Mme Lachapelle, une Mme Boivin ! 
Cependant plusieurs femmes méritent d'être mentionnées 
brièvement. 

C'est avant tout Justine Siegemiind. Née en Silésie, elle 
publia, en 1786, un livre intitulé : « La sage-femme attachée 
à la cour brandenbourgeoise n (DieChur Brandenburgische 
Hof-Wehe-Multer (i). Le style en est un peu simple, entre-- 
mêlé de causeries féminines ; l'exposition manque d'ordre 
systématique, ce qui n'empêche pas qu'on y rencontre beau- 
coup de choses bonnes et vraies, qui à cette époque, 
devaient être d'autant plus utiles, que l'auteur ne parlait 
que d'après son expérience personnelle, et qu'elle avait pris 
la nature pour son maître suprême. Elle regardait donc, 
comme devant être abandonnées aux forces de la nature, les 
présentations de la tète, des pieds et du siège, elle ne crai- 
gnait pas les présentations de la face, si elle était tournée 
vers le pubis ; l'enfant, disait-elle, peut naître ainsi sans 
danger. Elle traite avec soin l'exploration, aussi bien pour 
apprécier le col que pour déterminer le mode de présenta^ 
tion. 

Très justes sont ses vues sur les avantages des présenta- 
tions du siège sur celles des pieds, parce que dans les pre- 
mières, les voies pour le passage de la tête sont mieux pré- 

I. Voici le tilre comi)let de cet ouvrage : Justine Siei^-emundin geb. 
DieUrichin, Die Chur Brandenburo-ische Hof-Wehe-Multer, das ist : 
Ein Hôchst nôthi<j-er Unterricht von schweren und unrecht-stehenden, 
Geburten in einem Gespriicli vor«-estellt CôUn a. d. Spree 1O90, t\, 1O92, 
^eipz. 1713, Berl. 1728, 1741, i7"?tJ, traduction hollandaise de Solin- 
gen, Amst. i6qi . 



— 204 — 

parées. Elle fait aussi ress()rtir rulililé de la poche ; 

amniotique, qu'elle conseille de conserver le plus long-temps j 

possible. Gomme de la Motte, Sieg-ennind avait une grande ' 
prédilection pour la version podalique, et comme le grand 
accoucheur Franrois, elle préférait être appelée pour une 

présentation vicieuse, que pour une présentation céphali- | 

que quand la tète était fixe ou enclavée,, attendu que dans ^ 

ce cas on ne peut avoir recours qu'au crochet. I 

Pour mettre un lacs sur les pieds de l'enfant dans la ma- I 
trice, l'auteur propose un instrument spécial, une tige pour 

la version (Wendung-sstâbchen) figuré dans les pi. 17,18, \ 
19 et 20 et dont l'application est expliquée p. 60), instru- 
ment conservé dans la pratique par certains accoucheurs; 

avec quelques modifications dans sa forme. Les manœuvres i 

pour pratiquer la version et l'extraction de l'enfant, sont j 

indiquées avec soin et représentées, pour la plupart dans | 

les figures de l'ouvrage. L'auteur enseigne aussi des manœu- j 
vres internes pour engager la tète, dans les présentations 
obliques, (p. 68). 

Ce livre a eu plusieurs éditions, et il a été traduit en hol- ' 

landais par Cornelis Solingen. i 

Dans la deuxième édition allemande, et dans les suivan- \ 
les, on trouve quelques écrits de polémique entre la Siege- 

mund et le D*^ Andr. Petermann, prof, à Lepzig. ; 

En même temps qu'elle vécut en France, Marguerite du 

Tertre « veuve du sieiii- de la Mdrc/ir, maîtresse jurée, sage- 1 

1 

femme de la ville de Paris et de l'Hôtel-Dieu en la dite ville.» 

i 

On lui doit un livre intitulé : « Instruction familière et très i 

facile, faite par questions et réponses touchant toutes les ■ 

choses principah's (ju'une sai^i^-fcinme doit savoir- pour ; 

l'exercice de son ail » (Paris ir>jy iii-l"). j 

rie livre, dispost'' |>;ir denKindes cl r('jK)nses contient de 

jirécieiises indicnl idiis sur lii iiiiinièrc doiil les sages-f(»mme,s | 

i 



— 26o — 

ont à se conduire dans les divers accouchements. La ver- 
sion sur les pieds, est recommandée partout, l'auteur a très 
bien agi, en conseillant de faire l'extraction par un seul 
pied (p. io3 et 109). on épargne ainsi beaucoup de temps et 
de douleurs à la parturiente. Mme de la Marche insiste sur 
cette manière de procéder, surtout dans les présentations 
pelviennes ; ce qu'elle expose, dénote un femme expéri- 
mentée. 

« Ce petit ouvrage dit Siebold (i) est écrit avec beaucoup 
d'ordre, on v dit ni trop ni trop peu ; il en est résulté qu'il 
a été très utile dans son temps. Les progrès réalisés dans 
l'art des sag-es-femmes sont très appréciables, si on com- 
pare ce livre avec celui qu'écrivit dix-sept ans plus tôt 
pour les sag-es-femmes Charles de S' Germain (docteur 
en médecine, Parisien). Ici se trouvent les doctrines les plus 
absurdes; on recommande notamment partout encore la 
version sur la tête. On n'a qu'à voir ce que l'auteur dit, 
p. 2.38. sur l'accouchement par les pieds^ où, non seule- 
ment il prescrit la version sur la tète, mais même la succus- 
sion hippocratique. » 

L'n peu plus tard que Justine Sieg^emund et MarsTuerite- 
Catherine-Gertrude du Tertre vécut Schraders, investig-a- 
trice du caractère anatomique de la placenta praevia. Elle 
exerça son art en Hollande. 

Son biographe, le D' Geijl Dordrecht, nous dit d'elle ce 
qui suit (2) : 

« L'an 1693, C. G. Schraders, veuve d'Ernest Wilhelin 
Cramer, mit à exécution un plan, qu'elle avait formé le coeur 
bien gros, celui de se consacrer désormais à assistei- les 
femmes en couches. Elle était pieuse, modeste et conscien- 
cieuse et en outre appartenait à une des familles notables de 

1. 0. c. II p. 180. 

2. Janus 1897, p. 7>?fj-7tl\2. 



— 2«6 - 

la ville de Dokkuin. Elle a laisi^é un journal de sa vie qu'elle 
a tenu à jour avec une remarquable persévérance et une 
grande exactitude ; là elle parle de son mari défunt comme 
d'un savant estimé et aimé de ses concitoyens. Les fonc- 
tions (ju'elle lui attribue sont celles, au premier abord assez 
mystérieuses de Cérusin ; mais, si l'on tient compte du carac- 
tère fantaisiste de son orthog-raphe, on devine qu'elle a 
essayé de rendre ainsi graphiquement le mot de chirurgien 
tel qu'elle l'entendait prononcer à la hollandaise. Son pre- 
mier mari appartenait donc à la bonne bourgeoisie; il en fut 
de même du second qu'elle épousa en 1718 ou 1714- C'était 
paraît-il, un négociant : il était membre du conseil com- 
munal, et compta dans sa parenté des bourgmestres, des 
recteurs de gymnase (lycées) et d'autres dignitaires. » 

La veuve Cramer était excellente sage-femme. Elle savait 
se rendre très exactement compte de la nature des cas. La 
version lui était connue dans tous ses détails, et elle était 
parfaitement au courant du crochet qu'au besoin même elle 
maniait. Maintes fois elle sauva des accouchées que d'autres 
sages-temmes ou les médecins accoucheurs déclaraient per- 
dues. Jamais, même dans les cas dits désespérés, quelles que 
fussent les affirmations de ceux de ses collègues qui avaient 
été appelés avant elle et qui déclaraient toute nouvelle ten- 
tative inconsidérée et téméraire, elle ne refusa d'essayer l'ef- 
fort suprême que l'on appelait impossible, et souvent cela lui 
réussit. Si l'on tient compte des circonstances de l'époque 
on conviendra, que le courage moral ne lui faisait pas 
défaut. Mais aussi elle savait admirablement son métier. 
Lorsqu'en 1701 elle se vit pour la première fois en présence 
d'un placenta praevia. elle sut immédiatement par explo- 
ration interne se rendre compte de la situation anatomique 
et en même temps elle trouva la voie à suivre dans ce cas 
inattendu, si bi<'n (]iic la méthode est maintenant encore 
approuvée. (Jii lit dans son journal : 



— 267 — 

« lyoi (la (jiate du jour manque, mais il s'aj^it en tout cas 
du mois d août). On est venu me chercher pour Hylles, 
femme du marchand Rinck Eckes, après que j'y eusse plu- 
sieurs fois été appelée parce qu'elle avait un thix terrible 
à quoi se joig^nait un corps aqueux et quand on m'appella 
pour la dernière fois, je la trouvai très faible et avec un 
g^rand flux intermittent, mais enfin elle fut prise des dou- 
leurs. Quand j'eus examiné le cas, je trouvai l'arrière-faix 
en avant de l'enfant^ mais adhérent, ce dont je n'avais 
jamais entendu parler et ce qui ne m'était jamais arrivé, 
je fus obligée de l'écaler ; l'enfant se trouva alors en travers 
de l'orifice : je le tournai et parvins avec beaucoup de peine 
à l'extraire par les pieds; mais l'enfant était déjà mort et la 
mère mourut une demi- heure après. » 

Cinq ans plus lard, elle eut encore à intervenir, dans 
un cas où le placenta placé en avant causait de fortes 
hémorragies, elle agit avec plus de décision. 

Elle fut appelée le i'''' août 1706 auprès d Eifken, femme 
du maçon Pykes Jans. (( Je trou^ai, l'arrière-faix fortement 
adhérent, en avant de l'enfant, la femme était sans connais- 
sance, affaiblie à mort; j'ordonnai une déliMance immé- 
diate, mais réclamai l'assistance d'un docteur. Elle n'était 
pas en travail. Le docteur dit qu'il fallait lui administrer 
quelque chose pour exciter le travail de l'enfant. Je dis que 
l'enfant était mort ; il me soutint qu'il était vivant ; je 
repoussai de côté l'arrière faix après lavoir détaché 
(elle le repoussa à g-auche, comme il ressort d'un récit plus 
circonstancié qu'elle fit plus tard de cet accouchement), 
cherchai les pieds et amenai l'enfant, à la honte du docteur 
Eysma, qui avait assuré que l'enfant vivait, le fœtus était 
entré depuis plusieurs jours en putréfaction. » 

Lors de sa première expérience, notre sag"e-femme fri- 
sonne avait encore cru devoir attendre les douleurs avant 



— 2G8 — 

d'oser explorer et a^ir ; mais dès le second cas qui se pré- 
senta à elle, la seule hémorragie suffit à la décider, non 
seulement à explorer, mais encore à procéder à l'accouche- 
ment. Elle ne se préoccupa ni de l'absence des douleurs ni 
de ce que l'ostium ne s'ouvrait pas. Elle avait pris pour 
maxime : ag-ir dès que l'hémorragie menaçait d être mor- 
telle_, et elle parvint, malgré l'avis contraire de l'homme de 
l'art qu'on avait appelé, à faire suivre ses prescriptions. 
Elle continua dès lors en toutes circonstances, à défendre 
énergiquemcnt sa conviction. 

Le i""" décembre i-]2^ (îernl Creemers de Ternaart vient 
la consulter au sujet de sa femme qui, dit-il, a de continuel- 
les pertes de sang- depuis quinze jours au point de tomber 
dans des syncopes mortelles; sans hésiter elle déclare que 
la sag-e-femme doit procéder sans aucun retard à l'accou- 
chement. La sage-femme lui fit demander si elle avait perdu 
la tète que de vouloir délivrer une femme qui n'avait pas 
le moindre symptôme de douleurs; mais elle ne se con- 
tenta pas de répondre qu'elle le voulait ; elle se rendit elle- 
même auprès de la patiente, quand elle sut que sa collègue 
refusait obstinément de suivre son conseil. Comme elle s'y 
attendait elle trouva le placenta adhérent à la partie infé- 
rieure de l'utérus, elle le détacha et accoucha ; aussitôt après 
la mère fut sauvée; l'enfant était déjà mort. Dans sa convic- 
tion la femme serait morte d'hémorragie, si l'opération 
avait encore été retardée si peu que ce fût. Ce cas lui 
démontra le bien fond»' de l'ojtinion en vertu de laquelle 
elle jugeait (juc le placenta [)raevia doit être traité sans 
tenir cftmple de I intensité des douleurs ou du deg^ré d'ou- 
verture de l'ostium et exclusivement en se réglant sur la 
violence et l'abondance delà perte de sang qui accompagne 
ce cas. 

Son journal rapporteplus de quatre mille accouchements 



— 269 — 

faits par elle ou bien dans lesquels elle a été appelée en 
consultation. Dans ce nombre le D' Geijl n'a pas pu rele- 
ver plus de six ou sept cas (un est douteux) de placenta 
praevia, accompagnés de complications graves ; chaque fois 
elle a ag-i avec le plus grand tact. » 

« Ainsi, termine l'écrivain hollandais, longtemps avant 
que la placenta praevia eut été démontrée sur la table de 
dissection, elle avait été cliniquement découverte et classée. 
Il y a ([uelques années déjà, dans un autre article j'ai relevé 
que Schrôder a fait erreur en prétendant que Portai n'avait 
connu que superficiellement et inexactement le caractère 
anatomique de l'anomalie en question, tandis que plus tard 
seulement, Schallig' aurait établi sur le cadavre la vérité 
des faits. La réalité est que plus de trente ans avant que 
Schallig vit les choses de ses yeux, Portai les avait constatées 
avec ses doigts tout aussi exactement et complètement. Il 
se distingue de plus de l'observateur allemand en ce qu'il 
a immédiatement discerné à fond les consétjuences clini- 
ques de ses observations. Il a exactement expliqué la cause 
de ces hémorragies qui se produisent presque toujours et 
il s'est prononcé pour que l'on procédât sans retard à retour- 
ner et à extraire l'enfant. Cette méthode déjà recommandée 
et suivie par Ambroise Paré dans les cas où l'enfantement 
est précédé ou accompag-né de fortes pertes de sang", se 
trouve maintenant encore en g^rande estime chez les accou- 
cheurs. La femme Schraders avait découvert la chose pour 
son compte. Elle donc et Portai ont tous deux non seulement 
indiqué l'anatomie du placenta, mais reconnu exactement 
le danger clinique qu'elle présente et compris le moyen d'y 
parer. 

« En ce qui concerne ce cas on leur doit beaucoup plus 
qu'à Schallig et leurs noms, si l'on veut être équitable, doi- 
vent être placés au-dessusdu sien. Je crois qu'il faut le dire 



— 270 — 

et le répéter partout et sans se lasser, car il ne faut pas lais- 
ser se propag-er davantage cette erreur qui s'étale dans cer- 
tains manuels et qui prétend que la science médicale est 
essentiellement allemande, qu'elle se suffit parfaitement à 
elle-même et n'a aucun besoin du concours qui pourrait lui 
venir du dehors, qu'elle n'en a jamais eu besoin, n'y a 
jamais eu recours et a toujours reposé complètement sur 
elle-même. J'estime du devoir de tout Hollandais, qui tient à 
ne passe laisser allemaniser, d'opposer à cette erreur par- 
tout où l'occasion s'en présente les preuves qui la réfutent; 
c'est aussi à mes yeux le devoir de quiconque aime la 
vérité et se refuse à proclamer l'Allemag'ne la patrie élue 
de la science ». 

En terminant, citons Mme Leboursier du Coudray, 
ancienne maîtresse sag-e-femme de Paris, qui rendit des 
services réels à l'art des accouchements, en introduisant 
l'emploi du mannequin dans les cours faits aux sages-fem- 
mes. On prétend que cette idée lui vint pendant son séjour 
en Auvergne. 

Après avoir exercé son art pendant seize ans dans une 
capitale elle se trouva par hasard dans cette province mon- 
tagneuse. Sa réputation fit accourir auprès d'elle beaucoup 
de femmes infirmes, qui devaient leurs maladies à la mala- 
dresse des sages-femmes ou des chirurgiens de village, qui 
les avaient accouchées. Pour prévenir de semblables mal- 
heurs, elle offrit de donner des leçons gratuites. L'inten- 
dant applaudit à ce projet généreux ; et elle ouvrit son 
école. Mais comment se faire entenrlre ? « Pour cela, elle 
imagina de consdtiiic une machine, une femme artificielle^ 
dans l:u|in'll(' elle introduisait un fo-lns, aussi artificiel. Par 
lesecours decetle invention ingénieuse, que l'Académie a ap- 
prouvéc,rll(' parvint à mon lier l'Art des accouchementsfi )». 

1. Ilislftirc I. (Jcs f. fraoçaiscs, I. \'. p. i83. 



— 271 — 

Elle publia ses cours en lyôg sous le titre : « Abrégé de 
l'art des accouchements avec plusieurs observations sur des 
cas singuliers. » Paris lySg in-12 (Nouvelle édition avec des 
gravures coloriées. Paris 1767; [)uis 1777 in-S'^, sixième édi- 
tion, Paris 1785 in-8'') et en 1767 par une ordonnance du 
roi, datée du dix-huit août elle fut chargée de « faire 
des cours d'accouchement dans toutes les provinces du 
royaume contre un traitement annuel de 8.000 livres. 
Et lorsque l'âge ou les infirmités ne lui permettront pas 
plus de tenir les dits cours, une pension de 3. 000 livres, lui 
sera payée ». 

Comme nous voyons ce sont surtout les femmes françaises 
qui brillent dans l'art des accouchements. C'est que nulle 
part en Europe l'instruction des sages-femmes n'a été aussi 
bien soignée qu'en France. La maternité de l'Hôtel Dieu 
qu'elles avaient à leur disposition depuis le xv*^ siècle et qui 
leur permettait de se pourvoir de toute la science nécessaire 
a été à cet égard une excellente pépinière. 



CHAPITRE XVII 
La Révolution française et les femmes 

L'enthousiasme- des femmes pour la Révolution. — Les « t^riefs et les 
requêtes » féministes. — Les clubs des femmes. — Les défenseurs 
des droits de la femme ; Condorcel, Sieyès. — Leurs adversaires. — 

— Fermeture de clubs par la Convention. — Les questions médicales 
et les femmes : La révolution admet théoriquement tous sans dis- 
tinction de sexe à l'e.xercice de la médecine. — .Aime Tallien propose 
un an de service dans les hôpitaux obligatoire pour chaque femme. 

— Mme Roland s'occupe dé la médecine. 

(( A qui le c(eur n'a pas frémi, dit Cœthe dans (iHerniann 
et Dorothée », lorsque à l'horizon parut l'aube de la liberté, 



— 272 — 

la inessai,œre des temps nouveaux. Oui n'a pas salué la Ré- 
volution de 1789, ses débuts si sublimes et son envolée si 
hardie?. 

Des nations entières se dévouèrent aux idées que sem- 
blait personnifier le mouvcnicnt liéroïcjue né sur les bords 
de la Seine. Les femmes franraises devaient elles rester in- 
différentes ? 

Non « A ce moment l'idée en marelie entraîne tout. Plus 
de société, plus de classes, plus de séparation de sexes ; la 
vie publique pour tous, au pouvoir ou sur Téchafaud, selon 
qu on est audacieux ou timide. Personne ne peut rester en 
dehors du mouvement. Il semble qu'il y ait une jouissance 
à se voir emporté, qu'il y en ait une à être broyé » (r). 

De quel enthousiasme et de combien d'espérances la 
Révolution emplissait le cœur des femmes ! Un discours de 
Mlle (!'( )il)(;, présidente de la « Société des amies 
de la constitution de Saiiit-Domiujque », va nous le mon- 
trer Ellesechart^ea de prononcei' à son club, à l'anniversaire 
de la mort d'Honoré Riquetli de Mirabeau, un éloge de ce 
grand homme d'Rtat. Elle y considère principalement ce 
que son sexe a gagné à l'ère nouvelle de liberté, dont elle 
croit Mirabeau auteui* ». En citoyenne libre, je suivrai, dit- 
elle, les sentiments de mon cceur pour vous retracer ses 
bienfaits envers les femmes, el la reconnaissance que nous 
lui devons. Avant la Ké\olulion nous étions restées dans 
l'oubli, réduites aux occupations de notre ménage, et à l'é- 
ducation de nos enfants ; nous étions privées du bienfait des 
lois. Nous (lem<'uiious dans une a\ilissante obscurité, en 
siijiporlant avec peine le seiiliineiil de notre dégradation. 
Mirabeau Ht connaître le bonheur de la liberté, et recouvra 
les droits de l'homme éufarés. Au même instant, le bandeau 

I. li. Daifcaiix dioi.s la ppi-facc aux .^I<''m(liI■(^s de .Mme lUilaïul (Bihlio- 
llicque nationale, Paris iHKK), I. I, p. S. 



— 273 — 

qui nous cachait la vérité se leva. Nous sommes devenues, 
à la parole de ce grand homme, des citoyennes libres» (i). 

Et pourtant Mirabeau n'était pas disposé à faire beaucoup 
en faveur des droits des femmes. « La femme, dit-il dans 
son g-rand travail sur l'éducatioii publique, doit régner 
dans l'intérieur de sa maison ; mais elle ne doit régner 
que là (2) ». 

«En interdisant aux femmes, y lisons-nous encore, Feu- 
trée des assemblées publiques, où leur présence occasionne 
des désordres de plus d'un genre, en les écartant des fonc- 
tions politiques qui ne leur conviennent sous aucun rap- 
port on a bien fait ». La seule réforme qu'il demanderait 
pour les femmes, ce serait de les admettre au conseil de 
famille, dont elles lui paraissent « devoir être l'âme ». 

Mais les événements de cette époque étaient tellement fas- 
cinants qu'à les regarder on perdait tout pouvoir critique. 

D'ailleurs, en ce temps, la question féministe fut sou- 
mise à un examen sérieux par quelques esprits clairvoyants. 
Ce fut surtout par Condorcet qui s'en occupa dans ses œu- 
vres (3). 

Condorcet oppose à Rousseau et aux disciples de la Ré- 
volution, l'assertion que les femmes ayant au même degré 
que les hommes k la qualité d'êtres sensibles, susceptibles 
d'acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées, 
elles doivent nécessairement avoir des droits égaux». Ayant 



1. LairtuUier : Les femmes de la Révolution, p. i48. 

2. Paçes 39 et suivantes. 

3. Tableau du progrès de l'esprit humain (Œuvres complètes, i8o4« 
VIII, p. 320, Essai sur les assemblées provinciales, et Mémoires sur 
l'instruction publique (Œuvres complètes IX, 6, qui parurent d'abord 
dans la Bibliothèque de l'homme public, Ile année, t. I) enfin dans 
l'article * Sur l'admission des femmes au droit de Cité » publié en 1790 
au Journal de la Société de 1789, n^ 5 (réimprimé in (Miuvres com- 
plètes, édition de l8t)7, X, i2i-i3o). 

Mélanic Lipinska * 18 



— 274 — i 

admis ce principe équitable, il eu affirme les conséquences : , 
« Ou aucun individu de l'espèce humaine, dit-il, n'a de 
véritables droits, où tous ont les mêmes ». 1/ ij (i une con- '. 
tradiction dans r œuvre de la liévoliition, si on oublie lesfeni- ' 
mes dans l'émancipation générale. « Ce principe de l'ég^alité ■ 
des droits qu'on vient de proclamer, ne l'a-t-on pas violé | 
aussitôt, en privant la moitié du genre humain des bénéfi- 
ces de cette éi^alité? » Etant admise la qualité d'être humain '■ 
chez la femme au même deg"ré que chez l'homme, on ne j 
peut invoquer pour l'exclure de la cité, que sa constitution | 
ou son incapacité intellectuelle ; or. sa constitution physi- 
que l'assimile, au plus, aux hommes maladifs et faibles de j 
tempéramment ; quant à sa moindre connaissance actuelle j 
des affaires elle est la suite nécessaire de l'éducation ; et en ' 
admettant même une supériorité d'esprit chez quelques i 
hommes, l'és^alité resterait entière entre les femmes et le 

Cl I 

reste des hommes : (c Cette classe d'hommes très éclairés ! 
mise à part, Tinfériorité et la supériorité se partag'ent éga- 
lement entre les deux sexes. Or, puisqu'il serait complète- 

ment absurde de borner à cette classe supérieure le droit de ' 

cité et la capacité d'être chargée de fonctions publi([ues, i 
pourquoi en exclurait-on les femmes plutôt que ceux des 
hommes qui sont inférieurs à un grand nombre de femmes. 
Déjà dans l'essai sur les assemblées jirovinciales (1788), 

Condorcet demandait fjue les femmes propriétaires fussent \ 

admises à élire des représentants et, ainsi. ne fussent pas pri- , 
véiîs du droit de Cité, privation qu'il qualifie de <( contraire 

à la justice, quoique autorisée par une pratique presque (i) . 

I. Il disait « pros(|ut' » car dans certains Etats provinciaux sous l'an- ! 
cicn rccfinie les feinnies étaient encore admises à siég'er. Ainsi, Mme de 

Séviijné avait siéicé aux l'^lats de Hretatcne. j 

En outre, dans nombre d'asseml)lces communales des villages les \ 

veuves ou les Hllcs, imposées comme chefs de famille, étaient admises ! 
au même tilre (jue les hommes ; elles si^-naient comme eux, sur le régis- 



— 275 — 

générale ». Il est. donc très probable que plus tard Condor- 
cet essaya de faire valoir ces principes dans le projet de la 
constitution girondine signée par Gensonné, Barrière, Bar- 
baroux, Thomas Taine, Pétion, Vergniaud, Sieyès. Condor- 
cel en fut, en effet, l'auteur et le rapporteur, et ce projet 
figure dans ses œuvres complètes. 

Cependant, aucun article n'y concerne les femmes. Gom- 
ment expliquer ce fait ? 

A cet égard l'explication de Mme Glotilde Dissard (i) nous 
paraît la plus plausible. Selon toute probabilité, les Giron- 
dins se refusèrent à reconnaître l'égalité civile et politique 
de la femme. 

En tout cas, ces discussions avaient déjà une grande 
importance, et la Révolution permettait aux femmes deux 
choses : se plaindre et s'associer. On avait donc raison de 
supposer que, avec le temps, après ces premiers marques de 
bienveillance, la Révolution s'occuperait d'une façon plus 
énergique du sexe féminin. 

II faut remarquer que vers le milieu du règ"ne de Louis 
X\\, les femmes françaises de la bourgeoisie et du peuple 
avaient déjà commencé à demander pour elles des réformes. 

Ire des délibérations rédig'é ainsi que cela était la coutume par le tabel- 
lion. 

Le dernier décret de convocation pour les élections des Etats-Géné- 
raux de France est du 24 janvier 1789, nous le reproduisons textuelle- 
ment : 

« Les femmes possédant divisément, les tilles, veuves, ainsi que les 
mineurs jouissant de la noblesse, pourront se faire représenter par des 
procureurs, pris dans l'ordre de la noblesse » (Mme Vincent o. c. 
p. 270-271), 

11 est curieux que c'est la Révolution qui Ht disparaître cet usage. La 
Révolution aussi porta le coup mortel aux restes de l'égalité des droits 
des hommes et des femmes dans les corporations. . . (V. Mme Vincent : 
liap/joii () la PrmVhommiç in Inlfrn. Koiifjri'ss in Berlin 189G, p. 2i3- 
21 "j). 

I. Lu Fronde du 11 juillet 1898 (à pro|)os du Féminisme de K. Scliir- 
macher). 



— 276 — 

Ces réformes se rattachaient au mouvement intellectuel 
des femmes de la haute société dont nous avons parlé 
dans un des chapitres précédents. Aussi la situation écono- 
mique de la femme du peuple était sous Louis XVI fort 
déplorable. 

L'édit de févi-ier 1776, ouvrant à « toute personne » un 
libre accès au commerce et aux professions d'arts et de 
métiers, tachait d'y porter quelque remède. Mais il n'y suffi- 
sait pas, car il fallait avant tout relever les femmes de l igno- 
rance. 

Aussi les premières réclamations portèrent-elles sur l'é- 
ducation. 

Une pétition adressée par les femmes du tiers état au Roi, 
retrace « la très négligée ou très vicieuse » éducation qu'elles 
reçoivent : « elle consiste à les envoyer à l'école chez un 
maître qui lui-même ne sait pas le premier mot de la lan- 
gue qu'il enseigne ; elles continuent d'y aller jusqu'à ce 
qu'elles sachent lire l'office de la messe en français et les 
vêpres en latin ; les premiers devoirs de la religion rem- 
plis, ou leur apprend à travailler ; parvenues à l'âge de 
i5 ou 16 ans, elles peuvent gagner .") à 6 sous par jour» ( i). 

Plus tard en 1789, lorsque retentirent les mots « Liberté, 
égalité, fraternité » les femmes françaises formulèrent de 
nouveau leurs \(i'ux, et un « Cahier des doléances et récla- 
mations des femmes » fut envoyé à l'Assemblée Nationale. On 
y demandait surtout d'assurer aux femmes une éducation 
moins dérisoire. Ceci préparait les réclamations plus complè- 
tes, présentées dans une a Re(j[uète des Dames à l'Assemblée 
nationale» laquelle se terminait par un projet de loi, portant 
l'égale admissibilité (les Iciiinies rides lidnimcs, à toutes les 

I. Le Ka lire, Le socialisinn iiendinit Id Ri'volulidn. |). 120, 



o- 



fonctions sociales (rarticle liuit de cette reqiKMe disait : Les 
fçmmes pourront aussi être promues aux offices de magis- 
trature). 

Bientôt émergea une fig-ure féminine des plus cnrieurses : 
celle d'Olympe de Gouges. Femme douée de très grand 
talent qui « plus d'une fois surprit les hommes les plus élo- 
quents de l'époque par la richesse de son imagination et la 
fécondité de ses idées [i) ». Par la publication de ses 
« Réflexions humaines et patriotiques », dans lesquelles sont 
peintes avec énergie les misères du peuple, elle eff'raya les 
riches et la cour, et se lança courageusement dans la lutte 
pour le droit des femmes. La déclaration des droits de 
l'homme ne visant que les citoyens, elle présenta, en 
1791 (septembre) à la reine Marie-Antoinette la « déclara- 
tion des droits de la femme et de la citoyenne ». Elle con- 
sistait en dix-sept articles, un d'eux demandait le suff'rag'e 
politique pour les femmes françaises. Car « la loi — y dit 
Olympe de Goug-es — doit être l'expression de la volonté 
générale ». Une phrase analogue sert aujourd'hui de devise 
à l'association américaine nationale pour le sufi"rage des 
femmes (2). 

Dans une autre de ses publications Olympe vent que les 
femmes obtiennent la décoration de l'ordre national, toutes 
les fois qu'elles auront bien mérité de la patrie (3). 

Mais cette femme était trop hardie pour ne pas attirer 
sur elle la colère des gouvernants. La Terreur ne dut pas 
l'épargner. Déjà, au début de la Révolution, lorsqu'elle ht 
paraître une brochure dans laquelle elle eut l'audace de 



1. Lairlullier 0. c. p. 63. 

Son vrai nom était Marie Gouze, née en 1748, elle se maria toute jeune 
avec M. Aubry. jLéopold Lacour : Trois femmes de la Révolution). 

2. K. Schirmiicher: Le féminisme, p. 26. 

3. Lairlullier, o. c p. 83. 



— 278 — . 

deniaiulcr I;i suspension des états g-énéraux pendant six 
mois, pour que « les tètes eussent le temps de se refroidir », 
elle eut la douleur de voir saisir cet écrit, sans toutefois 
être ello-mrme inquiétée. Plus lard, ({uand les têtes se 
surchauffèrent à outrance, elle devint suspecte, et empri- 
sonnée par Robespierre. Cette « ennemie de la République 
et de la liberté » fui guillotinée le 3 novembre 179.3. 

Comme si elle pressentait ce jour fatal, elle prononça 
en 1791 ces mémorables paroles : « La femme a bien le droit 
de monter à la lrii)une, puisqu'elle a le droit de monter à 
l'échafaud » . 

Grâce à elles et à quelques autres femmes, l'esprit «fémi- 
niste ))(avec une forte teinte révolutionnaire) pénétra même 
dans les régions éloignées de la province. Léonce Grasilier 
vient de publier un très curieux « cahier des doléances et 
des réclamations des Femmes du déparlement de la Cha- 
rente » (i) daté du vingt-neuf juin 1790 et signé par Marie 
veuve Vuignerias, « demeurant en sa maison de campagne 
de Vuignerias, paroisse de Charras, proche Angoulème ». Il 
n'a pas été possible à ce chercheur érudit d'obtenir des ren- 
seignements précis sur la signataii'e. A son avis « elle doit 
être j)arenle. peul-èlre même la veuve, de Decescaud de 
Vig^nerias, député de Charras à l'Assemblée préliminaire du 
tiers-état au sièyi^e présidial d'Angoulème en 1789. » 

Rien que le style de ce " cahier » soit prime-sautier et 
l'orlhoifraphe assez fantaisiste, on perçoit facilement que la 
fcMinie (|iii récrivait ('tait doui-e (rime \i\r intelligence et 
d'ine forte dose de bon sens. Nous eit(;rons (jnelques pas- 
sag'es de ce document intéressant : 

« Ce n'est point aux honneurs du gouvernenienl. ni aux 
avantages d'être initiées dans les secrelsdu ministère, lit-on 

I. l^c féniiiiismc en 1790 » F'aris iSgc). 



— 279 — 

à la pag"e 6, que nous aspirons, mais nous croyons qu'il est 
de toute équité de remettre aux femmes, aux filles possédant 
des terres ou autres propriétés de porter leurs doléances au 
pied du trône ; qu'il est ég-alement juste de relater leur 
suffrage, puisqu'elles sont obligées, comme les hommes, de 
payer des impositions royales et de remplir les eng-ag'ements 
de commerce ». 

Les femmes ne pourraient être selon l'avis de Mme Vui- 
g-nerias représentées que par leur sexe (i). 

Plus loin elle s'adresse aux membres de l'Assemblée natio- 
nale : « Vous qui allez devenir les arbitres du bien ou du 
mal, occupez-vous de chang-er les règ-les de notre éduca- 
tion ; ne nous élevez plus comme si nous n'étions destinées 
qu'à faire les plaisirs du sérail. Que notre félicité ne soit pas 
uniquement de plaire, puisque nous devons partager, un 
jour, votre bonne ou mauvaise fortune. Ne nous privez pas 
des connaissances qui peuvent nous mettre à même de vous 
aider soit par nos conseils, soit par nos travanx. 

« Ce n'est point avec les futilités dont on remplit nos tètes 
que nous pouvons vous remplacer, quand, par une mort 
naturelle ou prématurée_, vous nous laissez charg-ées du 
soutient et de l'éducation de vos enfants. 

« Les gens oisifs ou frivoles ne s'amuseront plus, à la vérité, 
dans le cercle des femmes, par la puérilité de leurs entre- 
tiens, mais aussi les personnes sensées verront avec satis- 
faction les mères de famille, raisonnables et gaies s'occuper 
avec fruit du soin de leurs affaires domestiques, discuter 
avec connaissance et discernement les intérêts publics ; leur 
esprit orné, dégagé d'intrigues, de jalousie et de colifichets, 
rendra leur commerce et leur conversation aussi agréables 
qu'utiles » (2). 

1. 0. c. p. (■). 

2. 0. c. p. 8-9. 



— 2S0 — 

Vers la fin de son caliier elle donne des conseils cjui iM»*ri- 
laient rattenlion. 

« Si toutes les resources étaient insuffisantes, pour libérer 
la Nation et satisfaire à ses besoins, j'établirais un impôt 
sur l'objet du luxe, simplement, me i,^ardant bien de frapper 
sur le comestible ni sur ce qui pourrait g-èner la prospérité 
du commerce et moins encore sur le peuple indiy-ent et 
laborieux. 

« Que vos observations se portent aussi sur les moyens de 
faire fleurir le commerce en France ; il est le nerf principal 
d'un Etat ; ne souffrez pas, surtout qu'il soit avili par des 
banqueroutes frauduleuses. Etablissez que les banquerou- 
tiers qui n'éprouveront point clairement des pertes réelles, 
seront flétris d'un B imprimé sur la joue, afin d'annoncer à 
tout l'univers que les commerçants en France, sont désho- 
norés lorsqu'ils manquent de probité. 

« Queles frais de justice soient modérés, qu'un créancier 
ne soit pas forcé de sacrifier une partie de sa fortune pour 
faire condamner un faillant. 

« Qu'on proscrive les arrêts de surséance et les saufs-con- 
duits qui sont un attentat à la propriété, et que, si on laisse 
subsister les arrêts de défense, ils n'occasionnent pas plus 
de frais aux créanciers qu'ils ne coûtent aux débiteurs. 

« Par ces ordres, vous rétablirez la confiance, vos navires 
seront accueillis dans tous les ports, et les bons Français 
seront en recommandation chez l'étrang-er. 

« Arrêtez aussi qu'on ne pourra condamner à mort que ceux 
qui seront coupables de meurtre ou de lèse-majesté ; que 
les autres criminels soient employés à des travaux publics 
si nécessaires en France, soit pour faire des canaux, couper 
des montag-nes, sécher des marais, soit pour nettoyer les 
villes, adoucir les chemins et les entretenir » (ij. 

I. O. C. [). 1 2-l/|. 



— 281 - 

La fin respire une belle générosité. « Ouela nation réunie 
ne fasse plus qu'une même famille, régie par la même cou- 
tume, n'ayant qu'un même poids et une même mesure. 

« Point de marques de distinction, être tous frères et plus 
encore amis ! 

« Défendons courageusement notre patrie, aimons notre 
Roi et nos représentants; soutenons-les courageusement 
dans leur entreprise. Que la probité et la justice dirig-ent 
nos actions, et nous serons heureux. )) 

Mme Vuig"nerias n'écrivait pas exclusivement en son pro- 
pre nom. Elle était chargée de la procuration de toutes 
« les dames » de son canton et elle priait instamment la haute 
assemblée de vouloir bien répondre aux réclamations de ce 
groupe. 

Cette demande envoyée au nom d'une sorte de société 
nous permettra d'aborder la deuxième manifestation de l'es- 
prit révolutionnaire chez les femmes à savoir : la formation 
des clubs. 

De 1789 à 1793, de nombreuses réunions des femmes 
revendiquant l'égalité politique et civile des deux sexes 
avaient lieu à Paris. En même temps des sociétés féministes 
s'établirent. La première qui fut instituée reçut selon Lair- 
tullier le nom de Société Fraternelle. C'était une succursale 
de la société mère des Jacobins, qui la prit sous sa tutelle 
immédiate et lui prêta son local pour la tenue de ses séan- 
ces. Cette société remontant à 1790 (octobre) prit fin après 
le neuf thermidor. 

A l'imitation de la société mère, ce club de femmes eut 
aussi des affiliations dans toute la France et même à Paris. 
Les plus considérables d'entre les Sociétés Fraternelles pari- 
siennes, après celle dont nous venons de parler semblent 
avoir été la Société des deux sexes de Sainte Geneviève, la 
Société fraternelle des Halles, la Société fraternelle des Mini- 



— 282 — 

mes : mais on peut croire que les 48 sections de Paris eurent ' 
chacune leur club mixte. — C'est à la Société des Minimes ; 
queTliéroiçne deMéricourt, prononça, en mars 1792, le seul j 
de ses discours dont le texte ait survécu (i). Elle étaitvenue | 
adjurer les citoyennes du faubourg- Saint-Antoine de s'or- 
ganiser militairement. 

Nous avons déjà vu plus haut la » Société des amies de la 
constitution » où Mlle d'Orbe prononça son discours. Le 
courrier du département de Gorsas du i3 septembre lyOi ; 
fait mention dune société de femmes dites les : Amies de la 
Constitution établie dans la ville de Pau. Léopold Lacour a 
démontré, en outre, que dès le commencement de ijOi il ^ 
existait des Sociétés féminines à : Greil, Pau, Bordeaux, 
Nantes, Cusset, Alais, Brest. Voici maintenant les Amies de 
la liberté et de l égalité à Lyon, les Amies de la République à 
Dijon, et encore, à Besançon, les Amies de hi liberté et de | 
l'égalité. \ 

Tout porte donc à croire que Mme Vuignerias fonda aussi 
une société féministe dans le département de la Charente. 

La plus célèbre parmi ces organisations était la « Société ' 
des femmes républicaines et révolutionnaires », créée par 
Rose Lacombe au commencement de 1793. Elle tint ses \ 

séances dans le charnier de l'Etçlise Sainl-Eustache. Un des j 

, . . . I 

articles de son règlement était ainsi conçu. j 

« La société, considérant que l'on ne s'associe que pour 1 

s'honorer, se soutenir et pour s'encourag-er dans la vertu l 

a arrêté qu'elle ne recevra dans son sein que des citoyen- | 

nés de bonnes mœurs ; elle a fait de cette condition la plus 

essentielle pour l'admission et a voulu que le défaut de 

bonnes mœurs fut une des i)rinrinales causes de lexpul- 

I 
sion (2). » < 

I. I^acour Léopold : Los trois femmes île la I\évolution. l'aris, 1900. | 

■2. Lacour Léopold : Uose Lacombe \n Revue h rhdomod aire i8t)(|. ^ 



— 283 — 

Après la chute de la royauté, Rose Lacomhe y provoqua 
un projet d'adresse à la commune, tendant à obtenir un 
arrêté qui accordât des marques distinctives aux femmes 
des cinq et six octobre. Cette adresse fut prise en considé- 
ration : une commission fut nommée pour faire un rapport 
sur son contenu. Après quoi la commune de Paris, dans sa 
séance du six nivôse an II, arrêta « que les citoyennes 
patriotes du cinq et six octobre auront une place marquée 
dans les cérémonies civiques, et qu'elles seront précédées 
d'une bannière portant cette incription : «Ainsi qu'une vile 
proie, elles ont chassé le tyran devant elles », et de l'autre 
côté de la bannière : « Aux femmes. .des 5 et 6 octobre ». 
Elles assisteront aux cérémonies avec leurs époux et leurs 
enfants — et elles tricoteront! » 

Rose Lacombe et sa société tenaient à honneur de mar- 
cher toujours à l'avant-garde de la Révolution; elle parut 
en plusieurs occasions à la barre de la Convention escortée 
des femmes de sa société. Elle était très jolie et avait une 
{grande éloquence; mais, elle osa s'attaquer à Robespierre, 
et ce fut sa perte ; Chabot, Razire, Renaudin et Taschereau 
la dénoncèrent, comme protégeant les aristocrates. 

Devant cette accusation le seize novembre à la salle des 
Jacobins, Rose s'élance à la tribune pour se défendre; 
des huées, couvrirent sa voix. L'Assemblée alors décida 
qu'on inviterait le Comité de sûreté g-énéral à procéder à 
l'arrestation des femmes suspectes et la Convention ; puis, 
après une courte discussion et sur la proposition du député 
Amar, elle décréta la suppression des clubs et sociétés de 
femmes quelles que fussent leur dénomination. A cette occa- 
sion quelques discours contre les femmes furent prononcés. 

A la commune parla Chaumette : « Quoi ! s'écria-t-il, des 
êtres dég-radés qui veulent franchir et violer les lois de la 
nature, entreront dans les lieux commis à la garde des 
citoyens ! ! ! ». 



— 284 — ' 

I 
A la Convention, Amar, prit la parole : ' 

« Je vous dénonce, dit-il, un rassemhleinent de plus de \ 
six mille femmes soi-disant jacobines et d'une prétendue 
société révolutionnaire. Les femmes doivent-elles se réunir 
en associations [M)liti(jues ? Les femmes peuvent-elles se \ 
dévouer à ces utiles et pénibles fonctions ? Non ! » (i). \ 

Quelle diflérence entre ce qu'avaient dit tout récem- | 
ment, sur la même question Condorcet et ses amis, Sieyès 1 
et l'abbé Fauchet (2). I 

A la suite de ces incidents toutes les sociétés féminines | 
furent dissoutes. Tel est le bilan des mérites de la Révolu- I 
tion envers les femmes. 

La question des femmes médecins y fut-elle agitée? 

Directement, non. Tout au plus on pourrait supposer 
qu'on pensait à elles, le 19 ventôse de l'an XI, le jour où ' 
l'on promuli^ua la loi sur l'exercice de la médecine. Selon j 
cette loi, tout individu muni de connaissances médicales 
et de diplômes nécessaires j)ouvait être médecin. On ne 
parle pas du sexe du médecin. 

C'était assurément un prot^rès. D'après ce texte, les fem- 
mes pouvaient donc être aussi médecins, du moment qu'el- 
les voulaient se soumettre aux conditions ordinaires de - 
dipbuncs et détudes. C'est, du moins, dans ce sens (|ue : 
l'explique Dalloz (3). 

Toutefois, cette admission esl purcinciil lli(''ori(jU('. En 

I 
I. I.îiirlullior, o. c. iS/j-iHS. j 

■>. Sous le Directoire, 1' « Amarisnie » ilevinl encore plus prononcé. | 
Au Conseil des Cinq Cents la citoyenne Ouevaiinc vit repousser sa 
demande d'occuper une chaire de dessin à l'école centrale de Chartres, 1 
après une discussion où il fui dit que l'intérêt de la société et de la \ 
morale publicpie exclut les femmes de tout professoral (Louise Debor : 
l^e féminisme et l'.iiilifcminismo pendant la I\é\-olnlion. La Fronde ; 
i<(00, lO mai). 

.'>. flépertoire : .Médecine, no 07. CI', aussi Unlland : Les médecins et , 
la loi rlu If) ventôse an Xi. l'aris, iSS.'i. 



— 285 — 

dehors de la science médicale, deux femmes touchèrent aux 
questions qui regardent au moins partiellement l'exercice de 
la médecine par les femmes. Mme EttaPalm d'Aelders, dans 
son projet d'organisation de l'assistance publique (i), 
demanda de former des cercles de citoyennes, qui auraient 
été chargées de surveiller les établissements de nourrices. 
Le projet de Mme Tallien nous touche de plus près 
encore. Cette jeune aristocrate qui, loin de partager, 
comme son mari, les idées de l'aristocratie, s'était tournée 
vers le peuple, ne vit bientôt plus que vertus civiques, 
récompenses patriotiques, sociétés de bienfaisance, de 
bonnes mœurs, de secours fraternels et associations de 
femmes pour mettre en pratique toutes les vertus et pour 
prêcher l'oubli de soi-même ainsi que de tout intérêt per- 
sonnel pour le bien général et le sentiment de liberté. 

Elle adressa à la Convention, le 5 floréal an II, une lettre 
dans laquelle elle écrivait : 

« Citoyens représentants, lorsque la morale est plus que 
jamais à l'ordre du jour de vos grandes délibérations^ ce 
n'est pas à vous qu'on aura à reprocher un jour d'avoir 
méconnu la pudeur et sa vertueuse influence. 

u Et qui peut enseigner la pudeur, si ce n'est la voix d'une 
femme? qui peut la persuader, si ce n'est son exemple? 

« Mais Ce que je viens aujourd'hui particulièrement récla- 
mer en leur nom avec la plus forte confiance, c'est l'hono- 
rable avantage d'être appelées toutes dans les asiles sacrés 
du malheur et des souffrances^ pour y prodiguer leurs soins 
et leurs plus douces consolations. 

(( Craindrais-je de m'abuser, citoyens représentants, lors- 

1. Lettre sur les démarches des ennemis extérieurs et intérieurs de 
la France suivie d'une adresse à toutes les citoyennes patriotes et 
d'une notion à leur proposer pour l'assemblée nationale ; lue à 
l'association fédérale des Amies de la vérité, le ■20 mars lyyi. 



- 286 — 

que je pense que là doit être le véritable apprentissage de 
la vie d'une femme; que c'est dans cette école que les fil- 
les, avant de devenir épouses, doivent aller développer, 
éclairer leurs premiers sentiments et s'instruire par la pra- 
tique de la bienfaisance, à tous les détails des devoirs 
qu'elles auront bientôt à remplir envers leurs enfants, leurs 
époux, leurs parents ? 

(( Les femmes, lorsqu'elles soiî^nent un malade, semblent 
ne plus exister que pour lui ; tout en elles porte allégeance 
et soulag-ement ; elles trouvent bien qu'on se plaigne ; elles 
sont là pour vous consoler; leur voix seule est consola- 
trice, leur regard est sensible, leurs mouvements sont 
doux, leurs mains semblent attentives aux plus légères 
douleurs, leurs promesses donnent de la confiance, leurs 
paroles font naître l'espoir ; enfin, lorsqu'elles s'éloignent 
du malheureux, tout lui persuade que c'est pour lui 
qu'elles s'en vont, que c'est [)()ur lui qu'elles s'empresse- 
ront de reparaître. 

« Ordonnez donc, citoyens représentants, nos cœurs vous 
en conjurent, ordonnez que toutes les jeunes filles, avant 
de prendre un époux, iront passer quelque temps (i) dans 
les asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir 
les malheureux et s'y exercer, sous les lois d'un régime 
organisé par vous, à toutes les vertus que la société a le 
droit d'attendre d'elles » (2). 

La Convention se montra très courtoise envers Mme Tal- 
lien. Elle écouta l'adresse avec attention, lui fit un accueil 
flatteur, en ordonna la nientiun honorable et la renvoya 



1, Une proposition semblable fui faite, il y a quelques ans, par 
Mme Hélène Lange de Berlin. Klle demande que toute femme soit obli- 
gée de faire aux frais de VEUii un an de service dans quelque institu- 
tion bienfaisante (Ichenhiiuser : Zur Frauenfrage). 

2. LairluUier: o. c, p. 279-281. 



— 287 — 

aux comités dinstriiclion el de salut public. Celui-ci la 
remit ad acta. 

Pourtant pendant cette époque si turbulente, la méde- 
cine, ou plutôt l'art de i^uérir a pu adoucir l'amertume des 
temps à une femme des plus éminentes, à Mme Rolland. 

Retirée avec son mari à Villefranche, dans la généralité 
de Lyon, Mme Rolland se livra avec passion, comme à tout 
ce qu'elle faisait, à l'étude des simples: elle administrait 
ses remèdes à tous les malades de la paroisse de Thésée ; 
c'était chez elle une petite officine de pharmacie ; elle se fit 
une réputation dans tout le pays pour ses cures merveil- 
leuses ; et on venait de six lieues à la ronde pour se faire 
médicamenter par elle (i). 

En outre, dans un morceau du plus haut intérêt, inti- 
tulé : Avis à ma Jî//e, que nous a conservé M. Champa- 
gneux (2), on trouve des conseils précieux sur les soins 
à prendre des enfants, et des observations pleines de saga- 
cité sur les besoins que leurs cris, leurs mouvements ou 
leurs petits gestes peuvent indiquer ; lang-age que seule- 
ment la psychologie de la deuxième moitié du xrx" siècle a 
étudié de plus près, et dont Mme Rolland est une inter- 
prète excellente. 

I. Lairtullier ; 0. c, p. 297. 

?.. Les mémoires, édition Champa^neux. 



CINQUIEME PARTIE 



XIX« SIÈCLE 



CHAPITRE XVIII 



1815-1848. Comraencemeat du mouvement féministe. 



Les facteurs qui le provoquent. — Influence de la Révolution.— Néces- 
sité économique. — Tendance à s'instruire. — Historique de cette 
tendance depuis le xviie siècle en France, Ans^leterre, Pologne e; Alle- 
majgrne. 



Le réveil des femmes pendant la grande Révolution, tout 
passager qu'il fut, dut avoir des conséquences très impor- 
tantes. Certes il n'apporta aucun avantag-e immédiat au 
sexe féminin, mais grâce à lui, g^ràce à ces « requêtes » et 
à ces « clubs », la question de l'admission des femmes aux 
droits et aux prérogatives reconnues au genre humain en 
général s'est dressée d'une façon imposante. 

Les revendications de Condorcet et d'Olympe de Gouges 
n'ont pas donné de résultats. Mais leur argumentation resta. 
Llle était comme la graine (ju'on a conservé<' au magasin, 
Mélîinie Lipinska 19 



— 290 — 

) 

et qu'on fait germer plus tard. C'est ce qui arriva, en effet, 
et celte semence a été productive. La Révolution donna , 
l'impulsion au mouvement progressiste dans toute l'Europe. ' 
Les libertés qu'elle proclama, malgré tous ses excès et tou- 
tes ses fluctuations, en appelaient d'autres après elles. Ceux ] 
qui voulaient défendre l'œuvre de l'évolution commencée j 
par le mouvement de 1789, étaient donc en même temps 1 
obligés de la continuer. Ainsi, ce qui ne fut pas entendu | 
entre 1793 et i8i5 l'a été depuis. ^ 

La Révolution eut d'abord des résultats immédiats. En , 

1792 au moment où la question féministe était vivement , 

agitée en France, parut en Angleterre un livre dû à l'in- \ 
tluence de Condorcet et portant le titre : Vindication of the 

rights ofwoman (Revendication des droits de la femme). 1 
Son auteur était une femme : Marie Wollstonecraft, plus 

tard épouse de l'écrivain anglais Godwin. C'est avec sa fille , 
que se maria le célèbre poète anglais Shelley. 

Née en 1769, Marie Wollstonecraft suivait avec enlhou- ; 

siasme les progrès de la Révolution en France. Lorsque ; 

Burke attaqua avec violence la Révolution, Marie réfuta son j 
ouvrage et l'attention générale se fixa sur elle. Son livre de 

même que celui de Thomas Fayne intitulé « Droits cir , 
rhomme >. « étaient les meilleures réponses aux détracteurs 

des événements qui se passaient en France. Aussi, crut- ^ 

elle « le moment venu pour soulever la question qu'elle avait ^ 

le plus à cœur » (i) et publia le volume précité. Dédié l'évê- , 

qued'AutunTalleyrand-Férigord,» c'était un manifeste et il j 

fit date ». 

L'auteur y combat Rousseau et demande à la Société de ■ 

porter ses soins à ce (pie l'Iunume et la femme soient ren- ] 

dus égaux au point de vue des vertus et des qualités. Que 1 

I. A. de Neuville : Une aïeule du féminisme. « Revue des Revues ». 
1897, icr novembre. 1 



— 291 — 

l'éducation des femmes ne soit pas inférieure à celle desf 
hommes, que le sexe faible soit admis aux mêmes droits 
politiques. Marie Wollstonecraft ne demande pas de privi- 
lèg-es, mais bien des droits. 

La mise en lumière des faits, leur groupement prêtent 
une force réelle à son argumentation. Aussi le livre eut-il 
un grand succès. Il se répandit rapidement en Angleterre 
et en Amérique. Une nouvelle édition parut en 1794? et 
ensuite vinrent des traductions en allemand et en suédois. 

Lorsque vers i84o le mouvement féministe recommença 
en Ang-leterre, les « Revendications » furent publiées de 
nouveau. Cette troisième édition dale de i844- D'ailleurs 
jusqu'à nos jours l'influence de ce livre ne s'est pas épuisée. 
Tout récemment encore, en 1892, l'ouvrag-e de Mme Wolls- 
tonecraft parut chez Fisher Unwin (Londres) avec la préface 
de Mme Fawcett. L'année suivante une nouvelle édition fut 
publiée par Scott. Elle est accompag-née d'une préface due 
à Elisabeth R. Pennell. 

Voilà donc un livre qui marque dans l'histoire du mou- 
vement féministe en Angleterre. 

Un autre parut en Allemag-ne. En 179'i, Théodor Gottlieb 
Hippel, haut fonctionnaire prussien, ex-maire de Kœnigs- 
berg publia un ouvrag-e intitulé « Uber die bûrgerliche Ver- 
besserung der Weiber » dans lequel il formule les mêmes 
demandes que Condorcet et que Marie Wollstonecraft. Il 
est même plus complet que la « Vindication ». « La nouvelle 
constitution française, commence-t-il, mérite mes objec- 
tions ; car elle a oublié toute une moitié de la nation ». 
Ensuite, il passe en revue — dans le même sens éclairé — 
les mœurs, la législation et la question de l'instruction des 
femmes. Nous y relèverons un passage concernant les fem- 
mes médecins : 

« Les femmes médecins pourraient gagner plus facilement 



— 292 — 

que les hommes la confiance des malades de leur sexe. La 
pudeur n'est-elie pas souvent la cause essentielle pour la- 
quelle les jeunes filles cachent si longtemps leurs maladies, 
(|u"enfin elles deviennent ing-uérissables ? 

Ce livre a exercé aussi une certaine — quoique moindre 
— influence. Il fut réimprimé à plusieurs reprises (i). 

L'importance de la Révolution se manifesta plus tard; et 
pendant longtemps le féminisme se rattache à ce mouve- 
ment de protestation et d'opposition qui transforme l'Eu- 
rope de i8i5-i848 eu une chaîne de volcans. Tantôt ici, 
tantôt là un cratère jette feu et flammes jusqu'à ce que en 
i848, l'ancien monde semble définitivement disparaître dans 
l'incendie social. 

Napoléon prit vis-à-vis des femmes une attitude hostile. 
Lorsque en 1800, la commission nommée par lui pour faire 
le Code civil et présidée par Sieyès — ami de Condorcet — 
décidait d'appliquer les principes de liberté de la Révolu- 
tion aux lois concernant les femmes, Napoléon, furieux, 
répondit : « Il y a une chose qui n'est pas française, c'est 
(|ue la femme fasse ce qu'il lui plaît ». 

La Restauration ne trouva rien à changer à la situation 
crée par le code Napoléon à la femme. M. de Donald pro- 
clama que « l'homme et la femme ne sont pas égaux et ne 
peuvent jamais le devenir ». « Si le célèbre philosophe. par 
égaux, entendait pareils, nous sommes tout à fait de son avis. 
Toutefois, il peut très bien y avoir, et il y a selon nous, en- 
tre les sexes équivalence et en ce sens égalité dans la diver- 
sité » (2;. 

Mais vers i8!^>o viennent les théories saint-simoniennes. 
Immédiatement les adeptes de Saint-Simon reconnaissent 
1 égalité de l'homme et de la femme. Le i*"^ octobre 

I. I.cip/.ii!: i']()f\, IJcrliii i8/|^. 

u. K. Scliiriiiaclier : Lo féiuiuisiuc. l';ii"is i8(j8j p. 2ij-30i 



— 293 — 

i83o Bazard et Enfantin chefs de la religion saint-simo- 
nienne, publient une « Lettre à M. le président de la Cham- 
bre des députés » où ils réclament l'égalité des deux sexes. 
Déjà, quelques jours avant la Révolution de Juillet les saint- 
simoniens déclaraient que « Tout homme qui prétendra im- 
poser une loi à la femme n'est pas saint-simonien ». Après 
la scission du saint-simonisme les chefs des deux partis 
Enfantin et Bazard, g-ardèrent leurs convictions relatives aux 
femmes. Enfantin dans la « relig^ion saint-simonienne pose 
le principe de l'égalité de l'homme et de la femme; et, dans 
son « Appel à la femme » (Entretien du 7 déc.) il annonce 
au nom de Saint-Simon, à l'homme et à la femme, leur éga- 
lité morale, sociale et relig'ieuse. De même la doctrine du 
père Bazard dit expressément que l'homme et la femme 
doivent être placés sur le même rang-, qu'ils doivent parta- 
ger toutes les fonctions sociales et religieuses, associer leurs 
forces et leurs capacités dans le temple et la cité, comme 
dans la famille. 

Aussi, l'un et l'autre furent-ils suivis par quelques fem- 
mes. Les plus avisées se joignirent à Olinde Rodrigues et 
à Bazard. Parmi ces dernières se trouvait Jeanne Deroin 
qui devait devenir plus tard la promotrice du mouvement 
féministe de i848. Elle le prépara par une incessante pro- 
pagande et par de nombreux articles, dans le journal 
fondé par Eugénie Xiboyet « La Voix des femmes ». 

En général, jusqu'en 1848, le mouvement féministe fait 
partie intégrale du mouvement révolutionnaire et libéral. 
Les hommes les plus éminents du camp libéral se rangent 
du côté des femmes. Lorsqu'en i836 grâce à l'initiative de 
la fondatrice de la « Gazette des femmes », Mme Poutret de 
Mauchamps, les femmes françaises adressent à Louis-Phi- 
lippe une pétition dans laquelle elles demandent le suffrage 
politique, Chateaubriand, Jules Janin, Laboulaye l'appuient. 



— 29i — 

Laboulaye publie bientôt sa « Condition civile et politique 
des femmes », qui éveille l'intérêt du grand public pour les 
revendications féministes. Dans le même sens est écrite la 
célèbre « Histoire morale des femmes » de Legouvé qui 
paraît en même temps. 

Legouvé touche à la question des femmes médecins. La 
profession de médecins de femmes doit même, d'après 
M. Leçouvé, être toujours exercée par des femmes u La 
pudeur exige qu'on appelle des femmes comme médecins 
auprès des femmes; ... les maladies nerveuses, surtout, 
trouveraient dans le génie féminin le seul adversaire qui 
puisse les saisir et les combattre » (i). 

Ces deux livres intluèrent beaucoup sur l'envoi (en i838) 
de la part des femmes, d'une demande d'admission aux 
universités. 

Un champion révolutionnaire comme Michelet est un 
féministe passionné. Certes son féminisne est un peu ori- 
ginal. Pour lui la femme est une créature faible, éternelle- 
ment blessée. Dans le domaine de la douceur, du charme 
etdu dévouement une nature quasi-divine : « la femme n'est 
pas seulement notre égale, dit-il, mais en bien des points 
supérieure » (2). 

En même temps les femmes qui s'occupent de préférence 
de la question féministe se consacrent à la propagande 
révolutionnaire. Telle est par exemple Flora Tristan, née à 
Paris le 7 avril i8o3, fille d'un Péruvien et d'une Française. 
Vers i838, elle se mit à écrire de nombreux ouvrages et 

1. « Histoire morale des femmes, » livre I. chap. V. 

2. La même icfée a amené Auui'uste Comte aux opinions sui generis. 
A cause de cette supériorité il faut conserver à la femme toute la pureté 
cl la supériorité nécessaires à l'accomplissement de sa haute mission; 
dans ce but on doit la préserver de tout travail et lui interdire toute 
fonction économique ou sociale, autrement il en serait fait de sa y'ran- 
deur morale (A Gon^te « l'oliti(jue positive w). 



— 295 — 

dévouée à la classe ouvrière, elle engageait les travailleurs 
à s'associer et parcourait la France, prêchant l'émancipa- 
tion des femmes. 

Elle tomba malade, et mourut à Bordeaux, le i4 novembre 
i844- En 1848, les ouvriers bordelais lui élevèrent un monu- 
ment, afin de perpétuer son souvenir. Une simple épitaphe 
retrace en peu de mots, ce que Flora Tristan a essayé de 
faire en faveur de la classe ouvrière. 

En i848 l'histoire de 1 789-1 792 se répète en partie. 

Les femmes ont leurs associations, d'apparence parfois 
excentrique comme les Icariennes etles Vésuvienncs, mais 
dont il ne faudrait pas écrire l'histoire uniquement avec le 
Charivari ou d'après Jérôme Paturot. Elles ont leurs clubs, 
dont les délibérations sont aussi raisonnables, au dire de 
l'ambassadeur d'Angleterre Normanby, que celles des clubs 
masculins. Elles ont aussi leur journaux : la République 
des femmes ^ le Volcan et principalement la Voix des femmes 
dirigée par Mme Eugénie Niboyet. 

Une des rédactrices de la Voix des femmes ,GdihT\e\\eSo\\~ 
met, signait ses articles G S. ; et le gros public, qui n'est 
pas grand connaisseur, comprenait George Sand, ce qui 
était flatteur pour Gabrielle Soumet. Le club, exclusivement 
féminin de ce journal, se tenait boulevard Bonne-Nouvelle, 
sur l'emplacement actuel de la Ménagère. Le 6 avril, 
Niboyet y proposa solennellement deux candidatures, qui 
furent acclamées avec enthousiasme : celle de M. Ernest 
Legouvé, qui faisait alors au collège de France un cours 
très suivi sur la condition et l'éducation des femmes, et 
celle de George Sand « le type un et une, être mâle par la 
virilité, femme par l'intuition di^ine ». 

Les femmes ne sont pas électeurs : qu'à cela ne tienne ! 
Qu'elles vote en masse pour M. Leg-ouvé (jui est éligible ! 
Que de leur CQté les homnjes qui sont électeurs, votent poup 



— -21 10 — 

G. Sand inéligible. Ainsi le droit des femmes à élire et à 
être élues sera nettement affirmé. Le club de Gabet, où les 
femmes étaient admises avec les hommes, accorda son appui 
à cette ingénieuse combinaison, à laquelle applaudit égale- 
ment le saint-simonien Olinde Rodrigues. Or, G. Sand qui 
n'était aucunement communiste déclina cette offre. 

Le Condorcet de i848, Pierre Leroux, déclare qu'il n'y 
a pas deux êtres différents, l'iKjmme et la femme, mais «un 
seul être humain sous deux faces » (i). 

« Elles sont les égales des hommes, parce qu'il n'y a plus 
ni esclaves, ni serfs; abolissez les castes qui subsistent 
encore, abolissez la caste, où vous tenez enfermée la moitié 
du genre humain ; ouvrez aux femmes l'accès à toutes les 
carrières, et nos arts, nos sciences, nos industries, feront 
un progrès plus grand ». Il finit par réclamer en iSf)!, le 
droit politique de la femme. 

Un autre révolutionnaire, Victor Considérant, disciple 
de Fourier, avait demandé quelque temps avant lui la 
même chose. 

En 1849, une « Association fraternelle des démocrates 
socialistes des deux sexes pour l'affranchissement politique 
et social des femmes » fut fondée à Paris. Enfin, après le 
coup d'Etat de i85i, le mouvement révolutionnaire et le 
mouvement féministe éprouvèrent le même sort. Jeanne 
Deroin dut se réfugier à Londres, une autre femme énergi- 
que, à l'esprit droit et élevé, au cœur noble et généreux, 
Pauline Rolland, fui déportée en Algérie (21. Quelques 
passages de ses lettres la caractérisent, ainsi qu'un grand 
nombre de femmes qui s'engagèrent en ce Icinps-là dans 
les luttes p(ilili(|ues. 

1. Encyclopédie nouvelle, \'. f\. i-^ifalilé. 

2. Jeanine Flor Maiiriceau ; l'.iiiiine Udll.ind. Lu l-'iniulo 1808, n»"* des 
2O, 27 el 28 aoùl. 



— 297 — 

« Dites-moi, écrit-elle, si vous voyez quelque chose à 
faire d'important là-bas, pour y développer l'idée sociale, 
y réaliser une petite commune de l'avenir. Plus que jamais, 
je pense que ce sont de petits groupes convertis, çà et là, 
qui convertiront le monde ; plus que jamais, je crois que 
la rénovation sociale, ne peut s'accomplir que par la con- 
version des âmes. 

» Si l'on me mène en Algérie, je ferai tout mon possible 
pour ag'ir en conformité avec cette pensée; si l'on m'exile, 
je prêcherai le nouvel Evangile par tous les moyens que 
Dieu me mettra en main, et tous il nous faut faire de 
même, dans la limite de nos forces ». Ce qui ne l'empêcha 
pas d'être une mère tendre et aimante. Combien louchan- 
tes sont ces exclamations : 

« Mon fils aîné est malade et va être obligé de quitter 
son institution. Où va-t-il aller ? L'incertitude où l'on me 
tient m'empêche d'autre part de faire aux quelques per- 
sonnes qui restent debout dans mes connaissances l'appel 
énergique que j'aurais droit de leur faire si j'eusse été 
frappée plus violemment ». 

Ou bien celle-ci, datée d'Alger, (i6. 7. i852) : 

« Donnez-moi des nouvelles de mes chers enfants ; que 
vont-ils devenir? Cette idée me tue. Depuis mon départ de 
Paris, il y a cinq semaines, je n'ai rien reçu ». 

Sans avoir écrit de recours en grâce, sans que ses amis 
aient fait aucune démarche, Pauline Rolland fut graciée 
par Louis Napoléon. Elle ne devait pas jouir de la liberté 
qui lui était rendue. Elle revint en France malade, affaiblie, 
épuisée par les souffrances et les privations qu'elle avait 
endurées pendant son exil. La phtisie s'était développée 
très rapidement, et lorsqu'elle quitta l'Algérie, elle pou- 
vait à peine se soutenir. Arrivée à Lyon, elle dut entrer à 
l'hôpital. Pauline Rolland ne cessait de demander son fils 



— -298 — î 

aîné, sur lequel elle comptait pour élever son frère et sa 
sœur; elle n'eut pas la consolation de le voir; depuis quel- i 
ques heures Pauline était morte quand son fils arriva ; j 
(décembre i853) (i). 

Cette période, de i8i5 à i848, a donc une importance ; 
capitale dans l'histoire du féminisme en Europe ; il s'y 
établit sur des bases solides. En France, Maria Deraismes : 
puise ses arg^uments et son enthousiasme justement dans 
le mouvement d'idées de cette épo(jue. En Allemagne, la 
première association féministe, « l'Association générale des i 
Femmes allemandes », constituée définitivement à Leipzig 
en i85o, est fondée en i848. Elle compte aujourd'hui plus ' 
de 3.000 membres et possède de nombreuses ramifications 
en province. | 

Cette association admet — sans dislinclion de religion — \ 

I 

toutes les femmes qui réclament pour leur sexe une ins- j 
truclion plus solide, des facilités de travail professionnel 
plus grandes, des salaires plus élevés, l'accès des Univer- 
sités, l'exercice des professions libérales, enfin le vote poli- 
tique. ' 

C'est de celte association que dérivent toutes les autres j 
sociétés féministes allemandes tendant \ers l'amélioration i 
du sort et de l'instruction de la femme. On a donc eu plei- i 
nement raison d'ouvrir une souscription nationale pour 
l'érection d'un monument à une de ses fondatrices, 
Mme Louise Otto-Peters. 

Si nous nous rappelons (pielle influence exerça en 1 
Angleterre le livre de Marie Wollstonecrafl, inspir/' jiar la î 
U(''voliilioii. MOUS n"li('sileroiis j)as à di'clarer que le mon- ' 
vcmt'iil i(''\ oliilionnairc de 178(1 a contiibiit' «''iiornK'iiicMt 

1. Il y .1 ririq .-ins, le (^((iiscil iiuini(i|ial do l:i \ ille de Paris a donné 
à un asile de femmes le nom de Pauline Rolland, perpétuant ainsi le 
souvenir de celle femme, (|ui consacra sa vie à la cause républicaine. ' 



— 299 — 

au développement général du mouvement féministe con- 
temporain. 

Mais d'autres facteurs ont également agi ; et, en pre- 
mière Hg'ne, le facteur économique. 

Le mouvement politique des femmes, tout intéressant 
qu'il fût, n'aurait jamais pu gagner tant d'intensité si en 
même temps la femme n'était pas entrée dans la grande 
lice du travail. A la suite des différentes révolutions éco- 
nomiques, et pour d'autres causes plus compliquées, le 
rôle de la femme dans la production des richesses est 
devenu très considérable. 

On se tromperait en supposant que ce n'est qu'au 
xix^ siècle qu'apparaît l'ouvrière. Certes Michelet s'écria 
dans une invective devenue célèbre : 

« L'ouvrière, mot impie, sordide, qu'aucune langue 
n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet 
âge de fer et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus 
progrès ». Mais nous remarquons ici avec M. Anatole 
Leroy-Beaulieu qu' a assurément en écrivant ces lignes il 
suivait aveuglément 1 impulsion irréfléchie de son cœur 
plutôt qu'il ne consultait ses souvenirs d'érudit. Car, en 
somme, l'histoire du travail des femmes dans les siècles 
plus rapprochés de nous serait l'hisLoire même de l'indus- 
trie. Un verrait que plus la civilisation se développe et se 
raffine, plus le bien-être s'étend, plus les femmes partici- 
pent à la production (i) ». 

Mais jamais celte particijiation n'a été aussi intense que 
de nos jours. Il n'y a presque pas de métiers où la femme 
n'ait pénétré et aux métiers s'ajoutèrent bientôt les profes- 
sions libérales. P )ur cette extension de l'œuvre des fem- 
mes, nous renvoyons aux traités spéciaux. Cependant nous 

I. A Leroy-Beauliou : Le travail des fenjmes au xixe siècle. Paris, 
1873, p. 18," 



— ;îoo — ' 

donnerons ici un exemple de travail féminin qui pourra 
nous servir d'argument en ce (jui concerne l'clude et l'exer- i 
cice de la médecine. | 

Dans les usines de Black Counlry, en Angleterre, on ' 
emploie pour la fabrication des chaînes, des clous et des 
verrous des force ron nés. Elles font usage du marteau 
emporte-pièce. Cet outil a été inventé pour remplacer le 
marteau ordinaire ; l'ouvrière lefaitfonctionner au moyende , 
la pression exercée avec le pied, ce qui rend le travail moins '. 
fatiguant que le vieux système de frapper à coups redoublés i 
à tour de bras. Le marteau emporte-pièce exige cependant, j 
pour son emploi, une force musculaire supérieure à celle • 
que possède la plupart des femmes ; aussi, ces malheu- 
reuses sont-elles obligées de sauter à pieds joints sur la j 
pédale afin de la faire fonctionner. Pour que le coup porte, j 
la femme saute et laisse tomber lourdement tout le poids j 
du corj)s sur la pédale ([ui vibre sous le choc. L'ébranlement i 
nerveux et les désordres internes qui sont les conséquences ] 
de cet exercice violent sont désastreux pour les femmes ; 
dont la santé est bientôt infailliblement et à jamais déla- 
brée (i). 

Ce fait est lamentable et, démontre que obligées par la j 
nécessité économique, les femmes ont dii aborder les métiers 
même les plus durs, l\iut-il donc en vouloir aux autres ; 
femmes qui, munies de plus d'instruction, ont réclamé d'être ] 
admises aux professions libérales? Le désir légitime de pou- ; 
voir irairner leur vie d'une facoii honorable les v poussait. i 

Le facteur qui anit ensuite le plus efricacemcut en fa\eur j 
du féiuinisme lut rinsliiiction. \ 

Nous avons \u dt'jà c tnibicii ('tait d('!aiss(M' riiistruclion 1 
df's femmes au xvn'' siècle. Inft'ricurc de beaucouji à celle 

1. .Mme Schmalil Jeanno: l.n (jupstion dr la roinnio, Xoiivollo F^'viio. j 
1." janvier i8()4. ) 



— 301 — 

des hommes, elle ne larda pas à choquer et à révolter les 
esprits supérieurs. 

En Angleterre, au xvu" siècle, le célèbre auteur du « Robin- 
son Crusoé », Daniel Foë s'éleva contre ce triste état de 
choses. Dans son petit « Livre sur les projets », plein de 
plans de nouvelles réformes et entreprises, il propose la 
formation d'une académie de femmes et s'exprime ainsi : 

« Souvent, j'ai considéré comme une coutume tout à fait 
barbare que, nous qui vivons dans un pays civilisé et chré- 
tien nous refusions au sexe faible les avantages des études. 
Nous objectons aux femmes tous les jours leur ig-norance et 
pourtant si elles avaient le moyen de recevoir une édu- 
cation pareille à celle des hommes, elles mériteraient sûre- 
ment moins cette objection que le sexe masculin ». 

Après lui, une dame Marie Astell publia en 1694 une bro- 
chure intitulée : « Proposition sérieuse aux dames de s'occu- 
per de leur vrai et plus grand intérêt, par une amie de leur 
sexe » (i). Celle-là use d'un langage plus violent. « Si les 
hommes — prétend-elle — étaient aussi négligés que les 
femmes au point de vue d'éducation, sûrement ils se- 
raient loin de surpasser celles qu'ils dédaignent, et 
même ils tomberaient dans la plus grande stupidité et 
barbarie 

Elle propose de former un refuge laïque, pourvu d'un 
caractère religieux. Les jeunes filles aisées et riches y 
seraient élevées, les dames sérieuses sans famille y trouve- 
raient une occupation correspondant à leurs penchants. 

Peut-être est-ce sous l'influence du libelle de Marie Astell 
qu'en fut écrit un autre conçu dans le même esprit, quoi- 
que plus caustique encore. C'est « Un essai de défense du 



1. A 861*1008 proposai to (lie ladies for the advancement of ihoii* 
iriic anc! orcatest inlerest. liy a lover of lier sox. Loiulmi. 



— :i02 — 

i 

sexe fcniinin. clans une lettre écrite par une dame à une 

I 

autre » ( i). L'année suivante elle eut une nouvelle édition. 

Sur le continent une Française et une Hollandaise se j 
mettent à traiter cette question en meilleurs termes et avec 
ijeaucoup plus de civilité. C'est d'abord la fille adoptive de ; 
Montaiij^ne, Mlle de (iournay qui rompt une première ] 
lance. Dans « L'ég-alité des hommes et des femmes » (2) et 
dans le « (ïrief des dames », deux traités dont malgré les j 
archaïsmes, le tour est resté agréable, elle défend le principe ' 
de l'égalité intellectuelle de l'homme et de la femme et 
s'élève contre l'habitude qu'on a de constituer à la femme 
« pour seule félicité, pour vertus souveraines et uniques : 
ignorer, faire le sot et servir ». Elle en appelle, sur les j 
mérites et les aptitudes de son sexe, aux témoignages ] 
des philosophes de l'antiquité grecque et latine, au patro- 
nai,a' des Pères de l'Eglise, à « l'autorité de Dieu même » et 
entend : « prendre la plume dans les gazettes et dire son 
mot dans les conférences, à l'encontre de ces bruyants vau- < 
tours qui fout piaffe de ne jamais s'amuser à lire un écrit j 
ou à entendre un discours de femmes » (3). i 

Cette controverse prit un ton plus ferme avec une amie 
de Mlle de Gournay^ une érudite hollandaise — presque 
aussi célèbre (jue la reine Christine de Suède, — une corres- 
pondante autorisée de Spanheim, Huyghens, Saumaise, 
Gassendi, Voet, Balzac, Mersenne, Gourart : Anne Marie 
Schurnian, dont les traités, écrits en hébreu, en g"rec, en 
latin, en français atteignirent de son temps trois éditions 
(Nobilissinue virginis Ann;e Mariae Schurnian Opuscula 
Hebrea gnrca, Latina, Gallica. Les 2 premières éditions ; 

1. An rss.iv in (iofcnre of iho foinale Sex... in a letlor to a laily 
writlen l»y a lady. London ifxjC). 

2. I/onihrr: dp Indnnioiscllc de (inurnay. Paris i(')>(». paîje Vif). ' 

3. Ombre de la danioiselle de Gournay, paij^e ."(.'«G. 1 



— 303 — 

sont de 1648 et de i65o. Une quatrième a été publiée en 
1707. On en fait encore des traductions au xvni^ siècle. 

Voici dans quels termes Naudé parle de Mlle Schurman 
dans le Mascarat (page 71 -7a) : 

(( Le mesme peut se dire aussi de ce miracle de nos jours, 
Mlle Anne-Marie de Schurman, qui n'excelle pas moins sur 
toutes les femmes savantes que les deuxScaIig"er ont fait sur 
tous les hommes doctes. Dans sa thèse, une vraie thèse, (2) 
rédigée en latin, suivant toutes les règles, avec arguments 
intrinsèques et extrinsèques, majeures, mineures et con- 
clusionSj objections et répliques, Anne-lNIarie Schurman 
se propose de démontrer que l'intelligence n'a pas de sexe, 
que la femme est capable des mêmes efforts que l'homme, 
qu'aucune loi divine ne lui interdit de développer ses facul- 
tés, qu'on ne peut conséquemment lui en disputer le com- 
plet exercice et l'application à toutes les formes de 1 activité 
humaine. Elle n'y met que trois conditions : de l'esprit, un 
peu de bien et beaucoup de loisir ; et ces conditions 
qu'elle souhaite à toutes ses pareilles, elle les remplit elle- 
même ». 

Restait à déterminer l'emploi de cette science acquise et 
l'usage de ces talents. C'est à l'agrément de la vie surtout 
que songeaient Mlles de Gournay et Anne-Marie Schur- 
man. II leur suffisait d'avoir des clartés de tout, pour en 
iouir. 



I. Le titre de la thèse est celui-ci : Problenia practicum num feminae 
christianae conveniat studium Ulterarum, Problème pratique s'il sied 
à une femme chrétienne d'étudier la science ? Mlle Schurman reprend la 
questiod avec quelques-uns de ses amis dans un cerlain nombre de 
lettres adressées à André Rivet, à Saumaise, à Spanheim et à Mlle de 
Gournay elle-même. La thèsc avait paru pour la première fois sous 
ce titre expressif : De ingenii muliebris ad doctrinam et ineliores litteras 
aptitiidine (Du talent de l'esprit féminin pour la science). TiCydc, i64i ; 
opuscule traduit en 1O4O par Guillaume Colletet. 



— 304 — 

Mais bientôt les femmes revendiquèrent Finstruclion, non 
plus comme une concession, mais comme un droit. 

\Si\ homme se fit le champion de cette cause : Poullain 
de la Barre, théolog^ien protestant que la révocation de ledit 
de Nantes devait plus tard fixer à Genève, et dont les « Dis- 
cours et entretiens » turent plusieurs fois réimprimés. Dans 
son traité célèbre « De l'ég-alilé des sexes » qui parut le 
26 juillet }C)-j'.\ il détruisit le préjug^é « qu'on a communé- 
ment sur l'égalité des sexes » et soutint ensuite qu'à l'éga- 
lité de nature doit correspondre l'égalité d'éducation. Il 
admet que, pour l'homme, il n'y a pas de plus grande jouis- 
sance que de connaître ; et que celte jouissance, doit être la 
même pour les deux sexes. Suivant lui, les défauts imputés 
aux femmes : babil, artifice, médisance, coquetterie sont les 
résultats de l'éducation défectueuse des couvents. Ilconç^oil 
le plan d'un établissement destiné à former des gouvernantes 
et des institutrices ; il indique les moyens à prendre pour 
les recruter, les livres à faire pour les guider, les méthodes à 
suivre pour assurer les résultats de l'enseignement : on se 
croirait dans une de nos écoles normales. Il abonde sur 
cette question en indicaticjns intéressantes. C'est, au surplus, 
un véritable cartésien, n'admettant rien pour vrai qui ne 
soit appuyé sur des idées claires et distinctes. 

Il conclut qu'il n'y a pas de science d'après lui, que la 
femme ne puisse coMnaftic : métaphysique, physique, 
médecine, logique, mathématique, astronomie, grammaire, 
éloquence, morale, géographie, histoire profane, his- 
toire ecclésiastique, théologie, droit civil, droit canon ; 
il va même plus loin, cl demande, que, possédant la 
science au même degré fjuc Ihomme, elle puisse comme 
lui « rciiijtlii' les dii^nilés ecclésiastiques, être générale 
d'aruK'e, exercer les charges de judiciature ». 



— 305 —, 

Voilà donc toutes les requêtes féministes formulées nette- 
ment au xviis siècle. 

Dans un des chapitres précédents nous avons montré que 
le niveau intellectuel des femmes surtout de celles prove- 
nant de la noblesse s'éleva d'un certain degré au xviiie siè- 
cle. Nous avons rattaché à ce fait la pétition des femmes 
du tiers-état et du peuple au roi Louis XVI, par laquelle 
une instruction plus soignée était demandée par les fem- 
mes. L'opinion publique de ce temps n'était pas entière- 
ment favorable à ces demandes ; ainsi Rousseau et ses 
disciples défendaient le principe de l'infériorité des fem- 
mes, mais des esprits clairvoyants les soutenaient. 

Les requêtes semblables furent formulées en Allemagne. 
Les journaux allemands du xviii* siècle parlent d'académies 
de demoiselles (Jungfer Akademien) (i), qu'il faudrait 
fonder. 

En Pologne Kollontaj, un des hommes d'Etat polonais 
le plus éminent, écrit : (( il faut abandonner cette vicieuse 
façon d'élever les jeunes filles, qu'on observe dans les 
couvents. On veut qu'elle ne sachent que nous plaire 
et on oublie que c'est aux femmes qu'incombe dans 
la République le soin de la pureté des mœurs et la forma- 
tion des caractères, que ce sont les femmes qui constituent 
les bases les plus fermes du bonheur de la nation. Les mères 
futures de la république polonaise, les mères des guerriers 
et des citoyens doivent posséder une instruction des plus 
fondamentales, on devrait leurinculquer l'amour des libertés 
nationales dès leur jeunesse ; autrement leurs fils ne sauront 
pas être le rempart d'un gouvernement libéral » (2). 



1. Cohn : o. c. 83. 

2. Lukaszewicz Historya szkol w Polsce (Histoire des écoles en Polo* 
gne), Posnanie i85o t. II. p. iSy-iSS. 

]\lélanie Lipinska "ÀO 



— :i()(i — 

L'homme d'Etat polonais pailc iri absolument dans le 
même sens que Mme Necker de Saussure dans s(jn [)lan 
d'études idéal. « Insliuire un enfant dit-elle, c'est le con- 
struire en dedans, le faire devenir un homme. Les filles, à 
cet égard ont les mêmes titres que les y;-arrons. C'est là que 
se retrouve la véritable égalité de la femme avec l'homme, 
l'égalité morale, celle que l'antiquité païenne a reconnue 
en termes saisissants de justice et de grâce, par la bouche 
de Plutarque. » 

Ce fut la Pologne qui réforma la première l'éducation des 
jeunes fdles. La commission d'éducation, qui n'était rien 
d autre (jue le premier ministère d'instruction |)ubli(jue, 
institué dans la répubjifjue polonaise en 177^, les soumit 
à un contrcMe sévère, améliora radininislration et le plan 
d'instruction, et devait procéder à la création dans chaque 
palatinat des « éphorats » féminins, c'est-à-dire des conseils 
d'inspection des écoles des jeunes filles, composés de dames 
les plus éclairées et les plus dignes d'estime dans chaque 
palatinat, lorsque survint le deuxième partage (i). 

En Erance. la Révolution ne s'est pas intéressée beaucoup 
à l'éducation des tilles. Elle la laissée en dehors de ses 
créations et de ses projets. La Convention qui fonda l'Ecole 
normale, les lycées, les écoles de médecine, ne fit rien pour 
l'éducation des femmes ; il en fut de même sous le Consulat. 
En i8o2,Fourci"oy déclarait, dans un rapport ([ue o la loi ne 
s'occupe pas de l'éducation des filles ». 

Un rapport de vendémiaire an IX nous apprend qu'à cette 
époque, il n'y avait à Paris que 27 écoles de filles, et encore 
sans élèves, sans livres, sans mobilier. Voilà pour l'instruc- 
ti(jn primaire. Ouant à l'instruction secondaire elle était 
encore |)liis abandonnée. C'est à Mme (Sampan que revient 

I. l-uk.iszcw irz : (i. c. II. /|38-/|;i(). 



— :i()7 — 

rhoniit'iir, a[)iès la Révolution et sous le premier empire, 
d'avoir don né l'élan à l'enseignement tles femmes. Sous son 
impulsion et à l'imitation de ses efforts, de nombreux pen- 
sionats se fondèrent, et les couvents supprimés par la Révo- 
lution commencèrent à se rouvrir. Pourtant, l'éducation de 
ce temps, nous dit M. Gréard, avait pour principal carac- 
tère la frivolité : a les représentations scéniques, le jeu, la 
danse y tenaient une grande place, la plus grande peut- 
être ! » Mme de Genlis, chargée de l'inspection des écoles 
publiques, réussit à faire corriger un certain nombre 
d'abus. C'est vers cette époque que se place la création des 
maisons de la Légion d'honneur : Saint-Denis, Ecouen et 
autres; et ce fut Mme Campan qui en rédigea les statuts. 
Quelques autres personnes s'appliquèrent à la môme épo- 
que, à cette œuvre de restauration intellectuelle pour les 
femmes : Mme Maisonneuve, Mlle Sauvan, parmi les laï- 
ques; Mme Rarat, fondatrice du Sacré-Cœur parmi les con- 
gréganistes. De i8i5 à 1820 la législation commença à 
s'occuper de ces divers établissements et à les distinguer en 
différentes classes : écoles, pensions, institutions. Un brevet 
de capacité était institué pour les écoles primaires, il 
permettait l'enseignement dans les pensions et un diplôme 
supérieur était imposé aux institutrices. 

On ne peut nier que les réclamations des femmes et des 
écrivains qui défendaient la cause féministe, contribuèrent 
beaucoup à amener ces réformes. En dehors des faits que 
nous avons énumérés au commencement de ce chapitre, 
nous en pourrions citer d'autres. Ainsi par exemple, le 19 
janvier r8o8 parut un jounial intitulé V « Athénée des 
dames ». 11 était édité par un libraire delà rue Git-le-Cœur 
et luttait pour mettre les femmes, au point de vue intellec- 
tuel, sur la même ligne que les hommes. Oji ne se dissimu- 
lait pas que leui- [)riiicipal défaut était la médisance ; mais, 



— 308 — 

pour Y remédier, il « suffisait de donuer un aliment à leur 
esprit et de modifier leur éducation ». 

Les articles étaient rédii^és par des femmes qui étaient 
chargées également d'exécuter les dessins et gravures de 
chaque numéro. Rappelons aussi, que pour les saint- 
simoniens, l'éducation était le moyen : « d'inspirer à tous 
les hommes, sans différence de sexe, l'idée de développer, 
de cultiver en eux les sentiments, les connaissances, les 
habitudes qui doivent les rendre dignes d'être les mem- 
bres d'une société aimante, ordonnée et forte; de préparer 
chacun d'eux selon sa vocation, à lui apporter son tribut 
d'amour, d'intelligence et de force». 

Cependant malgré les protestations périodiques en faveur 
dune réforme de l'éducation des filles et qu'il serait trop 
long d'énumérer, la routine et les préjugés opposèrent en 
France une digue insurmontable à toute amélioration. 
C'est à ce point qu'en i833 Guizot dont le plus bel acte comme 
homme d'Etat est sa loi sur l'instruction primaire dut sacri- 
fier un titre entier consacré aux écoles primaires de filles 
parce (juil put constater que s'il ne le retirait pas, la loi serait 
rejetée. M. E. Legouvé écrivait récemment que, il y a trente- 
deux ans. il avait été fort malmené et traité de socialiste 
et de destructeur de la famille, parce que, dans un cours sur 
les femmes, au collège de France, il avait demandé des 
lycées pour les filles comme pour les garçons et déplorait 
l'insuffisance de l'instruction données aux jeunes filles 
dans les pensionnats et dans les familles. 

Mais déjà l'excellente ordonnance du 7 mars iSSy, qui fut, 
au dire de M. Gréard, la première charte de l'enseignement 
secondaire des filles, améliora l'état de chos«*s. 

Sous l'inijtulsion de celle législation, l'éducation des 

I. \'nir rnppori de M. Oaniillf' LiV sur IVnsriij-nriiiriiI srrnnH;iiro des 
ji'iirifs (illr-s, session de iJ^7<). 



— :i09 — 

filles fit de rapides progrès. En i8()5, dit le rapport, on 
comptait, dans le département de la Seine, 253 pension- 
nats. 

En 1846, il y en avait 266, plus 20 couvents. Les maisons 
laïques comptaient i3.484 élèves ; les maisons ecclésiasti- 
ques en comptaient 1.600, en tout i5.ooo élèves. En même 
temps, un nouveau système d'enseignement pour les filles 
venait faire concurrence à celui des pensionnats et des ins- 
titutions. C'est le système des cours, introduit jadis par 
l'abbé Gaultier, mais dont le principal restaurateur et réfor- 
mateur a été Alvarès Lévi. 

On sait quel succès ces cours ont obtenu dans la bour- 
geoisie parisienne. Un g-rand mouvement d'opinion favori- 
sait et accélérait ce progrès, et une revue pour l'enseigne- 
ment des femmes discutait toutes les questions que soulève 
la matière. On commençait à demander l'intervention de 
l'Etat et à propag-er l'idée des collèg-es de filles semblables 
en tout aux collèg-es de garçons pour l'établissement et la 
durée des études. 

En 1842, Kilian, chef du bureau au Ministère de l'ins- 
truction publique, écrivait dans un mémoire intitulé : « De 
l'instruction des filles à ses divers degrés » : 

Une éducation nationale n'est pas moins indispensable 
pour les filles que pour les jeunes gens ; et si l'Etat doit, à 
juste titre, exercer une influence immédiate sur les collè- 
ges qu'il entretient ou qu'il surveille, son devoir, son inté- 
rêt n'est-il pas le même à l'égard des pensions et institu- 
tions de demoiselles. 

On attribue même à M. de Salvandy la pensée d'un pro- 
jet de ce genre. 

La loi du i5 mars 1800 arrêta court ce bel élan. L'atteinte 



— -Mi) — 

fut d'aulaiil j)lus fiinesle qu'elle parut portée au nom de 
la liberté. 

Le règlement du 7 mars 1847 constituait quatre degrés 
d'instruction poui- les filles : les écoles primaires élémen- 
taires^ primaires supérieures, les pensions et les institu- 
tions. 

Toute cette hiérarchie, si laborieusement construite, fut 
en un instant brisée. On confondit dans une même appella- 
tion et sous une législation commune, les écoles, les pen- 
sions et les institutions. On supprima les degrés auxquels 
elles répondaient et les brevets qui les représentaient. Avec 
le brevet de capacité, le brevet simple et même avec la let- 
tre d'obédience, chacun eut le droit de tout enseigner. 
L'examen lui même avait été abaissé; sauf à Paris, la litté- 
rature avait été exclue du brevet complet de capacité. On 
avait retranché également l'exposition des principes d'édu- 
cation et des méthodes d'enseignement. 

Cette loi, si mal conçue, contenait cependant un chapitre 
important. Elle obligeait les communes de huit cents aines 
à avoir une école de filles à condition toutefois que « leurs 
propres ressources leur en fournissent les moyens ». 

Deux lois qui vinicut après : celle de 18(37 ^^^ *^^^ ^8 mars 
1882 résolurent très heureusement la question de l'instruc- 
tion des femmes. Le 10 avril 1867, il fut décidé que « toute 
commune de cinq cents habitants et au-dessus, serait 
tenue d'avoir au moins une école [Miblifjue des filles. Et 
Comme en iiièine tetnj)s M. Jules Simon démontra dans la 
discussion de l;i loi i(S(»7 qu'il fallait aussi insli'uire sérieu- 
sement les jeunes filles des classes riches. M. Victor Duruy, 
à qui on doit tant d'importantes créations, suscita celle 
des cours universitaires, (jui soulevèrent alors une foule de 
réchimalions cl de pr<ileslalioMs. Parmi les cours institués 
à ccîtle époque, [loiii' n'pondre à lappcl du ministre, un 



— 311 - 

certain nombre subsistent encore aujourd'hui ; ceux de la 
Sorbonne particulièrement sont restés en faveur et jouis- 
sent d'une grande prospérité. Ils répondent plutôt à l'en- 
seignement supérieur. 

La loi du 28 mars 1882 vint assurer définitivement le suc- 
cès de l'œuvre en rendant l'enseignement primaire obliga- 
toire pour les filles comme pour les garrons. Un an plus 
tôt, grâce à l'initiative de Camille Sée, les lycées de jeunes 
filles avaient été votés par les Chambres françaises, et le 
premier lycée était ouvert à Montpellier. 

La même loi décida que les femmes seraient exclusive- 
ment chargées des cours dans ces lycées, aussitôt qu'on en 
aurait assez pour remplir ces postes. La principale pépi- 
nière de ces futures professoresses, est non pas la Sorbonne, 
mais l'école normale de Sèvres, dirigée par Mme Jules 
Favre. Cet établissement prépare les jeunes filles au certi- 
ficat d'aptitude et à l'agrégation. 

Les élèves doivent signer au moment de leur admission 
un engagement d'enseigner pendant une période de dix 
ans après leur sortie. Celles qui réussissent aux examens 
sont pourvues de places dans les écoles publiques. L'école 
Sévigné remplit le même but. 

La seule histoire de l'éducation des femmes françaises 
démontre combien long fut l'acheminement de l'instruction 
féminine vers la perfection. Naturellement, cette particu- 
larité n'a pu que contribuer à rendre les requêtes fémi- 
nines plus intenses et par conséquent à renforcer le mou- 
vement féministe. 

Nous ne nous occuperons pas des autres pays à cet 
égard. Nous verrons du reste les batailles qui s'y livrèrent 
pour l'admission des femmes aux universités ; et cette 
lutte est surtout l'épisode qui nous intéresse dans la con- 
quête de l'instruction par les femmes. 



— :}!•_> — 

Résunions-iiotis : Au xi.xe siècle, la question des femmes 
médecins entre dans le yrand cadre des réclamations 
féminines au point de vue politique, social, économique 
et scientifique. Ce mouvement prend sa naissance à la 
Révolution française et continue à se développer dans la 
première moitié du xix" siècle ; après i848 il devient plus 
intense, plus fort, mais des facteurs nouveaux n'y entrent 
pas. C'est pourquoi, à partir de i848 nous ne nous occu- 
perons du mouvement féministe que dans les cas où nous 
y seront absolument oblig-ée. Nous ajouterons même que, 
c'est pour éviter les redites et simplifier le plan de notre 
travail, que nous avons cru nécessaire de donner ici un 
aperçu g^énéral des origines du mouvement féministe et 
de ses principaux facteurs. 



CHAPITRE XIX 



Etudes médicales des femmes françaises, allemandes 
et polonaises pendant la première moitié du XIX^ 
siècle. 



France : Mme Lachapclle et Mme Boivin. — Leur vie et leur œuvre. — 
Allemao'ne : les deux dames Siebold, Mme Hùler. — I*oloi»-ne : Marie 
Colomb. 

Pendant les temps mouvementés de la Révolution et de 
la première moitié de ce siècle, la question des femmes 
médecins ne s'açita que rarement. Marie Wollstonecraft, 
Hippel et Lei^ouvé dans leurs œuvres, quelques femmes 
dans leurs pétitions, y touchèrent. Pourtant en France, en 
Allemagne et en Pcdogne, à i'aliri de la tourmente, (piel- 



— 313 — 

ques femmes contribuaient selon leurs forces, au dévelop- 
pement de la science médicale. 

Ce fut avant toutes Mme Marie-Louise Lachapelle. 

Née à Paris, le i*^"^ janvier 1769, elle était de race médi- 
cale. Son père, Louis Dugès avait été officier de santé et sa 
mère, sage-femme jurée au Cliàtelet, personne d'un rare 
mérite, était placée à la tète du service d'accouchement de 
l'Hôtel-Dieu. C'est elle qui instruisit sa tille dans la pratique 
de son art. 

Marie-Louise fit des progrès rapides. Nourrie d'excellents 
conseils et des exemples qu'elle avait sous les yeux, elle 
acquit si promptement des connaissances solides et appro- 
fondies dans l'art obstétrical que, à l'âg-e de quinze ans, 
elle eut le bonheur de sauver dans un accouchement diffi- 
cile la mère et l'enfant. 

En 1792, elle épousa M. Lachapelle, chirurg-ien de l'hô- 
pital Saint-Louis, mais elle n'en continua pas moins à rési- 
der à l'Hôtel-Dieu, aidant et remplaçant souvent sa mère 
dans ses leçons et dans la pratique ; aussi en 1795, l'année 
même de la mort de son mari, fut-elle promue au grade de 
sage-femme adjointe. 

Vers ce temps l'état affreux et maintes fois signalé dans 
lequel se trouvait le service des accouchements à l'Hôtel- 
Dieu, avait enfin attiré l'attention de l'autorité. On voulait 
fonder un établissement dans lequel les femmes en couches 
fussent isolées des autres malades, et qui pût servir en 
même temps à l'instruction des élèves sages-femmes pour 
lesquelles la durée des études devait être portée de trois 
mois à un an. 

Après une tentative malheureuse pour organiser une 
école d'accouchements à la Salpètrière (février 1791) le 
Comité de salut public, délibérant sur la pétition portée 
par le maire de Paris au nom de la Commune, avait arrêté le 



— 314 — 

i5 pluviôse an II que la maison nationale appelée le Val- 
de-Grâce serait provisoirement employée pour les femmes 
en couches et les enfants trouvés. 

L'arrêté est signé de B. Barrère, Carnof, Couthon etCollot 
d'Herbois. 

Mais cette installation fut de courte durée. Le i*" décem- 
bre 1796 un autre bâtiment, celui de labbaye de Port- 
Royal, supprimée comme les autres communautés relig^ieu- 
ses, en août 1792, et transformée, en 1793, en une prison 
pour les suspects (elle portait par une amère ironie le nom 
de « Port libre ») fut mis par décret de la Convention à la 
disposition de l'administration générale des Hospices. C'est 
là qu'on établit une partie de l'hôpital de la Maternité. 

Cet hôpital fut créé en grande partie d'après les conseils de 
Mme Lachapelle. Au moment du transfert on y distinguait 
deux sections : 1' « allaitement » et 1' « accouchement )>. 

L'allaitement appelé depuis l'hospice des Enfants-Assis- 
tés, fut placé dans les bâtiments de Port-Royal et l'accou- 
chement dans les bâtiments de l'Oratoire, actuellement 
occupés par les Enfants-Assistés. 

Notre sage-femme présidait, avec une remarquable intel- 
ligence, surtout aux travaux d'aménagements de l'ancien 
Oratoire. Dès que ces travaux furent finis, on chargea Bau- 
delocque de l'enseignement théorique dans le nouvel éta- 
blissement et Mme Lachapelle de la partie pratique. Là (i) 
elle exerçait et dirigeait les élèves, consacrée toute entière 
aux devoirs de sa vocation jus({u'au moment de sa mort. La 



I. Par suite du développemenl de l'Ecoliî des sag'cs-femines. les hàti- 
inents de l'Or.iloire élaul devenus iiisufHsanls, le conseil fjcnéral d "ad- 
ministration des hospices décida, par arrêté du 29 juin i8i4, la 
mutation des deux maisons et leur séparation définitive. La Maternité 
et l'Kcole des sauves-femmes furent installées délinitivemenl dans les 
li.'iliniciils df l'orl-Koval h" i'"' oclobrc iSi'|. I 



— 31o — 

science la perdit trop tôt, car elle mourut à l'àçe de cin- 
quante-deux ans, le 4 octobre 1821. 

Son décès provoqua des regrets universels. Les élèves 
précédées de cent jeunes filles vêtues de blanc, le conseil 
général des hospices, les premiers médecins de la capitale 
et les notables accompag-nèrent sa dépouille mortelle qui 
fut déposée au cimetière du Père la Chaise. Trois discours 
furent prononcés sur sa tombe, le dernier par Mme Holle- 
ville, ancienne élève de l'école et membre de l'Athénée des 
arts. 

Durant l'espace de plus de vingt ans Mme Lachapelle 
fournit un très grand nombre d'élèves sages-femmes dans 
toutes les villes de France et môme, dans toute l'Europe. Elle 
présida à plus de 00,000 accouchements, non compris les 
nombreux accouchements qu'elle faisait dans la capitale 
chez les personnes, les plus distinguées. Sa longue expé- 
rience en cet art pouvait le disputer au plus célèbre profes- 
seur théoricien et elle se distinguait surtout par son habileté 
à éviter les opérations. 

« J'ai acquis, disait-elle, la conviction que la nature est la 
plus grande science, par suite, ce n'est qu'à la dernière 
extrémité que je fais usage des instruments ou forceps ». 

Ceci ne l'empêchait pas d'être un excellent opérateur, 
douée d'une habileté manuelle et d'une présence d'esprit 
des plus rares (ij. Baudelocque, si bon juge en cette matière, 
admirait avec quelle facilité sa main souple, délicate, tou- 
jours dirigée par l'intelligence, savait surmonter les obsta- 
cles ; aussi, toutes les fois qu'il était appelé à l'hospice pour 
quelque accouchement laborieux, il confiait à Mme Lacha- 
pelle, le soin de les terminer elle-même. II aimait beau- 
coup la voir opérer sous ses yeux, et ne manquait jamais 
d'applaudir à ses succès. 

I. J. Bourflon : lilusU'es médecins et naturalistes, l^aris i8/|/i p. 40"). 



— 31G — 

"N'oulaiit (juc les fruits de sa loiig'uc expérience ne fussent 
point perdus, Mme Lachapelle les a résumés en des ouvrages 
très estimés. Elle publia (i8 19) dans l'Annuaire des médecins 
etchirurg-iens des hôpitaux (p. 542-555) : des « Observations 
sur divers cas (raccouclieiiients » (rupture du vagin ; présen- 
tation de la face : issue prématurée du cordon ; accouche- 
ment précédé de convulsions) et, deux ans après, son 
ouvrage principal intitulé <( P/-afi(/iie des arrouc/iements ou 
mémoires et observations choisies sur les points les plus 
importants de l'art ». Ses forces ne lui permettant plus de 
s'occuper de la rédaction définitive de cet ouvrage, elle y fut 
aidée par son cousin, le docteur A. Dug-ès. Mais, à peine le 
premier volume avait-il paru, que la mort l'arracha à la 
science. 

Heureusement, le reste de la « Pratique des accouche- 
ments » était prêt et le D' Dug-ès ne tarda-t-il pas à le 
publier. En 1820, parurent le deuxième et le troisième 
volume. L'ouvrage entier contient en tout onze mémoires. 
Ce sont, on peut le dire, onze pierres formant le monument 
impérissable de Mme Lachapelle. 

Leur caractère est très bien dt-tini par l'épiçraphe du pre- 
mier volume empruntée aux œuvres de Mauriceau. On y lit : 

(( Les exemples persuadent bien mieux que les simples 
raisonnements et l'expérience donne la perfection à tous les 
arts ». 

Aussi, ce (jui assure à IDuMage de Mme Lachapelle une 
valeur toute pail iculièrc, c'est le urand nombi'e d'observa- 
tions dans les(juelles elle expose le résultat de son expé- 
rience si riche et qui viennent donner aux règ-les qu'elle 
formule un appui solide. Elle notait avec le j)lus grand soin, 
tous les i ticidcnls sui'venus dans sou (''tablissement, et, c'est 
sculcMicul eu se basant suiiin nonibi'e considérable de faits, 
(j(i cllr pose des coiudusions. 



— 317 — 

Le premier mémoire comprend « rénumération, le diag- 
nostic, le pronostic, les indications etc, des positions du 
fœtus et l'exposition générale des principaux procédés opé- 
ratoires ». Observant fidèlement la nature, Mme Lachapelle 
cherche d'abord a simplifier les variétés de présentations de 
son maître Baudelocque, et à les réduire au nombre de 
celles qu'elle avait pu observer elle-même. Des 4*) posi- 
tions de son maître, elle n'en conserve que 22, y com- 
pris celles du crâne, du siège, des pieds, des genoux, de la 
face et des épaules, avec leurs subdivisions. Le diagnostic 
de ces positions est clairement décrit et les circonstances 
qui peuvent amener une erreur sont méthodiquement indi- 
quées. Dans toutes ses doctrines, Mme Lachapelle sen tient 
essentiellement à l'expérience, au côté pratique de lart et 
évite les théories. Son ouvrage montre ce que pouvait son 
habileté au lit de la parturiente. L'auteur a parfaitement 
exposé le manuel des opérations obstétricales. Elle parle 
longuement du forceps, de son application.de la version ; et 
traite avec précision de toutes les variétés opératoires. 

Elle donne le conseil d'enlever les cuillers du forceps 
aussitôt que l'occiput a été amené au dehors, et d'abandon- 
ner à la nature le complément de l'expulsion de la tète. Elle 
préfère le forceps de Levret à tous les autres, et rejette com- 
plètement le levier. 

Dans son second mémoire, Mme Lachapelle parle spécia- 
lement des présentations du vertex ou du sommet ; elle 
regarde les présentations de l'occiput et du pariétal comme 
de simples variétés de présentations du sommet (qu'elle 
désigne sous le nom collectif de présentations du crâne) ; 
toutefois, ses conclusions ne sont pas toujours justes, elle 
admet trop de variétés de positions dans ces diverses présen- 
tations. 

Si le premier mémoire est })urement théori([U(\ \c deu- 



— 3IS — -l 

1 

xièino est conjposr de deux parties. L'une [dus eourle est 1 

tliéori<|ue, l'autre (jui la suit, coutieut un uondji-e considé- i 

rable (quatre-vingt-cinq) d'observations les plus curieuses , 
et les plus typiques. Ces observatic^ns [)articulières sont 

suivies chacune de réflexions théoricjues et pratiques; c'est ] 
en quelque sorte une leçon clinique. 

Tous les mémoires suivants sont bâtis sur le même plan. < 

Le troisième (positions de la face) contient aux paires 867- 1 

[[1-2 un aperçu théori([ue suivi ip. /ii'^-49^ fie ?)"] observa- | 

lions particulières. Le tjuatrième, est consacré à la position | 

des pieds, des fesses et des i^enoux (t. II, p. 16-91, théorie, ] 

p. 92-17.") observations) ; le cinquième, aux positions de l'é- i 

paule (p. 177-222 théorie ; p. 22^-',\il\ observations) ; le ! 

sixième, aux hémorragies utérines et à lavortement (.'îio- } 

4o3, théorie, p. 4o3-49o observations) ; le septième, à j 

l'eclampsie puerpérale (t. III, p. i-34, théorie, p. 35-83 j 

observations) ; le huitième, à la rupture et au déchirures des j 

organes génitaux (84-i46 théorie, p. 147-21 1 observations); ■ 
le neuvième, 'aux procidences (212-237; 238-8i); le dixième, 

aux obstacles dépendant des parties molles (282-312, 3i3- i 
4oo) ; le onzième, aux obstacles dus au bassin (4oi-402, 463- 

526). j 

Mme Lachapelle décrit très bien le mode, suivant lequel j 
les bras se dégagent par les seules forces de la nature, et en ■ 
déduit, [)our l'extraction, des règles excellentes. Elle con- 
naît les avantages du dégagement de l'enfant, (juand il ne 
s'engage que par un seul pied, et recommande chaudement j 
ce mode d'accouchement. Elle dit que les accouchements j 
par le siège ne son! pas si dangereux qu'on l'avait cru jus- 
qu'alors, et îMonli'e (|ue la plupart se terminent par les seu- 1 
b's forces de la nnl ui'e. ' 

Dans les présenlations |tel\iennes (Mém. I\) elle i'(;jette < 

(•oniplèlemt'nl remploi du forceps, (jut; Le\ret avait lecom- | 



— 319 — 

mandé, elle craint qu'il en résulte des lésions des organes 
abdominaux. Ce qu'elle dit sur les présentations transversa- 
les porte l'empreinte d'une grande expérience et d'une étude 
sérieuse de cette anomalie de la parturition. a Jamais le 
fœtus n'est placé transversalement, il est toujours placé 
diagonalement, et c'est toujours, en fin de compte, l'épaule 
qui s'engage avec ou sans procédence du bras ». Elle a 
observé layersion spontanée dans ce mode de présentation : 
la puissance de la matrice agit essentiellement sur le siège 
et le pousse vers l'orifice ; ce n'est que bien rarement que 
laccouclieur peut espérer ce changement de présentation, 
car l'enfant succombe presque toujours. Mme Lachapelle 
pose aussi très nettement les indications de la version poda- 
lique(elle rejette complètement la version céphalique),et les 
conseils, pour pratiquer cette opération, prouvent qu'elle 
était passée maftresse dans son exécution. Elle donne égale- 
ment d'excellents signes pour diagnostiquer une implanta- 
tion du placenta sur l'orifice. 

(c Dans cet accident enseigne-t-elle, la grossesse arrive 
rarement à terme. Quand l'orifice n'est que peu dilaté, il faut 
rejetter l'accouchement forcé, bien qu'il soit tant prôné » ; 
elle attend tout du tamponnement ; l'accouchement par la 
version ou par le forceps ne devant être pratiqué que quand 
l'orifice est suffisamment dilaté. Et après la version, quand 
le siège aura été amené jusque dans les parties génitales il 
ne faut pas se hâter. 

Dans les éclampsies la célèbre praticienne recommande 
beaucoup les saignées et l'application des compresses froi- 
des sur la tète de la parturiente (mém. 7). Elle expose très 
bien les obstacles à raccouchemeiit qui peuvent être occa- 
sionnés par le bassin (mém, 9). En cette occurencc; l'accou- 
chement prématuré artificiel est rejeté et appelé par elle 
« avortement artificiel ». Elle n'est pas partisan de l'opéra- 



- 320 — 

.1 

tioii côsarien ne qu'elle désigne comme une opération cruelle I 

et funeste. ' 

Ce livre a exercé une grande influence. Fr. C. Xaegelle ] 

({ui l'a analysé et apprécié dans le o^ volume des Heidelb. \ 
Jahrb. d. Litter, 182.3, (tirage à part, Heidelb. iSaSj en 

« déférait en toute circonstance à l'autorité de Mme Lâcha- ] 

pelle ou l'invoquait » (i). Aussi, une traduction allemande i 

du premier volume parut à Weimar, 1826, in-S". ' 

Siebold, dont la compétence ne saurait être ici discutée, ] 
juge cette femme de la façon suivante : « Nous ne croyons ' 
pas aller trop loin en proclamant que l'ouvrage de Mme La- | 
chapelle est un des plus remarquables de la littérature obs- 
tétricale française. Dans sa spécialité, elle a fait réaliser de | 
fort grands progrès, et ses mérites ont été à juste raison 
appréciés hautement ». 

A côté de cette femme remarqual)le. il faut ranger ■ 
Mme Boivin. 

Marie Anne Victoire Boivin, née Gillain, vit le jour à Mon- '\ 

treuil près de Versailles le 9 avril 1773. Elle fut placée chez 

les religieuses de la Visitation de Marie Leszczynska qui | 

développèrent dans la jeune fille les heureuses facultés 

qu'elle avait reçues de la nature pour les sciences et les j 

arts. Pendant la Révolution elle se réfugia auprès d'une ' 

parente, supérieure des hospitalières d'Etampes, et là elle 

profita de quelques leçons d'anatomie et d'accouchements j 

qui lui furent données par le chirurgien de l'Hôtel-Dieu | 

de cette ville. Revenue auprès de ses parents en 1797, elle ; 

épousa Louis Boivin, sous-chef aux Bureaux des domaines ! 

nationaux, qui la laissa bientôt veuve avec une Hlle. i 

Voulant utiliser les connaissances qu'elle avait acquises j 

i 
à Etampes, elle entra à la Maternité comme élève sage- ] 

1 

I. .1. fJourdf)!!, |i. :>7 : o. •'.. |». '\*'f'>. 



— 321 — 

femme, et une singulière conformité dans la destinée l'unit 
bientôt d'amitié avec Mme Lachapelle qui lui lit prolong'er 
son séjour dans l'établissement. Enfin, Mme Boivin avait 
reçu son diplôme en 1800, et s'était fixée à Versailles pour 
y exercer son art ; quand la mort de. sa fille lui fit prendre 
ce séjour en horreur et elle se décida à retourner à la Mater- 
nité (1801) où elle remplit pendant onze années la place de 
surveillante en chef. Mais la réputation dont elle jouissait, 
le succès du Mémorial des accouchements, amenèrent plus 
que du refroidissement entre elle et Mme Lachapelle. La 
conséquence fut la suppression de la place de surveillante 
en chef et Mme Boivin fut congédiée sans qu'on lui accordât 
la retraite à laquelle les règlements lui donnaient droit. Elle 
dirigea ensuite pendant quelques années l'hôpital général de 
Poissy, mais cet établissement ayant été transformé en mai- 
son de détention, elle entra, en 1819, à la maison de santé 
comme surveillante en chef. Elle y pratiquait les accouche- 
ments aux misérables appointements de 35o fr. par an, 
gages d'une servante ! Et pourtant Mme Boivin refusa les 
offres brillantes de l'impératrice de Russie, ne voulant pas 
quitter la France, comme elle refusa la place de sage-femme 
en chef de la Maternité à la mort de Mme Lachapelle a qui 
elle avait juré qu'elle n'accepterait jamais sa place !... Enfin 
épuisée par l'âge et le mauvais état de sa santé, Mme Boivin 
obtint à grand'peine, après 35 ans de service une pension 
de 600 francs qui chaque année était remise en question. 
C'est à cette munificence de l'adminislretion et à un supplé- 
ment de 5oo fr. chacun que lui firent les ministères de l'in- 
térieur et de l'instruction publique, (ju'elle dut de ne pas 
mourir de faim et de misère (i)... 
Mme Boivin mourut le 16 mai i84i. 

I. Beaugrand, p. 29 : Mme Boivin (dict. Dechambre). 

Mélanie Lipinska 2i 



— 322 — 

Mais les vicissitudes du sort presque impitoyable pour 
Mme Boivin, iréhranlèrent pas son àme. Douée de grandes 
qualités de cœur et d'un esprit élevé, elle supportait tout 
avec résignation et ne vivait que pour la science. Car, en 
effet, cette dame fut au nombre de celles en qui une intelli- 
g-ence puissante semble lég'itimer l'ambition, cette ambi- 
tion de gloire que de §;rands succès peuvent absoudre, mais 
(ju'ils ne satisfont peut-être jamais. Mme Boivin eut le 
mérite de se concilier cette renommée, mais au détriment 
de sa santé et en abrég'eant sa vie, où la célébrité prit tris- 
tement la place du bonheur. 

Malgré tout, quoique femme savante et femme très occu- 
pée, Mme Boivin n'avait pas entièrement renoncé aux 
agréments de son sexe. Elle savait causer, conter, plaisan- 
ter ; elle conversait avec bonhomie, quelquefois même 
avec esprit. Jamais elle ne manquait de naturel (i). 

En 1812, Mme Boivin publia un traité d'accouchement 
intitulé : « Mémorial de l'art des accouchements, etc. », Paris, 
1812, H*^. II eut des éditions successives en 1824 et 1887, 
et fut traduit en italien (Milan, 1822), et en allemand (Cas- 
sel et Marbourg, 1829). En vertu d'une ordonnance du 12 
septembre 1812, ce livre fut admis parmi ceux qui devaient 
être distribués aux sages-femmes et aux élèves de la mater- 
nité. 

Le « Mémorial » dont le but principal était de satisfaire 
au besoin pressant d'un manuel pour les sages-femmes fut 
bientôt suivi d antres (iMivres. 

En 1818, la société de médecine (h; Paris proposa aux 
auteurs médicaux français une question des plus impor- 
tantes, à savoir : Déterminer ta nature, les causes et le 
traitement des Iièmorruffies internes de l'utérus^ qui sur- 

I. Bourdon : o. r. 



— 323 — 

viennent pendant la grossesse, dans le cours du travail et 
après l'accouchement. 

Mme Boiviii fut de ceux qui entreprirent de résoudre 
celte question. Elle s'en était déjà occupée, car la même 
année (1818) elle avait publié une traduction du « Nouveau 
traité des hémorragies de Vutérim, des deux médecins 
ang-lais Rig-bv et Duncan, et l'avait fait précéder d'une 
notice historique sur le traitement des hémorrag-ies utéri- 
nes». Une lettre de M. Ghaussier sur la structure de l'uté- 
rus complétait l'ouvrage. 

Donc elle envoya à la Société de médecine un mémoire 
et eut le plaisir de le voir couronner. Le rapport de la 
commission sur ce mémoire contient un passag'e qui 
mérite d'être rapporté. 

« En général — y lit-on — ce mémoire est rédigé avec 
soin, il brille surtout par un esprit d'ordre et une méthode 
qui méritent de grands élog-es. Mais, l'auteur s'est un peu 
trop arrêté aux généralités. Aussi, notre commission 
a-t-elle jugé que ce médecin (l'auteur ne s'est fait connaître 
qu'après la publication du rapport), en ne traitant pas d'une 
manière spéciale des hémorragies utérines internes, n'a 
pas entièrement répondu aux vues de la Société. Elle vous 
propose néanmoins de lui accorder une médaille d'émula- 
tion en argent, son mémoire annonçant un homme ins* 
truit et très capable de mieux faire encore, si l'arène s'ou- 
vrait pour une nouvelle lutte » (i). 

Nous avons souligné ces quelques lignes qui se rappor- 
tent au médecin auteur du mémoire. En effet, ce fut une 
université allemande qui conféra plus tard à Mme Boivin le 
titre de docteur en médecine ; mais le jugement de la com- 
mission, qui ne connaissait d'ailleurs pas l'auteur, était 
comme un prélude à cette distinction. 

I. Mémoire sur les hémorragies utérines, Paris, 1819, p. 7-8. 



— 324 — I 

La remarque que les membres de la commission avaient 
faite eut sur Mme Boivin une heureuse influence. Désor- 
mais, elle évita de se renfermer exclusivement dans les 
généralités et consacra aux observations cliniques une : 
place honorable dans ses œuvres. Ces récits si nombreux \ 
de faits cliniques font que les œuvres de Mme Boivin peu- 
vent être lues et relues avec beaucoup d'intérêt encore de ; 
nos jours. 

Le mémoire sur les hémorragies utérines parut en 1819, 
augmenté d'une traduction (de l'anglais) des aphorismes 1 
d'Andrew Blake sur les hémorragies utérines. En 1820, j 
Mme Boivin traduisit encore une œuvre médicale anglaise, | 
ce sont les « Recherches, observations et expériences sur le j 
développement naturel et artificiel des maladies tubercu- 1 
leuses », de Barron. | 

En 1827, elle publia h Nouvelles l'erherches sur l'orir/ine, 
lit nature et le traitement de la môle vésiculaire ou gros- \ 
sesse hifdatique. C'est un excellent traité où l'auteur déter- j 
mine avec beaucoup de sagacité la véritable nature de j 
cette anomalie. Si d'un côté les recherches personnelles de .; 
Mme Boivin dénotent un esprit mvir, d'autre part, l'érudi- j 
lion de l'auteur mérite d'être relevée. Les ouvrages latins, 
anglais, italiens lui sont aussi familiers que les ouvrages 
francjais, et elle connaît non seulement les écrivains con- 
temporains, mais aussi ceux du xvi'^, xvii' et xviii® siècle. ' 

Vers ce temps, l'I. ni\ersilé de Marbourg appréciant ses 
mérites scientifiques, lui octroya le titre de docteur en ; 
médecine « //anoris causa ». ; 

Ce fut une grande joie pour elle, l ne autre distinction à 1 
laquelle elle attacha beaucoup de prix était la flatteuse 1 
invitation de Dupuylren, qui l'avait choisie p(^ur assister \ 
sa lillc, l;i comtesse de BeauiiKiiil. I']llf se moiiti'ait hère \ 
des siillVages d'un paicil liniiime, (jui disait d'elle : quelle j 



— 325 — 

avait « un œil au bout du doigt ! » et quoique déjà atteinte 
de la première attaque de paralysie, elle ne put refuser. 

Emue par le témoig^nage d'estime des professeurs alle- 
mands, elle leur dédia un mémoire qui justifiait parfai- 
tement sa nomination. Il porte le titre : « Recherches sur 
une des causes les plus fréquentes et la moins connue de 
Favortenient, suivie (p. 177-205) d'un mémoire sur VintrO' 
pelvimêtre ou mensurateur interne du bassin, couronné par 
la Société royale de médecine de Bordeaux (Paris 1828). 

Cette cause des avortements suivis souvent de mort, ce 
sont les maladies des annexes de l'utérus, a maladies se 
rencontrant plus souvent qu'on ne pense chez de jeunes 
sujets )> (i). L'affection reste longtemps stationnaire, puis, 
au moment de la grossesse^ elle prend un développement 
démesuré et des plus néfastes. 

C'est un grand mérite pour Mme Boivin d'avoir attiré l'at- 
tention des praticiens sur ce rapport entre les avorte- 
ments et les inflammations des annexes. Avant elle la science 
ne possédait que trois ou quatre observations de ce genre ; 
Mme Boivin les consigne avec soin (Nauclie, Danville) et en 
augmente considérablement le nombre (2). 

A son époque on n'était pas encore assez hardi et l'anti- 
sepsie étant inconnue il n'en pouvait pas être autrement 
pour procéder aux opérations sanglantes dans les annexes. 
Le traitement mercuriel donnait quelques résultats et 
c'est lui que recommande notre doctoresse. Mais, comme si 
elle voulait montrer des voies nouvelles à la chirurgie, elle 
termine son mémoire par une traduction de la « lettre du 
D' américain Smith sur l'extirpation de l'ovaire suivie de 
succès » empruntée à la Médico-chirurg. Review de juin 
1826. 



1. p. 170. 

2. Le nombre des observations à elle se monte à i3. 



— 326 - 

L'instrument dont la description vient ensuite a été cons- 
truit sur ses indications en iH'io. C'était en ce temps un 
des meilleurs spéculums. On doit également à Mme Boivin 
l'invention de l'embout, petit instrument qui évite les 
douleurs provoquées [)ar l'introduction du spéculum vide. 

En 1828, le savant hollandais de Leyde, D"" G. Salomon 
publia une « Observation sur un cas de rétention du pla- 
centa suivie de son absorption spontanée». Elle excita la 
curiosité des accoucheurs français et l'amie de Mme Boivin 
Mme V* Wyttenbach de Leyde, docteur en philosophie de 
Marbourç, en entreprit la traduction. Elle parut en 1829. 

Mme Boivin qu'intéressait cette question accompagna la 
traduction d'un commentaire critique. Elle ne partage pas 
l'avis du D'' Salomon, et, après avoir passé en revue encore 
trois autres cas, décrits auparavant par Xoegellé, elle con- 
clut : 

« Considérés attentivement, les faits que nous venons de 
retracer suffisent-ils pour faire admettre l'absence du pla- 
centa? Nous ne le pensons pas. Cependant, il faut avouer 
qu'il est des circonstances qui permettraient de croire à la 
réalité de ce phénomène; c'est dans le cas de certains vices 
de conformation du placenta ; et ce cas n'a été ni prévu, ni 
indiqué par les D" Noegellé et Salomon ». Elle le définit 
de plus près (i) : 

« Quelquefois, mais rarement, les vaisseaux du cordon 
ombilical se subdivisent dans une masse de tissus rouge 
gélatiforme ; d'autres fois encore, les vaissaux ombilicaux, 
au lieu de terminer leurs divisions en houppes vasculaires, 
se probmgent dans toute l'étendue du sac fœtal, de sorte 
que le placenta dé{)Ourvu de son parenchyme est presque 
entièrement membraneux et parfois tellement mince que 

I. O. c. p. 12. 



— 327 — 

quelques-uns, pour qui cette disposition était inconnue, 
crurent à la possibilité de l'absence du placenta (par exem- 
ple Conby cité par Salomonj, Sur quoi, elle communique 
trois observations recueillies par elle, l'une au mois de juin 
1820 en présence du baron Dubois, les deux autres en pré- 
sence du professeur Duméril. Nous pourrions rapporter 
ajoute-t-elle, encore quelques exemples d'expulsion spon- 
tanée du placenta à l'insu dé l'accoucheur et des personnes 
qui donnaient le soin à la parturiente. 

Je sais bien que les surfaces séreuses ont la propriété 
d'absorber les corps étrangers d'un certain volume et d'une 
certaine densité (les parties musculaires du fœtus sont 
absorbées dans l'utérus membraneux des mammifères comme 
la vache) : mais, les éléments de l'utérus humain ont-ils été 
les mêmes propriétés ? 

« Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a beaucoup de dan- 
ger à adopter avec trop de précipitation ces idées d'absorp- 
tion du placenta, ce serait favoriser l'incurie et l'ignorance 
qui ne manqueraient pas de s'autoriser de ces exemples pour 
abandonner la délivrance à la nature, lorsqu'il faudrait 
l'aider par tous les moyens dont l'art peut disposer avec 
fruit dans ces cas importants. 

Avec un peu de reflexion sur ces faits, le merveilleux dis- 
paraît et ces cas n'ont plus rien qui doive étonner ni ceux 
qui en ont donné l'histoire ni ceux qui l'auront lue (r). » 

Huit ans avant sa mort Mme Boivin publia avec son parent 
Dug'ès, professeur à la faculté de médecine de Montpellier, 
un ouvrage en deux volumes « Traité pratique des maladies 
de l'utérus et de ses annexes», 2 vidumes in 8, iH'î.'i avec 
atlas in 4, contenant quarante et une planches gravées et 
coloriées représentant cent seize figures avec explication. 

I . (). c. p. -i'i.-A'K 



— 328 — 

Le nom d'auteur est suivi des tities que voici : Mme lioi- 
vin, docleur en médecine, décorée de la médaille d'or du 
mérite civil de Prusse. 

La qualification que les auteurs donnent à ce travail n'est 
pas une expression vaine et destinée seulement à le présen- 
ter sous des auspices plus favorables ; il la mérite parce 
qu'il est « entièrement déduit de l'observation ». On n'y 
trouve point de longues discussions théoriques ni ces asser- 
tions « sans autre fondement que des probabilités ». Bref'' 
et réservés pour tout ce qui est rare, incertain et conjectural, 
les auteurs donnent aux maladies les plus fréquentes, à 
celles dont le diagnostic est le plus important et le plus 
difficile, à celles dont le traitement et ses divers modes peu- 
vent être discutés d'après les résultats de l'expérience, toute 
l'extension nécessaire pour les rendre plus profitables au 
lecteur. Pour la même raison, l'anatomie et la physiologie 
contenues dans cet ouvrage sont restreintes aux considéra- 
tions directement applicables à la pathologie et à la théra- 
peutique. 

Aussi bien, Mme Boivin qu'A. Dugès se basent sur des 
fait personnels. 

En sa qualité de sage-femme surveillante en chef de la 
Maison royale de santé, depuis bien des années, Mme Boi- 
vin n'avait cessé de recueillir tous les faits de ce genre qui 
se sont succédé sous ses yeux ; tout son temps, toute son 
attention v ont été consacrés. Durant la vie des malades 
tous les moyens possibles d'exploration ont été appliqués, 
toutes les méthodes raisonnables de traitement essayées et 
leurs effets constatés et comparés avec exactitude et impar- 
tialité. Après la mort, le cadavre a toujours été examiné 
avec soin quand l'autopsie a pu être faite, la figure, la posi- 
tion, la coloration des parties ont été aussitôt reproduites 
pni' une peinture fidèle exécul/'o par Mme Boivin elle-niènie 



— 329 — 

pour plus de certitude. Aussi, est-ce à elle qu'appartient 
entièrement la production des fig-ures de l'atlas et la presque 
totalité des observations particulières. Pour cette raison 
l'on s'est contenté d'indiquer dans cette portion de l'ouvrage 
par une marque spéciale (D) les contributions du D'Dugès. 
Dans le texte tliéorétique les remarques spéciales à un des 
collaborateurs sont marquées B ou D. 

D'où vient cette association ? 

Mme Boivin ayant recueilli, de véritables richesses au 
point de vue gynécologiques et cependant craignant trop 
de se hasarder dans un domaine aussi vaste, le D' Dug-ès 
l'avait exhorté à prendre du courag'e, il lui promit son appui 
sil lui était quelquefois nécessaire et ainsi, c'est grâce à sa 
serviabilité, que l'excellent traité put voir le jour. 

Le traité pratique des maladies de l'utérus débute par une 
introduction contenant les notions anatomiques et phvsio- 
loçiques nécessaires à l'intellig'ence du reste. On y a joint 
les préceptes généraux relatifs aux divers moyens d'explo- 
ration propres à éclairer le diagnostic des maladies de l'u- 
térus et de ses annexes. Vient ensuite le corps de louvrage, 
divisé en deux parties, lune pour les affections de l'utérus 
l'autre pour celles de ses annexes. Dans cette dernière (i) 
les subdivisions sont tracées d'après l'ordre anatomique 
(ovaires, trompe, vagin, vulve). Il n'en est pas de même 
dans la première partie : « séparer les maladies du corps 
et du col de la matrice c'eût été tomber dans des incerti- 
tudes et des redites perpétuelles » ; donc l'essence même 
des aff'ections morbides a servi de base aux distributions 
secondaires. De là le partage du sujet en plusieurs sec- 
tions dont chacune renferme, du moins pour la plupart, 
plusieurs chapitres particuliers. 

l. T. II, p. ôoj-OyO, 



— 330 — 

C'est ainsi qm; la deuxième section, consacrée aux modi- 
fications dans la position de liitérus, contient six chapitres 
distincts : 

I Généralités, 2 Prolapsus, 3 Antéversion, 4 Rétrover- 
sion, 5 Hernies, G Fixité anormale de l'utérus. La troi- 
sième section est consacrée aux altérations de forme et 
de volume de lulérus, la quatrième à la « distension de 
Tulérus par des corps étrangers » (môles, calculs), la cin- 
quième aux « excroissances et dégénérescences (cancers, 
stéatomes, tumeurs fibreuses pediculées et non pédiculées, 
cancer « tubereux », « ulcéreux », « fongueux » et « héma- 
todes », la sixième (II volume) aux phlegmasies aiguës et 
chroniques de l'utérus, la septième aux troubles de la mens- 
truation, et la huitième aiix névroses utérines (hystérie, hys- 
téralgie, nymphomanie). 

Comme dans tous les travaux de Mme Boivin postérieurs 
à 1819, les observations constituent la partie de beaucoup 
la plus considérable du volume. Aussi le «Traité pratique» 
en est-il très riche. Mme Boivin avait fait choix pour cet 
ouvrage de 717H cas observés par elle entre 1819 et i83i ! 

Mme Boivin était la femme véritablement médecin des 
temps modernes. En Allemagne, elle avait des partisans 
exclusifs parmi les grands accoucheurs de cette contrée. 
Ainsi Busch, par exemple, suivait littérahMuent les pré- 
ceptes de mudanx' Boivin. Au tlirc d'nii de ses contem- 
porains, Isidore Bourdon, membre de l'académie de méde- 
cine de Paris, si elle « excellait, hors de toute rivalité, pour 
la théorie, Mme La Chapelle l'emportait sur elle, comme 
j)raticienne, par son habileté manuelle et sa présence d'es- 
pril. Mais, si rclh'-ci (Miiit un iiK'ilhMir (qiératcur, une accou- 
cheuse [)lus adroite et plus habile, Mme Boivin, en revanche, 
élail un meilleur médecin ; et, plus prévoyante quant aux 
suites, plus pénétrante quant aux conjectures, plus investi- 



— 331 — 

g-atrice dans la recherche des causes, elle était douée de 
plus de profondeur et de plus de sagacité : son esprit avait 
évidemment une plus haute portée » (i). 

Elle était membre de la société médicale d'émulation, de 
la société de médecine pratique et de l'Athénée des sciences 
et des arts, correspondante de la société de médecine de 
Bordeaux, de l'Académie de médecine et des sciences natu- 
relles de Bruxelles et de Brug-es, docteur de l'université de 
Marbourg-. Elle avait également conçu l'espoir d'être un jour 
associée, par dérogation expresse aux règlements et aux 
coutumes, à l'Académie royale de médecine. Déjà même 
cette candidature paraissait en voie de succès ; quand les 
intrigues, moins encore que la prudence, la firent échouer( 2). 
Mme Boivin veng-ea sa vanité blessée en disant sans trop de 
malices : « Les sag"es-femmes de l'Académie n'ont pas voulu 
de moi ! » 

A côté de ces deux esprits le rôle de trois doctoresses 
en obstétrique allemandes paraîtra plutôt effacé. Nous leur 
consacrerons cependant quelques lig-nes. 

La première est Régine Josèphe von Siebold, née Henning, 
originaire de Darmstadt mariée en secondes noces avec le 
D"" Damien von Siebold. Elle se voua en partie par vocation 
intérieure, en partie par désir d'aider son mari et d'aug- 
menter les revenus de sa famille, à l'art des accouchements. 
Elle alla au printemps 1807 à Wurzbourg, y fréquenta les 
cours de physiologie et d'obstétrique, des maladies des 
femmes et d'enfants, jouit après son retour en automne de 
l'enseignement de son mari et se présenta ensuite à l'exa- 
men pratique de sage-femme. Le collèg-e médical de Darms- 
tadt la reconnut comme k parfaitement habile et instruite « 
et depuis ce temps Mme Siebokl exer(;ait son art avec le 

1. Bourdon, 0. c. p. 460-6. 

2. Bourdon, o. c. 



— 3:32 - 

plus i^rand succès. Le septembre 1819 runiveisité de 
Giessen lui conféra le diplôme d'honneur de docteur en 
obstétrique (i). 

Sa fille du premier lit, Charlotte Heiland, appelée 
cependant plus souvent Charlotte Marianne von Siebold 
(née en 1761)^ partagea avec sa mère la renommée et les 
talents. Elle se préparait à la carrière scientifique dès sa 
jeunesse : à l'âge de seize ans elle commença à apprendre 
la science des accouchements sous la direction de sa mère 
et de son beau père. En 181 2, elle s'inscrivit à l'université 
de Gôtting-en et y étudia non seulement l'obstétrique sous 
Osiander, mais aussi l'anatomie, la physiologie, la patholo- 
gie. Après son retour, elle se présenta à Darmstadt à l'exa- 
men d'obstétrique. En 181-, elle alla à (îiessen, y passa un 
nouvel examen devant la faculté, défendit nombre de thèses 
et fut proclamée, le 20 mars 181 j docteur en obstétrique. 
Pour satisfaire complètement aux prescriptions académi- 
ques, elle écrivit en allemand une dissertation sous le titre: 
« liber Schwangerschaft ausserhalb des Utérus und ûber 
graviditas abdominalis insbesondere » (Sur la grossesse 
extrautérine et surtout sur sa variété abdominale) où elle 
montra une connaissance très parfaite du sujet. En i82!i, 
elle publia encore un article de polémique contre un travail 
du D"" Wedekind publié dans le VIII volume des a Jahsbii- 
clier (1er Medicin und Chirurgie» (2). 

Elle épousa le l)i' lleideiireich cl, inuurMt en i8r)9. 

Le 2.") mai 1847, Mme Thérèse Erei, née Iliiler, exerçant 

1. Harlcss, p. 278-290. 

2. Ilarless : 0. c, p. 280-281. J. Dubuc se trompa donc en assurant 
qu'au commencement de ce siècle les filles de l'illustre C. von Siebold 
Régine et Charlotte, ont acquéri le grade de docteur en médecine et ont 
été admises à l'exercice rég'ulier. Régine était en outre, comme nous 
l'avons vu, la femme de Siebold (.1. Duboc : Fiinf/.ia: .lahre Frauonfraare, 
Kci|»ziif. 1 81)0, p. 118). 



— 333 — 

à Darmstadt, fut promue de même que les précédentes doc- 
teur en obstétrique (Dr. der Geburtshùlfe). 

Nous terminerons ce chapitre par un aperçu biog-raphi- 
que de la Polonaise Marie de Colomb, grâce à laquelle 
l'hydrothérapie, cette méthode si longtemps méconnue par 
les savants et employée empiriquement par Priessnitz, 
entra dans la science. 

Marie de Colomb naquit le i6 juillet 1808, à Varsovie. 
Elle provenait d'une famille hug"uenote qui fut exilée de 
France, par suite de la révocation de l'Edit de Nantes, et 
qui trouva l'hospitalité en Pologne. Dès l'àg-e le plus ten- 
dre, elle éprouva de grandes douleurs physiques. D'abord 
elle fit une chute qui courba son épine dorsale, circons- 
tance qui l'oblig-ea à passer dix années dans divers établis- 
sements orthopédiques. Peu après ce premier malheur, il 
lui arriva celui d'être échaudée sur tout le corps par de 
l'eau bouillante. 

Ces accidents délabrèrent complètement une santé déjà 
bien débile. En vain, son père consulta les médecins les 
plus renommés de Posnanie (Posen) et de Berlin, en vain 
se soumit-elle au traitement des médecins de Breslau, où 
son père, après la révolution de Pologne, s'était retiré pour 
y mourir presque immédiatement du choléra. Son état 
empirait de jour en jour, et enfin, on lui déclara que son 
mal était incurable, qu'elle était attaquée d'un cancer et 
devait patiemment se résigner à la mort. Au lieu de se 
soumettre à cette décision, Marie, suivant les conseils de sa 
soeur Amélie, se rendit à Grafenberg', chez le célèbre Priess- 
nitz pour essayer de l'hydrothérapie. 

Priessnitz ne lui donna nulle espérance; il lui conseilla 
seulement d'essayer son traitement; mais, au bout 
d'une année de traitement, la maladie a^ait beaucoup 
empiré 4 



— 334 — 

Xcaiimoins, après deux années, elle en était revenue à 
son point de départ et à la fin de la troisième année, elle 
se sentait considérablement mieux, et pour ainsi dire gué- 
rie. Dès le premier momeni de sa convalescence, elle prit 
la résolution de seconder l'œuvre de Priessnitz. Le nombre 
des visiteurs venant à Grafenberg- comme au Lazaret du 
monde, devenant de plus en plus considérable, Priessnitz 
employa Marie et sa sœur en qualité d'interprète auprès 
des malades franrais et polonais, c est de cette manière 
qu'elle put satisfaire à son désir d'activité. 

Après qu'elle eut ainsi passé six années entières à Gra- 
fenberg, d'abord comme interprète^ ensuite comme aide de 
Priessnitz et (ju'elle eut elle-même traité des malades à ses 
risques et périls, le fondateur de l'iiydropathie l'envoya à 
Berlin, où le choléra faisait alors de terribles ravages, pour 
y [)rouver que sa méthode était efficace contre celle 
affreuse maladie. 

C'était en i84H. Marie de Colomb prouva qu'aucun des 
malades traités par elle et par Priessnitz n'était mort, et 
pourtant les médecins de lierlin lui refusèrent l'entrée de 
l'hôpital des cholériques, malgré l'autorisation expresse de 
M. de Ladenberg, ministre des affaires médicales. 

Elle fut pres(jue découragée par cette opposition impi- 
toyable des médecins, mais elle parvint à obtenir une 
seconde audience du ministre et lui demanda la permis- 
sion de fonder un institut hydropathique pour confirmer 
la verln de l'eau fioide «Miiployée coiujne moyen curatif. Le 
ministre promit son appui à condition qu'elle prouvât son 
aptitude devant une commission scientifique. 

Marie partit aussitôt [>our lireslau, où elle devait passer 
l'examen, liifn que la comiîiission fut complètement oppo- 
sée an piincipf iiièine de rii\(lrof>atlii(', cependant elle ne 
put s'einpècliiM- de reconnaftre (ju(.' Marie de Coloml) possé- 



— 335 — 

dait toutes les connaissances nécessaires pour le traitement 
des malades. En vertu du certificat elle obtint l'autorisa- 
tion qu'elle demandait, et. en i85o, elle fonda à Gor- 
bersdorf, près de Muldenburg^, en Silésie, dans les monta- 
gnes des Sudètes, un institut hydropathique. Comme 
programme de son établissement, elle fit paraître un livre 
intitulé : « Sur Priessnitz et l'Iiydropathie à Grafenberg- » 
(Vincenz Priessnitz und dessen Wasserheilmetliode in 
Grâfenberg-. Breslau i85o). 

Les clients d'un institut où l'eau servait de moven de 
guérison furent principalement les malades qui avaient été 
abandonnés par tous les médecins et même ceux qui, la pre- 
mière année venant à Gorbersdorf, avaient été refusés par 
Priessnitz comme incurables. Dans ces conditions-là, la 
tJlche était bien difficile, mais les résultats n'en furent que 
plus magnifiques; des personnes malades depuis lo ou 
i5 ans, furent rétablies complètement dans l'espace de 4 ou 
5 mois, après avoir été abandonnées par tous les médecins 
■et par Priessnitz lui-même. 

Les cures étaient certainement merveilleuses, et Marie de 
Colomb guérissait non seulement les malades que Pries- 
snitz n'osait pas traiter lui-même, mais encore elle n'em- 
ployait que deux ou trois mois, alors que son maître avait 
employé un même nombre d'années ; cependant les visi- 
teurs étaient peu nombreux. Une des raisons de ce peu 
d'empressement était sans aucun doute l'isolement de 
Gorbersdorf, mais il faut dire aussi que l'entreprise de 
Marie rencontra une vive opposition. « Les médecins se 
doutaient avec raison du danger dont les menaçait l'hydro- 
pathie pratiquée d'une manière scientifique. D'un autre 
côté les hommes de tous les partis voyaient d'un mauvais 
œil la réussite dune dame dans une œuvre aussi indépen- 



— 336 — 

danle (i) )). Que ce soit cette cause ou bien une autre qui | 

ait prévalu, le résultat n'en resta pas moins le même ; (jor- \ 

bersdorf ne fut pas apprécié comme il le méritait. ! 

Mlle de Colomb employa les loisirs qui lui lurent laissés ' 
à répandre la connaissance scientifique de la doctrine de 

l'hydropathie. C'est de celte épocjue que date son second ^ 

ouvrag"e, la Justification de l'hydroprithie (iii point de vue j 

scientifique (Die Bereclitiçung- der Wasserlieilmethode vom • 

wissenschaftl. Stand})unkte ans, Berlin 1802), brochure dans i 
laquelle elle a, dans un tout liarnionicjue, réuni ses nom- 
breuses expériences aux recherches des grands médecins de 

1 

France, d'An^-lelerre et d'Allemag"ne, et où elle a prouvé 
que riivdropathie avait un plein droit au titre de méthode 
curative. Cet écrit a été bien diversement accueilli. Des ' 
esprits médiocres l'ont V(julu rabaisser à tout prix, et lui \ 
contester toute espèce de nienle peut-être parce qu ils en 
soupçonnaient la valeur), tandis (jue de grands savants 1 
exprimaient leur approbation, sinon leur admiration. C'est < 
le cas de nommer ici les deux illustres savants, Nies V. 
Esembrock et Jean Millier. Mûller,le plus çrand physiologue ; 
de son siècle, dans une lettre adressée à Marie de Colomb, 
reconnaît que l'hydropathie a justifié ses prétentions et que. j 
l'auteur a réussi à la h'-niliinei- scientifiquement. Depuis 
la flécision prononcée par ces deux i^rands penseurs la j 
période empirique de l'hydrothérapie s'est terminée avec ] 

Friessnitz, et sa période scientiHque a été ouverte par Marie 

i 
de Colomb. 

Malçré une opposition (jiii peiil iin-iiler le nom de machi- 
nations, Mlle de C<dotnl) liouxa un ap[»ui dans le public : 
éclairé, si bien (|iir beaiieoiip de iiii'deei iis lurent obligés de 



I. .It'iitmn Derdiii : .M.irii' do (IdIomiI) iii Aliii.macli des femmes. Lon- 
dres iS.'jiî. 



— 337 — 

céder aux sollicitations de leurs malades et de les traiter 
par l'hydrothérapie a leur manière bienentendu. 

La brochure de Mlle de Colomb (publiée en allemand) fut 
si appréciée, que six mois après son apparition, elle était 
traduite en polonais (i). 

Huit ans plus tard elle pul)lia encore une dissertation sur 
l'hydrothérapie et c'est le dernier travail que nous connais- 
sons de Marie Colomb. II est écrit aussi en allemand et 
porte le titre suivant : Soixante-trois formules hydrothérapi- 
ques contre toutes les maladies des nerfs et dessucs vitaux. 
(Wasserheilmittel in 63 Wasserheilformeln g'eg'en aile Ner- 
ven-und Safte krankheiten 8'^, 64 p. Berlin i86o). 

Aujourd'hui oubliée, cette dame a cependant des mérites 
réels dans la thérapeutique. 

A cette série de femmes nous ajouterons la Hongroise 
Marie Comtesse von Zay, née Comtesse von Calisch, dont le 
rôle fut sûrement très mince, mais à laquelle Harless a 
cru cependant devoir consacrer, quelques mots (2). Née 
en 1779, elle s'enthousiasmait dès sa prime jeunesse pour 
l'histoire et pour la médecine. La médecine l'intéres- 
sait non seulement au point de vue thérapeutique, mais 
aussi au point de vue pratique, et la compassion pour 
les souffrances humaines la soutenait dans ses efforts. Sa 
mère préparait volontiers des médicaments aux malades 
nécessiteux et Marie l'y aidait. Aussi, venait-on de très 
loin consulter les deux femmes fixées au centre de la 
Hongrie. Cette prédilection pour l'art de guérir ne 
quitta pas Marie après son mariage, au contraire, au fur et 
à mesure qu'elle devenait plus àg-ée, elle enrichissait son 
savoir et put, grâce à lui, guérir ou soulager des centaines 
de malades. Vers 1820 elle se mit à étudier les problèmes 

I. Jeanne Deroia o. c. 
■^. Ilarlcss 28/^-0. 

.Mélanie Lininska 2'2 



— .S8S - 

du maiii-nétisinc. En i83o olle vivait encore avec son mari à 
Ugrocz en Hony^rie et s'occnpait de jardinage et de la bota- 
nique médicale. 



CHAPITRE XX 

Les femmes sur les champs de batailles 
(filvnck, allemacjNK, i»()L()G.\k, angleterrk. miss mghti.ngale). 



Les femmes dont nous venons de parler, représentent un 
groupe dont le caractère commun est de travailler à l'abri 
des ouraçans §-uerriers qui exercèrent tant de ravages en 
Europe de 1789 à i848. Mais, il en est d'autres qui furent 
justement attirées par le échos de ces terribles tempêtes. 
Les gémissements et les plaintes des blessés et des mourants 
les appelèrent sur les innondjrables champs de batailles et 
leur rôle humble fut désintéressé et héroïque ! Voulant nous 
limiteraux femmes médeciennes et aux femmes qui ont con- 
tribué au proiçrès des sciences médicales nous noussommes 
abstenu, quoiqu'à rei^ret, de parler des femmes qui ont 
rendu des servit'es avant 1789. Si aujourd'hui, nous rappe- 
lons les soins donnés aux malades parles femmes de la Ré- 
volution et du XIX" siècle, c'est que ces soins ont pn servir 
plus tard d'argument très éloquent à celles qui voulaient 
obtenir ludmission à la profession médicale. 

En outre, l'une d'elles. Mlle Nightimçale a même contri- 
bué bcaucoiii) à ramélioration des soins à donner aux bles- 
sés <(U aux malades; et, son nom est depuis longtemps in- 
scrit parmi ceux des réformateurs médicaux. 

Dans les dernières années du xviii'' et, les premières du 
Xi\" siècle beaucoup de religieuses se consacrèrent au Irai- 



— 339 - 

temeiit des blessés. Il faut reconnaître qu'elles étaient à la 
hauteur de leur lâche. Une de celles qui s'y sont distin- 
g-uées le plus fut la so'ur Biget de l'ordre des Visitandi- 
nes. Chassée de son couvent par la Révolution, elle s'éta- 
blit à Besançon, où ses œuvres de charité la firent bientôt 
connaître. Elle soig-nait alors les prisonniers de guerre que 
l'on envoyait dans cette ville. 

En i8i4, à l'àg-e de 66 ans elle suivit les armées de Napo- 
léon, parcourant les champs de bataille, secourant au milieu 
de la mitraille, tous les blessés, sans distinction d'amis et 
d'ennemis. 

Sou nom devint populaire. Elle fut nommée chevalier de 
la Légion d'honneur. Les rois de Prusse et d'Espagne, les 
empereurs de Russie et d'Autriche lui envoyèrent des 
médailles et des décorations. Des sommes considérables lui 
furent données, mais elle ne s'en servit que pour soulager 
les malheureux et mourut pauvre à 76 ans (i). 

Nous citerons une autre religieuse pleine de dévouement 
et de savoir médical, sœur Jeanne-Claire INlassin, dont la vie 
fut « une épopée à la fois religieuse et militaire qui dura 
un demi-siècle » (2). Ce fut en i8i4, que le dévouement de 
sœur Jeanne Claire se manifesta avec le plus d'instensité 
et fut mis en lumière, malgré la modestie de l'excellente 
femme. Pendant sept mois consécutifs, elle disputa aux lois 
impérieuses du sommeil et du repos le temps nécessaire pour 
soigner de nombreux blessés confiés à sa sollicitude dans 
l'Hôlel-Dieu de Compièg-ne. 

Mme Jeanne-Claire Massin, née à Langres, avait 43 ans 
lorsque Napoléon I"^' lui offrit la croix. Elle la refusa en 
insistant avec fermeté pour que cette même croix fut re- 
portée sur la poitrine d'un vieux soldat qui la veille avait 

I. Guy : Les femmes françaises, p. iG3-i()G. 

2 Alesson . Les femmes décorées, Paris i8()i, p. 71-72. 



- 340 — 

subi une amjjulation pénible. L'empereur lui donna salis- 
faction. 

C'est en appréciant les mérites des ordres religieux fémi- 
nins que Napoléon T' leur donna la liberté complète de se 
consacrer à leurs occupations ; en outre, le 3o septem- 
bre 1807, *' îisî'Ura un appui matériel à l'ordre des sœurs de 
la charité. 

Mais en même temps, [)armi les femmes laïques émerg"èrent 
aussi des âmes compatissantes et dévouées. Telle fui, par 
exemple Marg-uerite Favret, veuve Meyer. En i83o, l'Acadé- 
mie fran(;aise lui décerna un prix de 3. 000 francs pour sa 
belle conduite pendant les sièi^es qu'eut à soutenir la ville 
de Belfort en i8i3 et en i8i5. Pour connaître de plus près 
les motifs de cette récompense flatteuse nous n'avons qu à 
copier le ra[)porl fjui fut fait au sein de la haute assemblée 
par M. Parseval Grandmaison. 

— Sans fortune et sans autre ressource que son ardent 
amour pour l'humanité, Marguerite Favret est devenue la 
providence des malheureux dans la ville de Belfort. 

« Lue épidémie inl'eslait les li(')pitaux, où affluait un 
grand nombre de militaires malades et blessés amenés 
d'AHemag'ne. 

(( La veuve Meyer se dévoue pour les secourir ; tous les lits 
de douleur sont visités par elle ; tous les secours sont pro- 
dig"ués ; rien ne la rebute, ni le dégoût des plaies, ni le 
danger du séjour. Elle ap[)araît comme ange à tous les êtres 
soulfianls, les coiis(jle, les encourage, les assiste, et contri- 
bue à les guérir. Elle ne borne pas là ses efforts secourables ; 
pendant les sièges que subit la ville de Belfort, elle suit 
coura^^ensenKMit les sorties de la garnison ; on la voit sur 

les champs de lialiiiile, | rvtie de linge et de charpie, de 

iwriiedes el de lelVaM'h isseineiils ; elle aecoiirl partout où 
des blessiiK's iiM-huiieiil '-a prc'senee. 



— ;rii — 

« Elle ne distingue pas les amis, des ennemis ; (ont ce qui 
est homme, tout ce qui souffre a part à ses bienfaits. On la 
voit sans cesse étancher le san;^, panser les blessures et s'em- 
presser de transporter hors du péril tous ceux que la mort 
peut atteindre. 

L'état le plus désespéré ne rebute point son iiifati^uable 
pitié ; et quand elle réussit, sa joie éclate au milieu des 
bénédictions de toutes les victimes qui sont sauvées par 
elle. 

Un sort bien étrange échut à une autre femme française, 
Henriette Faber (i) qui se consacra aux soins des l)lessés* 
Née à Lausanne elle épousa un officier français (jni fut tué 
àWagram. Déjà, de son vivant, elle s'occupait activement de 
chirurgie ; mais après la mort de l'officier elle prit les vête- 
ments masculins, se fit passer pour un homme, et sous le 
nom de Henri Faber, subit l'examen de chirurgien mili- 
taire. Comme tel, elle resta dans la Grande Armée, jusqu'à 
la guerre d'Espagne où elle fut faite prisonnière. Elle sé- 
journa en Espagne jusqu'à la paix puis partit en 1818 pour 
l'île de Cuba comme médecin espagnol officiel. 

Une jour elle y entendit dire quelques pas derrière elle : 
« ce doit être une femme ». Troublée et craignant de perdre 
son gagne pain elle rentre chez elle et propose à sa servante 
de se marier avec elle contre une bonne récompense. La 
servante qui savait que c'était une femme y consent, mais 
trahit bientôt, son état civil. Les pièces d'Henriette étant 
inscrites sous le nom de Henry Faber, il y avait falsifica- 
tion ; on lui intenta un procès et, en 1828, Henriette fut 
condamnée pour « sacrilège » à 10 ans de réclusion, et au 



I. L'histoire tl'Henrietle Faber fut pubhiée pour la première fois en 
termes très brefs par I^. Grasilier in Intermédiaire des chercheurs 1900, 
(7 mars) p. 394-.^. Les communications personnelles de ce snvant nous 
ont permis de la compléter. 



— 3i2 — 

haiiiiissciiKMil. En iS->7). Ilciiriotto l'ut tiansporléc en l'io- 
ridc, liï l'Ile rr[>iil sun nu'lit'r (le cliii-uri^icn. fil foiiunc et 
finalenuMil inoiiiul sieur de la charité à la N'eracruz. 

On peut voir par cet exemple combien il était injuste de 
s'opposer à l'exercice de la chirurgie par les femmes. Une 
femme put passer ses examens, put exercer sa profession 
avec succès, mais poui' cela elle lui obligée de cacher son 
sexe et s'exposa ensuite aux dangers de la condamnation la 
plus révoltante ! 

En Allemag^ne se rencontièrent aussi des femmes de cœur. 
Mentionnons ici la serrurière viennoise Françoise Klâlir. 
Après la bataille d'Austerlitz elle consacra toutes ses forces, 
aux soins des blessés. Avec sa tille, ài^ée de six ans, et avec 
ses employés elle soii^nait [)rès de deux cents personnes. 
Elle fournissait aux malheureux soldats du linj^e, des 
habits, des \ ivres et même des médicaments les plus néces- 
saires. Ainsi, elle sauva la vie à beaucoup de malades (i) et 

I. Les mémoires du général Tliiebault, montrent combien les Autri- 
chiens s'occupaient peu de leurs blessés. En iSof) — y lit-on — à quel- 
ques lieues de Wels, nous traversions une forêt dans laquelle on s'était 
battu deux jours auparavant ; des morts, des armes et des débris de 
charrettes et de voitures d'artillerie, épars dans la neige, rappelaient la 
lutte sur une jçrande lieue. Vers le milieu de ce champ de carnai!;-e, 
j'aperçus au bord d'une futaie une masure : suivant mon habitude de 
fouiller tous les endroits où des soldats pouvaient se cacher, j'arrivai 
à la porte dont le battant était brisé et je me trouvai devant un homme 
qui me parut de |)roporlion énorme, tète nue, couvert de lambeaux, les 
cheveux épars en g'rande partie collés, et le visa^^e tout noir de sang^ 
i\u;c : il se traînait sur ses genoux, faute peut-être d'avoir encore une 
jaml)c, lii'il et la bouche profondément coupés d'un même coup de 
sabre. Il tendait vers moi ses deux i>;rands bras, me Hxant de sou seul 
d'il 1 agard et accompagnant la plus ell'rayante grimace d'un gémisse- 
ment, d'un mugissement, d'un hurlement dont il est impossiblede carac- 
tériser le son Il était suivi par je ne sais combien d'autres blessés, tous 
Autrichiens, plus ou moins mutilés, abandonnés, et qui, au milieu des 
frimas, croupissaient là depuis deux jours, sans vivres, sans feu alors 
qu'aucun secours n'aurait dû leur manquer, |)uis(|u'ils étaient dans leur 
pallie. A l.i vue de ces mallieiiiciix , au speclacle si lerrili.inl du premier, 



— us — 

parvint même à rendre la liberté à quelques uns d'entre 
eux. En 1806, l'empereur FrançjoisII lui conféra une médaille 
dur. 

Belle aussi fut la conduite de la femme du philosophe 
allemand Fichte. Lorsque après la bataille de Rotzbach 
tous les hôpitaux de Berlin étaient remplis de blessés elle 
demanda la permission de les soig^ner. Animée d'un feu 
sacré elle distribuait aux malades les aliments, les médica- 
ments, les habits ; et en même temps, soutenait leur cou- 
raç^e. Ce secours psychique était à son avis de la plus haute 
importance. Elle compatissait surtout avec les adolescents 
qui, minés de nostalgie, demandaient à mourir le plus tôt 
possible et repoussaient les aliments et les médicaments. 
Elle relevait leur état moral, venait causer avec eux, écri- 
vait à leurs parents et leur en apportait des nouvelles. 
Le soir, après avoir passé la journée entière auprès des 
blessés, elle faisait des quêtes dans la ville pour avoir de 
quoi subvenir aux besoins des malades. 

A Koenig-sberg' se distingua de la même façon la reine 
Louise. A Golberg, la veuve Schâfer s'est conduite d'une 
façon très héroïque. Cette initiative privée fit naître dans 
certaines âmes l'idée de la nécessité de former des associa- 
tions consacrées aux secours des blessés. Elles étaient d'au- 
tant plus indiquées que les pays protestants manquaient 
des ordres religieux féminins t[ui brillèrent tant en France. 

je fus bouleversé par une émolion comme jamais peul-ètrc je n'en ai 
ressentie de pareille. Je tins pied cependant, je fis appeler le major du 
36e rég-iment et je le chargeai de faire ce qu'il y aurait de possible, d'at- 
tendre avec une garde que, du premier village je pusse envoyer- des 
voitures pour porter à ces malheureux quelques vivres, des effets de 
premier pansement, et les faire évacuer sur la plus prochaine ville, et 
je partis avec la conviction d'avoir fait ce que j'avais pu. Et cependant 
il est un visag-e qui m'est toujours resté présent, un œil qui semble me 
regarder, un cri (jui retentit à mon oreille, et je suis encore poursuivi 
par riman'c do ce lug'ubre tableau. 



— 344 — 

En i8i3,fut fondée en Prusse l'association au nom un peu 
voilé de « Frauenverein ziiiii Wolile des Vateilandes. » 
(Société féminine pour le bien de la patrie); en i8i4, en 
Bavière, « Frauenverein fiir die im Felde Erkrankten » et 
d autres encore. 

Après i8i5, j)r('s{jiie loutes ces sociél(''s furent dissoutes. 
Mais lorsque, en i83o, éclata la guerre entre le Royaume 
de Pologne et la Russie les femmes — cette fois naturelle- 
ment les Polonaises — revinrent à leurs postes. La célèbre 
éducalrice des femmes {)olonaises Clémentine Holfman, née 
Tanska (1798-1849, elle repose au Père-Lachaise) fonda le 
29 décembre i83o la célèbre « Société de bienfaisance patrio- 
tique des dames polonaises », à Varsovie^ société qui rendit 
des services incalculables à la cause publique. Ce fut Clé- 
mentine Hoffman qui régla ses statuts, fixa ses séances, stipula 
ses ressources, et détermina ses travaux. Proclamée à l'iina- 
nimilé présidente de la société, elle eut pour aitles douze 
tutrices, qui s'obligeaient chacune à verser mensuellement 
dans la caisse de la société une offrande régulière. Chaque 
tutrice avait le droit de s'adjoindre un nombre illimité de 
compagnes qui, à leur tour, contribuaient pour une somme 
plus modique aux besoins de la société, et remplissaient 
les services de bienfaisance conjointement avec les tutrices. 
Les dames faisant partie de la société devaient en outre mar- 
quer leur présence aux séances par un don quelcontjue, fruit 
de leur travail ou de leurs épargnes. Bientôt les dames et j 
les demoiselles, les mères et les filles, accoururent aux bonnes \ 
o'u\res de la société foncb'e par (Jlemciilinr lloffmaii. Axant 
le commencement des hostilités, les soins de l'association i 
furent dirigés sur l'équipement et les besoins des héros s'en- j 
nMant sous l'étendard de la liberté, aux jours du carnage le | 
rôle des dames sociétaires changea : elles s(; vouèrent avec | 
un»; a<lmirable sollicitude à la surveillance di's luqtilaii.x . ! 



— 3io — 

Chaque tutrice clioisissait son hôpital et présidait jour el 
nuit, elle et ses compagnes, au service intérieur. « Ce fut nn 
spectacle sublime de voir ces femmes de tout àg^e et de tout 
rang", après avoir déposé leur or et leurs bijoux sur l'autel 
de la patrie, veiller au chevet des blessés et des cholériques, 
porter dans les dortoirs des aliments préparés chez elles et 
par elles, bander les plaies, étancher les blessures, présen- 
ter elles-mêmes les potions ordonnées, et distribuer dans 
cette enceinte de deuil et de mort quelques-unes de ces 
paroles qui consolent. Clémentine Hoffman surveillait 
tout, recevait des rapports rég-uliers de ses compagnes, 
improvisait des ressources et en réglait l'application. 
Elle se prodiguait, se dévouait la première., et se montrait 
partout à la tête de ses compagnes. 

Pendant la durée de la Révolution, la société disposa de 
4.000 fr. environ en argent comptant, et de deux fois autant 
en linge, charpie, habillements, médicaments, etc. Les nom- 
bre de ses membres s'éleva jusqu'à 4<^o ; il n'y eut pas jus- 
qu'aux naïves et adolescentes élèves des pensionnats qui ne 
voulussent participer à l'œuvre patriotique de leur surinten- 
dante adorée. 

Après la prise de Varsovie, un grand nombre de dames, 
forcées de ménager la position difficile de leurs maris, ayant 
qviitté à regret la société, Clémentine Hoffman les remplaça 
avec succès par d'autres dont la position était plus indépen- 
dante. Forcée de s'éloigner elle-même, elle ne voulut le faire 
quaprès avoir remis la présidence entre les mains de la res- 
pectable Mme Sowinska, veuve du général de ce nom, qui 
périt d'une mort si glorieuse à l'assaut de Varsovie. Dans 
la réunion qui précéda ses adieux, ses compagnes, les larmes 
aux yeux, lui offrirent, en signe de leur amitié el de leur 
respect, une bague en or avec cette inscription : La Société 
de bienfaisance patriotique d«; Varsovie, à sa tutrice en chef. 



— :)U\ — 

Celle baytie [jorlail une ancre el le iiiillésiine mémorable 
(iei83i. 

Une de ses eollahoratrices, Clautline Potocka est vénérée 
encore de nos jours en Pologne comme sainte. Elle était, 
nous raconte son biographe (i), dans le grand duché de 
Posen quand la révolution du 29 novembre éclata. Aussi- 
l«')t elle ofï'rit à la cause nationale une partie de sa for- 
tune, puis elle se rendit sur les champs de bataille pour 
panser les blessés et les consoler; elle avait ce grand cou- 
rage de l'àme, qui donne de la force pour tous les devoirs 
de patience et de charité. C'est elle qui recevait le dernier 
soupir des mourants, pansait les plaies des blessés, portait 
des paroles de consolation et d'espérance. Quand le choléra 
commen(;a a sé\ii', elle quitta les champs de bataille et se 
rendit dans les hôpitaux; tonle fièle el d'une santé délicate, 
elle lutta contre le fléau sans manifester la moindre crainte : 
« Les médicaments offerts par sa main guérissaient plus 
promptement ; elle était, aux yeux des malades, investie 
d'un pouvoir surnaturel ; il est souvent arrivé que le cholé- 
rique rassuré par sa présence, échappait à la mort. Le sol- 
dat blessé étendu sur sa couche dernière, demandait à la 
voir, avant de fermer les yeux. «Que je la voie encore, disait- 
il et je mourrai en paix ». Claudine venait près de lui, et sa 
main dans celle d[i niomant, elle recueillait l'àme qui 
quittait ce monde. « Qu'elle vienne [)iès de moi, disait un 
pauvre volontaire, et vous panseiez mieux mes blessures». 
Au plus fort (le la lièvie, il avait reconnu, parmi les per- 
sonnes qui scdi-iiaient les blessés, la consolatrice des souf- 
frants el (les afiligés » (2). Claudine passait les nuits et les 
jours aux chevets des malades. Parmi les liaits les plus 



1. I^. Clindzko : ( ilaiiiliiin l'diock.i in " l.;i i'dliiniic illuslroc » Paris. 

2. Ch(jdzl<o : II. c. 



— 347 — 

touchants de sa charité si tendre et si dévouée, sig-nalons 
les soins qu'elle prit d'un militaire amputé des deux bras. 
Elle le sauva au péril de sa propre sûreté, le fit transporter 
porter dans sa propre voiture, et le conduisit ainsi jusqu'à 
Dresde le soignant comme une mère. 

En i854 de nouveau, le dévouement d'une femme attira 
l'attention du monde civilisé. 

C'était celle de Mlle Florence Nig-hting-ale. 

Florence Ni^hting-ale naquit à Florence en l'année 1828 
et re^'utson nom de baptême en souvenir du lieu de sa nais- 
sance. Son père, d'une très ancienne et riche famille du 
Yorkshire, consacra son activité au soin de sa famille et au 
succès de toutes les idées généreuses. La première jeunesse 
de Florence s'écoula au milieu des circonstances les plus 
favorables au développement de ses qualités morales et 
intellectuelles. Sous la direction de son père, elle atteignit 
un degré d'instruction assez élevé, acquit des connaissances 
générales dans les sciences, la littérature et les arts, et apprit 
les langues modernes, le français, l'italien, l'allemand. Le 
cours de ses études fut achevé par de grands voyages ; elle 
visita la plupart des villes remarquables du continent ; 
elle vit l'Italie, la Grèce et pénétra même fort avant en 
Egypte. 

On se demandera, sans doute, comment Mlle Nightingale, 
comblée de tous les dons de la nature et de la fortune, de 
toutes les jouissances des affections de famille, a pu sacri- 
fier tout le bonheur intime d'une telle vie, pour se trans- 
porter sur le théâtre desscènes tragiques, dont l'horreur pou- 
vait faire défaillir les cœurs les plus forts. Un seul mot donne 
la solution de cette énigme : l'amour du prochain. Dès son 
enfance, elle avait montré une tendre affection et une pro- 
fonde sympathie pour toutes les classes d'affligés. On l'avait 
accoutumée à pourvoir aux besoins des pauvres qui avoisi- 



— 348 — 

naioiil los terres de son père, plus tard dans sa jeunesse, 
elle de\int leur amie, leur- consolatrice leur institutrice. 
Lorsqu'elle lut arrivée à un à^'e qui lui permit plus d'indé- 
pendance dansses actions, elle fréquenta et étudia les écoles, 
les hôpitaux, les réfutées de Londres, d'Edimbourg et du 
continent, recueillant des connaissances partout, où elle en 
pouvait moissonner. A l'époque de la ij^rande exposition, 
lorsque toute l'Europe semblait en vacances, elle serelirasur 
les bords du Kliin dans l'institution de Kaiserswertli où des 
diaconesses protestantes sont dressées à soigner les malades 
et à remplir les autres offices de la charité. Elle resta dans 
cet asile pendant trois mois, prenant part au service de jour 
et de nuit, accumulant les expériences les plus précieuses, 
et retourna ensuite en Angleterre pour y attendre patiem- 
ment une occasion de les mettre en prati(jue. 

Son énergie bientôt s'affirma d'une façon très heureuse. 
Ayant appris que la maison de santé de Harley-Slreet pour 
les institutrices, languissait faute d'une direction systéma- 
tique et de ressources suffisantes, elle se mit à la tète de cet 
établissement, en améliora l'adMiinistration. rectifia les com- 
j)les, pava les dettes et remit loul en ordre autour d'elle ; 
en même temps, elle eut tout loisir pour assister et consoler 
les malades. Il vint un moment où dans la maison tous 
les cas de maladie ]>araissaient désespérés, on n'aperçut 
cependant clie/ miss Xightingale aucun indice de décourage- 
niiMit . 

Ajtrès être restée dans Ilarlev-Street aussi loni,'-temps que 
sa présence parut nécessaire à la bonne atlministration d«' 
cet établissement, aux progrès du(|uel elle avait accordé un 
intérêt si profond et si actif, ^liss Nii;hlini;-ale retourna à 
la campagne, alin d'v rt-lablir sa pro|Mt' saiitt' et de repren- 
dre de iKtin t'iles forces pour les non seaux dev oi rs (jui s (dfri- 
riaicn I à clic. 



- 349 — 

L'occasion se présenta bientôt. 

En i854 l'Angleterre, la France, la Turquie et la Sardai- 
g-ne déclarèrent la g-uerre à la Russie. Elle fut très meur- 
trière autant par les maladies que par le fea de l'ennemi. 
Ainsi, dans l'hiver de 1802 périrent, parmi les Anglais 
2,7.5 pour 100 de l'effectif total et 22, ,3.3 pour 100 des mala- 
des, par suite de scorbut et de la dysenterie ; les Fran- 
çais en perdirent moins : 2,3 1 pour 100 sur l'elfcctif et 
22, iG sur les malades. 

L'Angleterre s'émut de cet état de choses et de cette dis- 
proportion. Or Miss Nig-htingale avait acquis une telle répu- 
tation par les soins efficaces qu'elle donnait dans les hôpi- 
taux, que lorsqu'il s'agit d'apporter un remède aux souffran- 
ces du corps expéditionnaire, l'idée vint spontanément de 
l'envoyer sur le théâtre de la guerre. «Ce ne fut pas, dit 
M. Maxime Ducamp, un membre de la Chambre des Pairs, 
un Commodore, qu'on envoya, ce fut une femme ». 

Et quelle fut son influence? La mortalité descendit d'un 
hiver à l'autre d'un chiflVe incroyable ; elle devint l'année 
suivante 0,20 pour 100 sur l'effectif total et pour les ma- 
lades elle tomba de 22, 23 à 2, 21 pour 100 ; pendant ce 
temps la mortalité des corps français s'élevait à 2,60 pour 
100 de l'efîectif et à 22 pour 100 du nombre des malades. 

Dans le premier hiver, les maladies enlevèrent 10.283 An- 
glais et 10.934 Français ; dans le deuxième hiver il ne 
mourut que 55i Anglais contre 21.182 Français. 

Ainsi, grâce à Miss Nightingale, la mortalité devint chez 
les Anglais bien inférieure à la mortalité de l'armée fran- 
çaise, et les Anglais ne perdirentpasun seul médecin sur45o, 
tandis que les Français en perdent 82 sur 598. 

Voilà quel fut l'effet des réformes apportées par Miss 
Nightingale. Les chiffres sont assez éloquents pai" eux- 
lucmcs. 



— 3o() — 

Mais t'tudiuns les détail.s, ils le luériteut. 

Dès qu'elle eut appris quelles étaient les soulïiaiices de 
ses compatriotes en Crimée, Mlle Ni^hting-alc eut lidée 
d'y partir. Elle communiqua son iiitcnlion à M. Sidney 
Herbert, secrétaire d'Etat au département de la çuerre, 
mais quelques heures après que 'sa lettre était partie, 
elle en recevait, une autre de Herbert. On ne pouvait 
pas trouver d'infirmières qui voulussent aller en Crimée, 
et il lui demandait si elle-même ne voulait pas s'y rendre. 
Mlle Niî^htinyi^ale consentit à accepter la direction de l'ex- 
pédition et à se placer à sa tète. Elle avait fait d'avance 
le compte des frais et ne recula point devant le payement, 
tandis que ses parents, non moins dévoués quelle, étaient 
fiers de donner leur fille pour un service aussi noble. 

Les arrangements préliminaires furent accomplis en un 
temps très court et le ."i novembre i854, Mlle Xightin^ale 
et ses compaçnes au nombre de trente-sept, dont la plupart 
appartenaient comme elle aux rangs les plus élevés de la 
société arrivèrent à Constantinople sur le Vectis. 

Ces femmes dévouées furent promptement établies dans 
leur nouveau f|iiartier, aux baraques de l'hôpital de Scutari. 
Les travaux (jui les y attendaient furent en peu d'heures 
accrus par l'arrivée de six centsblessés quiy étaient envoyés 
peu de temps après la bataille d'inkermann. Dans une telle 
conjoncture leurs services furent reconnus par les médecins 
comme inappréciables. \'n i,nand nombre de tributs dus à la 
reconnaissance particulière ont j)i<iu\t'' depuis avec quelle 
fervente gratitude ce bienfait fiil re(;u parles blessés eux- 
nièmes. A très peu d'exceptions [)rès, la bonne volonté et les 
forces des subordonnées n'ont jamais fait défaut, tandis que 
la ()uissance et l'énergie avec lesquelles Mlle Nightingale 
II";) resst' de liiHcr roiiire les dilTicii I tt'-s Ac sa ])Osition ont 
suij)ass<'', ainsi que le bii'u (ju'cllc a produit, les espéiances 



— 3ol — 

de ceux même qui connaissaient les facultés extraordinaires 
dont sa nature était douée. « Chaque jour, dit un témoin de 
ces scènes admirables et douloureuses, apportait quelque 
nouvelle complication de misères, toujours surmontée par 
le génie d'administration de la supérieure, chaque jour 
apportait son épreuve particulière à celle qui avait pris sur 
elle le fardeau d'une si immense responsabilité, dans un 
champ inexploré et avec un état-major de son propre sexe, 
à qui tout était également nouveau. On l'a vue souvent à 
l'arrivée des détachements de malades, rester sur pied pen- 
dant vingt-quatre heures de suite, appropriant les logements, 
distribuant des vivres, dirigeant les travaux des sœurs, assis- 
tant aux plus pénibles opérations, lorsque sa présence pou- 
vait fortifier et consoler le patient, et passant des heures 
entières auprès du lit des soldats dans l'agonie du choléra 
ou du typhus ». 

L'imag-e de Florence Nig-htingale parcourant pendant 
toute la nuit, sa lampe à la main, des dortoirs de plusieurs 
milles d'étendue, prenant note de l'état de chaque malade, 
leur procurant les soulagements nécessaires, ne sera jamais 
effacée du cœur des hommes, objets ou témoins de sa 
charité, et la tradition de son dévouement sera à jamais 
conservée dans l'histoire. Sans doute il semblait à ceux 
qui ont vue, sa figure élégante et délicate penchée sur 
le chevet des mourants, s'eff'orçant par tous les moyens 
qui étaient en son pouvoir^ d'adoucir leurs dernières 
angoisses et les quittint rarement avant que la mort 
les eut délivrés de leurs maux, qu'elle accomplissait alors 
la partie la plus redoutable de sa tâche ; et cependant 
les efforts de son dévouement personnel étaient selon 
Mlle Nightingale les moins pénibles de ses devoirs. Les 
obstacles jetés sur son chemin, les restrictions systéma- 
tiques, les préjugés des individus, les contestations jour- 



— 352 — 

nalières de l'autorité (jui marchandait une maigre alloca- 
tion nécessaire au service des malades, exigeaient d'elle 
infiniment plus de force et de courage, jusqu'au moment 
où la coopération de M. Macdonald, le distributeur des 
fonds du Times, la mit en état de faire des approvision- 
nements, et d'introduire partout, dans rétablissement qu'elle 
présidait, l'ordre et le confort. 

Les moyens d'exécution avaient été accrus, au commen- 
cement du mois de janvier, par l'arrivée de cinquante nou- 
velles infirmières, dont beaucoup furent envoyées dans 
différentes parties du pays, où leur service était particulière- 
ment nécessaire. 

Un doit rapporter à l'influence de Mlle Nightingale, sur 
tous ceux qui furent en contact avec elle, le perfectionne- 
ment qu'on put remarquer dès lors dans tous les hôpitaux, 
et l'état satisfaisant de toute cette administration. 

Au commencement du printemps, beaucoup de compa- 
gnes de Mlle Nightingale tombèrent malades, surtout les 
sœurs de charité, dont une dizaine provenant de l'Irlande 
s'étaient jointes à elle et supportaient avec difficulté les 
fatigues, lue amie de Mlle Nightingale. Mlle Smith, mou- 
rut, et cette mort l'abattit profondément. 

Malgré cela, lorsqu'il devint évident qu'elle avait achevé 
à Scutari la portion la plus importante de sa tâche, 
Mlle Nightingale se rendit à Balaklava, où elle arriva le 
4 mai, dans le but d'en inspecter l'hôpital. Mais à peine les 
fonctions des infirmières el des sœurs étaient-elles fixées, 
les nouvelles baraques construites, les cuisines établies, 
une impulsion énergi(jue imprimée à l'ensenible du ser- 
vice, que la constitution toujours délicate de Mlle Nightin- 
gale, épuisée [)ar des efforts extraordinaires, continués si 
longtemps, lut cnlin abattue jiar une atta(|ue de fièvre 
de Crimée, et (ju «îllc diil élre porlt-e elle-même dans l'une 
des liar"a(|ues rie rii(')j)iial, ('laMi sur les hauteurs. 



— 353 — 

Au bout d'une quinzaine de jours, la gravité du mal lui 
avait entièrement enlevé ses forces, et le retour en Angle- 
terre lui fut impérativement ordonné. Aucune considéra- 
tion ne put toutefois la déterminer à retourner au delà de 
Scutari, et après y être restée en repos un temps suffisant 
pour le rétablissement de sa santé, elle reprit ses fonctions 
actives et son train de vie ordinaire. 

Elle resta à Scutari jusqu'à la fin de la guerre (août i856), 
après avoir montré — dit encore un de ses historiens — 
avec l'aide des médecins, ses coadjuteurs, ce que doivent 
être, ce que peuvent être des hôpitaux, et combien le chif- 
fre de la mortalité peut être réduit dans une année, même 
en temps de guerre. 

Mlle Nighting-ale ne se bornait pas aux soins des mala- 
des. Elle offrit une somme considérable pour qu'on fondât 
à Inkermann un café pour les reconvalescents, elle aidait 
les prédicateurs du camp à organiser les salles de lecture, 
les écoles, les cours pour les soldats. Elle écrivait pour les 
soldats les lettres à leurs familles, prenait soin qu'on 
envoyât aux parents des morts ce qui était resté après eux 
et fit élever un bâtiment dans lequel les convalescents 
devaient pouvoir respirer l'air frais à l'abri des rayons 
solaires trop intenses. 

Mais l'autorité militaire fit raser ce bâtiment En 

général, bientôt une sourde inimitié éclata entre les offi- 
ciers supérieurs et la courageuse femme. C'est qu'elle dévoi- 
lait des abus. 

Cependant, ce n'était que des chicanes étroites et lues- 
(juines. A son retour en Angleterre, elle obtint de la reine 
un cadeau précieux, et en même temps un remerciement 
personnel pour ses grands mérites. 

Son rapport à la commission sanitaire de l'armée eut 

Mélaiiie Lipiuslva 23 



— 354 — I 

pour suite diverses réformes, adoptées par le ministère de ; 
la g^uerre. 

Au mois de décembre i855, un grand meeting" eut lieu à j 
Londres sous la présidence du duc de Cambridg"e, et l'on y j 
exprima à l'héroïque femme, la reconnaissance nationale 
pour son œuvre. ■ 

En même temps on y décida d'ouvrir une souscription 
[tour fonder un établissement destiné à élever, sous la 
direction de Mlle Nighting^ale, des gardes-malades, aptes à \ 
former une corporation qui piit lui succéder. Miss Nigh tin- 
gale refusa d'achever cette nouvelle tache, trop dispropor- 
tionnée au peu de force que lui laissaient les suites de la 
fièvre de Crimée. Les capitaux qu'elle n'acceptait pas furent 
placés par les dépositaires de ces fonds, et l'intérêt en fut ! 
capitalisé jusqu'au moment où elle voudrait en disposer. 

E?i effet, lorsqu'au mois d'avril i8.j6 ces fonds atteigni- 
rent la somme de 5o.ooo livres sterling, elle remit cette ! 
somme à l'hôpital de Saint-Thomas, à la condition que i 
l'administration élevât des bâtiments supplémentaires où | 
les femmes désireuses de soigner les malades pussent s'ins- 
truire. 

L'hôpital Saint-Thomas est devenu depuis une véritable 
pépinière de « nurses » : il en a fourni à toutes les institu- j 
tions semblables qui se créèrent à cette époque. ' 

Déjà, en 1862, V « Ecole de Saint-Thomas » donne à la i 
X'illc de Liverpool plusieurs de ses élèves qui, sous la I 
conduite d'une superintendante, fondent une nouvelle 
école d'infirmerie : et dès lors l'œuvre Niglitingale essaime i 
partout : à Manchester, ;\ Winchester, à Highgate, à j 
Edimbourg; elle exporte, si l'on |)tMil s'exprimer ainsi, | 
ses nnrsrs 'du Canada, à Sidney, et l'étranger commence à | 
lui en demander aussi. C'est ainsi que, en 1882, le prince , 
et la princesse de Prusse voulant fondei- une école d'inlir- 



dOO 

mières à Berlin, font venir une directrice choisie parmi les 
nurses de Saint-Thomas ; et lorsque celle-ci devient sur- 
veillante générale des infirmières de l'hôpital municipal 
de Berlin, cinq autres élèves de Saint-Thomas vont la 
rejoindre. 

Si, devant cette œuvre sortie du cœur d'une femme, tous 
s'inclinent avec admiration, c'est qu'aussi elle réalisa^ au 
point de vue métier, la plus grande perfection qu'on ait 
jamais atteinte : miss Nightingale s'y étant révélée organi- 
satrice incomparable. Et lorsque, après le laborieux achè- 
vement d'un tel édifice, les forces physiques abandon- 
nèrent la vaillante femme, elle continua d aider ses 
collaboratrices et ses collaborateurs de ses conseils, de sa 
plume et de son argent. Depuis plus de trente ans, les 
plans de la plupart des hôpitaux anglais ont été soumis à 
son approbation, sans fausse honte, par les administra- 
teurs de ces établissements. C'est à elle que sont dus les 
plans de l'hôpital des Enfants de Lisbonne et de plusieurs 
hôpitaux des Indes et de TAustralie. 

L'organisation de l'hôpital Saint-Thomas n'a pas beau- 
coup changé depuis 1860. A la tète de l'hc'tpital anglais se 
trouve actuellement une matron, femme instruite, expéri- 
mentée, qui est tout à la fois le directeur de nos hôpitaux 
et la supérieure de nos religieuses. C'est toujours une 
ancienne infirmière, et elle est maîtresse absolue de son 
personnel, qu'elle choisit elle-même Sous ses ordres se 
trouvent des directrices de salles ou sisters qui surveillent 
les nurses ou infirmières et les élèves-nurses. 

La candidate-nurse, âgée de 22 ans au moins et de 33 ans 
au plus, présentée par deux personnes de sa famille répon- 
dant de son honorabilité, est interrogée par la matron et 
|)ar un docteur, et peut être admise à l'essai pour un mois. 
Si on est satisfait, elle prend un engagement moral de 



— 336 — 

3 ans. Elle commence par faire toutes les besognes, aidant 
les nurses. Plus tard, elle suit des conférences de nursing 
sur les divers sujets qu'elle doit connaître : médecine, 
chirurgie, pansements, massage, etc. Après deux ans, elle | 
obtient son diplôme lui permettant d'être « staff-nurse », I 
attachée à une salle sous les ordres de la sister. ] 

Lélève-nurse reçoit 3oo fr. la i*"" année, 5oo fr. la -i" et 'j 
55o fr. la 3e année. Par augmentation annuelle, son traite- j 
ment atteint 62.") francs. * 

Les sisters commencent à 870 francs et vont jusqu'à 
i.5oo francs. Elles reçoivent de plus leur uniforme et une 
allocation pour le blanchissage. 

Partout, la condition première est le célibat, ce qui limite ^ 
la durée du service de beaucoup d'infirmières qui le quit- i 
tent pour se marier. \ 

Il n^est pas rare qu'elles épousent quelque jeune étudiant 
ou quelque jeune docteur. La considération dont on les 
entoure, le respect qu'on leur montre et dont elles sont 1 
dignes, facilitent et justifient ces unions. D'ailleurs, il y a \ 
presque partout, dans le personnel des nurses, des jeunes ' 
filles du monde, filles de grands personnages dont on cite 
les noms et dont parfois la fortune est considérable. . 

Elles n'hésitent pas, pourtant, à revêtir le traditionnel \ 
costume, robe unie noire ou de toile grise, rayée de bleu ou 
de rose, tablier blanc ii bavette, montant jusqu'au cou, 
ceinture de cuir, et sur la tête le petit bonnet blanc. i 

Pour prouver combien soigner les malades devient un I 
acte fashioiiablc^ le /{fi/is/i modical joiu-nnl de 1891, ' 
annonce que la princesse Hélène Gusa accorde ses soins à \ 
des malades de l'hùpilal des enfants; la comtesse Asta j 

Blncher a soii^né les invalides du capitaine Missmann, à j 

J 

I. l'riKjrrs iin-il inil. iH!h, p. IÎ7/1. y 



— 357 — 

Zanzibar; Mlle Godalpliiii Osbonie, nièce du duc deLeeds, 
est surveillante de l'hôpital d'incurables de M. Leamington; 
Mme Leveson Gower donne ses soins à l'hôpital central ; 
Mme Amberly et la baronne Ebba Bostron ont fait, il y a 
quelques années, un stage à l'hôpital de Sainte-Marie, à 
Padding-ton. 

Mlle Nighting-ale est aussi l'auteur de plusieurs livres 
qui méritent toute attention. Voici les titres de quelques- 
uns : 

Eastern hospitals and cnglish nurses (1857), Notes on 
nursinj (i858), Bints on hospùals (iSôc)), How people niay 
live and not die in India (1868), Jntrodiictorij notes on hjing 
in institutions (187 1). 

Nous voudrions dire quelques mots sur ?>o\-ï Notes on nur- 
sing (Des soins à donner aux malades). 

Il fut écrit, pendant la maladie de Mlle Nig^htingale, en 
i855, et on le traduisit en presque toutes les langues euro- 
péennes, La traduction française fut précédée d'une intro- 
duction par le D"" Daremberg ; elle eut trois éditions, dont 
la dernière est celle de 1881. 

Bien que Mlle Nig-hting-ale s'occupe à peu près de tout ce 
qui concerne le malade (son livre est partagé en quatorze 
sections : ventilation et chaleur, salubrité des maisons, 
observance des petits détails, bruit qu'on fait autour des 
malades, variété comme moyen de guérison, nourriture, 
lit, lumière, propreté, bavardage, banalités qu'on débite au 
patient, nécessité de bien étudier le malade, qualités que 
doit avoir la garde-malade, direction de la convalescence, 
et soins particuliers pour les enfants) ce n'est pas un 
manuel, et à maints égards on pourrait le compléter. Les 
données exactes, les chiffres y manquent partout. Mais en 
précisant ainsi son caractère, nous sommes loin de vouloir 
abaisser sa valeur. Car, il faut même le dire franchement, 



- *^j8 — 

il est au-dessus de beaucoup de manuels. Chaque pag-e y 
est basée sur l'expérience et dans chaque paçe se sent un 
grand esprit et un cœur compatissant. Parfois l'auteur 
s'emporte ; parfois ses conseils sont trop outrés (ainsi elle 
s'élève contre les visites qu'on fait aux malades). Mais cela 
arrive très rarement et même alors on sent que c'est un ami 
magnanime, mais un peu brusque des malades, qui parle. 
Cet ouvrag-e a joué un rôle important dans l'histoire de 
l'hygiène. Dès la première jusqu'à la dernière pag'e, l'im- 
portance de celle-ci est soulignée et parfois ses expressions 
sont si simples et si belles qu'on dirait : voici un élog'e du 
soleil et de lair. Un livre comme celui-ci préparait à un 
certain degré la nouvelle époque de la médecine : celle de 
l'antisepsie et de l'aérothérapie. 

Ici nous nous rappelons madame Necker et nous consta- 
tons avec une vraie joie que ce sont justement des femmes 
qui ont contribué pour une très grand»' part au triomphe 
de l'hygiène dans la thérapeutique. 

Bien que d'une constitution délicate, Mlle Nightingale a 
atteint un grand âge. Aujourd'hui c'est une octogénaire 
vénérable entourée de l'estime de tout le pays et dont le 
nom évoque l'image des femmes dévouées aux idées les 
plus nobles. 

CHAPITRE XXI 

Première femme médecin aux Stats-Unis, 
Elisabeth Blackwell 

Sa hioifraphio. ses ilcux rompaarncs : l'anirricaino Emilie Blackwell 
el la polonaise Marie Zakrzewska. 

La gloire de Mme Lachapelle, celle de madame Boivin, 
comme plus tard la renommée de Mlle Nightingale, furent 



— 359 — 

trop universelles, pour ne pas encourager les femmes intel- 
ligentes. La carrière médicale ne devait plus rester close 
pour les femmes et vers la fin de la première moitié du 
siècle, apparaissent leurs émules. La première est l'anglo- 
américaine Elisabeth Blackwell. 

Les femmes américaines jouissaient, depuis la fondation 
des prejinières colonies an^^laises, d'une situation favorable. 
Plusieurs sectes (et on sait que ce sont pour la plupart 
des sectaires anglais, qui, chassés de leur pays, à cause de 
leurs croyances, s'établirent dans l'Amérique du Nord), 
reconnaissaient l'égalité complète des deux sexes ; en 
outre, la lutte contre la nature et contre les indigènes, par- 
tagée vaillamment par l'homme et la femme dans chaque 
famille de colons, confirmait cet état de choses. Aussi, dans 
le Rhode-Island, le Conneclicut, le New-Jersey, le Delaware, 
le Maryland, la Pennsylvanie, les deux Carolines et la 
Géorgie, le suffrage était-il accordé soit à tous les habitants 
libres (ce qui excluait seulement les nègres), soit à tous les 
propriétaires et chefs de famille. Seuls, les Etats de Virgi- 
nie, de New-York, de Massachusetts et de New-Hampshire 
avaient déjà, en 1699, en 1777, en 1780 et en 1784, restreint 
le suffrage aux habitants mâles libres. Les neuf autres Etats 
introduisirent depuis la même restriction dans leur Consti- 
tution. 

Grâce aux circonstances spéciales, le mouvement fémi- 
niste aux Etats-Unis prit un caractère politique. La ques- 
tion de l'abolition de l'esclavage y joua un rôle important. 
Vers i84o, nombre de femmes américaines prirent fait et 
cause pour les nègres. Les premières, elles fondèrent des 
sociétés pour l'abolition de l'esclavage (Antislavery Socie- 
ties). Tout le monde sait, d'ailleurs, que ce fut le livre 
d'une femme, la (Wise de rOiicle Tom^ de Harriel-Beecher- 
Stowe, qui, en 1862, par ses descriptions navrantes de la 



— 3(>0 — 

vie des noirs, rendit sympathique au monde civilisé entier 
la cause des nèy^res aux Etats-l'nis. Les Américaines, qui, 
avant même Harriett-Beecher-Stowe. luttaient pour l'aboli- 
tion de l'esclavag^e, étaient la quakeresse Lncretia Mott, 
femme d'un esprit très net, d'une rare éloquence : Elisabeth 
Cady-Stanton, Elisabeth Pease, la femme du célèbre député 
et orateur Wendell Philipps, vSusan B. Antony, etc. 

Lorsqu'en i84o, un congrès international pour l'abolition 
de resclavag"e se réunit à Londres, les trois premières de 
ces femmes, accompagnées de leurs maris et des amis de 
leur cause, s'y rendirent comme déléguées de la National 
Women's anlislaverj Convention. 

Or, une grande humiliation les attendait. Le clergé, qui 
dirigeait le mouvement contre l'esclavage en Angleterre, 
fit déclarer par le Congrès que les Américaines étant comme 
femmes, des mineures, devant la loi civile, ne seraient pas 
admises comme déléguées et ne siégeraient pas dans la salle 
des délibérations. On les accepta seulement comme de 
simples auditrices, dans les galeries. 

En rentrant à Ihôtel, après une de ces séances, Elisabeth 
Cady-Stanton dit à Lucretia Mott, sa compagne : « Dès 
notre retour en Amérique, il faudra réunir une assemblée 
pour discuter l'esclavage de la femme » [The shiverij of 
inoman). 

Tontes les deux exécutèrent leur projet sans tarder. 
Organisant d'abord des ri'U nions privées, puis publiques, 
elles arrivèrent bientôt à attirer des auditoires nombreux, 
à s'assurer le concours d'une partie de la presse et à inté- 
resser l'opinion en leur faveur. 

Sur ces enticfailes anlNèreiit aux anciennes militantes 
des recrues nonvclles. Un(î des [)liysiononiies les plus inté- 
santes est Lucy Stone. N(''e en 1818, fille d'un cultivateur, 
elle \écul de la \i<' rude dfs champs, s'endurcit à la fnfi- 



— 361 — 

^ue et acquit une force physique qui devait la servir plus 
tard. Petite fille, elle étonna et déconcerta sa mère par des 
questions sur la subordination des femmes. 

Plus tare, elle exprima le désir d'entrer dans un collège ; 
son père se récria. Lucy résolut alors de gagner seule l'ar- 
guent dont elle avait besoin pour exécuter son projet. Elle 
donnait des leçons, vendait des fruits, et en i843, à l'âge 
de vingt-cinq ans, elle possédait, grâce à cela, assez d'ar- 
gent pour demander son admission à Oberlin Collège. 

Ses moyens étant limités, elle s'y fit répétitrice en même 
temps qu'étudiante et s'y chargea en outre de certains tra- 
vaux domestiques. Elle vivait en grande partie de pain et 
de pommes, ne dépensant pas plus de 2 fr. 5o par semaine. 

Malgré cela, elle termina ses études en obtenant le di- 
plôme de hachelor of Arts (bachelier es lettres) d'Oberlin 
Collège. En quittant Oberlin en 1847, elle s'enrôla dans le 
parti antiesclavagiste, fut une des premières femmes qui 
osèrent aborder la tribune, et y plaida avec chaleur la 
cause des deux émancipations : celle du nègre et celle de 
la femme. 

Ce fut avec elle que se maria Henry Blackwell, le frère 
d'Elisabeth ; ce fait nous indique que Mlle Blackwell était 
mêlée au mouvement d'émanci[)ation féminine. Son auto- 
biographie : Pioneer work in opening the médical profession . 
to \oomen (Londres, 189.5) le confirme pleinement. «Eu i838, 
raconte-t-elle, lorsque nous vivions à Cincinnati, la ques- 
tion de l'éducation fondamentale des femmes m'intéressait 
beaucoup ; et nous autres, trois sœurs, nous suivions avec 
beaucoup d'assiduité les conférences qu'avait consacrées à 
cette matière, à Cincinnati, l'orateur connu, Lawyer John- 
ston. » Ainsi, les antiesclavagisteii^ la comptaient parmi 
leurs partisans, et Mme Beecher-Stowe était une amie in- 
time d'Elisabeth. A côté de ces quelques facteurs qui puieiit 



— 362 — 

inHuer sur ses tendances, se placent les traditions de fa- 
mille. Elisabeth avait en sa i^rand'mère, portant le même 
nom qu'elle^, une devancière dig^ne d'estime. Celle-ci, 
femme d'un médecin, était fille d'un marchand du voisi- 
nage d'Aberdeen. Pendant que son mari, inculpé dans un 
procès politique, était en prison à Londres, elle étudia les 
plantes sous la direction de plusieurs botanistes célèbres, 
puis dessina, grava et coloria elle même un grand nombre 
de plantes botaniques, et ce recueil, intitulé : A curious 
/lerbal (Londven, 1736, trois volumes in-folio) ajouilong-- 
temps d'une notoriété considérable. 

Elisabeth Blackwell vit le jour à Bristol, en Angleterre, 
en 182 1. Sa famille était nombreuse, mais, malg^ré cela, la 
jeune fille y menait une existence heureuse et tranquille. 
Les pages où elle raconte son enfance en sont encore toutes 
parfumées. En 1882, son père émigra avec toute la famille 
en Amérique. Il se fixa d'abord à New-York, puis, en i838, 
à Cincinnati, et c'est là qu'il fut emporté par une maladie 
prompte et cruelle. Elisabeth avait dix-huit ans lorsqu'il 
mourut. Deux garçons, ses aînés, furent aussitôt placés 
dans des maisons de commerce, les quatre derniers enfants 
restèrent à la charge de la veuve et des deux filles aînées, 
Elisabeth et Eniily. La dure école de la vie commença donc 
pour elles de bonne heure. 

Mais, une éducation virile, de longues courses faites cha- 
que jour à tiavers la campag'ne sous le soleil ou la pluie, 
la selée ou le vent, avaient donné à Elisabeth une santé à 
toute épreuve. Aussi seconda-t-elle heureusement les efforts 
de sa mère tout en songeant déjà à la profession médicale. 
Noms iivons expost' les cnnscs pour iiiiisi dii'c « pi'édispo- 
santes m (pii raviiirnl diii^ée \ers une éducation supé- 
rieure ; un hasard lanra la petite-fille de la botaniste an- 
glaise dans la \n\r de la médecine. 



— 363 — 



En 1845, Elisabeth fit la connaissance d'une clame atteinte 
d'un cancer. Elle la vo3'ait souvent et une fois la jiauvie 
malade lui dit : « Vous aimez les études, vous vous portez 
bien, pourquoi n'étudiez-vous pas la médecine? Oh ! si je 
pouvais être traitée par une femme-médecin, combien de 
souffrances me seraient éparg-nées. Je lui répondis, ajoute 
Elisabeth, que c'était impossible et que j'avais une aver- 
sion profonde pour tout ce qui était médecine. » 

Pourtant, cette pensée entra comme une véritable obses- 
sion dans l'esprit de la jeune fille. Elle la chassait et la 
combattait, elle se répétait qu'il serait mieux pour elle de 
s'enfermer dans l'étude des deux branches de la science 
qu'elle préférait : l'histoire et la métaphysique ; l'idée sug- 
gérée par la malade lui revenait. Et, après de longues se- 
maines de réflexion et de luttes intérieures^ Elisabeth se 
décida à suivre le conseil de son amie. Ajoutons qu'à 
cette époque elle n'avait aucune idée des études qu'il lui 
faudrait entieprendre. Elle écrivit donc à plusieurs méde- 
cins amis de sa famille et leur demanda conseil ; tous l'en- 
couragèrent, tout en lui déclarant que pourtant le chemin 
qu'elle aurait à suivre ne serait pas facile. Mais, elle ne crai- 
g-nait pas les obstacles, il lui suffisait qu'on déclarât son 
idée réalisable, elle avait assez de force d'âme pour la met- 
tre à exécution. 

En i844j lorsque les jeunes enfants furent en état de se 
tirer seuls d'affaire, Elisabeth songea sérieusement à pas- 
ser de la théorie à la pratique. Pour subvenir à ses besoins 
personnels elle accepta la direction d'une école communale 
dans le Kenlucky. Là, vivant avec la plus stricte économie, 
elle acheta des livres de médecine et d'anatomie et consa- 
cra ses veilles et ses loisirs aux études préliminaires de ces 
deux sciences. Comme beaucoup d'autres femmes des Etats- 
Unis, qui exercent la médecine dans les campag^nes, sans 



— 364 — 

avoir fait d'études officielles préalables, Elisabeth, aurait 
pu pratiquer cet art sous sa responsabilité personnelle, 
mais elle ne le voulut pas. Le doctorat « marron » semblait 
présenter plus de dang'cr que d'avantages pour les mala- 
des, et avant tout, elle voulait que la femme aussi bien que 
riiomme concjuît par sa science, non seulement réelle 
mais officiellement constatée, le dioit d'exercer la méde- 
cine. 

Après une année de réflexions sérieuses, et d'études pré- 
paratoires, elle fit part de son projet à sa famille. Forcée de 
travailler pour subvenir aux dépenses qu'entraîne l'élude 
de la médecine, elle entra comme professeur dans un des 
meilleurs pensionnats de jeunes filles de Charlestown (Caro- 
line du Sud) où ses leçons furent largement rétribuées. 

Bien qu'il ne lui fût possible de travailler que dans les 
intervalles des leçons qu'elle donnait aux jeunes pension- 
naires, elle fit de si rapides progrès que le plus éminent doc- 
teur de la cité, le D"" S. H. Dickson, frère du directeur de 
de l'établissement auquel elle était attachée, et qui, plus 
tard, devint professeur de médecine à l'Université de Xew- 
York, prit pour elle un vif intérêt. Il l'aida de ses conseils 
dîus le choix et l'ordre des ouvrages qu'elle devait étudier, 
l'admit au nombre de ses élèves et lui proctira toutes les 
fiicilités possibles poui' commencer des études médicales- 

En mai i<S^/(, elle (piilta Charlestown et vint habiter Phi- 
ladelphie. Mais, vainement elle demanda qu'ont l'admît, 
comme étudiante, dans l'une ou l'autre des écoles de méde" 
cine. Force fut à Elisabeth de s'en tenir à des cours particu- 
liers d'analomie, de dissection et d'accouchement. Dans le 
but de conquérir son (li[>l(Mne, elle se procura la liste des 
facultés médicales des Etats-l'nis et elle adressa au direc- 
teur de chacune d'elles une demande d'admission. ((Je lance 
des flèches dans toutes les directions, sans savoir laquelle 
touchera le but », écrivait-elle alors à sa famille. 



— 36o — 

La demande, accompag-née de certificats des maîtres sous 
la direction desquels elle avait étudié, constatant sa capa- 
cité, fut repoussée par douze Facultés. Quelques-uns de ces 
refus étaient basés sur l'argument que « la position dépen- 
dante était assig-née à la femme, autant par la nature que 
par la société ». D'autres soulig"naient combien inconve- 
nant et immoral ce serait qu'une femme étudiât la nature et 
les lois de l'org'anisme humain. 

Enfin, les barrières qu'on lui opposait de toutes parts 
s'abaissèrent et le chemin lui fut ouvert par la Faculté de 
médecine de Genève (Etat de New-York). Les membres de 
la Faculté, avant de rien décider définitivement, jug^èrent 
prudent de soumettre la question aux étudiants eux-mê- 
mes; s'ils décidaient l'admission d'Elisabeth, c'était prendre 
l'engagement moral de respecter la femme dans le con- 
disciple et toute difficulté se trouverait ainsi aplanie. Les 
étudiants examinèrent la proposition très sérieusement et 
se prononcèrent dans le sens des membres de l'Université. 
De plus, ils rédig'èrent et mirent aux voix des conclusions 
exprimant, d'une part, le désir de voir miss Elisabeth 
Blackwell entrer à l'Ecole de médecine ; de l'autre, l'enga- 
g-ement collectif de ne jamais rien dire ni rien faire qui fût 
de nature à lui donner lieu de regretter la résolution qu'elle 
avait prise. 

Une copie de ces conclusions, accompag-née d'une lettre 
portant la sig'nature de tous les membres de la Faculté, 
fut adressée à miss Blackwell, qui se rendit immédiatement 
à Genève, et vit, au mois de novembre, son nom inscrit sur 
le reg-istre de l'École, sous le n" /^i-j. Dès ce moment, elle 
suivit tous les cours, se livra à toutes les études nécessaires 
à la profession qu'elle voulait embrasser, et travailla avec 
une ardeur en proportion avec les difficultés qu'elle avait 
eues pour conquérir sa place* 



— 366 — 

Malsiré tout son cou^a^■e et sa ferme volonté, elle souf- 
frit beaucoup, au physique et au moral, durant les pre- 
miers mois de ses études. Sensible, impressionnable et 
réservée, elle eut à soutenir de rudes combats contre elle- 
même pour rester impassible devant les souffrances des 
patients. Elle avait si bien compris qu'il fallait être consi- 
dérée par tous, non coiume une femme, mais comme un 
étudiant s'initiant a^ ec cinq cents camarades aux vérités 
de la science et à la magnificence des lois de la nature, 
quelle fit, dans ce but, des efforts surhumains ; s'étant 
persuadée que le jeûne serait un moyen de se préserver 
des roug-eurs subites, qui pourraient trahir ses sensations 
elle se soumit durant de lonçs jours, avant d'entrer à 
l'Ecole, à une diète des plus sévères. Doit-on attril)uer à 
cette torture sa pâleur et l'impassibilité qu'elle était par- 
vfîuue à donner à ses traits et à sa contenance? Nous ne le 
pensons pas. 

Nous constatons simplement le fait pour donner une 
idée de l'énergique volonté d'Elisabeth Blackwell. 

Dès son admission à l'Ecole et jusqu'à ses derniers exa- 
mens, elle eut pour rèi^le d'entrer et de sortir sans paraître 
voir personne autour d'elle. Allant droit à sa place, elle s'y 
assevait et ne reg-ardait jamais que le professeur et le casier 
où elle écrivait ses notes. 

Combien elle eut tçrandement raison d'ag^ir ainsi, le fait 
suivant le prouve. Peu de temps après son admission à 
rÉcolc, la leron à rainpliilhéàtre traitait d'un sujet délicat. 
Au miliiMi de la démonstration du professeur, qu'Elisa- 
beth écoutait attentive et impassible, un papier plié — 
évidemment un billet — lui fut lancé par un des élèves 
placés derrière <'lle. et \inl loiuber sur son bras. Elisabeth 
senlii insliniliveineMl <|iie ce bill<;t d«'vait contenir quelque 
grossière plnisanleiie et (|ne tous les yeux étaient fixés sur 



— 367 — 

elle. Pour qu'il lui fût possible de continuer de suivre les 
cours, il fallait que justice fût faite de l'insulte et qu'elle 
ne se renouvelât pas. 

Elle ne fit pas un mouvement, elle ne leva pas les yeux 
et continua d'écrire comme si elle n'avait rien vu. Quand le 
professeur eut fini sa leçon, elle ferma son cahier; puis, 
élevant lentement le bras sur lequel était resté le billet, de 
façon que tous les assistants vissent son mouvement et 
comprissent son intention, elle fit tomber à terre son 
billet, avec l'expression de la plus froide indifférence. 

Cette façon d'açir était à la fois une protestation et un 
appel. Cet appel fut entendu. De tous les rang's des étu- 
diants partirent des applaudissements énergiques à l'adresse 
de la jeune femme et des sifflets à celle de son agresseur. 
Durant cette scène, Elisabeth g-arda les yeux fixés sur son 
cahier et ne parut pas plus tenir compte de la démons- 
tration bienveillante quelle n'avait tenu compte de l'in- 
jure. 

A partir de ce moment, elle n'eut plus à subir d'ennuis 
de ce genre. Tout au contraire, ses compagnons d études 
lui vouèrent une franche et respectueuse amitié qu'ils lui 
témoignèrent en lui rendant, durant le cours des études, 
tous les services en leur pouvoir. Ce ne fut cependant point 
un motif pour Elisabeth de se départir de sa réserve habi- 
tuelle envers ses condisciples, dont plusieurs aujourd'hui 
comptent au nombre de ses meilleurs amis. 

Le sentiment d'embarras pénible que miss Blackwell 
éprouva d'abord au milieu des étudiants, diminua sensi- 
blement sous l'influence de leur tenue respectueuse et de 
l'intérêt sans cesse croissant que lui inspiraient ses études. 
Cependant, les ennuis d'Elisabeth Blackwell ne se bornè- 
rent pas aux épreuves de l'amphithéâtre ; son titre de dame 
étudiante lui en suscita de toutes sortes dans la petite ville 



— 3()8 — 

de Genève. Malgré la pusilion respectable quelle s'était 
faite à l'École, les propriétaires des lioardini^ houses (éta- i 
blissements à la fois hùtels et restaurants où l'on prend des j 
pensionnaires pour la table et le log-ement) refusaient de | 
l'admettre au nombre de leurs pensionnaires, sous prétexte j 
qu'elle leur ferait du tort. 

Lorsqu'elle passait dans les rues, les boutiquiers s'en- | 
Ir'appelaient pour voir passer la dame docteur. Sur les trot- | 
toirs, non seulement les gamins et les bonnes d'enfants, ( 
mais les beaux messieurs et les dames se groupaient pour i 
la regarder passer, comme s'il se fut agi d'un être étrange j 
tombé de quelque planète. \ 

Ses amis, encore plus attristés qu'elle-même de ces en- 
nuis, lui conseillaient de porter des habits d'homme pour 
suivre les cours de médecine. i 

« Non, répondit-elle à ceux (|ui lui en parlèrent, ce que i 
j'entreprends est moins pour moi ({ue pour les autres | 
femmes ; je dois donc accomplir ma tâche comme femme i 
ou y renoncer, » ' 

Enfin, comme on se lasse de tout, on cessa, au bout d'un ; 
certain temps, de faire attention à la petite créature, inva- 
riablement vêtue de noir, <\v\\ passait et repassait chaque j 
jour, d'un air si calme et si indifférent, qu'il ne semblait 
pas qu'elle s'aperçut (ju'on la regardât. 

Un jour vint où elle fut admise chez les femmes de 
ses professeurs; alors l'hoslilité tit place à la bienveillance 
et les portes des meilleurs Boarding-houses lui furent ] 
ouvertes. 

Durant les vacances (|ui sui\irent, elle entra ((jmme 
interne provisoire à l'hôpital de Jilockley, près Philadel- 
phie, où elle continua ses éludes théoriques et pratiques J 
dans les salles des femmes. « 

A la i-eiilrée des écoles, elle revint à Genève, où, dans : 



— :iGl) — 

k' courant de janvier 1849, elle passa ses derniers exa- 
mens et reçut son diplôme de docteur. Le jour de la céré- 
monie du doctorat, une telle foule remplissait l'ég-lise où 
elle avait lieu qu'on croyait y éloutïer. De tous les points de 
l'Etat, à vinçt milles à la ronde, on était accouru pour voir 
conférer à une femme le titre de docteur médecin. Les 
femmes y étaient en majorité, avec plusieurs membres de 
la famille Blackvvell. 

Dans son discours final, le président fit allusion à la pré- 
sence d'une femme étudiante aux cours de médecine de 
l'année qui venait de s'écouler, et constata qu'elle avait été 
« une véritable bonne fortune pour l'Ecole ; qu'on n'avait 
qu'à se louer de cette innovation ; que le rùle soutenu et 
l'application inlellig"ente de miss Blackwell avaient exercé 
une influence salutaire sur ses condisciples ; que depuis 
qu'il était à la tête de l'institution, la conduite des étu- 
diants n'avait jamais été aussi remarquablement bonne, 
enfin, que la moyenne des prog"rès dans la science médicale 
avait atteint, cette dernière année, un chiffre plus élevé 
qu'à l'ordinaire ». 

Il termina en assurant la jeune doctoresse que les vœux 
les plus sincères de ses professeurs la suivraient dans la 
nouvelle carrière où elle entrait sous d'aussi heureux aus- 
pices. La thèse, écrite par Elisabeth, reçut les plus grands 
éloïï^es de ses professeurs et fut imprimée aux frais de la 
Faculté. 

Aussitôt après avoir obtenu son diplôme, Elisabeth partit 
pour l'Europe, dans le but d'y compléter ses études médi- 
cales. Après un court séjour en Angleterre, elle vint à Paris. 
Là, de nouvelles difficultés l'attendaient. Pendant quelque 
temps il lui fut impossible d'obtenir des professeurs de la 
capitale de suivre leurs cours dans les écoles et leur clinique 

dans les hôpitaux. 

■ Mt'Ianie Lipiii^ka 'ii 



— 870 — 

El C('|)(Mi(laiil elle était iinniic de lettres de recommanda- 
tion de la plupart de ses professeurs des Etats-Unis. Enfin, 
elle fut admise comme élève interne dans les salles des i 
femmes en couches de la Maternité et on l'autorisa à fré- ; 
quenter quelques autres hôpitaux. Durant son séjour à 
Paris, elle suivit, en outre, les cours particuliers d'anato- j 
mie et de dissection des meilleurs praticiens. , 

En quittant Paris, elle alla visiter l'hôpital de Graefen- , 
ber^, puis retourna à Londres, où elle fut admise dans 
l'hôpital de Saint-Bartholomée et dans celui des femmes 
(Read Lion Square) où elle étudia avec çrand intérêt la j 
gymnastique médicale de Linufy, introduite en Ang-leterre , 
par M. Géorgie. j 

A cette époque, le médecin en chef de l'hôpital de Berlin 
l'engagea, dans les termes les plus flatteurs, à venir conti- 
nuer ses études dans les salles de son hôpital, qui, toutes, 
lui seraient ouvertes. Elle refusa ; son idée étant, dès lors, 
très arrêtée de retourner au plus ttU en Amérique, où elle 
pensait (juelle avait plus de chance que partout ailleurs de 
donner un prompt développement à la pratique de la méde- 
cine pour les femmes, au proht des femmes et des enfants. i 
Elle savait, du reste, que sou exemple avait déjà déterminé | 
plusieurs femmes des Etat-s-lnis à se livrer à l'étude j 
sérieuse de la médecine et elle croyait de son devoir d'aller \ 
encourager celles (|ui marchaient si rés(dument sur ses | 
traces. . j 

Elle résista donc aux prières des membres de sa famille, ; 
fixés en .Angleterre, et aux sollicitations de ses amis et. en i 
iH.'n, elle retourna à New-York, emportant les temoiy-nages , 
h's jdus honorables du D' haron Duhois, des docteurs j 
SIene. Payel «'t de bien daulres de ses professeurs à Paris J 
et à Londres. ! 

l'^lisabelh s't'-lahlil ;i Ni-w AOrk pour coMsacier ses soins 



— 371 — 

spécialeinenl aux femmes et aux eufanls. Ses succès dans 
sa nouvelle carrière furent d'autant plus lents qu'elle 
n'adopta nul système particulier et qu'elle ne voulut avoir 
recours ni au charlatanisme ni au puffisme, qui sont 
troj] souvent mis en usag^e dans la libre Amérique. 

Elisabeth avait contre elle son titre de femme; dans 
bien des circonstances il lui fut une cause de contrariétés 
plus ou moins sérieuses. 

D'abord les médecins refusèrent de se rencontrer avec 
elle en consultation. La plupart des propriétaires ne vou- 
laient pas lui louer d'appartement ou lui en demandaient 
un prix exorbitant, sous prétexte que la présence d'une 
femme médecin porterait préjudice à leurs intérêts. 

Certains renvoyaient les malades qui la demandaient; 
d'autres nég-ligeaient de lui remettre les messag^es qui lui 
étaient adressés. 

Loin de tous les siens, le D'" Elisabeth Blackwell passa 
dans un cruel isolement les premières années de son séjour 
à New- York. 

Enfin sa persévérance et le calme de son esprit triom- 
phèrent encore une fois. Deux des plus célèbres méde- 
cins de la cité, ayant apprécié son savoir et son caractère, 
déclarèrent qu'ils étaient tout disposés à se rencontrer en 
consultation avec elle, ce qu'ils firent en toute occasion. 

Dès lors sa situation se modifia sensiblement; il lui 
devint possible de s'assurer à de meilleures conditions 
une demeure permanente et sa clientèle s'accrut rapide- 
ment. Sur ces entrefaites, plusieurs de ses parents vinrent 
se fixer à New-York et lui rendirent, par leur })résence, les 
joies du foyer, les épanchements sympathiques de la 
famille, dont son creur avait si grand besoin. 

En 1862, elle fit pour les femmes une série de lectures ' 
publiques sur l'hygiène et la gymnastique, au point île vue 



— 372 — 

de la saille el du développenient normal des facultés phy- 
siques. 

« Je sens tellement, écrivait-elle à cette époque, la 
nécessité de développer le physique chez les enfants et les 
femmes, r[ue je n'aurai ni paix ni trêve avant d'avoir vu 
établir ici un gymnase d'après le système de Ling ; ses 
exercices me semblent aussi indispensables à l'éducation 
que renseignement de la lecture et de l'écriture, w 

Ses le(;ons, suivies par les dames de New-York avec un 
intérêt marqué, ont été publiées en i853, sur leur demande 
pressante, en un petit volume intitulé : Des lois de la Vie. 

Dans ses leçons, conçues d'ailleurs dans un esprit large 
et élevé, l'auteur ne se contente pas des instructions spé- 
ciales et prati({ues sur les organes du corps, leurs fonctions 
et les moyens de leur assurer leur développement le plus 
harmonique; elle démontre avec beaucoup de logique, à 
l'aide d'un style heureux et par des explications toujours 
claires et souvent d'un grand charme, l'immense impor- 
tance de la santé physique. C'est, dit-elle, la base de la vie 
complète, sa ])r<Mnière et indispensable condition. 

Dans la même année, elle parvint, à l'aide de quelques 
souscriptions, à fonder, pour les femmes et les enfants, un 
dispensaire, objet de ses vœux les plus chers, où l'on donna 
d'abord des consultations et des médicaments gratuits aux 
malades. Plus tard, par suite de nouvelles souscriptions 
plus abondantes, il devint possible d'admettre, à demeure 
dans le dispensaire, un certain nombre de malades indi- 
gentes, qui V recevaient les conseils des médecins de leur 
sexe, les médicaments et les soins exigés par leur position. 
Ces soins étaient donnés p;ir des femmes entendues et 
dévouées (|ui s'exerçaient ;in\ lunclioiis de garde-malades. 
In curniti' de dix-^epl nieinbrcs lut (du pour diriger ce 
pieuiier dispensiiiic, dmil l!lis;dicl li lîlaciswell ('■lait le iin''- 
deci n rn (di(d. 



— 373 — 

Cette institution eut un tel succès qu'en i854, elle fut 
reconnue dutilité publique par la lég-islatuie de New- 
York. 

Le succès du dispensaire et ses heureux résultats que nul 
ne pouvait nier, augi-mentèrent rapidement les ressources 
du D' Elis. Blackwell. De nouveaux souscripteurs lui arri^è- 
rent de tous côtés et bientôt il lui fut possible de song-er à 
fonder un petit hôpital spécial aux femmes et aux enfants. 
Cet hôpital qui commença à fonctionner en mars iSBy, sur 
une très petite échelle, a pris bien vite un remarquable 
accroissement. Cédé plus tard par sa fondatrice il devint la 
florissante institution appelée : « New-York Infirmerij and 
Collège for ivomen (l'infirmerie de New-York et le collège 
médical pour les femmes). 

L'hôpital d'Elisabeth Blackwell eut pour médecins : elle, 
sa sœur Emily et la doctoresse Marie Zakrzewska ; deux 
femmes qui obtinrent leur doctorat immédiatement après 
Elisabeth Blackwell. Force nous est donc de leur consa- 
crer quelques mots : 

Dès 1847 la jeune Emih' Blackwell tenta de suivre les 
traces de sa sœur. Sa facilité pour les lang-ues était telle 
qu'après avoir appris, en partie seule, le français, l'alle- 
mand et le latin, elle étudia de même le g-rec et les mathé- 
matiques, et en acquit en peu de temps des notions assez 
étendues. 

En 1848, elle suivit les cours particuliers du D' Davis, pro- 
fesseur d'anatomie à l'Ecole de médecine de Cincinnati jus- 
qu'en i85r. Alors, espérant de la Faculté de Genève la bien- 
veillance accordée antérieurement à sa sœur, elle fit des 
démarches pour être reçue au nombre des étudiants; mais 
sa demande fut repoussée sous prétexte qu'en recevant Eli- 
sabeth, la Faculté de Genève n'avait pas entendu établir un 
précédent pour toutes les femmes à qui l'idée \iendraient 



— 374 — 

drlinlicr la iin'decine. EmilvfMil le même insuccès auprès 
(le iit'ul' autres facultés. Enfin, dans le courant de l'automne 
de i8r)2, ('(die de (^liicayo l'admit sur les bancs de son école 
Celte faveur ne fut pas de lont;ue durée. 

Lorsque Emily Blackwell revint de New-York, où elle 
était allée étudier la chimie durant les vacances, grand fut 
son désappointement ; la Faculté de Ghicag-o, censurée par 
la société méilicale de lEtal pour avoir admis une femme 
parmi ses élèves, refusa de la recevoir à nouveau. 

Après des démarches elle obtint enfin de la Faculté de 
Gleveland d'être admise parmi ses élèves. Cette Faculté lui 
délivra, après de brillants examens un diplôme de docteur, 
accompag-né des j)lus flatteurs éloges. La doctoresse Emily 
Blackwell partit aussitôt pour l'Angleteii'e et la France, où 
elle suivit la clinique des [)lus illustres médecins et chirur- 
g-iens, à l'Hôtel-Dieu, à l'hôpital lieaujon, à Saint-Louis et 
à la Pitié ; enfin elle passa cinq mois comme interne à 
l'Hôpital delà Maternité. Partout les certificats qui témoi- 
g'naientde l^'ltMidue de ses connaissances médicales théori- 
ques et pratiques lui furent délivrés par ses professeurs. 

Elle eut un instant la pensée de se fixer à Londres dans 
le but d'y introniser la pratique de la médecine par les 
femmes, mais l'état des idées ne lui promettant, en Ang^le- 
terre, qu'un demi-succès, elle se décida, à la fin de i856_, à 
retourner à Ncw-^Oilv, jiour s'adjdindi'e à sa sœur dans la 
direction de s(ui li('ij)ital et pour tia\ ailler a^ec elle, de tou- 
tes ses forces. 

La troisième doctoresse Marie-Elisab«;th Zakrzewska, était 
polonais*; d'origine, l^'emme des plus distinguées par le 
caraclère et l'iMlucalion. elle lut initi('M' de bonne heure par 
son jirre, nH'decin liabil(',au\ secrets de Part de gin-rir, et 
devint sag"e-l('Miiin' m clu-rdi- rii('ipital roval de la Charité 
à Merlin. 



— 373 — 

N'ayant pu obtenir d'être admise dans une école de 
médecine en Prusse pour prendre ses degrés et recevoir le 
titre de docteur, elle passa en i8r)3, aux Etats-Unis. Le secré- 
taire de lég-ation des Etats-Unis, dans un certificat délivré 
par lui à miss Maria Zakrzewska, lors de son départ pour 
l'Amérique constatait que les pièces mises sous ses yeux, 
par cette jeune dame, « émanaient des plus hautes autori- 
tés médicales de Prusse et prouvaient sa capacité comme 
sage-femme, sa grande expérience pratique^ l'habileté et le 
talent extraordinaires, non seulement comme praticien,' 
mais encore comme professeur d'obstétrique qui avaient 
placé cette jeune personne à la tète d'un nombre considé- 
rable de femmes, ses compétiteurs dans la même carrière.» 
(Plus de 100 femmes dans la seule capitale de Berlin se 
livraient alors à l'étude de l'obstétrique). 

Arrivée en Amérique Marie Zarzewska fit bientôt la 
connaissance de Mlle Elisbeth Blackwell et fut admise sans 
trop de difficultés à la faculté médicale de Gleveland. Elle 
y passa ses examens avec succès et obtint le titre de docteur. 

En 1869 elle partit pour Boston où on la nomma superin- 
tendante d'un hôpital. En 1869 elle publia un livre intitulé : 
A practical illustration of a womaris right to labor » Boston, 
1869 in-8", 

Elle vit maintenant à Toledo aux Etats-Unis. 

Quant à Elisabeth Blackwell elle resta en Amérique jus- 
qu'à 1869. Cette année-là elle quitta le nouveau monde et 
se fixa définitivement en Angleterre. On lui offrit une chaire 
de g-ynécologie à 1' « Ecole médicale pour les femmes » à 
Londres, qu'elle accepta. Depuis 1870, elle a publié plusieurs 
ouvrages de valeur, ce sont : The religion of Healtli (Reli- 
gion de la santé) 1871, The moral éducation 0/ tlie Young 
(Education morale de la jeunesse) 1879, The influence oj 
loomen in medicine (Influence des femmes dans la médecine) 



— 37(1 — 

1889, (^liristianity in medicine (Ghristiaiiisnie dans la méde- 
cine) 1892, ichi/ hygienic concfresseafail.ihp /iiimtin élément ! 
in sex, 1894. Ajoutons, une série de conférences et enfin 
rouvraçe le plus récent, son autobiographie intitulée : 
Pioneer wnrk in opening the médical profession to women 
(Œuvre de pionnière dans l'arct's de la profession mé- 
dicale pour les femmes) qui nous a permis de retracer en 
Igrands traits sa belle vie. 

Depuis une quinzaine d'années Mlle Blackwcll demeure 
à Hasting-s près de Londres. 

Telles sont les premières femmes médecins des Etats-Unis. 
Leur exemple devait être bientôt suivi par un essaim d'au- 
tres femmes. 



CHAPITRE XXII 

Les collèges médicaux de femmes aux Etats-Unis 

LES FEMMKS MÉDECINS .VM KHli.VINK.S DKI'LIS 1850 JlSgl 'a 1890 

Le premier collèe^e médical de femmes do l'iiiiadclphie. — Histoire de 
ses luttes couronnées de succès. — Les huit antres collèg^es médicaux 
de femmes. — Les 1 14 collèg'es mixtes. — Aperi;u amènerai de l'ins- 
truction médicale des doctoresses américaines. — Leur nombre et 
leur situation matérielle. 

Dès i85o, la tendance des femmes américaines vers la 
médecine s'accentua. Et comme les facultés américaines 
s'opposaient à l'admission des femmes, l'assemblée de Pen- 
nsylvanie autorisa, le II mars i85o, l'ouverture à Philadel- 
phie du prejnier collège médical pour les femmes. Il porta 
le nom àa Female médical collège of Pcnnsiiliuinid. Celle dé- 
nomination fut clian^-i'e en iSOy en : Woman's medirttl 
collège of Pennsgliutnid . 



— 377 — 

La première idée de ce collège vint au' docteur Barto- 
lommé Fussell, médecin renommé du comté de Chester. Il 
vivait avec sa sœur et c'est en pensant à elle (i) qu'il se dit : 
« Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas jouir dans 
la vie des mêmes avantages que les hommes » ? Un de ses 
amis William I. Mullen réalisa son idée en édifiant à ses 
propres frais à Philadelphie, Arch Street, n. G27, ledit col- 
lège. 

Il fut inauguré le 12 décembre 1800 et les premières élè- 
ves furent au nombre de huit. Une d'elles Doctoresse Anne 
Preston, devint plus tard professeurde physiologie et d'hy- 
giène, puis doyenne du collège. Elle mourut en 1872. Une 
autre doctoresse, Hannah Longshore, qui s'est retirée en 
1879, s'est distinguée par une grande énergie et une lon- 
gue persévérance. 

Le premier corps enseignant du collège se composait de 
six membres ; quarante étudiantes s'inscrivirent durant 
l'année i85o. Le D' C. N. Pierce raconte ainsi les premiers 
débuts de l'école : 

«. Le bâtiment collégial consistait en quelques chambres 
peu commodes auxquelles menait un passage étroit et som- 
bre de l'Arch Street. On aurait dit que cette étroitesse du 
passage était nécessaire pour séparer le collège féminin du 
reste de la ville et surtout des étudiants en médecine géné- 
ralement hostiles aux étudiantes. 

« Dans les cas de fêles collégiales, les pasteurs américains 
refusaient de venir bénir le collège. Seuls le révérend Albert 
Barnes et le révérend D' E. L. Magoon firent exception. La 
caissene contenaitquedes donsaunuels très maigresde quel- 
ques amis du collège, ils ne suffisaient pas à payer les pro- 
fesseurs ou à rendre les cours plus intéressants à l'aide de 

I. Clara Marshall. The Woman's Médical Collège of l'ennsylvaiiia. 
l'hiladelphie, 1S97. 



— :MH — 

démdnslialions coùliMises. Aucun jinirnal du Jtays ne \ (tulait 
publier les annonces de noire collèa;'e, aucun hôpital ne vou- 
lait admettre nos étudiantes dans ses murs. Les professeurs 
eux-mt'mes craiy^naient tellement les chicanes des «étudiants, 
que nous avions beaucoup de peine à en trouver plusieurs (jui 
voulussent bien professer chez nous ». 

Sur ces entrefaites éclata la guerre civile. L'école était trop 
faible jioui" (wister pendant cette bourrasfjue, elle fut fer- 
mée. ]\hiis Anne Preslon pi'olila de ce tem[)s pour gagner 
des amis à l'école et [)oui' lui adjoindi-e un li<'»j)ital.En effet, 
en octobre iSOa, les cour.; recommencèrent et cette fois-ci 
dans un bâtiment d'hôpital à North Collège Avenue. 

En même temps une ancienne élève du collège, Emmeline 
Cleveland se rendit en France, entra le 27 août 1860 à la 
Maternité el quitta l'hôpital le 28 juin 1861 avec un diplôme 
de sage-femme et cinq prix, dont deux premiers. Elle revint 
à Philadelphie en automne et fut nommée au moment de 
la réouverture du collège professeur de gynécologie. Elle 
occupa cette chaire jusqu'au mois de décembre 1878. 

En i858, une autre ancienne élève, la doctoresse Elisabeth 
Shattuck, diplômée en 1804, demanda au directeur des 
missions, une place de médecin missionnaire en Asie ; on 
lui refusa l'admission <( parce qu'elle était demoiselle ». Ce 
refus irrita le monde ftMninin et la conséquence en fut, la 
fondation de la iro///^///".s' f 'mon Missionarf/ Societi/ (sociéiô 
missionnaire des femmes), d'où soiliicnl d autres sociétés 
similaires. Cependant, ce n'est qu'en 1870 (|ue nous ren- 
contions de nouveau une femme médecin, (Doctoresse 
Clara Swairi diphunéeen 18O9) envoyée en Chine et au 
.)a{)on. 

Mlle Shatt iick (Ie\ i til après la r(M)u\erture jjrolesseui" de 
|)li\ sioloi;ie et d'iiv^ièiie. I^lle mourut eu iSti,"» d'une lièvre 
Ivphoïde (•ontra(i('-e à llKqtilal IV'iMinin. 



— 379 — 

Le collèg-e prospérait, mais l'hostilité du publie médical 
de Philadelphie ne diminuait pas. Les étudiantes ne pou- 
vaient visiter aucun hôpital en dehors de celui de leur école. 
Aussi, ce fut un grand événement loisque le 6 novembre 
1869 trente étudiantes furent admises pour la première fois 
à visiter V « hôpital de Pennsylvanie ». Mais, les étudiants 
les accueillirent d'une façon hostile. 

UEvening Bulletin (Bulletin du soir) du 8 novembre i86g 
raconte l'incident en ces termes : 

« Les étudiants des collèges masculins sachant que les 
étudiantes viendraient à l'hôpital, sortirent du bâtiment 
au nombre de plusieurs centaines et se rangèrent dans 
la rue. Là au fur et à mesure que les femmes passaient, 
ils les abordaient avec des paroles insolentes et offensives, 
puis les poursuivaient dans les rues en continuant à les in- 
sulter. Cependant, ces femmes venaient avec la permission 
des autorités et ne violaient aucune des règles de l'hô- 
pital ». 

Quand elles entrèrent dans l'amphithéâtre on les salua 
de cris, de sifflements, d'applaudissements ironiques. On 
fit la même chose lorsque parut le professeur William Bid- 
dle qui chercha en vain à rétablir le calme. Pendant la 
leçon d'un des professeurs on lança sur les femmes des 
boules de papier, de l'étain, des débris de cig-ares, on cra- 
chait le jus de tabac sur les robes des étudiantes. 

Ces actes d'hostilité ne se bornèrent pas à cela. Le i5 no- 
vembre on convoqua en meeting- les médecins et les étu- 
diants de Pennsylvanie et on se déclara contre l'enseigne- 
ment mixte de la médecine. Les professeurs de l'I'niversité 
de Pennsylvanie et du collège médicalJefferson signèrent la 
même déclaration. C'était « shocking- » pour les femmes de 
voir le corps masculin : et, cela pouvait « exciter » les étu- 
diants assurait-on ! 



— 380 — 

La t"aciill('' (In r()IIèij;e lÏMiiiriin r(''[)()ii(lit par la bouche de 
Anne Breston. Dans cette réponse Si trouve un passa^"e très 
remarquable : 

« Nous maintenons toujours que la science est imperson- 
nelle et que le haut but de soulag-er Thumanité souffrante 
sanctifie toutes les tentatives d'apprendre la médecine. Les 
apôtres de cette science devraient-ils donc craindre d'être 
g'ènés en quelque chose par la présence de femmes-méde- 
cins sérieuses » ? 

A la suite de ces discussions, on décida d'admettre les 
femmes-médecins à l'hôpital, mais seules et une fois par 
semaine. 

Malgré tout, certains professeurs refusèrent de voir chez 
eux des femmes-médecins, ainsi, par exemple, le profes- 
seur Hayes A£;"new, un chirurg-ien de talent. Ce n'est 
qu'après bien des années qu'il consentit à aller en consul- 
tation sur l'invitation d'une femme-médecin. 

Cependant, peu à peu, les hôpitaux leur ouvrirent leurs 
portes. En 1869, l'hôpital d'ophtalmoloçie de Wills (Wills 
Eye Hospital), en 1872. le nou\eJ li(q>ital orliioj)édique et 
l'infirmerie pour les maladies neiveuses ; en 18^."), le Collès^e 
Philadelphien de pharmacie; en 1877, la Section d'oculis- 
tique et des maladies d'oreilles du dispensaire de Phila- 
delphie, admirent les femmes à leurs cours. En 1878, les 
femmes réapparurent aux cours ycMiéraux de rii('q)ital de 
Philadelphie. 

Reconnues ini'di'cins par la loi. les doctoresses de Phila- 
delphie eurent cependant à soutenir uiu' loiiy-ue Inllc |»ar 
l'être aussi pour leurs collènnes inasciilins. 

Le 10 novembre 1808, à la riMinion de la Socii'lt' nit-dicale 
du coMitt' de Pli ilail«'l pli ie. les nK'dcci lis peu nsyl\ an ieiis 
])rirtMil la lésoliilion suivant»' : 

(( La Socit'l»' riM-oiiiniaiidc aux nit'inbrt's de l.i profession 



— 381 — 

médicale de s'abstenir de toute coopération avec les pro- 
fesseurs ou les diplômées du Collège médical féminin et 
de ne piendre jamais part aux consultations médicales 
où se trouveraient les professeurs ou les élèves dudit Col- 
lège. » 

Comme cette décision fut respectée aussi par la Société 
médicale d'état (State médical society), le corps des pro- 
fesseurs du Collège féminin envoya une protestation à 
ladite Société. 

Un an après, cette protestation fut répétée. Alasuite de quoi 
la Société du comté de Philadelphie publia une nouvelle 
déclaration rédigée dans le même sens. Selon elle, la 
femme ne devait pas exercer : i" parce qu'elle était faible ; 
2" parce que cela l'empêcherait d'élever les enfants ; 
3" parce qu'il pourrait y avoir des conflits et des difficultés 
pratiques, si la même famille employait deux médecins 
homme et femme; 4" les femmes ne pouvaient pas avoir 
autant d'adresse et de finesse que les hommes qui exercent 
depuis les siècles ; 5'' nulle part les femmes n'exerçaient la 
médecine, sauf en Amérique. 

Nous avons à peine besoin de relever la puérilité de cette 
argumentation. Nous rappelerons le cas des forgeronnes 
anglaises et le nombre imposant de femmes occupées dans 
l'industrie pour prouver combien était peu justifiée l'as- 
sertion que les femmes étaient incapables d'être méde- 
cins à cause de leur faiblesse. Ici trouverait place la ré- 
ponse de Condorcet relative à la faiblesse des femmes et à 
leur incapacité politique. 

Après avoir lu les chapitres qui précèdent, on ne peut 
que sourire en lisant les objections 2", 4" et ."i". Car les 
femmes ont exercé depuis des siècles et dans les pays les 
plus différents. En outre, ni leurs études, ni leur profes- 
sion ne les ont jamais empêchées d'être des épouses et des 



— 3S2 — ; 

I 
mères exemplaires. Témoins : Mme Manzolini, Mme Erx- ; 

lel)en. Mme Halpir. ] 

Certes, l'iiistoire des {'emmes-médecins ii était, à cette i 

époque, pas même ébauchée. Mais le raisonnement \og'i- ] 

que seul suffisait pour réfuter de tels ari^-uments. Aussi, ; 

Mme Anne Preston répondit-elle bientôt très sensément à ^ 

. . . I 

la « State médical society » dans le Médical and chiriirgi- | 

ad reporlev. Alors, le 21 décembre 18G6, la Société du J 

comté défendit à ses membres de faire des consultations 1 

avec les professeurs ou élèves du Collège. Comme pourtant 

plusieurs membres étaient eux-mêmes professeurs au Col- j 

lèg'e, on fut oblio-é d'adoucir cette mesure et on se contenta j 

de décider, le 21 avril iHOj, d'envoyer à tous les membres 

un exemplaire de la décision avec la [)iière de vouloir bien 

y adhérer. 

Bientôt d autres chicanes survinrent. Le 3 mai 1870 eut 1 
lieu à Washin^-ton le con^-rès de l'association médicale 
d'Amérique. Le collès^e féminin y envoya les docteurs ILirt- i 
shoyne et Thomas, l'un comme représentant du collège, j 
l'autre comme représentant de l'hôpital de Philadelphie. ! 
Le comité d'organisation du congrès refusa de les ad- 
mettre, il envoya leur affaire au comité éthicjue (commit- \ 
tee on ethics) et celui-ci ajourna indéfiniment leur adnus- ' 
sion. ■ ! 

Revenus à Philadelphie, les deux professeurs eurent en- 
core maille à partir avec les étudiants. Le docteur Charh's ' 

• i 

Thomas, après son retour, n'eut à sa première leçon qu un , 

étudiant, tandis qu'il en avait aupara\ant vingt et trente, et 1 

les professeurs, ses collègues, se plaignirent de son fémi- 1 

nisme. 

Alors, il ('ciixi! une lellre au doyen de sa l'acnltt' où il 

déclara i\\\"\\ pi*' lé rail |iluliM (|iiillt'r ITniversité (|ue les ^ 

cours IV'Miinins. ( )ii ne Ini ic'-pondil licn cl la (|in'slion en 

resta là. 



— 3S3 — 

En 1871, ou réunit de nouveau le congrès de l'associa- 
tion médicale américaine. De nouveau le docteur Thomas 
s'y présenta avec deux collègues. On procéda comme Tan- 
née précédente. Mais celte fois-ci un praticien, le docteur 
Washington L Allée, posa au congrès la motion suivante : 
« L'association médicale américaine reconnaît à ses mem- 
bres le droit de faire les consultations en commun avec les 
étudiants et professeurs du collège féminin, à cette con- 
dition que Téthique de l'association sera observée » ; 54 
voix répondirent par oui et 62 par non. C'était déjà un 
succès. 

En 1872, même refus des délégués. Les doctoresses veu- 
lent s'incrire à la Société du comité, on les refuse. En 1876, 
au congrès de l'association, même histoire. Cependant, à 
ce congrès, siège la doctoresse Sarah Hackett Stevenson^ 
représentant les femmes médecins de Chicago. La même 
année, la Société du comté de Montgomery admet au 
nombre de ses membres une femme docteur : Anne Lu- 
kens, pupille de Hiram Corson, et sortie du collège de Phi- 
ladelphie en 1870. 

Grâce à ces changements, les deux délégués de Phila- 
delphie, le docteur C. Newlin Peiree et Mme la docto- 
resse Francis Emilie White, cette fois-ci la seule femme du 
congrès, furent reçus en 1877 sans hésitations et avec 
amitié ! 

Voilà les fruits de la persévérance ! 

Cependant, l'opposition « hoministe » ne lâcha pas pied. 
En 1881, au printemps, plusieurs membres de la Société 
médicale du comté de Phila4elphie présentèrent cinq fem- 
mes médecins comme candidats. Elles furent refusées, car 
les statuts s'opposaient à l'admission des femmes. Mais, en 
octobre, les statuts furent changés et on décida que les 
femmes médecins seraient désormais éligibles avec les mêmes 
droits que les hommes. 



— 384 — 



Malgré cela, les censeurs de la Société interposèrent leur i 
veto, et lorsqu'en avril les cinq femmes se représentèrent, j 
elles essuyèrent un refus. La même chose se répéta le 4 juin ] 

1884. Alors, en 1888, les femmes formèrent, sur le conseil 

j 

du docteur Tliomas. un comité dont les membres sadres- \ 
sèrent chacun à plusieurs représentants de 1 opposition de ; 
sa connaissance dans le but d obtenir d eux des conces- 
sions. Les efforts du comité furent couronnés d'un succès ! 
éclatant. Presque tous les opposants cédèrent, et toutes les 
candidates furent acceptées. I 

Ce qui plus est : en 1890. la Société du comté fut repré- | 
sentée au Congrès médical international de Berlin par une , 
femme, professeur de physiologie au Collège médical de \ 
Philadelphie. 

Auparavant, on avait déjà admis les femmes à la Société 
médicale du Nord (Northern médical society). ] 

En 1884. deux autres sociétés : la société neurologique j 
et la société de médecine légale et de jurisprudence, ouvri- J 
rent leurs portes aux femmes médecins. Cependant, la So- j 
ciété obstétricale de l^hihuleljihie refusait, depuis 1877, 1 
l'entrée à la doctoresse Enieline Cleveland, et ce n'est que \ 
son successeur au Collège. Anne Broomall. qui y fut \ 
admise en 1892. ' 

En même temps, le Collège se développait de mieux en 
mieux. 

En 1871. on décida que les cours du Collège dureraient \ 
huil mois. En 187."). le Collège fut transféré dans un nouvel 
édihce construit avec une vraie magnificence. Nous allons 
plus loin en donner la description. En 1879, on construisit, < 
sous la direction du professeur de physioloefie de Cam- \ 
bridge, arrivé spécialement dans ce but. un laboratoire de 
phvsioloiric. En i88i>, yràce au don de M. .Iosej)li James, j 
inciiilirr du « boar^l of corporalors ». une ciuiire de gyné- ' 



— 38o — 

coloi^ie fut fondée. En 1881, la décision du Sénat du Col- 
lège rendait obligatoire trois ans d'étude ( r). En i883, fut 
bâtie une salle clinique (Clinic Hallj pouvant contenir 
3oo auditeurs. En 1888, une amie du collège, M"^ Su- 
zanne Brinton, de Lancaster en Pennsylvanie, fit don à 
l'Association chrétienne des jeunes filles du collège (Young 
Women's Christian Assoc.) d'une grande maison où les 
élèves trouvèrent à bon marché le logement et la vie. Cette 
belle institution porte maintenant le nom de « Brinton 
Hall. » Enfin, en i8g5, un nouvel hôpital fut érigé, et on 
lui adjoignit, en 1896, un laboratoire de bactériologie. 

La Faculté comptait au début seulement six professeurs, 
maintenant le personnel enseignant, y compris les profes- 
seurs, lecteurs, démonstrateurs cliniques et assistants au 
collège et à l'hôpital, est représenté par le nombre impo- 
sant de 09, dont 45 femmes. 

Le nombre total des élèves qui ont étudié au Collège de 
Philadelphie, a été, jusqu'à 1897, ^^^ ^^'^- Elles étaient ori- 
ginaires de 38 Etats du territoire de l'Union et des pays 
étrangers (Ile du prince Edouard, Nouvelle-Ecosse, Nou- 
veau Brunswick, Jamaïque, Brésil, Angleterre, Suède, Da- 
nemark, Suisse, Russie, Syrie, Inde, Chine, Japon, Birma- 
nie, Australie, Congo, îles de Havaï. Elles exercent en 
43 Etats et territoires de l'Union et au Canada, au Brésil, 
en Ecosse, Suisse, Egypte, Inde, Chine, Japon, Perse, Corée, 
Australie et au Congo. 

C'est à Philadelphie qu'ont étudié les femmes les plus 
intelligentes de l'Orient : Anandibai Joshee et Garubai Kar- 
mankai des Indes, Kei (fKanii du Japon, Sabat M. hlem- 
boalij de Syrie, Hii Kimj Eng de Chine. 

En 1890, les anciennes élèves du collège ont fondé une 

i.En 1887. des examens d'entrée turent introduits, six ans après 
îSgS) on auirmenta le temps d'études d'une année. 

Mélanie Lipinska -*> 



— 386 — 

société médicale portant le nom de et Alumnte médical 
Society ». En 1897, ^^^^ comptait 4/ membres. Elle publie 
un journal médical : T/w alummi' médical journal. Dans 
cette association, dont le bureau est composé par des 
femmes-médecins aussi célèbres que Mme Putman*Jacobi 
(de NeVv-York), il j a trois comités permanents : bibliothè- 
que, éducation, nécrologie. Les membres du comité de 
nécrolog'ie, dénomination qui a bien son cachet (n'oublions 
pas que nous sommes de l'autre côté de l'Atlantique), sont 
charg^és de ne pas laisser péricliter la mémoire des décé- 
dées : ils s'en acquittent en conscience. 

Ajoutons que quelques-unes des doctoresses du collège 
de Philadelphie ont fondée en 189.5 dans la même ville un 
hôpital à part. Il s'appelle : « Hospilal and dispensary of 
tlie Alumnae of the médical collège of Pennsylvannia ». 
Les élèves du collège peuvent y continuer leurs éludes. 

Enfin (last not least) le noiiibre d'articles médicaux 
publiés par les anciennes élèves du collège, dans les diffé- 
rents journaux médicaux d'x\mérique et d'Angleterre 
dépasse Ooo. L'énumération de leurs titres occupe dans le 
livre de Mme Marshall, doyenne actuelle du collège, les 
pages 89 à 142. 

Voici maintenant la description du collège avec quelques 
détails sur son organisation (i ). 

L'Ecole de médecine est dirigée par un conseil composé 
d'hommes et de six dames, dont la présidente est Mme Mary 
E. Munford. 

Darts cette école, les études (jurcnl (|ii;ilre années. Le 
programme de la première année comprend la chimie, 
l'an.iloinie, Ihistologie. lii jjliysiologie, Ihygiène, la phar- 
macie el la matière médicale, avec travaux de laboratoire 

I. DorteurM. Mraudoiiin : l^a niédccinc lr.iii.s,itl;nili(|iio, l'aris i8y.'). 



— 387 — 

et un cours de petite chirurai^ie. En deuxième année, la patho- 
loy"ie, la chirurgie et la médecine pratiques, avec cours de 
clinique à Woman's Hospi^al, situé tout près du collège. 
En troisième année, la thérapeutique, la g^ytiécologie, la 
médecine légale, la neurolog-ie, Totologie, la laryngologie, 
l'orthopédie, l'ophtalmologie, la dermatologie, etc. En 
quatrième anné(^, mêmes études, avec ohlig-ation de suivre 
des leçons cliniques dans les autres hôpitaux de la ville 
(Hôpital allemand, hôpital de Philadelphie, de Peîinsylva^ 
nie, Children's Hospital) pendant plusieurs trimestres. 

Les frais d'études sont assez élevés ; tout compris, ils 
s'élèvent à 800 dollars, c'est-à-dire 4-ooo francs environ. 

Disons encore que tous les ans, cinq des doctoresses gra- 
duées sont nommées internes à Woman's Hospital et 
«ju'elles peuvent de la sorte se perfectionner dans la prati- 
que de la chirurgie. Il faut ajouter enfin que les femmes 
sont admises aux coticours d'internat qui ont lieu chaque 
année dans les différents hôpitaux de Philadelphie. 

Mi Baudouin a visité le collège jusque dans les combles, 
où il a retrouvé, comme dans presque toutes les écoles amé^ 
ricaines, la salle de dissection placée à l'étage le plus élevé 
du bâtiment. Celle-ci est éclairée à la lumière électrique et 
chaque table possède une lampe qu'on peut déplacer faci- 
lement et rapprocher plus ou moins de la pièce sur laquelle 
l'on travaille. Je me suis demandé, dit M. Baudouin, pour- 
quoi l'on plaçait ainsi l'amphithéâtre d'anatomie : il est 
probable que de la sorte on peut aérer plus facilement et 
empêcher les odeurs nauséabondes de se répandre dans les 
autres salles de l'école. 

Au rez-de-chaussée, se trouve un vestiaire très bieii com- 
pris, naturellement réservé d'une façon exclusive aux 
dames ; plusieurs petits salons, servant de chambres pour 
les conseils, où l'on voit les portraits à l'huile de celles 



— 388 - 

qui ont conlribué à doter rétablissement, et une salle de 
lecture. 

Au premier et au second étage, il y a des petits labora- 
toires d'histologie et de physiologie ; une salle pour les 
bandages et les apj)areils ; de grandes salles de cours, 
éclairées à la lumière électrique et dans celle qui sert aux 
leçons d'anatomie, se trouve une table pour i^randes pièces 
anatomiques, pouvant tourner sur un pivot. A citer encore 
le laboratoire de chimie et de matière médicale et le musée 
d'anatomie, où abondent surtout des pièces artificielles de 
fabrication française. 

Tout cela n'est pas luxueux, il s'en faut de beaucoup ; 
tout est agencé à la mode américaine (on trouve dans l'es- 
calier une fontaine d'eau glacée) ; mais ce doit être parfaite- 
ment suffisant pour les cours élémentaires qui y sont pro- 
fessés. 

L'histoire de la conquête progressive par les élèves du 
collège de Philadelphie de différents emplois médicaux 
qu'on leur refusait est intéressante. Elle résume en (juel- 
que sorte l'histoire de toutes les femmes médecins améri- 
caines. 

Ainsi, ce n'est qu'en 1878, qu'une femme médecin fut 
admise dans l'état de Pennsylvanie à un hôpital quelconque. 
C'était Emeline Cleveland, professeur au collège, elle obtint 
sa nomination à l'emploi de gynécologiste au service des 
aliénés de l'iuqiital de Pennsylvanie. 

Deux ans plus tard, A. Bennett devint médecin chef 
au département tles femmes à l'hùpital des aliénés à Norris- 
town. Trois mois plus tard Marguerittc Cleaves fut nommée 
médecin assistant à l'ho])ital des aliénés a lowa, puis méde- 
cin en (lier :ni (b'partemeiil des femmes à l'hôpital des alié- 
nées à llarrisbourg. 

En i8().'i, grâce à la |)ropagande vaillante du docteur 



— 389 — 

Hirain Gorson (i) il n'y avait en Pennsylvanie qu'un seul 
hôpital pour les aliénés, celui de Danville où il n'y eût 
pas de femmes médecins aux départements des femmes. 

D'autres services d'assistance publique ouvrirent peu à 
peu leurs portes aux femmes médecins. En 1882. la première 
femme devint médecin des pauvres du sixième arrondisse- 
ment à Philadephie. En 1886, Clara Marshall, reçue docteur 
en 1870, fut attachée en qualité de femme médecin au dépar- 
tement de femmes à la maison de refuge de Philadelphie. 
En 189.3, Françoise Van Gaskeii fut nommée inspecteur de 
la santé. Au mois de novembre, Louise Hewellyn obtint sa 
nomination de médecin à l'école des enfants faibles d'es- 
prit de Philadelphie. 

En 1888 Sara Weintraub fut nommée médecin de la pri- 
son du comté de Philadelphie. 

Les hôpitaux s'obstinèrent longtemps à refuser les femmes 
médecins. Pourtant, en i883, on admit les femmes en qua- 
lité d'internes. Puis, en 1887, la Maternité et la « Phila- 
delphia lying" in Charity » prirent chacun une femme mé- 
decin, élève du collèg^e. En 1890, les femmes médecins 
reçurent des places semblables à la Polyclinique de Phila- 
delphie, à l'hôpital allemand, en 1892, à Thôpital Métho- 
diste, en 1893, à l'hôpital Presbytérien. 

Le progrès fut lent mais visible. Et en effet en 1898 i33 
instituts, hôpitaux et dispensaires, en Amérique(Californie, 
New-York, Boston, Louisville, Minneapolis, Porlland, 
Lovell, Baltimore et Washington, sans compter Philadel- 
phie et voisinage) avaient parmi leurs médecins des femmes 
docteurs élèves de Philadelphie. 



1. Il en retrace l'historique dans l'An account of the nicasure takcn 
to procure a lavv to authorize trustor of hospitals for the insane to 
eniploy women physicians to hâve charge of the insane of their own 
sex By dr H. Corson, Philadelphie 1894. 



^1 

— 890 — j 

i 
Le collette de Philadelphie est le plus iinporlanl de tous \ 

les coUèg-es médicaux de femmes aux Etats-Unis. Gomme j 

l'Etat, vu Téuergie et la j)eisévérance des femmes, leur j 

ouvrit toutes ses écoles de médecine (celles d'orig^ine privée 

seulement leur sont fermées), le nombre de collèges ouverts 

exclusivement aux femmes est restreint. Il en existe neuf, 

celui de Philadelphie y compris. 

Le plus ancien parmi eux (i), quoique plus jeune i 
que celui de Philadelphie, est le collège médical de Bos^ 
ton. Il doit son origine à une société formée à Boston ; 
en 18/48, dans le but d'assurer aux femmes une instruction 
obstétricale suffisante. Une école fut ouverte par elle et on | 
V créa des cours d'obstétrique et de médecine générale. En 1 
avril i85o, la société portait le nom de «The female médical j 
éducation Society », l'Etat ne lui reconnaissait aucun droit 
d'établir une faculté médicale ni de conférer des degrés 
médicaux et seulement le 27 mai i856 le Sénat de Boston 
autorisait cette société à prendre le titre, avec tous les ' 
droits et devoirs y attachés, d'Ecole de médecine pour les 
femmes de la Nouvelle-Angleterre. i 

Durant l'année scolaire de 1860- 1861, vingt élèves fré- 
quentèrent l'école et, à la fin de 1861, douze d'entre elles, 
après avoir subi les examens exigés et fourni préalable- 1 
ment, en entrant, un certificat constatant la plus sévère 
moralité, furent rerues docteurs. 

L'école de Boston fonctionna et délivra des diplômes 1 
jusqu^en 1874, époque à hnjuelle elle fusionna avec une i 
école homéopathique, qui s'était organisée en 1878 ; et 
celte fusion a donné la « Boston L'niversity School of Medi- ] 
cine ». Vers 1895, cette école coiiiptait 3o professeurs : 
titulaires et adjoints et une centaine délèves. En 18O8, 

I. Mme Whitc. In Médical News, 1895, H, 12/1. 



— 391 — 

s'est jointe à ces deux écoles celle de New-York, nous 
savons que c'est l'hôpital d'Elisabeth Blacivwell qui en avait 
formé le noyau. Aujourd'hui elle est la plus fréquentée 
après l'école de Philadelphie. Elle porte le nom de 
« Womans's' Médical collège of the New-York Infirmary ». 
En 1890, son corps enseignant se présentait de la façon 
suivante : 

A. Profksskirs titulaires 

Médecine. — M. James Leaming-, professeur émerite. 

Hijffiène. — Mme Elisabeth Blackwell, professeur éme- 
rite doyen. 

Anatomie. — Mme Mary Watles-Faunce. 

Histologie, anatomie pathologique. — A. Robinson. 

Chirurgie. — MM. Silver et Meyer. 

Obstétrique et gynécologie. — Mme Emilie Blackwell. 

Hygiène. — M. Jones. 

Pédiatrie. — M. Chapin. 

Dermatologie. — M. A. Rpbinson. 

Ophtalmologie etotologie. — M. Moore. 

Matière médicale et thérapeutique. — Mme Mary Putnam- 
Jacobi. 

Chimie. — Mme Joséphine Chevalier. 

B. Professeurs adjoints 

Principes et pratique de médecine. — L. Lockwood. 

Physiologie. — M. W. G. Thompson. 

Thérapeutique. — M. Amidon. 

Maladies du système nerveux. — M. Jacoby. 

Chirurgie orthopédique. — M. Stillmann. 

Matière médicale. — Mme Joséphine Chevalier. 

Obstétrique et gynécologie. — Mme Elisabeth Cushier. 

Les six autres collèges siègent à Chicago (1870), Balti- 



— 392 — 

more (1882), Minnéapolis, Saiiil-Louis (1891), Cincinnati, 
où il y en a déjà deux l'un de 1887, l'autre de 1891^ Atlanta 
(1889). Il faudrait y ajouter une école homéopatique (New- 
York médical collège foromen) organisée en i863 et où la 
plupart des professeurs sont femmes. 

Ces écoles sont d'ordinaire aussi bien organisées que les 
écoles régulières (où les femmes sont admises aujourd'hui 
au même titre que les hommes). D'ailleurs, aucune de ces 
dernières ne néglige désormais dans ses prospectus d'indi- 
quer qu'elle est ouverte aux deux sexes ; la leçon de 1800, 
à Philadelphie, a porté. 

Certes, les écoles de femmes, comparées à nos facultés, 
ne sont pas très brillantes ; les programmes sont remplis 
surtout de promesses, et les bonnes leçons sont rares. Les 
élèves n'ayant qu'une instruction générale, rudimentaire, 
les examens d'entrée sont très faibles et les cours sont très 
élémentaires. Partout le grade de docteur est donné à une 
foule de jeunes filles qui n'ont pas de grandes capacités cli- 
niques. « Mais pourquoi récriminer, dit M. Baudouin ? 
Les hommes ne sont-ils pas logés à la même enseigne? Puis, 
les femmes suivent les cours avec la plus grande régularité, 
avec une attention soutenue. Elles font d'autant plus 
d'efforts qu'elles veulent tenir plus haut encore le drapeau 
de leur émancipation. Elles ont d'ailleurs une instruction 
première tout aussi solide, parfois même plus solide que 
celledes hoimnes'^c'est larègleeii Amérique), et ont montré 
en diverses circonstances qu'elles |)Ou^aienl allVonter la 
lutte et en sortir avec tous les honneurs de la guerre. » 

De l'avis de M. Tiaudoiiin, ([ui visita presque toutes ces 
écoles, l'école de Philadelphie est la plus sériiHise. A New- 
York, les études sont presfjue aussi bonnes. Dans les autres 
villes « elles sont peiil-ètre nu j)eu jdns négligées ». \oici 
d'ailleurs nn l;d)le;ui (|ni iii(li<|ue|e iii>iiilire de^; ('Irx es des 



— 393 — 

écoles les plus vieilles pendant une période de dix ans, de 
1880 à 1890. 







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— 30i — 

Par ces chiffres on peut constater nettement que ces 
écoles étaient toutes, en 1890, en progression sérieuse, et 
que celle de Chicago se distinguait déjà, puisqu'elle avait, 
dès cette éptxjue, dépassé son afnéc de deux ans à New- 
York. 

Le personnel enseignant n est constitué nulle part exclu- 
sivement par des femmes. « Il semble donc au premier 
abord qu'on nail pu jusfju'à présent se procurer une élite 
suffisante {)armi les femmes médecins pour occuper toutes 
les chaires. Mais il ne faudrait pas trop s'arrêter à cette 
hypothèse et s'attarder à cette idée. On a choisi souvent tel 
professeur homme à cause de sa valeur propre, à cause de 
la place qu'il occupe dans le corps médical de la ville. Son 
cours est [)()ur ainsi dire un honneur pour l'école. En tous 
cas, il est des femmes, dont les cours sont très travaillés, 
dont la science, comme l'honoralulité, est très appré- 
ciée ». 

Les études durent, aujourd'hui, tantôt trois, tantôt quatre 
ans ; mais il serait bien à souhaiter (ju'on suive l'exemple 
des vieilles universités et qu'on adopte le chiffre de quatre 
années. 

On ne saurait dire exactement combien les universités de 
femmes ont fourni de docteurs depuis leur origine, mais on 
peut affirmer qu'en dix ans, de 1860 à 1880. comme l'in- 
dique le tableau ci-jdinl (voir p. .^cj.')) elles ont délivré 633 
diplômes. 

Les chiffres de ce dernier tableau sont très démonstratifs. 
Si on considère fjue ce tableau n'embrasse (ju'une période 
de dix années on ne pourra pas ne pas reconnaître quelle 
importance les femmes médecins ont déjà accpiise au Nou- 
\ (mu-.MoikIc, Leur' iioiri bre augmente constammcnl tous les 
ans, de li^) en 1880, il a passé en 1890 à 77. Et encore il lau- 
flrait ajouter à ce total rrjui des ('lè\('s (liph'miés dans les 



— 39o — 

écoles ordinaires. Aussi, n'a-t-on rien exag-éré en disant que 
vers 1893, plus de deux mille femmes exerçaient la médecine 
aux Etats-Unis. Elles n'ont éprouvé aucune difficulté à se 
faire une carrière ; plusieurs ont des clientèles considérables 
et leurs honoraires varient de 5oo à 5. 000 francs par mois. 



Nombre de femmes docteurs reçues de 1880 à 1890 
dans les Ecoles de médecine de femmes. 

































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— 396 -- 

CHAPITRE XXIII 

Admission des femmes à l'étude de la médecine 
en Suisse 

Les premières étudiantes sont russes. — Pourquoi ? — Le mouvement 
féministe russe se ralentit. — Admission de Mme Kachevarova à 
r « Académie médicale » de Pétersbourg. — Fermeture de cours 
supérieurs pour les femmes. — Les russes se rendent en Suisse (i804). 
— Les six premières femmes médecins (Russes. Ang-laises, Améri- 
caines). — La crise de iByS. — Les étudiantes en médecine à Zurich, 
Berne, Genève et Lausanne, depuis 1874 jusqu'à 1890. 

Oiiinze ans passèrent avant que l'exemple d'Elisal)etli 
Blackwell fut suivi en Europe. 

Bien que les deux Blackwell et Mme Zakrzewska fus- 
sent originaires du vieux monde et qu'elles y eussent étu- 
dié, aucune tentative semblable ne peut y être notée au 
milieu du xix*^ siècle. 

Ce n'est qu'après 1860, que nous rencontrons les premiè- 
res femmes désireuses d'étudier la médecine et de conti- 
nuer ainsi la longue série des femmes médecins européennes 
des temps antérieurs. Les Russes commencèrent. 

.Jusqu'au xiii'" siècle, les femmes moscovites étaient 
tenues dans une servilité complète. Située sur les confins 
de lAsie, la Russie n'avait pu se soustraire à certaines 
iniluences orientales. La polyg^amie, il est vrai, n'y a jamais 
été admise, mais les femmes des classes moyennes et éle- 
vées menaient dans des uyuecées (terems) une \ ie de r/'clii- 
sion complète. 

Pri\é('s d'instruction, souvent même d'('ducation, tenues, 
comme dit une chanson populaire russe, (c sous vimgt-six 
verrous », elles étaient, quant à leur personne, entièrement 
au i)()u\(iir du iière ou du mari. 



— 397 — 

Ce ne fut que Pierre le Grand qui décréta l'abolition 
des terenis. Catherine II fit quelque chose pour les femmes 
en créant des « instituts de demoiselles » où renseigne- 
ment laissait d'ailleurs beaucoup à désirer. On apprenait 
aux jeunes filles russes des connaissances élémentaires, 
beaucoup de français, très peu de sciences, la musique, le 
dessin, la danse, et surtout les belles manières. 

Mais, en iSTjy, une réforme se fit dans l'enseignement 
secondaire des jeunes filles russes. L'impératrice, épouse 
d'Alexandre II, et sa tante, Hélène Pavlovna, toutes deux 
favorables à l'émancipation des femmes, profitèrent des 
dispositions de l'Empereur pour lui demander la fonda- 
tion, à Saint-Pétersbourg, d'un lycée déjeunes filles. 

Elle eut lieu en iSôy. Ce Ivcée fut nne innovation com- 
plète : c'était non un internat, comme les instituts de 
demoiselles, mais un externat. Et, au lieu d'admettre seu- 
lement les filles de l'aristocratie et de la haute bourgeoi- 
sie, la nouvelle école ouvrait ses portes aux élèves venant 
de toutes les classes de la société. Le programme du nou- 
veau lycée était en outre, presque identique à celui des 
lycées de garçons, et les études qu'on y faisait étaient 
sérieuses. 

Au sortir du lycée, les bachelières prirent le chemin de 
l'Université. Elles furent admises par les professeurs de 
Saint-Pétersbourg qui, en 1861, malgré la désapprobation 
du gouvernement, ouvraient des cours libres d'enseigne- 
ment supérieur à l'hôtel de ville de la capitale. 

D'autres femmes, désireuses de faire leur médecine et de 
suppléer au manque de docteurs-médecins, si sensible dans 
les campagnes russes, s'adressèrent au Ministre de la 
guerre, au département duquel appartient l'Académie de 
médecine. Celles-là obtinrent l'accès des cours à l'Acadé- 
mie de médecine même. 



— 398 — 

\'i\r (le ces femmes, Mme H. K. Kaclievarova Roudneva, 
fui admise en rjiialité de Itoursière des Kosaks-Bachkirs. 
Ce corps de troupe, professant l'islamisme, désirait assurer 
aux femmes mahomélancs de la tribu les secours d'un doc- 
teur du sexe féminin. 

Mme Koudneva eut la chance de pouvoir terminer ses 
études en Russie. En 1868, l'Académie médico-chirurg-icale 
de Saint-Pétersbourti;^ lui conféra le diplôme de docteur en 
médecine. Elle s'établit ensuite dans son pavs, eut une 
belle clientèle et mourut au mois de mai 1899 à Stokaïa- 
Roussa, dans le g-ouvernement de Novg-orod. 

Celle (|ni entreprit des études médicales après elle, 
Mme Nadedja Souslova, se vit oblis;^ée d'interrompre, les 
autorités de l'état russe ne pouvant plus tolérer cette inno- 
vation. 

\'M iHC)-2, on décidait en effet la fermeture des cours 
libres d'enseig-nement supérieur pour femmes, à Salnt^ 
IV'Ieisbuuri'', suivie d'autres mesures semblables. 

Ce n'est pourtant pas Mme Souslova qui se rendit la pre- 
mière à l'étrang-er. l'ne autre jeune fdle russe, qui voulait 
étudier la médecine, partit en i8G4 au pays qu on consi- 
dère comme un « pays libre », la Suisse, et demanda en 
automne au Sénat de ^l'ni^ersité de Zurich la permission 
de sui\re les cours dhistoire naturelle, d'anatomie et 
d'histologie. 

Nous voici donc obliyi' de passer en Suisse [)0ur v suivre 
de piès l'histoire des femmes médecins. 

En présence de ladite demoiselle, le Sénat zuricois en 
référa au minislic dr rinsliiiclion publique. Celui'ci 
déclara qu'il iTavail lien à dire contre celte demande et 
que ladite deniitisclle pouvait étudier si les professeurs 
des (ibjcls (Ml queslittii ne s'v opposaient pas. 

I.t's MH'mbres du corps enscig^nant acquiescèrent au di'-sir 
de la postulante; elle fut admise. 



— 399 — 



Ainsi donc l'Europe n'arrêtait plus les tendances des 
femmes à étudier la médecine. Seulement, le deg-ré d'ins- 
truction de la première étudiante de Zurich ne lui permit 
pas de profiter comme il le fallait de la permission. Aussi, 
quitta-t-elle Zurich quelques années après, sans avoir 
concouru pour l'obtention du doctorat. 

Mais cet oiseau de passage en entraîna tout de même 
d'autres après lui. En i865, arriva en Suisse une autre 
dame moscovite, Mme Souslova. Elle était mieux préparée 
que sa devancière, car — comme nous le savons — après 
avoir terminé ses études au lycée, elle avait déjà suivi les 
cours de l'Académie médicale et chirurgicale de Péters- 
bourg-. Elle envoya une demande analog-ue à celle de sa 
devancière, et on lui donna la même réponse : si les pro- 
fesseurs d'anatomie et de physiologie le veulent, le Sénat 
l'admet au nombre des étudiantes. 

Ain^i.^_xji-i865j, Zmjcheut deux femmes consacrées aux 
études médicales. " 

Gela préoccupa visiblement le Sénat, qui se posa les 
questions suivantes : peut-être ces femmes-là ne sont-elles 
pas une exception ?_^eut-être bientôt en viendra-t-il d'au- 
tres? Ne serait-il pas bon de^TïrèTtre-tlésewïmis^ à la dispo- 
sition de celles qui viendront tous les moyens scientifi- 
ques de l'Université? Ne serait-il pas également indiqué de 
permettre aux femmes d'assister aux cours sans la permis- 
sion des professeurs? 

Il était aussi très important d'arrêter la marche à suivre 
dans le cas où Tétudiante qui aurait fini ses études vou- 
drait obtenir un grade scientifique. Jusque-là les étudiants 
seuls y pouvaient prétendre. 

Pour résoudre toutes ces questions on désigna une com- 
mission qui devait étudier le pour et le contre et dire son 
opinion sur deux points principaux à savoir : i" Peut-on 



— 100 




adinellie les femmes aux études univeisilaires en général, 
et aux études médicales en particulier ? 2" Si oui, faut-il 
reconnaître aux femmes tous les droits des étudiants et leur 
accorder l'accès, aussi bien à toutes les études qu'à tous les 
deg-rés universitaires ? 

Au mois de mai i8G5, le projet de la commission était 
déjà élaboré. On le soumit à l'examen très consciencieux du 
Sénat académique. A\aiil huit on souleva la question : la 
présence des femmes au milieu des jeunes cens ne pouvait- 
elle pas donner lieu à quelque objection au point de vue 
moral ? Mais immédiatement réponse fut faite que les étu- 
diants se conduisaient toujours envers les femmes qui étu- 
diaient, avec tact et avec civilité. Ensuite, on s'occupa de 
1 immatriculation des ft^iunies, ce (jui était à certains ég"ards 
en contradiction avec les anciennes lois et idées universi- 
taires. La question fut traitée, aussi au point de vue éthi- 
que et esthétique, puis au point de vue social. 

Mais ces discussions très intéressantes révélèrent avant 
tout qu'au Sénat universitaire, le nombre de partisans de 
l'admission des femmes à l'université était sensiblement 
égal à celui des adversaires. Donc, on décida de ne pas 
s'adresser encore au ministère de llnstruction publique, 
comme on le voulait au début, mais de laisser la question 
pendante. « Si les femmes demandent à être admises se 
dil-(»M, on les adiiieltra u (iaiilaiil jilus rpie le nombre res- 
liciiil des ('■tndiaiites iiisciilcs jus([ue-là n(î justifiait en rien 
des préoccupations aussi générales. 

En effet, pendant (juelque tenips ce fut Xadejde Sous- 
lova seule (|ui étudiait à Zurich. Elle y travailla avec tant 
de zèle et d'application, (ju'elle conquit l'estime des étu- 
diants coininedfvs professeurs et qu au mois de févriei" 1866 
elb" dfiiiiinda la [in mission de roiicouîii' pour le grade de 
dociciir. 



— 401 — 

Ou lui répoudit que les éludiauLs immatriculés seuls 
pouvaient y song-er, qu'il fallait qu'elle prit d'abord sou 
immatriculation ; et sur ce point, le recteur de l'université 
hésitait et ne voulait pas résoudre lui-même la question. 
Gomme le cas n'était pas prévu dans les statuts universi- 
taires, il consulta le directeur de l'instruction publique à 
Zurich et tous deux résolurent d'accepter la demande de 
Mlle Souslova. 

Après l'immatriculation, elle se présenta à l'examen, le 
passa avec succès et partit pour St-Pétersbourg munie des 
diplômes de doctoresse en médecine. On pensait qu'après ce 
doctorat, le nombre d'étudiantes aug-menterait rapidement; 
il s'accrut en efîet, mais l'accroissement fut lent. Pendant 
le semestre 1867/8 une Russe et deux Anglaises vinrent étu- 
dier à Zurich la médecine. En 1868, (cours d'été) il y en 
avait cinq (deux Russes, trois Anglaises) en 1868/9 (sem. 
d'hiver) : trois Russes, trois Anglaises, une Américaine et 
une Suissesse. 

Toutes les huit terminèrent leurs études. En outre, une 
Anglaise et trois Russes prirent l'immatriculation mais quit- 
tèrent l'université sans passer leurs examens. Pendant le 
semestre d'hiver 1869/70, dix femmes prirent l'immatricu- 
lation mais trois quittèrent l'université sans examens. Pen- 
dant le semestre d'hiver 1870/ 1 le nombre d'étudiantes 
en médecine était de dix-huit, onze d'entre elles prirent 
l'immatriculation, cinq partirent sans examen. En été 1871, 
aucune femme médecin ne vint augmenter les rangs des 
étudiantes, deux partirent sans examens, une quitta l'uni- 
versité comme docteur en médecine. 

Ainsi, se développait l'instruction médicale des femmes. 

Sur vingt-cinq femmes qui avaient suivi dès 1867 les cours 

de médecine trois terminèrent leurs études et partirent 

munies du diplôme de docteur, sept quittèrent l'université 

Mélaiiie Lipinska 2(» 



— io-2 — ' 

sans examens, «[iiinze reslèrenl. Mais déjà. Tannée suivante, 
pendant le semestre d'hiver 1871/2 leur nombre s'élève à \ 
vingt-neuf et pendant le semestre d'été 1871/2 à cinquante ; 
et un. Sur ce clnlfre ([uarante-qualre étaient Russes, deux ; 
Suissesses, trois Allemandes, deux Any^laises, Nous avons 
dit, qu'on avait pensé au début que les étudiants pren- 
draient une attitude hostile envers leurs collègues féminins 
ou qu'au moins ils émigreraient de Zurich vers une autre 
ville universitaire. Ces craintes furent vaines. Les étudiants ' 
se conduisirent d uiu; façon exemplaire et leur nombre 
s'accrut de deux cent trente-deux en 1867, à trois cent cin- 
quante-quatre en (38. La faculté médicale surtout participa 
à cet accroissement. En hiver i8G4 elle comptait cent sept 1 
hommes, une femme : en été deux cent sept hommes et cin- 
quante et une femmes. Pourtant, en 1870. une uni\ersité 
allemande, celle de Wurzbouri;^, crut devoir demander au 
Sénat de l'université de Zurich si les convenances sociales 
n'avaient pas souffert de l'admission des femmes en même \ 
temps que des hommes aux cours, où quelques expériences | 
pouvaient blesser la pudeur féminine. La faculté de Zurich 
y répondit: « La faculté de Zurich trouve (|ue la présence 
des femmes pendant les cours et les expériences médicales 1 
n'a amené aucun trouble. Aussi bien pendant les premiers 
que pendant les deuxièmes on ne fait attention à la pré- i 
sence des femmes. De nième au cours des travaux d'anato- ] 
mie et de clinique on enseigne comme si l'auditoire n'était j 
composé que d'hommes. Malgré cela, les convenances n'ont | 
jamais été lésées et la faculh' nnniie d'une expérience de \ 
dix années peut déclarer que cette question a été résolu<' 
tout à fait favorablement. On pense que le travail sérieux, le 
désir d'apprendre, d'une part, le caractère tranquille, le ! 
(It''\('l()|>penirnl intellectuel et l'éducation politique des étu- j 
(lii'iiles d'îiiilrc |i;irl \\r lin Icmnl p;is cliaiiticr d'a\ is ». 



— 403 — 

En effet deux ou tiois ans après, le professeur de physio- 
logie à l'Université de Zurich, le Docteur Hermann put 
écrire dans sa brochure : « Les études féminines et les inté- 
rêts de l'université» ( Dus Frcuienstudiiun iind die Intei'essen 
ter Hochschule) : 

Parmi les objections du professeur Biscliotl" une surtout 
peut être repoussée victorieusement. C'est celle qui con- 
cerne la coéducation. Toutes les étudiantes de Zurich sans 
exception se conduisaient d'une fai;on exemplaire. Beaucoup 
d'entre elles ont conquis, grâce à leur assiduité et à leur 
énerg^ie, l'estime de leurs collèg-ues et de leurs professeurs, 
même de ceux ([ui ne son! pas partisans de l'instruction su- 
[)érieure des femmes. Les étudiants ont évité avec un tact 
merveilleux tout ce qui pourrait jeter le moindre discrédit 
sur eux. Enfin, à cause de la présence des femmes aucun 
professeur n'est descendu de la hauteur scientifique. M. Bis- 
cholf déclare, sans avoir toutefois aucune expérience 
[)ersonnelle, ne pas comprendre comment on peut traiter 
sans une certaine çêne devant les hommes et les femmes, 
certains sujets d'anatomie et d'autres sciences touchant à 
1 homme. Nous, qui supposons que notre sentiment de dé- 
cence est aussi développé que celui de M. Bischoff n'avons 
jamais éprouvé de gène dans ces circonstances. L'élévation 
de la science et le sérieux des leçons n'admettent des sen- 
sations pareilles, ni chez le professeur, ni chez l'étudiant. 

L'éducation politique de la nation suisse dont parle la 
faculté de Zurich dans sa déclaration se manifeste d'une 
façon prononcée en 1871. 

A cette époque les autorités médicales de j^resque tous 
les cantons suisses se déclarèrent à la g-rande majorité des 
Noix pour l'admission des femmes à l'examen d'Etat, qui est 
la condition principale de l'exercice de la médecine en 
Suisse, (jiràce à cela, la première Suissesse, Mme lleim Vojj- 



— 404 — 

tlin subit bientôt, avec un succès brillant l'examen d'Etat. ' 
Enfin, toutes les femmes n'étant pas suffisamment pré- \ 
parées pour suivre les cours de médecine, le sénat univer- 
sitaire de Zuri(di introduisit un examen d'entrée. 11 est pres- 
que inutile d'ajouter que cette mesure n'avait rien d'hostile j 
et qu'au contraire, elle fut prise pour des raisons de bien- ! 
veillance envers les femmes voulant étudier. j 

La période 18G4-1872 eut une importance capitale pour ] 
la question de l'instruction médicale des femmes européen- 
nes. Six doctoresses de Zurich démontrèrent que dans le 
domaine des sciences médicales les femmes du xix*" siècle : 
pouvaient travailler avec autant de succès que les hommes ; 
Quatre d'entre elles passèrent leurs examens avec la men- ' 
tion (( bien », deux avec « très bien », leurs dissertations 
doctorales dénotaient une instruction très réelle et très suf- ' 
fisanle de leur part. Au moment de leur réception beaucoup 
de professeurs exprimèrent leur satisfaction des études fai- ; 
tes par les étudiantes. Pendant l'examen définitif de la 
deuxième femme médecin de Zurich, Mlle Morgan, le pro- 
fesseur Rose rappela aux assistants le nom de Mme Erxle- I 
ben et dit : " Il appert de là que la question de l'ég-alité de j 
la femme devant la science a été résolue déjà il y a 100 ans; .| 
déjà en ce temps, on s'était convaincu que les devoirs de 1 
la mère n'étaient en aucune contradiction avec l'étude su- 
périeure de la femme ». Le professeur Biermer dit à une autre 
anjçlaise rerue docteur : « Madame. Vous avez aussi contri- ; 
bué à la solulioM du :;r;in(l j)T()blème social, qui nous inté- 1 
resse, en mimilVslaiil \\n vif (b'-sir de science ; en travaillant 
sérieusement, vous avez donné un excellent exemple pour ] 
les femmes (jui étudient encore à notre l'niversité et je ne 
doiilc pas «|ue toute votre science acquise ici ne soit em- ' 
ployée p;u' xonsaii plus i-raiid itrulil de vos compatriotes ». ' 
Le v.Ct ncli.blT iSyi.uMc jriiiic A nK'iiciii ne (b' lîoslon sou- 



— AOo - 

tint sa thèse. Elle avait l'iiiteiition d'aller à Vienne avant 
de revenir à Boston où on lui avait promis une [)lace à 
l'hôpital des enfants. Au moment de sa présentation le pro- 
fesseur d'anatomie à l'Université de Zurich, Hermann Meyer 
déclara publiquement de la part de ses collègues, combien 
ils admiraient la persévérance et l'énergie de celte étu- 
diante. Et fit remarquer qu'elle démontrait par son exemple 
qu'une femme peut se consacrer à la médecine sans porter 
atteinte à sa nature. 

A la fin, le professeur Meyer dit : « nous tous trouvons un 
grand plaisir à ce que l'Université de Zurich ait permis aux 
femmes de réaliser leurs tendances scientifiques. Mais cela 
nous a été possible seulement parce que les personnes dont 
cette autorisation dépendait ont abandonné Tancienne tra- 
dition anti-féministe ; puis à ce que notre jeunesse, par sa 
civilité, a ouvert aux femmes le chemin de la science. Il va 
de soi que l'obtention du diplôme de docteur par quelques 
femmes ne résout pas définitivement la question : l'avenir 
nous montrera encore quel cercle d'action correspond le 
mieux à la femme médecin et en second lieu comment influe- 
ront les qualités du caractère et du tempérament féminin w. 

Munies ainsi des meilleurs souhaits de leurs professeurs, 
au moment de commencer leur carrière médicale, les six 
femmes médecins de Zurich s'en montrèrent dignes. 

Mme Souslova exerce à Saint-Pétersbourg- et a une très 
bonne clientèle. La deuxième doctoresse, Mlle Elisabeth 
Morg-an, obtint à Londres la place de médecin assistant à 
l'hôpital pour les femmes, fondé par Mme Garrett-Ander- 
son. La troisième, Mme Bokova, prit une part active à 
l'expédition médicale zuricoise au champ de bataille de 
Belfort. Elle dirig-eait le lazaret près d'Héricourt et acquit, 
par son dévouement auprès des malades, la sympathie 
générale. Nous avons déjà parlé de la (juatiième, cette 



— 406 — 

vaillante miss américaine. La cinquième, Mlle Atkins, 
s'établit ensuite à Londres. La sixième enfin, Mme Heim- 
Vô^•tlin, fut nommée par le chef de la clinique médicale de 
Zurich, le docteur Biermer, son aide assistant dans le ser- 
vice des femmes à rii('»pilal de Zurich, ce qui ne s'était 
jamais vu jusque-là. Cependant, de l'avis général, Mme 
Heim-Vôgtlin remplit ses fonctions à merveille. 

Nous avons déjà dit qu'en 1872 l'affluence des étudiantes 
devint très g-rande à Zurich. Les femmes qui arrivèrent à 
cette époque dans la ville étaient-elles aussi laborieuses que 
leurs devancières ? On ne j)ourrait })as y répondre, car en 
1878, un fait indépendant d'elles oblig"ea la g"rande majo- 
rité de quitter Zurich. Elles étaient, pour la plupart, mosco- 
vites. Quelques-unes apportèrent une grande exaltation 
politique et prirent part à des discussions publiques 
rév(dulionnaires. Ce ({ue voyant, le gouvernement russe 
leur interdit la fréquentation de ITniversité de Zurich. 

Vers 187.'^, le tsar lança un ukase, par lequel il enjoignait 
aux jeunes tilles d'avoir à quitter Zurich au plus tard le 
i*^"" janvier 1874; celles qui désobéiraient se verraient dans 
l'impossibilité d'occuper une situation quelconque en 
Russie. 

Les Russes allèrent à (iicsscn, lii'hiiufen (^t Rostock, mais 
pailoiit elles renroiilièrent un refus inexorable. Alors, elles 
rentrèrent chez elles. 

Pour cette raison, l'Université de Zurich perdit presque 
tdiil son contingent féminin. D'un autre côté, cette L'niver- 
sité s était mise à exiger des conditions plus sévères de la 
part des jeunes filles (jiii \»)iilaieiil èlre admises à sui\re ré- 
gulièrement les cours. Elles devaient a\()ir ri(''(|uenté une 
écdie supérieur<', c'esl-à-dire : posséder des connaissances 
suffisantes dans les mathémati(jues et les sciences naturelles 
et connaître, outre la langue allemande, deux autres lan- 



— 407 — 

o-ues, soit le latin et le français, soit le français, l'italien et 
i'ang-lais. 

Anssi, l'Université zuricoise ne comptait-elle pendant le 
semestre d'hiver iSyS, que huit étudiantes en médecine. En 
1874, il y en avait sept, pendant le semestre d'hiver 1874, 
cinq, et le semestre d'été 1875, six. Le tableau suivant don- 
nera l'idée de la prog-ression jusqu'à 1890. 



An 


semestre 




An 


semestre 




1875-6 


hiver 


8 


i883 


été 


12 


1876 


été 


7 


1 883-4 


hiver 


1 1 


1876-7 


hiver 


7 


1884 


été 


9 


1877 


été 


3 


1884-5 


hiver 


1 1 


1877-8 


hiver 


3 


i885 


été 


8 


1878 


été 


1 


I 885-6 


hiver 


6 


1878-9 


hiver 


I 


1886 


été 


7 


1879 


été 





1886.7 


hiver 


10 


1879-80 


hiver 


1 


1887 


été 


1 1 


1880 


été 


1 


1887 8 


hiver 


i4 


1880-81 


hiver 


1 


1888 


été 


i5 


1881 


été 


2 


1888-9 


hiver 


23 


1881-82 


hiver 


4 


1889 


été 


24 


1882 


été 


3 


1889-90 


hiver 


27 


1882-3 


hiver 


7 


1890 


été 


23 



On voit que ce n'est que vers 1886 que le nombre des 
étudiantes commence à croître. Depuis ce temps il croît 
lentement, mais constamment, les chiffres postérieurs 111890 
montreront que cet accroissement continue. 

Une autre remarque à faire : 

Le nombre d'étudiantes, en été, est inférieur à celui 
d'hiver. Une coutume universitaire existant en Suisse nous 
l'explique. Les élèves passent souvent un semestre à une 
université, un autre à l'autre- L'été se prêtant mieux que 
Ihiver aux excursions, on comprend que c'est surtout en ce 
moment-là que les étudiantes vont dans d'autres villes 
universitaires. 

Car, il est à peine nécessaire d'ajouter que les autres uni- 



— 408 — 

versilt's suisses ouvrirent après Zurich leurs portes aux 
femmes. A Berne, la première étudiante en médecine appa- 
raît en 1872-3, c'est une Polonaise, Marie Valicka à Genève 
en 1881-2. à Lausanne en 18S7, (Eug-énie Bielokopytof et 
Olg-a Kavalevskaïa). 



Ius(ju a 



1881 



1872-3 — 



Herne. 



1873 — 


2 




I 


880 = 


28. 






1873-4 - 


23 




I 


880-1 = 


25. 






.874 = 


27 




1 


881-2 = 


18. 






1874-5 = 


27 














1875 = 


23 














1875-6 — 


24 














I87G 


24 














I870-7 


16 














,877 


'7 














1877-8 


18 














1878 


'9 














1878-9 


20 














1879 


17 














1879-80 


3i. 














Après 


188 


1 : 




Berne 




Genè%e 


Lausanne 


1881 


— 


2 


= 


29 


— 


6 




1882 






= 


27 


z= 


6 




1882 


= 


3 


= 


20 


z= 


2 




i883 






= 


24 


=: 


5 




i883 


= 


4 


z= 


28 


= 


8 




1884 






= 


32 


= 


9 




1884 


= 


.1 


= 


39 


= 


5 




i885 








3o 


= 


2 




i885 


= 


() 


— 


4i 


= 


4 




i88() 






= 


:^9 


= 


5 




i88r. 


— 


7 


— 


42 


::= 


3 




1887 






= 


32 


= 


 


7= 2 


1887 


= 


8 


= 


40 


=^ 


5 


= 2 


1888 






=:: 


45 


= 


<) 


— 1 


1888 


= 


9 


= 


46 


= 


i3 


= 2 


1889 






= 


46 


= 


i3 


= I 


1889 


= 


m 


= 


55 


::^ 


i4 




1K90 






= 


^19 


=; 


2 





— 409 — 

Voici maintenant la liste des étndiantes bernoises d'après 
les Etats de leur orig-ine (V. tableau p. 410) (i) : 

Quant au nombre de femmes qui ont terminé leurs études 
il est impossible de le donner, les universités suisses n'en- 
reg-istrant pas les noms de ceux qui les terminent. D'après 
M. Trasenster, le nombre de diplômes de docteurs délivrés 
jusqu'à i883 aux femmes, était pour la médecine : 

4i à Berne, 
25 à Zurich, 
I à Genève, 

où la Faculté de médecine est de date récente (2). 

Nous pouvons encore donner ici la liste des Anglaises 
reçues docteurs dans les universités suisses. 

La voici (3) : 

Mme Francis Elisabeth Hog-gan, Med. Doctor. Zurich, 
1870 ; Mme Louisa Atkins, M. D. Zurich, 1872 ; Miss Elisa 
L. WalkerDunbar, M. D. Zurich, 1872. 

Sophia L. Jex-Blake, M. D. Berne, 1877; Mme Edith Pe- 
chey-Pipson, M. D. Berne, 1877. 

Miss Annie Clark, M. D. Berne, 1877. 

Mlle Alice StewartKer, M. D. Berne, 1879. 

Mme Elisa Frikart (née Medonoi^h), M. D. Zurich, 1879. 

Mme H. B. Adams Walther, M. D. Berne, 188 1. 

1. Nous devons tous les chiffres bernois à l'amabilité de M. le pro- 
fesseur Kocher qus nous remercions ici vivement. 

Nous regrettons beaucoup que dans les Facultés on ne noie pas la 
nationalité de l'étudiante, ce ([ui rend très difficiles les recherches 
d'identification. Ainsi, la catéti^orie Russie embrasse les Russes, les 
Polonaises, les Lithuaniennes, les Arméniennes, les Finlandaises et 
autres. Combien prête aussi à la confusion la cati'gorie Autriche ! 

2. Pour la philosophie : 4 ^ Berne et 7 à Zurich ; pour le droit, i à 
Berne. Les femmes dans les examens ont plusieurs fois atteint le maxi- 
mum des points. 

3. Fait selon la liste des femmes médecins anglaises in London 
school of medicine for women, Report 188O et i8()i. 



îfO 



oGgi -H 1 "' ^ 5. - - 


06-6881 'H 1 '^ '^ •? ' " 1 


6881 '3 


- - ec 
-a- 


68-8881 'H 


•<r 


8881 "3 


es- K - 00 - - 


88-^881 "H 




^881 -3 


« 


^8-9881 'H 




9881 -3 




98-588 1 "H 




Ç88I 3 


c ^ 


Ç8-V88' "H 


- ►. =■■ ;? 


V881 -3 


- _o 


V8-£88i 'H 


— c^ 


£881 5 


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C8-6881 'H 


'S 


E881 -3 


- ^ 


28-1881 'H 


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I88I "3 


- ir 


18-0881 'H 


«a- 


O88I "3 




08-6^81 "H 


- « 00 


ôigi -3 


^ 


6^-8^81 "H 


- Ci 


8^8' -3 




S'-LLsi H 


- « - fj « c: 


LLsi -3 




^^•9^81 'H 




9^8' "3. 


Cl 


gi-çigi -H 


- M -. 


Oigi -3 


« - 

Ci 




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— ill — 

Miss Nécall, Berne, 1884. 

Miss Beilby, M. D. Berne, i885. 

Miss Boddy, Berne, 1870, 

Miss Graham, Berne, 1886. 

Miss Julia Brinch,i886_,M. D. Berne ; MissHelen Goldberg' 

M. D. Berne. 

Un reg"istre pareil pour les autres nationalités serait très 
intéressant. Il nous montrerait quel rôle considérable a 
joué la Suisse dans l'histoire des femmes médecins en 
Europe. C'est une gloire pour l'Université de Zurich d'avoir 
ainsi devancé toutes les autres. 

Son exemple eut une suite immédiate : l'admission des 
femmes à Tétude de la médecine à Paris. 



CHAPITRE XXIV 



L'admission des femmes à l'étude de la médecine en 

France. 

La question de l'admission des femmes médecins à la Faculté de Paris 
— De rapport du docteur Dureau. — Les premières étudiantes en 
médecine. — L'opinion générale. — La lutte pour l'externat et pour 
l'internat. — Les premières femmes internes. — Les femmes méde- 
cins en France depuis 1868 jusqu'à 1890. 

Dès l'admission des femmes à l'étude de la médecine à 
Zurich, la Faculté de Paris, se mit à étudier la question et 
son doyen, M. Wurtz, sachant que leD''Dureau, aujourd'hui 
bibliothécaire de lacadémie de médecine de Paris, était 
allé étudier à l'étrang-er l'organisation de la médecine et 
qu'il devait repartir pour continuer cette étude, le pria de 
recueillir dans une note tout ce qui concernait la question 



— \1'2 — 

de l'admissibilité des femmes, dans les Universilf's étran- 
gères. 

M. Bureau a eu la Ixmté de nous communiquer le résumé 
suivant de sa note. 

(( Avant 1869 l'on songeait déjà en France à la révision de 
la loi sur l'exercice de la médecine et plusieurs professeurs 
de la faculté, avec lesquels je me trouvais en relations d'ami- 
tié, savaient que j'avais été sur place, étudier l'org-anisation 
médicale des principales contrées de l'Europe. Aussi, le 
doven Wurtz m'eng^agea-t-il lors de ma prochaine tournée, 
à me renseigner sur tout ce qui pouvait concerner, tant au 
point de vue du droit, qu'au point de vue du fait, l'admis- 
sion des femmes dans les écoles de médecine étrangères. 
Les Universités étrangères étant libres pour la plupart, il 
leur est loisible d'admettre ou de refuser l'immatricula- 
tion sans distinction de sexe, et l'examen d'état, pour les 
établissements chez lesquels il est en vigueur, n'a pas prévu 
de sexe obligatoire. 

« En France, aucun texte de loi ne pouvait s'opposer à 
cette admission ; cette opinion était d'ailleurs admise par 
la majorité des j)rofesseurs. mais la grande difficulté était 
d'exiger des étudiantes les formalités préalables, diplômes, 
certificats, etc, enfin toutes les études de scolarité qu'on 
exigeait des étudiants. La faculté avec raison ne voulait 
plus d'é([uivalentes. 

« Je concluais donc que, en France, si rien ne s'opposait 
à l'admission des femmes dans une Faculté de médecine, 
aucune interdiction n'existait non plus pour leur admis- 
sion aux facultés de droit, des sciences et des lettres, seule- 
ment en ce (]iii coiicerne le droit le (li[)l(')ine ne donne 
pas le droi I (l'exercei" » . 

Par conséquent, le corps enseignant, à l'école de méde- 
cine (le Paris, élail déjà en yrande partie au courant de la 



- 413 - 

question, lorsqu'entre 186O et 1868 quelques femmes expri- 
mèrent le désir de se consacrer aux études médicales. On 
sait que ce fut, en 1866, Mme Madeleine Brès qui fit la pre- 
mière démarche auprès du doyen Wurtz pour obtenir, 
l'autorisation de suivre les cours de la faculté de médecine. 
Jeune fille elle eut souvent l'occasion d'accompag-n(;r son 
père, qui artisan à Nîmes, devait lorsqu'il était appelé, se 
rendre à l'hôpital de cette ville, pour y exercer son métier. 
Elle se sentait irrésistiblement attirée vers les malades. 
Ouelquesannées après, les circonstances matérielleslui firent 
prendre enfin une décision ferme. Elle se maria à quinze 
ans, mais elle devint veuve peu après, et dut, avec ses seules 
ressources songer à élever ses enfants. C'est alors, qu'ani- 
mée d'un beau courage, elle résolut d'apprendre la méde- 
cine. 

— Avez-vous les diplômes exig'és par le règlement? lui 
demanda le doyen. Lorsque vous les aurez acquis, venez 
me revoir, je serai heureux de vous accorder votre première 
inscription. 

En 1868, elle se présenta pourvue des baccalauréats ès- 
lettres et ès-sciences. Mais déjà elle avait été précédée de 
quelques mois par trois étrangères : une Américaine, miss 
Putnan, une Ang-laise, missGarrett, et une Russe Mlle Gont- 
charofï ; toutes les trois ayant les équivalences de leurs 
diplômes obtenus à l'étranger furent admises (i). 

Un petit livre publié un peu auparavant nous donne 

I. Cependant, lors de la prise par M'ie Garrett de sa première inscrip- 
tion, la majorité du conseil de la Faculté n'était pas favorable à linno- 
vation et il fallut une intervention de M. le ministre d'Instruction 
publique d'alors, M. Duruy, pour qu'elle soit accomplie. La même 
chose se répéta au moment où il fallait délivrer le premier diplôme de 
doctorat (à Mlle Garrett) . Cette résistance s'explique facilement : on 
supposait, et on ne se trompait pas, que les premières femmes méde- 
cins ouvrent aux autres femmes le chemin, non seulement à l'étude de 
la médecine, mais en oénéral à l'Université (droit, lettres et sciences). 



— 414 — 

un (éinoiyiui<,n> élocjucnl de ce que ropinion publi- 
que pensait dos femmes médecins. C'est rouvraii;-e : La 
femme médecin » de Mme (Jii»"! (Aug^ustinc Girault). 

L'auteurcoml)a( les ^iflerenls piéjug-éset scrupules-feinls 
uu vrais — du public et surtout du public médical. Dans une 
lettre publiée par l'Economiste du 27 septembre 18G7 un 
médecin M. Delasiauve semblait très préoccupé « du rôle 
de la femme médecin dans ses rapports avec celui du 
médecin ordiiuiire », et demandait sous quelle forme se 
traduirait entre eux la concurrence soit d'une façon géné- 
rale, à titre de lucre, soit au sein des familles. 

Dans l'intérieur des familles, — répond Mme (iaël — 
nous le savons tous d'ailleurs, très souvent le médecin du 
mari n'est pas celui de la femme ni des enfants, et je ne 
pense pas que cela soit matière « à conflits, à rivalités, à 
scandales ». 

Madame Gaël passe ensuite à une autre objection du 
même auteur, à savoir, au « mode d'organisation des étu- 
des médicales pour les jeunes fdles aspirant aux diplômes, 
les dans facultés et les écoles où dominent les jeunes 
gens ». Au temps où la coéducation universitaire n'avait 
pas encore fait ses preuves, on pouvait encore répondre 
avec Mme Gaël : « C'est une dure nécessité, j'en conviens, 
mais jusqu'à ce que l'exercice de la médecine par les fem- 
mes ait pris un développement tel qu'il soit possible 
d'avoir des hôpitaux spéciaux aux femmes où toutes les 
branches de l'art médical nécessaire à cette spécialité 
soient professées par des femmes, il faudra que les jeunes 
filles subissent cette nécessité et suivent les mêmes cours 
que les jeunes gens. » 

Aujourfl'hui on s'est convainc 11 — et les Etats-l'nis (jui 
ont cepend;inl loruh' des ccdlèges médicaux exclusive- 
ment pour les renimes peuxcnl servir de preuve — que ces 



— 415 — 

craintes de contre-manifestations du c(jlé des hommes et 
d'autres faits pareils étaient exag-érées et que, en particu- 
lier en France, ni la pudeur, ni la civilité n'ont été bles- 
sées par les étudiants. Aussi citons-nous cette réponse seu- 
lement à titre de document. 

Un autre adversaire des études médicales des femmes_, 
Jules Duval, relève dans TEconomiste français la question 
des rapports des devoirs professionnels du ne femme 
médecin avec ceux de son rôle de mère de famille. Cette 
question est toujours pendante, et cependant il faut que 
nous répétions encore avec Mme Gaël : 

« La carrière médicale n'aura pas plus d'inconvénients 
et moins encore pour le ménage et les enfants de la femme 
qui l'exercera, que n'en ont les carrières qui appellent et 
retiennent au dehors les femmes de labeur, les caissières 
de magasins, les institutrices au cachet, les professeurs de 
musique ou de dessin et... tant de femmes de loisirs, pour 
qui le monde a des exigences auxquelles elles se soumet- 
tent, en dépit de leurs devoirs de famille. » 

Mais, d'autre part, il y avait à cette époque aussi, des 
médecins qui rejetaient les préjugés. Le docteur A. Gué- 
pin écrivait : « Je croirais de mon devoir d'accepter toute 
participation, toute solidarité médicale, si j'avais affaire à 
une femme réellement instruite ; me fût-elle inconnue, si 
elle possédait un diplôme, je me croirais obligé à tout ce 
que la politesse exige, à tout ce que la confraternité pres- 
crit (i). » 

Il faut supposer que ces idées étaient assez répandues, 
car, dès 1868, en France comme aux Etats-L'nis et en 
Suisse, non toutefois dans une proportion aussi grande, le 
nombre des élèves-femmes va toujours progressant. 

I. Madame Gaël. o. c, p. j.'j. 



ilG — 



y avait : 




4 élu 


diantes 


4 


» 


3 


» 


5 


» 


8 


» 


i8 


» 


22 


)) 


28 


» 


3i 


» 


28 


» 


32 


» 


36 


» 


37 


» 


4o 


» 


81 


» 


78 


» 


io3 


» 


108 


» 


"9 


» 


ii4(i) 


» 



Eu i868-()() 
869-70 
870-71 
871-72 
872-73 
873-74 
874-75 
875-76 
876-77 
877-78 
878-79 
879-80 
880-81 
881-82 
882-83 
883-84 
884-85 
885-86 
886-87 
887-88 

Il y eut donc daus ces viugt auuées cent-dix-sept élèves, 
dont treute-cinq obtinrent des diplômes de doctorat et 
deux celui de l'officiat de santé. 

Voici les titres des quatre premières thèses avec les 
noms des auteurs : 

1870, Mlle Garrett : « Sur la niiyraine » ; 187 1, Mlle Put- 
nani : « Sur la graisse et les acides gras » ; 1876, Mme Brès : 
« De la mamelle et de ruilailcincul > : 187G, Mme Ribard : 



I. Ce nombre se décomposait ainsi qu'il suit : 70 Russes, 20 Polo- 
naises, 12 Françaises. S Ansflaises. i Aulricliicnne, 1 (ircciiuc i Tur(|ue. 
1 AintM-icainc du Nord . 



— 417 — 

« Du drainage de l'œil dans les différentes affections et 
dans le décollement de la rétine ». 

En 1888, Paris comptait, d'après l'annuaire médical, 
onze femmes docteurs dont quatre à clientèle mixte, 
une traitait les maladies de la bouche, quatre s'occupaient 
des maladies des femmes et des enfants, deux avaient la 
spécialité des femmes enceintes. Plusieurs femmes exer- 
raient en province, telle fut entre autres Mme Ribard. 
Après avoir conquis son grade de docteur, elle se fixa à 
Nantes, puis elle se rendit successivement au Caire et à 
Gonstantinople, revint de nouveau au Caire, puis de nou- 
veau quitta l'Egypte pour le Tonkin. Elle y mourut préma- 
turément en 1886 (i). 

Combien fut belle la conduite des femmes médecins 
françaises, l'exemple de Mme Brès en témoigne. 

En 1870, lorsque la guerre éclata, elle était au milieu de 
ses études. Son mari (elle s'était remariée) faisait partie de 
la garde nationale; elle-même était alors mère de trois 
enfants. Malgré cela, elle demanda à être admise dans un 
hôpital à titre d'interne provisoire. En effet, sur la propo- 
sition du professeur Broca, elle fut nommée à l'hôpital de 
la Pitié, et elle y habita pendant le siège de Paris. Elle fit 
son service avec exactitude, et quelques années plus tard, 
le professeur Broca put s'exprimer ainsi : 

« Mme Brès est entrée dans mon service en qualité d'é- 
lève stagiaire en 1869. Au mois de septembre 1871, l'ab- 
sence de plusieurs internes appelés dans les hôpitaux 
militaires, nécessitait la nomination d'internes provisoires. 
Mme Brès, sur ma proposition, fut désignée comme interne 
provisoire. En cette qualité, elle est restée pendant les 
deux sièges de Paris et après jusqu'au mois de juillet 1871. 

I. Voyez IVogrès médical, 188O; p. jOO. 

Mélanie Lipinska Û"! 



— i18 — 

Son service a toujours été très bien fait et sa tenue irré- 
jinicliable » (i ). 

Lé directeur de l'hôpital ajoute : « Mme Brès s'est tou- 
jours fait remarquer par son zèle, son dévouement et son 
excellente tenue. Elle nous a particulièrement secondés 
pendant la dernière insurrection. » 

Les professeurs Gavarret, MM. Sappey, Paul Lorain et le 
doven Wurtz disent aussi: « Par son ardeur au travail, par 
son zèle dans le service hospitalier, nous nous plaisons à 
reconnaître que Mme Brès a, par sa tenue parfaite, justi- 
fié l'ouverture de nos cours aux élèves du sexe féminin et 
obtenu le respect de tous les étudiants avec lesquels elle 
s'est trouvée forcément en rapport. » 

Deux différends sont à noter dans Thistoire postérieure 
des femmes médecins en F'rance : celui causé par la de- 
mande de l'admission à l'externat et l'autre postérieur pro- 
duit par la demande concernant l'internat. 

Déjà Mme Brès avait voulu acquérir par concours le litre 
d'externe, puis d'interne : elle s'adressa, en 187 1. à l'As- 
sistance publique et voici ce qui lui fut répondu : 

« Service de santé. — .l'ai soumis au Conseil de surveil- 
lance de l'administration la demande que vous m'avez 
adressée, afin d'être admise comme élève aux concours 
de l'externat ou de l'internat dans les hôpitaux civils de 
Paris. 

« Les témoignages honorables qui vous recommandent, 
et les services que vous aviez déjà rendus dans différentes 
circonstances, ont déterminé le Conseil à donner une atten- 
tion particulière à votre demande et il n'a voulu se pro- 
noncer qu'après avoir entendu le rapport d'une conunis- 
sion composée de plusieurs nicnibres. 

I. Pièrpcomniuniqii»'-e pnr Mm" Brès fi Mn<e Srlniltzc. 



— 419 — 

(( S'il ne s'était ag-i que de vous personnellement, je 
crois pouvoir dire que l'autorisation demandée eût été 
probablement accordée. Mais le Conseil a compris qu'il 
ne pouvait ainsi restreindre la question et, l'examinant 
en thèse générale dans son application et ses consé- 
quences d'avenir, le Conseil a eu le regret de ne pouvoir 
autoriser l'innovation que votre admission aurait con- 
sacrée. » 

Le directeur de V administration 

de V Assistance publique, 
Signé : Blondel. 
Paris, le 21 décembre 1871. 

k la suite de ce refus, les étudiantes pétitionnèrent plu- 
sieurs fois pour obtenir les mêmes avantages, et enfin, en 
1881, le Conseil de surveillance se réunit, le 17 décembre, 
pour résoudre définitivement la question. 

Après de nombreuses discussions, et considérant que les 
élèves femmes étaient déjà admises à suivre les services des 
hôpitaux en qualité de bénévoles et de stagiaires, qu'en 
demandant à subir les épreuves du concours de l'externat, 
elles n'avaient d'autre but que d'obtenir un titre qui ga- 
rantit la solidité de leurs études, et que les fonctions d'é- 
lèves externes que leur conférait ce titre étaient à peu près 
identiques à celles de bénévoles et de stagiaires, le Conseil 
décida que les étudiantes ayant demandé à être autorisées 
à subir les épreuves du concours de l'externat, pourraient 
être admises à ce concours, sous la réserve qu'elles rem- 
pliraient les conditions déterminées par le règlement sur le 
service de santé. 

Dès l'année 1882, les étudiantes ont concouru, et voici 
leur nombre pour chaque année : 

2 en 1882-83 

3 1883-84 



— 420 — 

3 1 884-8.') 

2 1885-86 

2 1886-87 

2 1887-88 

Toutes celles qui uni concouru ont été rcrues et en gé- 
néral dans un rang très honorable. Elles se sont acquittées 
de leurs fonctions « à la satisfaction de leurs chefs (i). 
Aucune plainte n'a été formulée contre elles ni par les ma- 
lades, ni par les directeurs des établissements hospita- 
liers (2). 

Par conséquent, elles n'ont donné à I administration au- 
cun motif de reg^retter sa décision. 

Obéissant aux règlements mêmes de l'administration de 
l'Assistance publique qui dit que les externes de deuxième 
et de troisième année sont obligés de concourir pour l'in- 
ternat, elles demandèrent, deux ans plus tard, à profiter 
des avantages que leur conférait le titre d'externes et à 
concourir pour l'internat. 

L'administration (3), n'exécutant pas le règlement, re- 
fusa l'inscription, s'appuyant sur ce que, lorsqu'on avait 
permis aux femmes de concourir pour l'externat, on avait 
fait la restriction « mentale » que c'était sous cette réserve 
que ces externes ne pourraient être internes. Le Conseil 
de surveillance de l'Assistance publique eut beau voter 
l'application commune du règlement, la direction résista, 
et les femmes furent exclues, au moins pendant l'année 
1884, du Cducours de l'internat, contrairement à leur 
droit. 

Celte résistance (4) de l'adMiinistration fut motivée par 

1. l'roi^rrs iiunlical, 27 sept. 1884, p. 777. 

2. IdfïH, :>-, sept. i88/|, p. 777. 
'A. Iiiem.. 777. 

l\. Idem., .'')i décembre i88/|, p. 1092. 



— 121 — 

la pétition d'un certain nombre d'internes, portant 90 si- 
gnatures, y compris celles d'un grand nombre d'internes 
provisoires qui prétendaient s'opposer à l'admission des 
étudiantes à l'internat. 

La pétition (i) des internes n'a jamais été publiée, mais 
les journaux ont fait connaître les principaux arguments 
sur lesquels elle s'appuyait. Selon ce document, les fem- 
mes n'ont pas les aptitudes physiques nécessaires. Elles 
n'ont pas non plus les qualités morales, ni les qualités in- 
tellectuelles suffisantes. Sans compter la salle de garde et 
ses inconvénients ! 

En somme, la seule objection, c'était leur sexe. Cepen- 
dant, il ne les avait pas empêchées de faire leur service 
d'externes, à la satisfaction de leurs chefs, et l'avenir a 
prouvé qu'il ne les a pas empêchées non plus d'être de 
bons internes. 

Une autre objection fut basée sur le fait qu'un certain 
nombre de médecins et de chirurgiens des hôpitaux avaient 
appuyé la pétition des internes. On en concluait que, 
même admises en concours, les femmes ne trouveraient pas 
de places. Un certain nombre de médecins et de chirur- 
giens se chargèrent de répondre par une pétition on sens 
contraire, et, parmi eux, se trouvent (2) : MM. Verneuil, 
Charcot, Bail, Fournier, Damaschino, Jaccoud, Germain 
Sée, Duplay, professeurs à la Faculté de médecine, méde- 
cins et chirurgiens des hôpitaux ; MM. Grancher, Jofl'roy, 
Landouzy, Raymond, Pinard, Berger, Dujardin-Beaumelz, 
Benjamin Auger, Théophile Auger, Dejerine, Gouguen- 
heim, Porak, Bar, Brissaud, Empis, Vidal, de Beurmann, 
de Saint-Germain, Maygrier, Prengruéber, Landrieux, Hu- 
tinel. Marchand, Ribemont, Constantin Paul, agrégés de la 

1. Progrès médical, le 3i déceml). 1884. 

2. Idem. 1884, p. 1092. 



— 422 — { 

Faculté, chirurgiens, médecins ou accoucheurs des hôpi- 
taux. 

Ont sig-né également : MM. i^aul Bert, A. Gautier, Bail- \ 

Ion, Sappey, Blanchard, professeurs et aj^réi^és. i 

Le 5 novembre i884 (i), les chiruri^iens des hôpitaux | 

étaient convoqués en séance extraordinaire. i 

Le vendredi, la Société des médecins des hôpitaux déli- 
bérait à son tour, et malsrré le nombre si considérable et 
les noms si importants des défenseurs des étudiantes, les 

deux réunions, à la presque unanimité,votaient contre Tin- I 

ternat des femmes. • 

A cette séance, M. Nicaise exposa d'abord comment les J 

étudiantes, après plusieurs échecs, avaient obtenu d'abord 1 

l'externat sous la condition expresse qu'elles ne pour- 1 

raient jamais sen prévaloir pour réclamer le titre et les j 

fonctions d'internes ; — comment elles avaient pu oublier ] 

cet eng'ag'ement formel, aidées par le Conseil municipal, j 

soutenues par le Conseil de surveillance, et malgré la repu- ^ 

gnance de l'administration ; — comment de nouvelles dé- ; 

marches avaient disposé en leur faveur M. le Préfet de la ; 
Seine et presque assuré leur succès ; — comment enfin 

MM. Hardy, Nicaise et Moutard-Martin, soutenus de M.Tré- '■ 

lai, avaient été reçus par M. le préfet et l'avaient prié d'at- j 

tendre l'avis du corps médical. I 

M. Verneuil (2) prononça ensuite, en faveur des femmes, j 
un discours élevé, dans lequel il rappelait que 42 méde- j 
cins ou chirurgiens, parmi lesquels 11 professeurs de 
l'école, avaient signé une déclaration en faveurs des étu- 
diantes, j 

M. Trélat combattit la projiosition de M. Verneuil en se | 



1. Semaine médicale, 1884, p. 447' 

2. Semaine médicale, i3 novembre 1884, p. i^»47. 



— 423 — 

fondant sur les inconvénients qui résulteraient de la promis- 
cuité des sexes. 

On procéda au vote et la réunion se prononça contre 
l'internat des femmes à une forte majorité. Il y eut seule- 
ment 4 voix en faveur de la proposition, à savoir celles de 
MM. Berger, Marchand, Prengrueber, Verneuil. 

D'un autre côté, la Société des médecins dès hôpitaux 
eut, le 7 novembre, une réunion extraordinaire pour 
discuter la même question. 

Ici, M. Landouzy prit la défense des externes en des ter- 
mes chaleureux et pleins de bon sens. L'internat étant une 
véritable école d'instruction médicale, il faut s'inspirer de 
l'idée qui a fait créer cette grande école professionnelle, il 
faut se souvenir que l'internat est une école plutôt qu'une 
fonction. Puisqu'il s'agissait d'une école ouverte au con- 
cours, M. Laudouzy demanda : 

10 Si, en droit, on pouvait refuser à une externe femme 
ce qu'on accorderait à un externe homme, puisque, aux 
termes du règlement hospitalier, rinternat est le complé- 
ment de l'externat ; 

2° Si, en fait, on n'aboutirait pas à cette extrémité de 
maintenir de propos délibéré, les femmes médecins à un 
taux d'instruction inférieure, pour le diplôme de docteur. 

(( On leur impose, dit-il, le même stage, les mêmes char- 
ges, les mêmes épreuves et on leur refuserait les moyens 
de solide instruction qu'on accorde aux seuls hommes. 
Ouvrir par concours l'internat aux femmes, c'est leur 
ouvrir la véritable école du savoir et du dévouement pro- 
fessionnels celle à laquelle ont été instruits et formés tous 
ceux qui, dans le monde entier honorent la science et la 
pratique médicales ». Malgré cela il y eut seulement 4 à f) 
voix appuyant M. Landouzy. La grande majorité était con- 
tre lui. En conséquence la Société des médecins des hôpi- 



— 4-24 — 

laiix rr[>(»ussa la (Iciiiaiidc loiiimlée [)ar les externes fem- 
mes. La (jiiestion (n de riiiteniat des femmes fat aussi, 
au Conseil munieipal, l'objet dune discussion (2 février) à 
laquelle prirent part MM. Piperaud, Chas-^aing-, Robinet, 
Strauss, Levraud, Deschamps, le D' Desprès et le directeur 
de l'Assistance publique M. Pevron, et le Conseil, par 't'j 
voix contré ro, vota l'ordre du jour de M. Piperaud, ainsi 
conçu : <( Le Conseil, considérant (|u'il est juste de faciliter 
l'instruction nîédicale des femmes — considérant que les 
fonctions d'externes des hôpitaux donnent droit à l'admis- 
sion au concours de l'internat sous peine de déchéance, — 
invite l'administration à ne plus s'opposer à ladmission 
des femmes audit concoujs de l'internat ». 

Enfin, malg-ré l'opposition formelle de la majorité des 
médecins et chirurgiens des hôpitaux, malg"ré les démar- 
ches faites par M. le professeur Hardy, président de l'Asso- 
ciation des hôpitaux de Paris^un arrêté préfectoral autorisa 
l'admission des femmes externes au concours de l'internat 
pour l'année suivante (1880). Cet arrêté (3i juillet 1880) (2) 
a donc décidé et résolu la question d'une façon favorable et 
définitive. 

11 dit : (( Article I''^ — Les élèves externes femmes qui 
rempliront les conditions imposées par le règ'lement sur le 
srrvi(M; de santé seront admises à prendre part au concours 
de rinlcrnal. Les internes femmes seront soumises à toutes 
l(;s rèt'Ies d'ordre inti'rieiii' et de (liscijdiMc qui concernent 
les internes hommes. 

Article 2. — Ces dispositions seront mises en vig-ueur en 
atl»'ndant (jue le travail de révision auquel est soumis le 
règlement sur le service de santé permette de les y insérer ». 

Signé : « E. Poubelle ». 

1. Semaine iiu-diiale. i3 iiovonibro iSH/j, jt. 4/17. 
:>.. l'.iris rn«''dical, du 2() aoùl iSS'). p. ^m. 



— 42o — 

En conséquence Mlle Klumpke et Edwards concoururenl 
en i885; Mlles Klumpke fut nommée interne provisoire à la 
suite du concours, 1886-87, puis iiitei'ne titulaire attachée 
au service de M. Baizer à l'hôpital de Lourcine. Mlle Ed- 
wards fut nommée interne provisoire de l'hospice des En- 
fants Assistés. 

Les deux premières femmes internes se montrèrent à la 
hauteur de leur tache scientifique. Mlle Klumpke travail- 
lait avec zèle sous la direction du docteur Baizer et à la 
séance de la Société de Biologie du 7 juillet 1888 elle rendit 
compte avec le docteur Baizer, des recherches faites sur les 
injections sous-cutanées de préparations mercurielles inso- 
lubles (le calomel et l'oxyde jaune). Selon eux, ces injections 
s'accompagnent ordinairement de lésions névrosiques loca- 
les, leur conclusion pratique était que si ces névroses ne 
constituent pas un obstacle absolu à l'emploi de ces injec- 
tions, elles doivent cependant en restreindre l'emploi et 
obliger à ne se servir que de doses peu élevées. Sept ans 
plus tard, docteur en médecine et mariée, elle publia 
avec son mari le docteur Déjerine, professeur agrégé à la 
Faculté de médecine et médecin à l'hospice de Bicètre, un 
travail volumineux intitulé: «Anatomie des centres nerveux 
tome I ; méthodes générales d'étude. Embryogénie, Histo- 
genèse et Histologie anatomie du cerveau. » (Un volume 
grand in-8" de 816 pages avec 4ûi figures dont quarante- 
cinq en couleurs. Rueff et C'" éditeurs Paris 1895. La « Revue 
générale des sciences pures et appliquées » (X" du 3() dé- 
cembre 189.")) en disait : 

« L'étude du cerveau humain comporte déjà une riche 
bibliographie, et cependant c'est avec une vive satisfaction 
que l'ouvrage de M. et Mme Déjerine a été accueilli par tous 
ceux qui s'occupent de pathologie nerveuse ou de psycho- 
physiologie. 



— 4-26 — ^ 

11 

■j 
« Et disons-le de suite, si le grand honneur en revient à ' 

l'auteur principal, à Déjerine qui a mis dans ce livre la ', 

quintescence d'un labeur infatig-able et ininterrompu de ^ 

quinze ans de recherches cliniques et anatomopatholog'i- 1 

ques on n(> sauiait oublier le rôle important joué par ses i 

collaborateurs et, en premier lieu, celui de Mme Déjerine- j 

Klumpke qui, associée depuis lontjtemps aux recherches de ' 

son mari, a apporté, dans ce travail fait en commun, une ; 

collaboration des plus actives (i) ». 

Mlle Blanche Edwards a publié dans le progrès médical | 

(i6 février 1889) un article sur la «.salpingite interstitielle» ; | 

puis deux autres sur l'origine bovine de la scarlatine (Pro- i 

grès médical du 10 septembre 1888), et sur la prophylaxie i 

des maladies infectieuses chez les enfants. Le 28 jan- ; 

\\cv 1889 elle a soutenu sa thèse devant la Faculté de Paris, I 
le sujet en était : « De l'hémiplégie dans quelques affec- 
tions nerveuses » (2). 

D'ailleurs, dès que les premières étudiantes furent reçues ) 
internes, les partisans des études féminines offrirent un 

banquet à leur honneur. Le « Progrès médical » de 1887 ■ 
(p 122) écrivait : «Un comité d'étudiants et de docteurs en 
médecine vient de se former poui- oITrir un banquet aux 

premières étudiantes reçues internes des liApitaux. Les per- j 

1. .M"'' Kliiin|)ke est encore l'auteur, entre autres publications, d'un 
travail intilulé : « Conirihution à 1 étude des paralysies radiculaires 
du j)lexus brachial »,tr.'ivail couronne en i88ti par l'Académie de méde- 
cine, prix Godard, i.ooo francs. 

2. l'endant celle thèse, .M. Charcot revint sur son thènie favori, la 
spécialisation dans laquelle il aurait voulu que la femme se tint. On y 
saisira quel(|ues échos de l'ancien esprit anliféminisle. Je voudrais, 
dit-il, que la femme ne se vouât qu'aux femmes et aux enfants. Il 
ajouta qu'il ne voyait pas 1res bien une femme faisant une opération à ■ 
la hanche d'un hon)me oubliant qu'un médecin na pas de sexe, car s'il i 
en était autrement, remanjue la Kcvue scientifi(iue des femmes (iHHi), 
paiçe 28), il serait tout aussi inconvenant et même plus quiin homme ; 
fasse une opération à la hanche d'une femme. „ 



— 427 — 

sonnes qui désireraient y prendre part sont priées de se faire 
inscrire à partir de sept heures du soir tous les jours, chez 
M. Madeuf, étudiant en médecine. » 

Pourtant jusqu'à présent on n'a pas permis aux femmes 
d'aller au delà de l'internat. Elles sont encore exclues des au- 
tres concours supérieurs, notamment des concours de clini- 
cat ; pour ceux-ci cependant tout docteur en médecine fran- 
çais et âgé de moins de trente-trois ans a le droit de se faire 
inscrire. Mais, le i5 mai 1886, M. Goblet érig-ea en principe 
la non valabilité à cet é^^^ard du diplôme de docteur en méde- 
cine conféré à une femme. Lorsque le 26 mai 1888 Mlle IMes- 
nard de Bordeaux écrivit à M. le ministre de rinstruclion 
publique afin de le prier de vouloir bien dire si l'exclusion 
des femmes serait maintenue lors des prochains concours 
de clinicat, elle reçut le 4 juin la réponse suivante. « Le Mi- 
nistre informe qu'il ne lui est pas possible de revenir sur la 
décision du i5 mars i88() (i).» 

En dehors de cela, la vie des femmes médecins françaises 
s'écoula paisiblement ; le caractère purement privé de la 
profession ne soulevait que peu de difficultés, et l'opinion 
publique accueillait favorablement l'innovation. Peu à pou 
l'on s'y accoutuma. Au mois de juin 1882, il n'y :ivait en 
F'rance que sept femmes médecins, en 1888, Paris seul en 
comptait onze. 

Avec le temps les femmes furent aussi admises à certaines 
fonctions officielles. Par arrêté ministériel du 20Jauvier 1886 
Mme Sarrante, née Gâches, aété nommée médecin suppléant 
du théâtre national de l'Opéra, une femme médecin était 
attachée à la mission de Paul Bert en Annam et au TonUin. 

Plus tard, Mme Bertillon, née Schultz, fut nommée méde- 
cin en titre d'un lycée de jeunes fdles à l^iris. Tel était 

I. Revue scientifique des femmes, 1888, page i35. 



— 428 - 

l'état de choses vers 1890. Tout semblait présager que dans 
les années suivantes il en serait encore mieux. In des cha- 
pitres suivants montrera que ces espérances n'ont pas été 
déçue. 



CHAPITRE XXV 

Angleterre. 

LuUedes femmes pour l'étude de la médecine. — Les premières femmes 
médecins. — Formation de l'école de médecine pour les femmes, à 
Londres (1877). — Admission de ses élèves aux grades médicaux. — 
Son organisation. — New hospital for women. — Autres écoles de 
médecine se fondent. — Les femmes médecins anglaises entre 1874 
et 1890. — Leur position sociale. — Les hôpitaux et les dispensaires 
dirigés par elles. — Association des femmes médecins enregistrées. 

En Ansi-leterre, l'admission des femmes à l'étude et à 

l'exercice de la médecine ne se passa pas d'une façon aussi 

simple qu'en Suisse et en France. Nous avons vu déjà 

flu'en i853 Emilie Blackwell voulait d'abord se fixer en 

Ang-leterre pour y exercer. Mais, l'opinion publique était 

trop hostile aux femmes médecins pour qu'elle put compter 

sui' quehjue succès. 

. Ce n'est que dix ans j)Ius lard ([iic Mile Elisabeth Garrelt 

! (aujourd'hui Mme (îarrett Aiub'rson) osa se hasarder sur le 

! domaine de la médecine. 

Elle ai^issait cependant sous riiilliicuce immédiate de 
Mlle Elisabeth Blackwell cloiil Mlle (Iarrett fit la connais- 
sance lors de son séjour en Ang-hnfîrre, en i858. Dans 
une lettre datée du 10 juin i856, Elisabeth Blackwell écrit 
à Mme Byron : 

(( Mon voyag'e m'a fait beaucoup de plaisir. ,Ie me suis 
persuadée personnellement de ce que m'écrivait ma sœur 



— 429 — 

d'Edimbourg-, à savoir qu'une révolution complète s'est 
opérée dans l'esprit des femmes, relativement à la ques- 
tion de l'étude de la médecine. Des mères viennent chez 
moi pour me demander des conseils. Les jeunes dames 
m'écoutent attentivement dès que je leur parle de mes ten- 
tatives de pionnière. Trois d'entre elles ont pris la décision 
de se mettre à l'étude de la médecine » (i). 

L'une d'elles était Mlle (iarrettqui s'attacha bientôt cor- 
dialement à sa devancière américaine. 

L'autobiographie de Mlle Elisabeth Blackwell renferme 
plusieurs lettres de miss (larrett qui dénotent le zèle ani- 
mant la nouvelle adepte, son amour de la science et son 
ardeur. Elle y raconte toutes ses tentatives, et ses défaites 
qui auraient pu décourager facilement un caraciière moins 
bien trempé. 

Car, il faut savoir, qu'aucune école de médecine ne vou- 
lait l'admettre. Elle s'appropria tout de même la connais- 
sance de la médecine. Elle fit d'abord ses études d'infir- 
mière, puis de sag-e-femme et prit des leçons particulières 
de médecine. Suffisamment préparée, elle réussit enfin à 
obtenir en i865 de la Apothecaries Society de Londres, le 
diplôme de licenciée en médecine. 

La dite société est une corporation non seulement phar- 
macologique mais aussi médicale. D'après la patente de 
Jacques L"", 1617 de tout étudiant qui a subi avec succès 
l'examen devant le jury composé de membres de cette 
société est reconnu comme médecin pouvant traiter tous 
les malades et leur préparer des médicaments. 

Jusqu'à nos jours un g^rand nombre de médecins sont 
« L. S. A. » c'est à dire « Licenciés de la Society Apo^ 
ihecaries. » 

I. Elisabilli Blackwell, Fioneei* workj p. 224. 



— 430 — 

Mlle (larelt passa donc son examen devant le même jury 
et fut à la suite de cela enregistrée comme médecin anglais 
reconnu par l'Etat. 

En 1868, Mlle Marv Patn;nn ^aujourd'hui Mme Jacobi),de 
Xew-York, obtint la permission du gouvernement impérial 
français d'étudier à l'école de médecine de Paris et de passer 
tous les examens nécessaires pour l'obtention du grade de 
docteur. Dès que Mlle Garrett l'apprit, elle envoya aussi 
une demande à la faculté de Paris (i). Bien que déjàdiplô- 
méeen Angleterre, elle voulait approfondir ses études. Nous 
savons déjà qu'elle fut admise. A cet égard M. Dureau nous 
écrit : 

« Je trouve dans mes notes que Mlle Garrett, pourvue 
d'un diplôme médical anglais a été autorisée par décision 
ministérielle du 18 février 1879 : i^A prendre cumulative- 
ment ses inscriptions de doctorat à la faculté de méd- 
cinc de Paris. 2° A subir devant la dite faculté, les épreuves 
délinitives du grade de docteur, sans être tenue de produire 
les diplômes de bachelier ès-lettres et de bachelier ès- 
science restreint, et de passer les examens de fin d'année. » 

Mlle Garrett a passé lesdits examens dans l'ordre suivant 
le i''' le i.') mars 1869, le, 2« le 28 mai, le ^ le décembre, 
le 4'' le ^4 décembre de la même année, le ')' le 4 j^^"- 
vi(M- 1870 et sa thèse le i.") janvier 1870. 

i.ors de sa rentrée, elle trouva en Angleterre une autre 
femme médecin, pourvue du titre de docteur. C'était Fran- 
çoise Morgan (Mme Hoggan) que nous connaissons de Zu- 
rich . I^llc avait commencé ses études (aussi sous les auspi- 
ces de la société de pharmacie) avec deux autres femmes en 
ïHCtC). Mais, lorsqu'en i8(»7 toutes les trois passèrent leurs 
examens, les protecteurs curent jkmii-, cl craignant i'alllux 

I. Tous cps (lélails liinMil r.icniilos par Mmo rmrrrtt-Anflprson in 
M ForlriiijlUly Kevicw », du icr mars ibyit. 



— 431 — 

des femmes dans la profession médicale décidèrent de leur 
refuser la permission de continuer leurs études. 

Françoise Morg-an partit alors pour Zurich, ses deux 
camarades se marièrent sur ces entrefaites et ne suivirent 
pas son exemple. Mais, nous savions que bientôt plusieurs 
autres allèrent en Suisse. 

Cependant les femmes anglaises ne pouvaient pas tolé- 
rer cet état de choses. Et pendant que Mlle Garrelt et Mlle 
Morgan passaient leurs derniers examens, un certain nom- 
bre de leurs amies plus jeunes, frappa de nouveaux aux 
portes des Universités ang-laises. Cette fois-ci, ce fut en 
Ecosse qu'on leur accorda l'hospitalité. 

La plus connue d'entre elles est Mme Jex Blake. 

En 1869, elle prit la résolution de commencer ses études 
médicales, dans le but de conquérir les g-rades et d'exercer. 
Elle voulait les faire en Angleterre et non à létranger, et 
s'adressa à l'Université de Londres. Mais, les statuts mêmes 
de celle-ci s'opposaient à l'admission d'un étudiant du sexe 
féminin. Elle se dirigea alors vers Edimbourg. Là elle 
trouva quelques amis parmi les professeurs qui l'engagè- 
rent à suivre les cours et à laisser de cc'ité, pour commencer^ 
la question de l'immatriculation. C'est ce qu'elle allait faire 
quand l'Université mit des bâtons dans les roues et voulut 
délibérer sur la question. L'université déclara que pour un 
cas isolé, pour une seule candidate, elle ne pouvait prendre 
de décision, et sembla témoigner le désir de voir quelques 
personnes se joindre à Mme Jex Blake. 

Quatre dames vinrent se grouper autour de cette dernière 
qui s'adressa alors au recteur pour lui demander, si les élè- 
ves femmes seraient admises aux cours, à condition qu'el- 
les s'arrangeassent pour avoir des cours séparés ; si elles 
seraient, en conséquence, admises à l'immatriculation et 
aux examens nécessaires pour l'obtention des grades médi- 



— 432 — 

eaux. La faculté de médecine se réunit et fut d'avis de per- 
mettre aux candidates de se faire inscrire, de suivre les cours 
à condition qu'il en fut fait de spéciaux pour elles, mais 
sans qu'aucun professeur pût être tenu défaire ces cours; 
à condition, enfin, qu'elles se missent d'accord avec les pro- 
fesseurs disposés à donner des leçons sur le chiffre des hono- 
raires. Le sénat académique appuya l'avis, qui fut adopté, 
et, en octobre 1869, Mme Jex Blake et quatre autres dames 
furent admises à passer l'examen préalable exig-é pour les 
étudiants entrant à l'Université. Toutes réussirent et pu- 
rent s'inscrire régulièrement, acquittant les droits régle- 
mentaires et portées sur le registre des étudiants en méde- 
cine ; cette dernière formalité étant oblig-atoire pour tous 
les étudiants en médecine et représentant la seule preuve 
légales de l'époque où ces études médicales ont été commen- 
cées. 

Pendant six mois, tout alla bien. Les étudiantes suivaient 
les cours qui leur étaient spécialement destinés, identiques 
d'ailleurs à ceux que suivaient les étudiants; elles subis- 
saient les mêmes examens, et on les notait d'après le même 
svstème. Leur travail fut excellent, car aux examens elles 
furent dans les premières. 

Tandis (jue dans la classe de piivsiologie aS étudiants sur 
i:>-j étaient dans lea honours list, et dans la classe de chi- 
mie lU sur 2O6 ; sur les "> femmes qui suivaient ces classes, 
(juatre firent partie de cette liste, dans les deux classes. L'une 
d'elles fut même troisième sur la liste, en chimie. Ici se 
place un incident. Les statuts de l'université disent f|iie les 
(jiiatreéludiantes ayant olittMiu les premières places ont droit 
an.\ //ftpc Sc/i(j/firs/iips, situations priviligiées créées par le 
professeur llope, et fjui d(jn tient accès gratuit au labora- 
toire. Du moment où les l'emmes ne pouvaient travailler 
avec les étudiants, il était présumable que la jeune fille 



— 433 — 

classée 3« sur la liste, et par cela même, en droit d'avoir un 
de ces scholarships, pourrait et même devrait se voir refu- 
ser leprivilèg'e inhérent à cette situation ; mais il ne sem- 
blait pas que le titre de Hope Scholarpnt lui être enlevé. 
Ce fut pourtant fait, sous le prétexte que la jeune fille n'é- 
tait pas membre de la classe de chimie, puisqu'elle n'avait 
pas suivi le cours à la même heure que les étudiants. En 
même temps, on lui décernait la médaille à laquelle ont 
droit les cinq premiers de la classe, et d'autre part^ on lui 
refusait le certificat ordinaire d'assiduité à la classe de chi- 
mie ; ce certificat étant indispensable, la jeune étudiante, 
miss Lecky en appela au sénat académique, qui autorisa 
pour elle la délivrance de certificats ordinaires attestant que 
les cours de la classe de chimie avaient été suivis, mais 
refusa de donner le Scholarships. En un mot, la candidate 
était successivement considérée comme faisant partie d'une 
classe, puis comme n'en faisant pas partie ; et c'était une 
injustice véritable que de lui refuser le titre qu'elle avait 
gag^né. 

Cependant les cours reprirent, et, pour la première 
fois, les étudiants des deux sexes furent réunis non dans les 
cours officiels, où la chose était défendue, mais dans des 
cours auxiliaires, celui d'A. Nicholspn, naturaliste bien 
connu, par exemple. Peu après d'autres professeurs suivi- 
rent cet exemple. Entre temps les étudiantes voulurent pou- 
voir étudier ailleurs que dans les livres, et elles demandaient 
à être admise dans les salles de la Royal Infirmary. Que se 
passa-t-il ? On ne le sait guère, et on le devine encore 
moins. Toujours est-il que, vers cette époque l'attitude des 
étudiants, jusque-là pacifique et courtoise, devint notoire- 
ment hostile et grossière et lorsque les étudiantes demandè- 
rent à pénétrer dans les salles d'hôpital, ils adressèrent une 
pétition, demandant que ce leur fut refusé ; ce qui arriva. 
.ML'Iaiiie Lipinska •1'^ 



i 

î 

Non contents de ce résultat, les étudiants devinrent plus • 

grossiers encore de terme et de langage, et, un jour d'exa- i 

men, ils réussirent presque à empêcher les étudiantes d'ar- | 

river devant leurs examinateurs. A en juger par les extraits , 

de journaux, les semonces qu'ils méritaient, ne leur furent ' 

pas épargnées ; et ils ne trouvèrent rien à répliquer aux ' 

réflexions sévères que leur conduite provoqua, ni aux rail- j 

leries du public. Ils furent parfaitement ridicules. Ils n'é- \ 

taient pas seuls d'ailleurs ; plusieurs médecins et profes- ^ 

seurs les encouragaieut et l'un de ceux-ci ne craignit pas de \ 
dire qu'il avait trop de fils à caser pour jamais faciliter 
l'accès des femmes dans la profession médicale. 

Au fond, c'était une question de concurrence, comme 

nous le verrons plus loin, qui motivait cette opposition. ] 

• i 

Faire des études de médecine sans fréquenter l'hopi- 
tal, voilà qui est impossible. Aussi, les étudiantes furent- i 
elles fort en peine quand la Hoijdl Infirnuinj refusa de leur '\ 
ouvrir ses portes. Heureusement, le conseil de direction de 
celle-ci devait être prochainement renouvelé, selon les sta- 
tuts de cet hôpital. Les élections se préparèrent sur la \ 
question de l'admission ou de l'exclusion des étudiantes. ^ 
Celles-ci avaient beaucoup de sympathie. Des pétitions J 
signées par les femmes d'Edimbourg, circulèrent en faveur 
des étudiantes ; des hommes éminents comme Darwin, \ 
Galton, Marchison, Huxley, Tyndall, Lockyer parlèrent et \ 
écrivirent à l'appui de ces pétitions. 

D'autre part, les étudiants se rendaient plus ridicules , 

que jamais, et, dans une réunion publique, organisée pour ^ 

la discussion de la question, une vieille (hune trouva à leur j 

adresser un coiM|tliin('iit ancjiiel ils ne purent rien répon- \ 

dre. Elle était venue à cette réunion, leur dédara-t-elle, \ 

pour voir un peu « à quelle espèce de gens » les femmes .. 

déviaient désormais ;i\ ()ii- allaire, Cduime médecins, au cas \ 



— 43o — 

où la carrière médicale serait fermée au sexe faible. Le 
spectacle n'était pas encourageant. A la même réunion, un 
professeur disait qu'il fallait exclure les femmes des salles 
d'hôpital, parce que « les sentiments de délicatesse des 
étudiants seraient blessés par la présence de celles-ci ». 
Sir James Cote lui répliqua que les infirmières ne sem- 
blaient cependant gêner la délicatesse d'aucun étudiant. 
Avant les élections, les étudiantes, prenant en considéra- 
tion la sensibilité exquise et la délicatesse maladive des 
étudiants, demandèrent à être admises dans une partie très 
restreinte de l'hôpital, de façon à ne pas gêner leurs cama- 
rades ; elles voulaient travailler sans gêner personne et 
sans imposer leur présence à ceux qu'elle gênerait. 

Mais, un nouvel incident se produisit avant les élec- 
tions, qui vint témoigner de la sympathie que le public 
portait aux étudiantes. Mme Jex-Blake avait, à propos 
de l'attitude particulièrement grossière d'un préparateur, 
déclaré de vive voix et par écrit, dans un journal que 
cette attitude ne pouvait s'expliquer que par l'hypothèse 
d'un état d'ivresse complète. De là procès du prépara- 
teur contre Mme Blake. Celle-ci perdit; le gagnant obtint 
pour dommages et intérêts la somme d'un liard. Mais, le 
jury croyait, parait-il, pouvoir donner à celui-ci cette 
modeste satisfaction sans faire incomber les dépens à la 
partie perdante. 11 n'en fut pas ainsi, et Mme Blake fut 
condamnée aux dépens, près de 23.ooo francs. La justice 
coûte cher en Angleterre. Aussitôt les résultats connus, 
diverses personnes prirent l'initiative d'une souscription 
pour aider Mme Blake à acquitter sa dette. En un mois, 
la somme fut souscrite et au delà. Ceci mit les étudiants 
en colère ; ils insultaient les étudiantes dans la rue, leur 
adressaient des lettres anonymes obscènes; bref, ils se 
conduisirent en vrais goujats. In [iroverbe anglais dit 



— 43(3 — Sll 

que si le i^t'iitloiiian n'est pas né linuéj dans riiomnie, 1 
on ne peut 1 v faire développer. Evidemment les étudiants \ 
d'EdiinhouiiT n'étaient pas nés çenlleinen. jj 

Peu a[)iès cet inridcnt. les étudiantes passèrent un • 
examen d'une façon très satisfaisante. Enfin les élections \ 
à la Royal Infimary se firent. Elles furent favorables en ce 
sens que la majorité était pour l'admission des femmes dans 
I hùpilal. el un jjrofesscur eut licauconj) de succès en décla- j 
rant qu'il lui j)araîtrait monstrueux que dans un pays où 
les rênes du 4rouvernement étaient confiées aux mains d'une i 
femme, l'on refusât à des femmes le pouvoir de donner une 
médecine ou de préparer un vésicatoire. Mais, sur des pré- 
textes absolument mauvais, la majorité réussit à faire sus- i 
pendre pendant près d'un an la validation des élections. j 

Elle faillit obtenir ce qu'elle voulait, c'est-à-dire : mettre ] 
le conseil, élu pour un an, hors d'état de délil)érer et de 
voter l'admission des étudiantes, c'était une manière de 
g-as^ner du temps et de préparer des élections plus favora- « 
blés. Mais quinze jours avant l'époque où le renouvellement 
eût été nécessaire, les élections puitMit être validées et les ; 
élus purent voter. Les étudiantes étaient admises à l'hôpital, 
à condition qu'elles n'iraient que dans les services dont les 
chefs voudraient bien les recevoir, soit dans un sixième 
environ des salles et à des heures où il n'y aurait pas d'étu- 
diants présents. 

Ce point acquis, les étudiantes se mirent au travail. i 
grâce à l'obligeance des chefs qui voulurent bien faire deux 
visites, l'une avec les étudiants, l'autre avec les étudiantes; 
car, la séparation des sexes était exigée par la délibération 
autorisant l'admission de ces dernières. Cependant la sym- ' 
pathir piiltli(|n(' l'iitoiirail (Ir [tins en plus les étufliantes. Un < 
inconnu M. W ;ilt"r Tlionison \inl Iriiidonner :>.">. ooo francs | 
pour les ;iifler dans leurs ('ludes. I 



- -i:n - 

Malgré les points acquis, il restait des obstacles à sur- 
monter. En réalité, on avait autorisé les étudiantes à com- 
mencer leurs études, mais non à conquérir leurs grades. Or 
autoriser des étudiantes à étudier la médecine, c'est les 
autoriser à aller juscju'au bout, arguait Mme Jex Blake. 
Non, répliquait la Faculté. De là procès contre celte der- 
nière. Les étudiantes perdirent. Encore plus de 20.000 fr. 
de frais de justice. Que faire alors ? Elles se retournèrent 
du côté de diverses universités, mais en vain, et décidèrent 
pour le moment, de continuer leurs études sans se préoc- 
cuper du diplôme. Celles-ci achevées, la question du diplôme 
se représenta. Il fallait en finir. Les étudiantes s'adressèrent 
au Parlement. Ce fut long-. On dut rechercher des amis, des 
partisans pour appuyer la pétition. La pétition fut sig-nép 
de 16.000 dames, 4-ooo hommes et 52 professeurs. Le bili 
fut plusieurs fois ajourné pour différentes raisons ; il fallut 
provoquer un mouvement public en sa faveur. Mais tout 
échoua : le bill fut repoussé. Les étudiantes se retournèrent 
d'un autre côté. 

On sait quel rôle joue dans les paysang-lo-saxons l'initia- 
tive privée. Or, dès qu'on eût les preuves que les facultés 
médicales ne céderaient pas aux instances féminines 
(Mme Jex Blake et ses amies furent oblig-ées d'aller en 
Suisse, à Berne et à Zurich, pour obtenir les diph'imes), 
une association composée des dames les plus distinguées et 
des personnes les plus haut placées dans la politique et la 
science, se constitua le 22 août 1877 pour fonder à Londres 
une école médicale complète ouverte aux femmes. Il fallait 
pourvoir à un enseignement médical complet, disposer de 
la clinique d'un g-rand hôpital et obtenir l'autorisation pour 
les élèves de se présenter aux examens officiels. 

L'école fut ouverte en octobre 1877, à Londres (llendrietta 
Street, Brunswick Square) avec le concours de professeurs 



— 438 — 

distin2;-ués pris dans les autres institutions. Il y eut 23 étu- 
diantes cette année-là. 

Pendant trois ans les cours furent purement théoriques, 
aucun hôpital n'était à la disposition des élèves. Les hôpi- 
taux masculins ne voulaient pas admettre les étudiantes ; 
et en dehors d'eux, il n'y avait qu'un seul hôpital dirigé 
par les femmes, celui de Mlle Garrett. Car cette dernière 
avait fondé déjà, en 1866, an dispensaire à Londres (Lisson 
Grove) et y donnait les soins médicaux aux femmes et aux 
enfants indigents. 

Pendant (juelque temps Mlle Garrett y travaillait seule. 
Plus tard, lorsque de nouvelles femmes docteurs anglaises 
vinrent de Suisse, elle leur offrit des places chez elle et 
transforma en même temps le dispensaire en petit hôpital. 
Comme l'hôpital d'Elisabeth Blackwell, il croissait progres- 
sivement et devint par la suite le grand hôpital « New hos- 
pital for Women » (Euston Road) d'aujourd'hui. Mais, 
vers 1877, il ne comptait encore que vingt six lits, et selon 
les exigences du « General médical council » (Conseil médi- 
cal général), de la Grande-Bretagne, un hôpital de 100 lits 
seulement peut servir de clinique. 

Ce n'est qu'en 1877, que l'étMjle réussit à conclure avec le 
<( Royal Free H jspital » (Hôpital royal libre) situé à la Gray's 
Inn Road et comptant iGo lits,- une transaction d'après 
laquelle les étudiantes anglaises pouvaient jouir librement 
de l'enseignement clinique, les étudiants ne j)Ouvant pas 
étudier à cet hôpital. 

Mais, il l'iiliait encore (|iie luii des jurys d'examen de 
Lon(lr(îs couseulit à reconnaître l'école, c'(!st-à-dire à admet- 
Ire à l'examen les élèves de celle-ci 1 

Doue dès la fondation de l'école son conseil d'admiuis- 
lialion s'adressa au parlement. Sa demande fut d'abord 
repoussée. In orateur sut 1res bien numlrei' le véritable 



— 439 - 

état de la question, en déclarant que l'opposition du public 
médical reposait sur ceci seulement : « Les médecins anglais 
disait-il, ont vu qu'ils vont avoir à soutenir une concur- 
rence plus §"rande ; ils voient que les femmes leur feront 
concurrence : de là leur opposition ». L'orateur, }>l. Rucbuck, 
en parlant ainsi, réduisait la question à sa plus simple 
expression et la présentait dans une clarté parfaite. 

Enfin, en 1876, le comité d'org-anisation d'école réussit. 
Appuyé par les membres influents des deux Chambres, il 
demanda à la législature l'admission de ses élèves aux exa- 
mens réguliers. 

Le Conseil g-énéral de médecine, consulté par le g'ouverne- 
ment, répondit que l'étude et la pratique de la médecine et 
de la chirurgie pour les femmes présentaient certaines diffi- 
cultés, mais qu'il ne trouvait pas qu'on dût les exclure de 
cette profession. 

Les femmes — c'étaient les conclusions — eussent mieux 
fait de renoncer à l'idée de se faire docteurs en médecine, 
le succès dans la carrière médicale exigeantdes aptitudes et 
des qualités étrangères à leur mission : la force, la persévé- 
rance et l'impassibilité devant les scènes de douleur et de 
sang ; si pourtant, malgré ces considérations, elles passent 
outre et persistent à vouloir embrasser la carrière médicale, 
elles ne doivent pas en être exclues. Si l'un des dix-neuf 
corps autorisés admet les femmes à ses examens, le conseil 
enregistrera les diplômes obtenus à la suite de ces épreuves. 
Si aucun de ces corps ne veut admettre les femmes à ses 
examens, il faudra bien établir des examens spéciaux pour 
les femmes. 

Convaincu par cette argumentation, le Parlement vota 
alors la loi dite Enabling bill. Elle n'imposait pas, mais per- 
mettait à tous les jurys d'examens de conférer des diplômes 
aux femmes. 



— iiO - 

C/t'sl à iiii jiii-v irhiiidais, au collryc irlandais de méde- 
cins (|ue les éliuliants s'adressèrent, pensant tionver là un 
accueil favorable. Elles ne se trompaient pas ce corps étant 
prêt à reconnaître l'Ecole de Londres et à en admettre les 
élèves aux examens requis pour obtenir le privilège d'exer- 
cer la médecine. 

Peu après la victoire de Dublin, FI niversité de Londres 
ouvrit ses portes aux femmes. 

Pendant l'automne de i87(), une étudiante en médecine 
demanda à passer ses examens devant l'LTniversité de Lon- 
dres. L'Université s'opposa : mais on en appela au conseil 
académique et, le i5 janvier 1878, celui-ci décida, par 211 
voix contre iSa, que les femmes seraient admises aux exa- 
mens pour les grades de l'Université. 

Aussitôt miss Edith Pechey, aujourd'hui professeur, 
demanda à être admise aux examens de l'Université royale 
d'Irlande et dudit « Kinçs and Oueens Collège of physi- 
cians » en Irlande. 

La requête fut accueillie et sept autres dames se sont 
depuis présentées et ont aussi obtenu d'être inscrites 
comme médecins réguliers. 

Le règlement de la Royal University of Ireland contient 
désormais un article admettant les étudiants des deux sexes 
à tous les degrés, honneurs, concours, prix et bourses de 
cette Université. Les examens pour les femmes se font 
séparément de ceux des hommes, mais aux mêmes jours. 

Ainsi donc la question des femmes médecins en Angle- 
terre était résolue. 

Depuis ce temps, le nombre des doctoresses croît pro- 
gressivement, les h<)[)itaux dirii^és par elles se multiplient, 
le ii(tinbr(,' des écoles où les femmes peuxent ('-tudier aug- 
mente. S'il avait fallu aux femmes médecins vingt-cinq ans 
pour remporter la victoire, leur épanouissement demanda 
beaucoup moins de temps. 



— 441 — 

De 1874 À 1882, cent étudiantes étaient entrées à la nou- 
velle école médicale et sur ce nombre soixante-quinze étu- 
diaient la médecine sérieusement, tandis que vini^t-cinq 
suivaient les cours en amateurs. 

En 1882-8.3 il y avait quarante étudiantes. Sur ce nombre 
dix se préparaient pour lexamen à Londres, vinj^t-six pour 
le collèg-e irlandais, quatre étaient amateurs (i). 

En i883-4 elles étaient au nombre de 44, en i885-6 43, 
en 1887-8 77, en 1887-9, 9^ (2)- 

Quelques-unes, parmi ces étudiantes ont obtenu les prix 
scientifiques qui témoig^nent le mieux de leur application 
et de leurs talents. Ainsi, pendant Tannée 1881, une élève 
de l'école médicale des femmes, miss Prideaux a obtenu, 
devant l'Université de Londres, la médaille d'or pour l'ana- 
tomie ; d'autres étudiantes ont obtenu des distinctions pour 
d'autres branches. En 1888, miss Fleury reçut une récom- 
pense de 20 livres sterling- (5oo francs) pour avoir été la 
première dans la deuxième division, pour le troisième exa- 
men de médecine. En 1887, lorsqu'elle passa son deuxième 
examen, elle fut première sur quatre-vingts candidates (3). 

Le corps enseig-nant de l'école était composé d'hommes 
et de femmes. En 1882-3, Stanley Boyd enseig-nait l'anato- 
mie ; M. Auguste Wallen, la physiolog-ie ; M. Heaton, la 
chimie ; M. Stokoe, la botanique ; M. West, la matière 
médicale ; Mme GarrettiVnderson et M. Dcmkin la patho- 
logie interne ; M. Andersen, l'obstétrique ; Mme Atkins la 
gynécologie ; MM. Dupré et Bond la médecine légale ; 
M. Norton, la chirurgie; M. Slurge, la pathologie g-énérale; 
^L Mûrie, la zoologie ; Mme Jex-Blake, l'hygiène ; M. San- 
key, les maladies mentales ; M Adams les maladies des 

1. London school, Report for i882-3, p. r\. 

2. M., i883-4, p. ; 1885-0. p. 7 ; 1887-8, p. 7 ; 1888-9. p. 7. 

3. Rcv. scient, fies femmes, 1888. p. 70. 



— ii'i — 

yeux. Il y avait en oulie deux prosecteurs danatomie, Mlle 
PrideauxetMIleH. Welh. 

Cette composition n'avait point chang-é beaucoup en 1880. 
Seulement le nombre des prosectrices fut auçmenlé d'une. 
En outre, à la chaire de médecine lég-ale la place de M. Bond 
fut occupée par Mme Scharlieb, ancienne élève de l'Ecole, 
puis examinatrice à l'Université de Madras, aux Indes. 

L'école ne se soutenait que par les rétributions des 
élèves et des souscriptions volontaires. Lue dame de la 
Nouvelle-Galles du Sud lui a fait un don d'une valeur de 
175.000 francs. 

On voit dans le comité organisateur d'alors, les noms des 
ladies, des lords, des hommes politiques et des savants les 
plus considérés : La comtesse de Buchan, lady Stanley, les 
lords Aberdare, Mount-Temple, les comtes de DufTerin, 
de Shaftesbary, l'évêque d'Exter, les dames Blackwell, 
Thorne, etc., les membres du Parlement Shaw-Lefèbvre, 
Stansfeld, Fawcett, Gowan. Thomasson, les professeurs 
Huxley, Haies, Schafer, Seeley, et un g^rand nombre de doc- 
teurs en médecine. 

Mais laissons parler les chillres : du i^' octobre 1882 au 
3o septembre i883, les recettes de l'école étaient de 2.427 l. 
de sterling- 9 shillins 8 pences ; dans ces chiffres les sou- 
scriptions figuraient pour ii3 1. i3 sh. G p., les donations 
pour 1.020 1. II sh. 6 p., les cotisations des étudiants 83i 1. 
6 sh. Ces dernières représentaient par conséquent un chiffre 
de moitié moindre que le total des dons et souscriptions. 
Les dépenses étaient de 1.838 I. 3 sh. 7 p. (iràce à cela plus 
de 65o 1. ont pu encore être déposées à la banque. 

D'ailleurs, les chiffres varient tous les ans. Voici un labh-au 
(h; (juclques-uns et des souscriptions les plus im[)ortantes : 







— 443 — 






An 


Recettes 


Souscript 


ions 


Dons 


I 883-4. 


2.207 1- 7 sh. 


2 p. 118 1. 19 sh. 


op, 


931. 1 1 s h . p 


1 884-5. 


3.057 '■' 


10 loG i4 





58 18 G 


1886-7. 


3.388 19 


^ 70 9 





43G 19 6 


1887-8. 


2.792 8 


3 28 i4 


G 


85 10 


Cot 


isations 






Surplus 


d'étudiantes 


Dépenses 




déposé à la banque 


l.o4i 1 


. 19 sh. G p. 


i.7io 1. 19 sh. G p. 




496 l. 81 sh. 8 p. 


I.I53 


i5 


i.i53 i5 




1 .094 7 


2.35G 


19 G 


2.35G 19 G 




58 10 


1-947 


3 


1.947 ■ 3 




12G 2 9 



Ces quelques chiffres nous révèlent un détail très impor- 
tant : c'est que très vite, l'école a pu subsister par elle- 
même. Les cotisations d'étudiantes qui ne donnent en 
1 883-4 que 47,7 0/0 des recettes, en représentent déjà en 
1886-7, ^>9 o o *^^ ^^ 1887-8 90 0/0. L'école ayant démontré 
sa vitalité, la société anglaise cesse immédiatement de se 
cotiser pour elle ; chose très naturelle : on aide le faible 
tant qu'il en a besoin, mais dès qu'il a conquis sa place au 
soleil il n'a plus besoin de secours. 

D'autre part on voit avec quelle circonspection sont 
menées les affaires de l'Ecole. Jamais les dépenses ne dépas- 
sent les recettes, même en 1886-7 lorsqu'on éleva des nou- 
veaux bâtiments et qu'on a fait beaucoup de réparations, 
on n'a pas dépensé toutes les recettes de l'année et on a pu 
mettre de côté une soixantaine de livres sterling-s. Grâce à 
cette précaution, des surplus annuels donnent des revenus 
qui deviennent à la long-ue fort appréciables. 

En tout la principale institution médicale des femmes 
anglaises se montra à la hauteur de la tâche. Mais, depuis 
longtemps, elle n'est plus la seule qui assure aux femmes 
l'instruction médicale. En 1886, l'énergique Mlle Jex-Blake 
fonda à Edimbourg « l'école édimbourgeoise de médecine 
pour les femmes » (Edimbourgh School of Medicine for 



— îîï — 



wonieii) ; les élèves de cette école avaiiMit à leur disposi- 
tion un çrand hôpital à Leith. En 1887, elles étaient au 
nombre de aiî. Trois ans après, en 1889, fut ouverte à 
Edimhoui'^ une autre école de uiédecine pour les femmes ; 
l'hôpital où peuvent étudier les élèves est la Royal intir- 
mary d'Edimbourgh. 

Le nombre des femmes médecins anj^-laises va toujours 
en croissant. En 188,'^) elles étaient trente-six (tlont seize 
élèves de l'école de médecine de Londres) en i884 44 
(vin£;t-ciu([ élèves de l'école de Londres), en 188O ôo, en 
1888 60, en 1889 7/1. Elles étaient établies non seulement 
dans la Grande-Bretag^ne, mais aussi aux colonies. 

Beaucoup d'entre elles dirig-eaient des institutions médi- 
cales pour femmes et enfants. Déjà en i883 il y avait dans 
la Grande-Bretag-ne sept hôpitaux ou dispensaires dirig-és 
par des femmes. C'étaient : à Londres, le Nouvel hôpital 
pour les femmes (médecins : Mmes Anderson, Atkins, 
Marshall, de la Cherois), à Bristol, le dispensaire pour 
femmes et enfants dirigée par la doctoresse E. Dunbart, à 
Edimbourgh, Leeds, Manchester et Notting- Hill quatre 
autres dis[)ensaires. En 1889, le dispensaire de Leeds n'exis- 
tait plus, mais (jiiatre autres institutions médicales avaient 
été dé'jà ouvertes [)ar les femmes nuMlecins de Londres. 
C'étaient: la Maternité de la mission Cla[)ham. l'école 
d'ol)stétri(|ue et la maternité de Clapham, le dispensaire de 
la rue Eentiman et le dispensaire pour les travailleurs de 
la .lew in Street. 

Ces prog"rès dans tant de directions ncms l'ont suppo- 
ser' <\\\r l'iipiiiion |)ii II! i(| ne devenait de plus en pins fa\(i- 
raltle aux Irninics nK'decins ; sans (juoi leurs succès 
(eussent ('té bien moindres. Si après cela, on jette un 
coup d'œil sur- la liste des places qu'occupent les doctr»- 
resses anglaises dans |;i ( irande-Bictai^nt' et dans les colo- 



— 445 — 

nies, on se convainc que cette supposition n'est pas 
erronée. En i883, Mlle A. Clark fut nommée médecin de 
l'hôpital pour les femmes à Birmingham, Mlles E. Shove et 
Cradock obtinrent les places de médecins du personnel 
féminin de postes, l'une à Londres, l'autre à Liverpool, 
Mlle E. Pcchey fut envoyée aux Indes comme médecin, à 
l'hôpital de Gama à Bombay. En i885;, cinq autres femmes 
obtiennent des places dans les hôpitaux pour les femmes 
et pour les enfants, en 1886, 4, en 1887, 5, en 1888, 6, en 

1889, 9 (i). Dans ce nombre ne sont pas comprises les 
femmes médecins qui ont obtenu leurs places dans les 
hôpitaux ou écoles organisés par les femmes. 

Seules, les sociétés médicales conservèrent pendant loni^- 
temps un esprit hostile. En 1877, la société médicale 
anglaise vota l'inélig-ibilité des femmes et, en 1881, le con- 
grès international de Londres n'a pas voulu leur ouvrir ses 
portes. Ce singulier procédé a été commenté jusqu'au delà 
de l'Atlantique. 

Pour obvier à de pareils désagréments, les femmes méde- 
cins anglaises fondèrent, en 1888, V a. Association des 
femmes médecins enregistrées ». Les premiers membres en 
étaient : D" Elisabeth Blackwel, Garrett Anderson, Jex 
Blake, Atkins, Barker, Clark, Marshall, Chaplin, Ayrton, 
Me Donongh et Dunbar. 

Avec le temps ce nombre s'accrut tellement qu'en i8go la 
société comptait plus de 70 membres. Par conséquent, vers 

1890, l'état des femmes médecins anglaises était, à tous 
les égards, florissant. 

Nulle part, en Europe, on ne fit plus obstinément obstacle 
à la femme, qui voulait étudier la médecine ; mais nulle 
part, la victoire de la femme médecin n'a été aussi éclatante. 

I. [.ondoii sc'liool of rncdicine, Kcporl for i888-i88(|, J.oiidoii, i8(jo, 
pp. 29-1^1. 



446 



CIIAPITKK XXVI 
ftussie . 

Réouverture des cours supérieurs pour les femmes en 1870. — Cours 
de médecine pour les femmes. — Leur histoire de 1872 à 1888. — La 
conduite des étudiantes en médecine russes pendant la guerre entre 
la Russie et la Tunjuie. — La fermeture des cours. — Un coup d'œil 
sur la vie, les conditions et la position des femmes médecins russes. 

Après la fermeture des cours, les femmes de St-Péters- 
bouri^ ue se découragèrent pas. Un comité d'initiative se 
forma et la présidente Mme Conradi, adressa, en i864, une 
pétition au premier Gong-rès des médecins et des natura- 
listes de Russie. 

La pétition demandait la réouverture des cours supé- 
rieurs pour femmes et la docte assemblée, fit un accueil 
tout à fait sympathique à la pétition féministe, l'approuva 
à l'unanimité, l'appuya de signatures et la transmit au 
Ministre de l'Instruction publique. Trois années se passè- 
rentsans apporter de décision. Enfin, en 1870, le comité de 
Mme Conradi fut averti que le Ministre autorisait des con- 
férences de littérature russe et de sciences naturelles pour 
les deux sexes. Il limitait la durée de ces cours à l'espace 
de deux ans, ce qui empêchait étudiants et étudiantes de 
recevoir un enseignement universitaire complet sur les su- 
jets désignés plus haut. Le Ministre imposait en outre, une 
censure rigoureuse, gênante et vexatoire aux professeurs de 
1 université de Saint-Pétersbourg, qui se chargeaient de ces 
conférences, leur refusait le droit de faire passer des exa- 
mens, de conférer des titres et demandait au comité de fem- 
mes de faire seul les frais de cet enseignement. Bien que 
l'oil (h'-rucs, pur ces dciiii-nicsiires, les l'emmes russes accep- 



— 447 — 

tcrent ce qu'on voulait bien leur accorder, et la salle de con- 
férences que le Ministre de Tlnstruction publique mit à la 
disposition du comité fut bondée d'auditeurs de deux sexes. 
Les professeurs, d'un commun accord, donnèrent l'ensei- 
gnement à titre tout à fait gracieux pour dégrever, dans la 
mesure du possible, le budget de la jeune société. 

Le succès de ces cours allait grandissant. En 1874, on les 
réserva exclusivement aux femmes et on les transféra dans 
un lycée de jeunes filles. 

En i885, la Société qui continuait à faire les frais de cet 
enseignement acheta une maison où elle installa les cours 
supérieurs. Mais, à la suite d'agitations politiques, ces cours 
furent fermés en 1886. Un nouvel exode d'étudiantes russes 
eut lieu. Elles se dirigèrent cette fois surtout vers la Suisse. 

Ceci nous explique l'augmentation à cette époque du 
nombre desétudiantes en Suisse, fait que nous avons signalé 
dans un des chapitres précédents. Quoique les cours fermés 
ne fussent pas médicaux, beaucoup de celles qui auraient 
voulu les suivre, passèrent en Suisse à la faculté de méde- 
cine, d'autant plus que les premières années de médecine 
sont là comme partout, consacrées aux sciences naturelles. 

La question des étudiantes en médecine fut discutée 
parla partie éclairée de la société russe. Le nombre des 
médecins moscovites trop faible pour une population extrê- 
mement dense, appelait l'attention générale. Il y avait des 
vides à remplir dans cette carrière qui a pour mission de 
guérir, ou du moins de soulager. Et si les femmes voulaient 
s'y consacrer n'était-ce pas le mieux de seconder leurs ten- 
dances ? Pendant plusieurs années, par la presse, par les 
réunions, et par les pétitions la propagande fut faite, les 
réclamations furent réitérées. La population se montrait 
sympathique. Certains professeurs des facultés offraient de 
faire gruluilemeiil les cours. Ils étaient au nombre de 24, 



— 448 — 

parmi eux se trouvaient i4 professeurs de rAcadémie, 
4 médecins des hôpitaux el 4 médecins consultants de l'hô- 
pital militaire de St-Xicolas (Professeurs Souschinsky, 
lo ans des cours de médecine pour les femmes i883, p. 9). 

Le Gouvernement ohéissaiit pour ainsi dire à l'opinion 
publifjue mit à l'étude la question. Les membres du Conseil 
supérieur des médecins, M>L Zdékaouère, Kazlof et Krasso- 
wsky, présentèrent en conséquence un projet org^anisant, 
— vu l'insuffisance de l'instruction présente — 'des cours 
supérieurs pour les sag-es-femmes. Les six Lniversités con- 
sultées répondirent que ces cours satisfaisaient, il est vrai, 
à un besoin, mais qu'il serait en plus désirable de donner 
aux femmes une instruction médicale complète. 

« Encourag-ées par cette réponse — raconte Mme B. Tkal- 
cheff — y trouvant un puissant point d'appui, nous choisîmes 
parmi nous une délég-ation charg-ée de porter a -\r. Miliou- 
sine, Ministre de la g"uerre, une demande à l'effet d'obtenir 
l'autorisation de suivre les cours de l'Ecole militaire de 
médecine, car à St-Pétersbourg il n'existe pas une faculté 
de médecine, mais bien une école militaire, dont le chef 
supérieur est le ministre de lag-uerre. M. Milioutine nous fit 
le meilleur accueil, nous promit son C(^ncours et porta lui- 
même notre demande à Alexandre IL Qu'en devait-il sor- 
tir ? Les cours pour les sages-femmes autorisés par décret 
impérial de 1872! C'était peu pour une lutte de 10 ans ; 
plusi«;urs d'entre nous partirent pour l'étrang"er, d'autres 
restèrent, moins favorisées de la fortune, ou peut-être plus 
riches d'espérances en l'avenir ». 

Les cours devaient duicr (juatre années et seulement à 
titre d'essai. Pour être admises à les suivre, il fallait avoir 
plus de 20 ans, présenter un diplôme de baccalauréat res- 
treint pour les lettres, comjdet pour les sciences, avoir l'au- 
torisation de ses parents, un ceililical, de bonne \ic el nwcurs 



— 449 — 

délivré par la police et subir l'examen d'admission. 109 aspi- 
rantes se présentèrent, 90 seulement furent re(;ues faute de 
place. 

Les leçons devaient se faire à l'Ecole militaire, mais sépa- 
rément de celles des étudiants, bien que d'après le même 
prog^ramine et par les mêmes professeurs. Chaque élevé 
reçut un livret de règ^Iements ou manière de se conduire, 
dont l'infraction entraînait l'exclusion complète. On devait 
obéir d'une manière absolue aux supérieurs, leur faire 
part de toutes les circonstances'particulières de la vie, ne 
pas s'absenter sans avoir obtenu un congé régulier, se tenir 
décemment pendant les cours, s'habiller en costume régle- 
mentaire, ne pas porter les cheveux courts, ne pas parler 
aux étudiants dans l'enceinte de l'établissement, s'abstenir 
même de les saluer. Mélange de mesquines vexations et de 
naïveté ! Mais qu'importait cela ? N'avait-on pas pour soi 
des maîtres éminents, les plus savants, les plus aimés : 
MM Mendéleeff, Setchénof, Botkine, Sklifassowsky, Tar- 
nowsky, Roudnef, Eikhvalt et autres. 

Les études furent poursuivies avec ardeur, mais non 
sans crainte, car on le savait, les cours n'avaient pas une 
base bien solide, il fallait pour ainsi dire se cacher. Il ne 
faut pas oublier en effet que, bien que le programme fût 
large, les cours étaient destinés à faire des sages-femmes, 
aussi il ne fallait pas commettre d'imprudence qui eût pu 
les faire fermer. Ainsi un jour, pendant une leçon de phy- 
siologie consacrée à l'étude des nerfs du cœur, lorsque entra 
dans l'amphithéâtre un haut fonctionnaire, le professeur 
changea brusquement de sujet et parla de la physiologie de 
la grossesse. 

La même comédie se répéta à la leçon de botanique : ce 
professeur faisait l'étude systématique d'un groupe de 
plantes ; dès que la porte s'ouvrit et (pi'il \i( l'unifoime, 
-Mélanie Liniii^ka ^l* 



— ioO — 

I 
chang-eant brusquement de sujet, il parla des herbes i 

employées pendant la grossesse. 

Les choses les plus inoffensives soulevaient des complica- 
tions inouïes : les étudiantes voulurent fonder une biblio- 
thèque commune pour faciliter la jouissance des livres ' 
coûteux, elles en demandèrent l'autorisation ; mais les * 
autorités la refusèrent, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs • 
années et après les nombreuses pétitions appuyées par tous 
les professeurs qu'on leur permit de placer au secrétariat | 
une armoire pour les livres, mais on leur défendit sévère- 1 
ment d'appeler cela bibliothè(jue. La chose fit du bruit dans j 
la capitale, on en riait, et les auteurs envoyaient leurs | 
ouvrages avec la dédicace : « Pour l'armoire aux livres des j 
étudiantes en médecine ». \ 

Malifré cela les études marchaient sérieuses et sévères, , 
les examens se passèrent brillamment en présence du Minis- J 
tre de la guerre. M. Miloutine fut satisfait de son œuvre et ] 
félicita chaleureusement élèves et professeurs. Au commen- < 
cernent de l'année suivante, on admit 89 nouvelles élèves ; 4 
à la troisième année on permit aux étudiantes de suivre j 
les cliniques. . 

Enfin, un jour on leur annon(;a la bonne nouvelle. Vu ( 
leur assiduité, le gouvernement leur accordait cinq années 
d'études complètes comme aux étudiants, et changeait le 
nom de cours supérieurs, pour les sages-femmes en celui 
de : Cours de médecine pour les femmes. 

En effet, les étudiantes travaillèrent beaucoup, et avec un 
tel zèle que les professeurs n'avaient pour elles que des 
éloges, et les citèrent souvent comme exemple aux étu- ; 
(liants. 

Les étudiants, de leur o'ilé, aidaient les étudiantes dans 
toutes les circonstances, et la liiche des premières pionnières j 
était bien rude. Elles avaient à souteiiii- une lutte conti- 



— 4ol — 

nuelle contre les rigueurs du gouvernement, à se heurter 
sans cesse aux préjugés d'une partie de la société, souvent 
même à des obstacles de la part de leurs parents. Et avec 
tout cela en travaillant pour étudier ne fallait-il pas songer 
au lendemain et penser à travailler pour vivre? En Russie, 
en effet, souvent dès le collège, la jeunesse de deux sexes 
se voit obligée de gagner sa vie ; car, issue de petits bour- 
geois, de petites fonctionnaires, même de paysans, elle ne 
veut pas rester à la charge de ses parents. 

Aux travaux de l'amphithéâtre, des tables de dissection, 
dcî hôpitaux, il fallait donc joindre une fonction plus ou 
moins lucrative. On donnait des répétitions, on faisait des 
traductions ou des copies, on travaillait dans les imprime- 
ries comme compositeurou comme prote, on trouvait à s'em- 
ployer comme télégraphiste. 

Toutes ces occupations demandaient des veilles prolon- 
gées. Il restait à peine quatre ou cinq heures pour se repo- 
ser. En outre, la vie à St-Pétersbourg est chère. Afin d'éco- 
nomiser on se mettait en petites communes. On louait un 
grand appartement quelque part dans un quartier excentri- 
que. Une seule bonne faisait le service, auquel chaque 
étudiante contribuait à tour de rôle. De petites chambres 
formaient autant de propriétés privées et une grande salle 
commune réunissait aux repas tous les membres du 
phalanstère. 

Là aussi on faisait de la musique, on chantait, on causait, 
on recevait des amis, on dansait même. Mais on avait beau 
se mettre en commun, quelquefois la disette était complète, 
et alors on vivait pendant plusieurs jours de thé et de pain 
noir, en fumant nombre cigarettes. 

Si pauvres que l'on fût, il y avait toujours d'autres per- 
sonnes encore plus nécessiteuses, auxquels il fallait venir en 
aide. 



— 452 — 

Eli bien ! on portait « au clou » la robe la moins râpée, le 
ling-e et même les bouquins. Mais c'est de la misère la plus 
noire ! dira peut-être le lecteur ? 

La vraie misère exisle-t-elle quand on a vinçt ans, quand 
on est plein d enthousiasme, quand on travaille avec succès, 
quand on a d'excellents amis. On a mang-é sa part de 
vache enragée comme tant d'autres. Voilà tout ! 

C'estainsi que raisonnaientces étudiants etces étudiantes. 
Mais il y avait bien aussi des moments qui rachetaient ces 
ennuis. C'étaient surtout les soirées, quand on se réunissait 
autour de la grande table sur laquelle le samovar chantait 
sa chanson triste et monotone, mais bien douce à ceux qui 
en ont pris l'habitude. On se communiquait les impressions 
du jour, on parlait de ses travaux, des espérances et des 
craintes ; puis peu à peu la conversation s'échauffait, et au 
milieu des nuages de fumée de tabac raisonnaient des voix 
pleines d'énergie et de confiance. 

On renversait les mondes entiers, on faisait des décou- 
vertes inouies, on établissait les théories les plus éton- 
nantes. 

Quelquefois on se rendait au théâtre, de préférence à 
l'Opéra ou au concert. Au printemps le dimanche, toute 
la bande allaita s'hématoser » quelque part dans les en- 
virons de la ville ou sur les bords de la Neva. 

Là on canotait, on péchait, on improvisait un déjeuner 
champêtre, on se grisait en buvant l'air pur à pleins pou- 
mons. Le soir fatiguées, mais contentes, on rentrait appor- 
tant des brassées de tïeiirs des champs. 

Ainsi s'écoulèrent les cinq premières années ; on appro- 
chait du moment décisif, de la période des examens de fin 
d'études, lorsque éclata la guerre contre la rnrfjuic. En 
g-énéral. en temps de guerre, faute d'un personnel médical 
Kuftisaiil. on envoie à l'armée les éludiaiils de cinfjnième 



— 453 — 

année de l'Ecole militaire ; les étudiantes demandèrent 
donc au Ministre de la Guerre une place à leurs côtés. 

Ving-t-cinq d'entre elles furent désignées pour prendre 
du service dans les ambulances, et au même titre que les 
chirurgiens d'armée. 

Elles partirent sous la direction des professeurs à Jassy, 
Brailoff, Frasechty, Zimnitza, en Bulgarie^ à BielaetàBul- 
gareni où plusieurs furent emportées par le typhus, qui 
faisait dans les rang-s de l'armée plus de ravag-es que les feux 
de l'ennemi. 

Les commissions médicales de BraïlofF, de Jassj, ainsi 
que plusieurs chefs de services des hôpitaux militaires, 
constatèrent dans leurs rapports les mérites des étudiantes 
en médecine. Quelques-uns avouèrent qu'avant d'avoir vu 
les femmes à l'œuvre, ils étaient hostiles à la femme méde- 
cin ; mais que depuis la g^uerre leur opinion avait complè- 
tement changé. 

On avait vu les étudiantes de cinquième année faire sous 
la direction des professeurs, les opérations les plus sérieu- 
ses, comme l'amputation de la cuisse, la désarticulation de 
l'épaule, etc. 

A Bulg'aréni, vers la fin d'août 1878, quatre étudiantes 
ayant été attachées au soixante-troisième hôpital militaire 
org-anisé pour 600 malades, avaient aidé leurs confrères à 
traiter et à opérer une accumulation de plus de neuf mille 
blessés ; elles travaillèrent souvent dix-huit heures sur 
vingt-quatre. 

En qualité de chirurgiens civils des hôpitaux ou d'aide- 
médecins, elles travaillèrent durant toute la guerre sur le 
même pied que le personnel masculin prenant part comme 
directrices ou comme aides à toutes les opérations médicales 
ou chirurgicales. » Elles ont en somme pleinement justifié 
les espérances que leur admission au.v cours rnédicaux 



— 454 — 

avait fait concevoir dans le sens de leur ulililé nationale 
et privée ». Les correspondants étrangers parlèrent d'elles 
avec émotion dans leurs journaux. Alexandre II dans sa 
visite aux lazarets, les combla d'élog^es et l'inspecteur géné- 
ral des hôpitaux militaires Piti^oroll" écrit dans un rapport : 
« Les étudiantes des cours médicaux féminins employées à 
l'armée, dès le début de la campagne avec un zèle infini et 
un parfait savoir, se sont montrées au-dessus de toutes 
louang-es, les secours médicaux et chiiurgicaux donnés 
par elles ont parfaitement justifié dans cette première expé- 
rience, les espérances des autorités médicales supérieures. 
Le travail plein d'abnégation des femmes chefs d'hôpitaux, 
au milieu de la contagion typhifjue dont plus d'une fut vic- 
time a attiré l'attention générale. Cette expérience mérite 
les plus grands éloges ». 

Plein d'enthousiame, il demanda pour elle « des récom- 
penses honorifiques et l'empereur décréta de leur donner 
une médaillfi d'or attachée au ruban de l'ordre de Saint- 
Georges un des plus nobles de la Russie, de ceux que l'on 
obtient qu'au feu de l'ennemi. 

Après la rentrée des armées, les ambulancières et celles 
qui n'avaient pu faire la campagne se présentèrent aux 
examens ; toutes furent reçues avec succès en novembre 
1878. L'empereur Alexandre II leur conféra le litre de méde- 
cin, le droit de porter les palmes médicales aux initiales de 
femme médecin et d'exercer Iii)rement leur profession. Le 
Conseil des professeurs déclara, d'avis unanime « qu'il était 
juste de donner aux femmes les mêmes titres scientifiques 
et les mêmes droits (jue ceux dont jouissaient les hommes 
qui ont terminé leurs études dans les universités ». Le pays 
ne larda pas à profiler de ces recrues : les Zeinslwa ou 
assemblées rurales, leur olfrirent des places, et, en 1882, 
lyi. femmes étaient attachées à des hôpitaux régionaux ; 



— 455 — 



44 étaient entrées au service d'autres établissements hospi- 
taliers. 

Des municipalités aussi demandèrent au i^ouvernement 
qu'il leur fut accordé des femmes médecins surtout dans les 
provinces musulmanes (l'empire russe compte lo millions 
de musulmans) où le rôle médical de la femme en raison 
des idées religieuses paraissait plus naturellement indiqué. 

En même temps 12 femmes furent officiellement atta- 
chées aux cours de médecine pour femmes, car beaucoup 
se montrèrent douées et M. le docteur Cyon, professeur de 
physiolog-ie à l'Université de St-Pétersbourg- et à la nouvelle 
faculté, a relevé que les observations au microscope, et 
même les dissections devenaient en peu de temps fami- 
lières aux étudiantes et qu'elles y déployaient une délica- 
tesse et une habileté de main particulière. 

Donc l'utilité de la femme médecin en Russie était incon- 
testable et évidente, l'expérience était faite et pourtant les 
cours de médecine pour les femmes furent fermés en 1882. 
On décida qu'on n'admettrait plus de nouvelles élèves mais 
qu'on permettrait aux actuelles de terminer leurs études et 
de passer leur doctorat en 1887. La Société s'émut, la presse 
quotidienne et les revues publièrent de chaleureux articles 
pour leur défense. Mais tout fut inutile. 

Quelle était la cause de cet événement qui causa une telle 
émotion en Russie? Ce fut d'abord l'obstination du nou- 
veau ministre de la guerre M. Wan.iowsky qui en 188 1 
trouva incompatible pour le ministère de la guerre d'avoir 
sous sa direction un cours de jeunes fdles. 

Il oubliait ce que devait l'armée aux ambulancières, ces 
petites sœurs comme les appelaient les soldats. Ce fut en- 
suite la nécessité de réduire les dépenses du budget qu'on 
invoqua en désespoir de cause. Or, sur un budget annu(d 
fie 800 iT)illions de roubles (je chfinge normal du rouble 



— 4oG — i 

i 

argent est de 4 fr.) les cours n'avaient reçu pendant dix 
ans d'existence et à différentes époques que des dotations 
variables dont la somme ne s'élevait pas au-dessus de 
lo.ooo roubles par an, et n'avaient pu se soutenir que par 

des souscriptions, des fêtes org"anisées à leur profit et les ; 

cotisations des élèves (5o à 70 roubles par an). Enfin, l'opi- J 

nion publique prétendait qu'une femme haut placée i 

avait juré, « de faire retourner la femme russe à son foyer 1 

et de rendre la mère à ses enfants». 1 

La municipalité de Saint-Pétersbourg- voulait maintenir ' 

les cours. Elle donna son ancien palais seigneurial où les | 

cours auraient pu être transférés et vota pour eux une somme ] 

annuelle de i5.ooo roubles. Mais la proposition fut rejetée; ' 

le gouvernement maintint la décision de la fermeture sra- 

- - 1 

duelle. < 

Pendant les dix ans qu'ont duré les cours médicaux, on a 
compté 1091 élèves, parmi lesquelles : 80 femmes mariées, ; 
19 veuves, 922 demoiselles. j 

Quelques-unes étaient venues du Caucase de la Sibérie et 
d'autres parties les plus éloignées de l'empire. Le nombre le 
plus grand était de Pétersbourg. 

Toutes les classes étaient représentées, mais inégalement : i 
les filles des petits employés de l'Etat donnaient le plus fort 
conting-ent. Quant à l'âge la moyenne était de 21 ans, l'étu- | 
diante la plus âgée comptait 44 •'^'i^- 

Quanta leur nationalité elles étaient en très grande majo- ; 
rite Russes. 1 

Sur 806 femmes (jui entièrent durant les huit premières •; 
années il v avait 7)-j2 orthodoxes. i()9 israélites russes, 
.'i.'î cath-oli(jU('s et 17 lutlK'riennes. On peut ideiitilicr sans ^ 
trop de méjtrise les catholiques avec les Polonaises et les 
luthériennes avec les Allemandes des provinces baltiques. ' 
\ (tjci la liste des admissions ; , 



— 4S7 — 

go élèves en 1872 furent admises 



89 


» 


1873 


)) 


88 


» 


1874 


» 


93 


» 


1875 


» 


100 


)) 


i87() 


» 


121 


» 


1877 


» 


110 


)) 


1878 


)) 


83 


» 


1879 


» 


77 


» 


1880 


)) 


78 


)) 


1881 


)) 


182 


» 


1882 


)) 



Sur ces 1091 élèves 700 terminèrent leurs études et reçu- 
rent les diplômes de doctorat. 

Ces femmes médecins étaient-elles nécessaires? 

Le docteur Guertzenchteïne a donné dans un journal de 
médecine, « Messager médical » (Méditzineskiï Viestnik) 
de 1882 (n" 18) une réponse suffisante. Elle fut traduite en 
français dans la « Gazette hebdomadaire de médecine » de 
1882 : 

« Il y a, dit-il, des gens qui veulent que la médecine soit 
interdite au sexe faible, pour ne point augmenter la concur-' 
rence !... Nous connaissons, un haut fonctionnaire.., ([ui 
ne veut nullement entendre parler de l'enseignement de la 
médecine pour les femmes sous prétexte que leur ingérence 
rendra plus mauvaise encore la situation des médecins 
actuels. 

« Ceux-ci ne semblent guère se préocuper d'une pareille 
éventualité ; les femmes sont admises dans toutes leurs 
sociétés savantes; elles ont rendu des services indiscutables 
dans la dernière guerre, dans les dernières épidémies. 
Quelques-unes se sont fait connaître par des travaux sérieux 
et justement appréciés (l'auteur cite Mme Eckert, Idelson, 
Chayanov, Rosine, Krasine, Bekaçh). 



— 4o8 — 

« Il y a <railleurs un art^^unient hien autrement fort, la 
disette des médecins : la population de l'Empire est de 
90 millions d'àmes et il n y en a au total que i4-ooo ; sur 
ce nombre 3. 000 habitent Saint-Pétersbourg et Moscou qui 
comptent ensemble r. 600, 000 habitants; cela fait pour le 
reste du pays un médecin [)ar S.ooo personnes; c'est un 
coefficient assez faible. De plus, la répartition est inégale : 
le gouvernement d'Arkhangel compte 7 médecins en tout, 
un grand nombre de localités n'en ont jamais vu; desmala- 
des sont soignés, comme il y a deux cents ans, par les sor- 
ciers de l'endroit. Dans la ville même et son district, il n'y 
en a qu'un seul, dont la circonscription a une étendue de 
17.862 verstes carrées et compte 35. 000 habitants. La mor- 
talité atteint des j)roportions effroyables; d'année en année, 
il y a dans ce malheureux pays une augmentation notable 
des cas de variole, de fièvre typhoïde et de syphilis... C'est 
le cas où jamais d'appliquer l'aphorisme politique : s'o/iis 
popiiU siiprema lex. Les questions de convenance ou d'ap- 
titude n'ont qu'un bien faible poids en présence de la néces- 
sité : il faut, par tous les moyens possibles, augmenter le 
nombre des médecins et mettre l'administration en mesure 
de répondre à des exigences en face desquelles elle a con- 
servé, jusfju'à ce jour, une indifférence que l'on comprend 
à peine. 

«Si r<'xpérience démontre qu'on peuty arriver en distri- 
buant largement et hardiment l'instruction médicale aux 
femmes, il n'y a (ju'à marcher dans cette voie sans hésita- 
tion ; les arguments empruntés à l'intérêt des praticiens 
actuels n'ont même pas raison d'rire. » 

<)ii se rappelle ([n'en 1887, sortit la dernière série de 
femmes médecins. Durant les dix années, elles s'étaient 
répandues dans le pays entier. Selon le « Progrès médical » 
il y avait en 18S7 03 femmes exerçant la médecine A 



— 459 — 

St-Pétersbourg- et i3 à Moscou. En 1888, d'après un relevé 
fait par les inspecteurs de la médecine, sur 342 femmes- 
médecins 3i exerçaient dans les provinces où ne fonctionne 
pas de zemstvo (provinces qui constituaient autrefois la 
république polonaise), 10 dans les provinces baltiques, 
283 dans les provinces où le zemstvo fonctionne (y compris 
les Cosaques du Don), i4 au Caucase, l\en Sibérie. 

En 1889, un médecin russe, le docteur Grebienchtchi- 
koff (i), recueillit des données sur 409 femmes-médecins. Ce 
n'était pas le nombre total des femmes ayant reçu à Péter- 
sbourg- le titre de docteur ; mais, il y a pas de relevé plus 
complet. 

Sur ces 409 femmes-médecins, 210 exerçaient librement, 
87 étaient au service des zemstvos, i3 au service des 
municipalités, 59 étaient médecins des hôpitaux, 17 méde- 
cins des écoles, 9 médecins d'usines, 3 médecins d'Etat; 
6 étaient attachées à de grandes personnalités, i à une 
société de bienfaisance, 8 avaient abandonné leur car- 
rière. 

Quant aux appointements ceux de 78 femmes-médecins 
étaient de : 201 à 5oo roubles (o3o-i325 francs) ; ceux 
de 26, de : 5oi à i.ooo roubles (i325-265o francs); ceux de 
79, de : 1.000-2.000; une avait plus de 2.000 roubles. 
Parmi les 210 femmes-médecins exerçant librement i37 
indiquèrent leurs revenus ; 9 avaient moins de lôo roubles 
par an, 71-500 r., 37-1.000 r., 3o-2.ooo r., i2-3.ooo r., 
3-4.000-5. 000 r., 1-8.000 r., 1-18.000 r. Si nous nous rap- 
pelons que parmi ces femmes-médecins il y en avait de 
tontes récentes (de 1887) nous nous expliquerons les reve- 
nus minimes des 9 premières. 

Les doctoresses russes se sont montrées à plusieurs 

I. V.Piervyï geaeskiï kalènedar, S, l'étersbourg, 1899, p. i.if\b. 



— 4G0 — ?. 

reprises pleines de dévouement (ainsi pendant l'épidémie j 

de diphtérie en 1877). En 1888, elles ont fclé le lo^anniver- A 

saire de leur existence professionnelle par un g-rand ban- ] 

quel. Vn g-rand nombre de professeurs et de notoriétés 1 

médicales y assistaient. Le professeur Botkine a dit qu'une j 
sorte de divination instinctive était propre an cerveau des 

femmes et que cette faculté pouvait être d'un grand secours l 

pour le diag-nostic. ] 

Le professeur Rauchfuss a rappelé l'activité médicale pen- 1 
dant ces dix années. Le professeur Tarnowskv a exprimé i 
le désir de voir s'ouvrir les cours de médecine pour les = 
femmes, suspendus depuis quelque temps par le gouverne- 
ment russe. î 

Cette réouverture n'eut cependant lieu que bien plus 1 

tard, mais l'estime que les médecins russes manifestèrent ] 
ce jour-là pour leurs collèg-ues féminins, s'affirma depuis à 
plusieurs reprises. Elles n'éprouvèrent jamais de difficultés 

si elles voulaient entrer dans les sociétés médicales. Ainsi, , 

par exemple, lorsque, en i885, plusieurs femmes médecins \ 

sollicitèrent l'admission à la caisse centrale de secours aux j 
médecins, l'assemblée générale de la caisse décida qu'à 
titre d'expériences, les femmes médecins seraient admises 

pour une période de six ans, formant une section spéciale <i 

investie de tous les droits des autres membres. Au bout de 1 

ces six ans, les femmes médecins décideraient si elles pré- ] 
feraient former une caisse spéciale de secours ou bien 

rester membres de la caisse centrale. Si dans le courant de J 

ces six ans, le capital de la nouvelle section se montrait ^ 

insuffisant, on j)roc('derait à la lifjuidation en restituant j 

aux membres de la section tons les \ersements opérés. Celle | 
décision a été approuvée par le Ministre de l'intérieur. 

Sur ces entrefaites, les municipalités, les zemstvos et le 

grand public se mirent à envoyer pétition sur pétition pour =| 



— 461 — 

demander la réouverture des cours médicaux pour les 
femmes. Longtemps, toutes ces tentatives furent infruc- 
tueuses, mais enfin elles aboutirent à un résultat favorable. 
Cette période de l'histoire des femmes médecins russes 
appartient à celle des dix dernières années; nous en parle- 
rons dans un chapitre suivant. 



CHAPITRE XX\ Il 
Les femmes médecins dans quelques autres pays 

Belgique, Hollande, Italie, Danemarck, Suède, Finlande, t^ologne, 
Portugal, Espagne, Mexique. Indes. 

La plupart des autres pays de l'Europe admirent sans 
trop de discussion les femmes à l'étude de la médecine. 

En Belgique, la question de leur admission à ^ensei^■ne- 
ment universitaire a été officiellement posée pour la pre- 
tnière fois en 1875, par une dépèche de M. le Ministre de 
l'Intérieur Delcour, adressée aux Universités de l'Etat. 

On posa les questions suivantes à l'Université de Liège : 

1° Est-il possible, est-il désirable que les femmes soient 
admises à pratiquer la médecine ou certaines de ses bran- 
ches, notamment à traiter les maladies des femmes et des 
enfants ? 

2" Dans l'affimative, quelles sont les connaissances qu'il 
y aurait lieu d'exiger des intéressées et quelles mesures con- 
viendrait-il, le cas échéant, de prendre pour organiser 
l'enseignement à donner aux femmes qui se destinent à la 
carrière médicale ? 

Le Conseil académique fut d'avis qu'aucun obstacle phy- 
sique ni légal ne s'opposait à ce que les femmes se livrassent 



-m- ^ 

à la pratique de la médecine et (par i4 voix contre lo et 3 ' 
abstentions) qu'il était désirable ([u'elles cherchassent à 
s'ouviir cette carrière. 

Mais il rejeta l'idée (par i4 voix contre 6 et 3 abstentions) ^ 

de les admettre à des études incomplètes en vue de l'exer- \ 

cice de certaines l)ranches spéciales. A cette occasion, le ' 

Conseil, sur la proposition do M. Trasenster, émit le vœu ' 

que l'enseignement moyen des femmes fût org-anisé de ^ 
manière à leur permettre l'accès de lenseig'nement médical 

universitaire. ; 

L'écueil à redouter, ajoutait le conseil, pour l'admission ^ 
des jeunes filles aux cours de renseignement supérieur, 

c'est l'insuffisance de renseignement secondaire qui leur \ 
est donné, même dans les écoles moyennes. Il faudrait, 

comme en Angleterre, aux Etats-Unis, en Suède, en Suisse, ] 

des cours pour les préparer aux études universitaires. ! 

Le Conseil académique de l'Université deGand, consulté \ 
également, émit l'avis « qu'avant de se prononcer sur la 
question de l'admissibilité des femmes à la pratique de la 

médecine en certaines de ses branches, il y a lieu d'attendre | 

le résultat de l'expérience qui se fait en d'autres pays. » ! 

A la suite de cette enquête, l'art. 43 du 20 mai 1876 sur , 

les examens stipula que « le gouvernement était autorisé à j 
fixer les conditions d'après lesquelles les femmes pouvaient 

être admises à l'exercice de certaines branches de l'art de ' 
guérir. » Le gouv(;rnement n'en fit rien. 

Alors, le Conseil académique de l'Université de Liège, j 
délibérant sur les modifications à apporter à la loi de 1876. 
tlans sa séance du 1 i lévrier 1881, proposa l'article suivant: 

« Les femmes peuvent exercer toutes les professions j)itur j 
lesquelles uîi grade est exigé par la loi, si elles ont obtenu 

ce tirade et r<*ntérinoment de leur diplôme conformément ■ 

à la présente loi. » ' 

î 

i 



— 463 — 

Dépuis lors, la question s'est présentée devant l'Univer- 
sité de Bruxelles. En 1878, une institutrice demanda à pou- 
voir suivre les cours de la candidature en sciences natu- 
relles. Le conseil d'administration de l'Université ne crut 
pas pouvoir lui accorder cette autorisation. La postulante 
se présenta néanmoins en 1880 à la deuxième session du 
jury central, après que la commission d'entérinement eut 
décidé, comme l'Université de Liège, qu'on ne pouvait 
exclure personne des grades académiques en raison du sexe. 

Après cette décision, l'Université de Bruxelles admit les 
femmes à ses cours. En 1881, trois demoiselles ont suivi les 
cours de sciences naturelles; en 1882, cinq ont été inscrites 
aux mêmes cours. L'une a fait son doctorat après avoir subi 
les examens antérieurs. 

Les autres, sauf une, ont subi avec succès, soit la pre- 
mière épreuve, soit la seconde épreuve de la candidature. 
Toutes ces étudiantes étaient des institutrices qui voulaient 
compléter leurs connaissances pour enseigner comme 
régentes ou devenir directrices dans les écoles moyennes. 

A Liège, pour la première fois, en 188 1, une demoiselle, 
mue par le plus louable dévouement, a demandé à être 
admise aux Cours de l'Université pour obtenir le diplôme 
de pharmacien. Des circonstances touchantes l'avaient 
amenée à s'inscrire à ses cours. Son père était pharmacien à 
Visé. Le fils, qui devait lui succéder, s'était noyé lors des 
grandes inondations de la Meuse en 1880. Si le père venait 
à mourir, le gagne-pain de la famille était perdu. Alors, la 
fille aînée voulut conquérir le diplôme à l'Université, 
au lieu et place de son frère. 

« Son droit n'était pas contestable pour nous, dit M. Tra- 
senster et elle a été accueillie par les professeurs et par les 
étudiants avec les égards dus à son sexe et à sa courageuse 
initiative ». 



— 464 — 

En 1882 l'Université de Gand rut pour la première fois 
une étudiante en sciences naturelles ; celle de Bruxelles 
eut sept étudiantes régulières; cinq en sciences naturelles, 
une en pharmacie et une en philosophie. 

Cinq demoiselles s'étaient en outre fait inscrire pour 
subir des examens ; trois en sciences, une en pharmacie et 
une en médecine. C'est la première étudiante en médecine 
belg-e. Lièçe en comptait aussi une sur six femmes faisant 
toutes les études complètes, quatre suivaient la pharmacie, 
une les sciences naturelles et une la médecine. 

En 1 883, le nombre des étudiantes fut plus que doublé (i); 
une salle spéciale leur a été réservée pour leur permettre 
de se réunir et de travailler dans l'intervalle des leçons. 
M. Trasenster à qui nous devons cet historique de l'ad- 
mission des femmes aux universités belg^es termine ainsi : 

« Il me reste à constater un résultat important de l'enquête 
à laquelle je me suis livré. J'avais posé aux chefs des éta- 
blissements universitaires ouverts aux jeunes fdles la ques- 
tion suivante : Quels sont les résultats de l'admission des 
femmes sur les études, sur la discipline et sur la conduite 
des étudiants? 11 y a unanimité complète pour reconnaître 
que cette admission n'a présenté aucun inconvénient, et 
plusieurs déclarent qu'elle a eu une influence favorable, 
confirmant ainsi les faits observés en Ang-leterre et en 
Amérique. 

'< L'instruction supérieure des femmes s'impose donc avec 
l'autorité d'un fait appelé à devenir universel ; ce fait au 
jugement des espiits les moins chimériques se légitime 
comme un grand progrès et même comme une nécessité 
sociale. L'enseignement j)ul)lic doit être organisé de 

I. Le iiombro fies demoiselles au 20 octobre i883 était de 19. Elles 
faisiiinit des éludes de sricnccs soit pour la pharmacie, soit pour la 
médecine, soit pour le doctoral es sciences naturelles. 



— mis — 

manière à présenter un ensemble rationnel qui permette 
d'en parcourir tous les degrés sans être empêché soit par 
les lacunes, soit par les incohérences des programmes ». 

Ce raisonnement parut très juste au corps législatif de 
Belg"ique et quelques années plus lard, dans une de ses 
séances du mois de février 1890, la Chambre des représen- 
tants a consacré le droit pour les femmes d'exercer la 
médecine et la pharmacie d'une façon générale et sans dis- 
tinguer entre les diverses branches de l'art de guérir (i). 

En Hollande, la faculté de médecine fut ouverte aux 
femmes dès le mois d'août 1870. La première femme méde- 
cin hollandaise, Mme Alette Henriette Jacobs parle en ces 
termes de ses études : 

« J'ai commencé mes études à l'I niversité de Groningue 
en 1871, après avoir préalablement obtenu la permission 
du premier ministre Thorl)ecke; on me l'a donnée à titre 
d'essai. En 1872, j'ai passé l'examen dit de propédeutique 
et contenant la physique, la chimie, la zoologie, la botani- 
que et les mathématiques; deux ans après j'ai subi l'exa- 
men de candidat (physiologie, anatomie, pathologie), en 
1876, le doctorat (théorie médicale). Ensuite je me suis 
rendue à Amsterdam pour y prendre de l'expérience cli- 
nique. En 1878, vint 1' « art-examen », donnant le droit 
d'exercer la médecine, la chirurgie et l'obstétrique. Il me 
restait à concourir à l'obtention du titre de docteur. Je 
revins à Groning-ue et après un travail de dix mois j'ai 
présenté ma thèse : « Sur la localisation des symptômes 
physiologiques et patholog^iques dans le cerveau. » Puis je 
suis partie pour Londres, où j'ai visité les hôpitaux des 
femmes et des enfants. 

« Au mois de septembre 1879, je me suis établie à Amster- 

I. semaine médicale, i8<)0, payo /|.S. 

Mélanie Lipinska 30 



— 4«6 - 

dam comme spécialiste pour les maladies des femmes et des 
eiifanls, 

« La conduite de mes collègues masculins envers moi a été 
irréprochable. On m'a admise à la Société médicale. L'Etat 
ma reconnu les mêmes droits qu'à tous les médecins et 
l'opinion publique n'a jamais formé obstacle à ma carrière 
professionnelle » (i). 

Cependant le nombre des étudiantes est restreint en Hol- 
lande. 

Il en est de même en Italie. Le règlement du ii octobre 
1875 y autorise l'inscription des demoiselles à l'Univer- 
sité^ mais à condition qu'elles aient obtenu la licence 
lycéale, exigée des hommes à la sortie des lycées. 

Or, il existe fort peu d'établissements où les jeunes filles 
puivSsent se préparer à cet examen. Cela explique leur nom- 
bre restreint dans les Universités. 

Malgré cela plus de dix femmes ont reçu de 1877 à 1890 
en Italie, le titre de docteur en médecine. A Bologne, le 
premier diplôme médical a été conquis par Mlle Cuisep- 
pinaCatani, en 1884. En 1889, Mlle Catani après avoir été 
pendant quelque temps, suppléante du professeur Tizzoni 
fut nommée privat-docent de pathologie générale à la 
Faculté de médecine de Bologne. Les étudiants depuis 
longtemps habitués à l'entendre professer lui ont fait une 
touchante ovation à la première leçon qu'elle fit en qua- 
lité d'agrégé privé. L'amphithéâtre était comble, la jeune 
doctoresse a fait preuve d'un véritable talent de parole et 
d'exposition. 

A Florence la première femme qui ait été reçue docteur 
est Ernestine Pa[)er diplômée en 1877. En 1878, fut reçue 
docteur Marie Vellcda Tarnc, à Turin. Viennent ensuite 

I, Slanton, Kweslya kobicra w Kuropic, Varsovie, p. 7«. 



— 467 — 

Anne Kulisciff, la première femme médecin reçue à l'Uni- 
versité de Naples (i885) et Edvige Benigni, la première doc- 
toresse de la faculté médicale de Rome (1890). 

En Suède l'initiative de l'admission des femmes aux 
études médicales fut prise spontanément sans aucune ag-ita- 
tion préalable par la diète (M. C. J. Svenssen) et par le 
gouvernement. Une ordonnance royale du 3 juin 1870 a 
ouvert la carrière de la médecine aux femmes. Elles ont le 
droit de l'exercer après avoir subi les épreuves exig-ées des 
étudiants. Dans ce but l'institut Carolinien de Stockholm 
a ouvert un cours spécial d'anatoniie pour les étudiantes; 
la plupart des autres cours sont suivis à l'Université 
d'Upsal. 

La première femme médecin est Mlle Caroline Widers- 
trom. En 1888, elle a été eng-agée par la Compagnie d'assu- 
rances sur la vie « La Thule », comme médecin pour l'exa- 
men des femmes qui demandent des assurances (i). 

En Danemark les femmes furent admises à toutes les 
facultés, excepté à la faculté de théologie, en 1875. Cinq ont 
suivi les cours de médecine. 

En Finlande, où l'empereur Alexandre II intima à l'Uni- 
versité d'Helsingfors par l'intermédiaire du Sénat de Fin- 
lande, l'ordre formel d'admettre les personnes du sexe fémi- 
nin aux cours de médecine de cette L^niversité, les femmes 
prirent les degrés en médecine pour la première fois en 
1879. Après des essais isolés l'épanouissement vint vers i885. 
Mais, dès 1882 les journaux finlandais annoncèrent que 
Mlle Rossing Pleike, docteur en médecine, était nommée 
médecin municipal de la ville de Helsing-fors. Cette nomi- 
nation a été faite sur la demande de 700 habitants qui 
avaient signé une pétition au Conseil municipal (2). 

1. R. S. des fem., 1888. pag-e •2?i~i. 

2. Progrès médical, 1882, ler juillet, page r»i8. 



— 468 — 

La Pologne, quoique privée de rindépendance politique, 
constitue néanmoins une entité nationale qui vaut bien 
l'organisation en état. Certes, les conditions politiques y 
exercent une influence, mais, somme toute, l'état de sa civi- 
lisation y est assez développé pour que les manifestations 
de sa vie sociale dépendent surtout des forces intérieures de 
la nation. 

La loi intérieure qui règne dans tous les Etats, à savoir 
l'opinion publique^ n'y fut jamais opposée à l'instruction 
des femmes. Aussi avons-nous vu dans la première moitié 
du dix-neuvième siècle, qu'à côtédeMmes Boivin et Lacha- 
pelle et des dames Siebold se trouvait la Polonaise Marie 
Colomb; qu'ensuite, les premières femmes médecins étaient 
Elisabeth et Emilie Blackwell et la Polonaise Zakrzewska. 
Plus tard, bien que les trois Etats qui s'approprièrent les 
terres polonaises n'admissent pas les femmes aux études 
médicales, les Polonaises allèrent en Suisse et en F'rance 
poury étudier. Afin d'acquérir l'instruction nécessaire pour 
suivre les cours, les jeunes étudiantes étaient obligées de 
prendre des leçons particulières. 11 en résulta que l'ins- 
truction supérieure ne fut accessible que pour celles d'entre 
elles (jui possédaient des revenus considérables, ou qui 
étaient décidées à acquérir la science au ])rix d'un travail 
excessif ou d'une vie de gêne et même de misère. 

En 1879, la première femme docteur en médecine, est 
venue s'établir à Varsovie. Maintenant le nombre des 
femmes docteurs polonaises est assez grand, mais comme 
le gouvcrneiiienl russe les a [»ri\ées du droit de subir les 
examens officiels, une grande (|uantité ne sont pas autori- 
sées à pralirpier. (Relies qui obtiennent des dipb'unes étran- 
gers sont obligées de s'expatrier pour exercer leur profes- 
sion. Nous avons des femmes médecins polonaises à Paris, 
• Ml Siiissr, ni |-^g\ptt' Miriiic. 



— 469 — 

Le nom de la première femme médecin polonaise est 
Anne Tomaszewiez. Née en 1804 à Molawa (royaume de 
Pologne), elle termina en 1868 ses éludes à Varsovie, se 
prépara pendant deux ans à l'examen d'entrée, le passa 
à Zurich et s'inscrivit, en 1871, à la faculté de médecine de 
cette ville. Reçue docteur en 1877, elle passa de nouveau 
ses examens à Pétersbourg-, puis se fixa en 1879 à Varso- 
vie, où elle exerce avec beaucoup de succès. En 1881, elle 
épousa le docteur Dobrski : sa thèse porte le titre : Con- 
tribution à la physiologie du labyrinthe auditif (Beitrage 
zur Physiolog-ie des Ohr-labyrinths Zurich 1877), en outre, 
elle a publié un travail sur le chloral (Die Wirkung- des 
Ghlorals und der Trichloréssig-sâure Pflûg'ers Archiv IX, 
1874, 35-44) et avec le professeur Hermann, un travail sur 
la propagation de l'excitation dans le muscle (Pflûgers 
Archiv X). 

La deuxième femme médecin polonaise est Thérèse 
Liszkiewicz. Elle étudia la médecine à Berne et reçut le 
titre de docteur en 1877. Sa thèse porte le titre : L^ber die 
Giihrûngen des schleimsauren Ammoniaks. Rig-a 1877. Elle 
exerce maintenant à Varsovie. 

Passons aux pays ibériques où les femmes médecins font 
une apparition plus tardive, En Portiiffal,\es femmes ont été 
admises à l'étude de la médecine vers 1886 (i ). 

h'Espaffne, où le décret royal du 16 mars 1882, interdit 
aux femmes l'accès de l'enseig-nement supérieur, compte 
cependant une femme médecin : -Mme Pilar Jauregui qui a 
reçu, en i88i,le diplôme de docteur en médecine à l'univer- 
sité de Barcelone. Elle épousa le docteur Mirelle et se consacra 
comme lui aux maladies des femmes et à l'obstérique (2). 

Allons maintenant en Amérique latine. Le 24 et 20 août 

i.MlleEy, in Intern. Congress in Berlin, 1896, p. .'jq. 
2, Gimeno, pag-e i85. 



470 — 



I 



1887 fut reçue docteur à l'école demédecine du Mexique une ' 
dame mexicaine, Mlle Mathilde Montoja. Elle se présenta \ 
devant un tribunal formé par Beiider, fïalan, Altamirano, \ 
Gutierrez, Lobato et Ramirrez Arellano. Les questions des \ 
examinateurs portèrent sur les maladies cardiaques , la < 
microbioloj^ne, les lièvres contagieuses et l'hygiène. Mlle 
Montoya répondit très suffisamment et après cela passa 
l'examen pratique à l'hôpital de San-Andrés (i). \ 

Nous terminerons ce chapitre par la biographie émou- 
vante (2), de la première femme médecin hindoue, Anan- 
dibai Joshee. 

On sait combien triste et lamentable est la vie de la femme 
hindoue. Bloquéeau fond de son gynécée, dit zénana, elle y 
naît, souffre et meurt sans grand espoir de soulagement si ' 
la maladie la visite. Et ses conditions hygiéniques sont ] 
déplorables. « Voulez-vous savoir mon opinion sur la con- 
dition des femmes, dit un natif. Je suis honteux de l'avouer : 
elle est simplement effroyal)le ; à cause du système de ré- | 
clusion (purdah system), elles ne prennent aucun exercice ; \ 
ainsi j'ai connu, dans les liantes classes, des familles où les ' 
femmes ne peuvent, après leur mariage, pas même sortir \ 
pour faire une visite à leur père ! A l'excejition des classes ' 
laborieuses et rurales on peut dire sans exagération que 80 
à ()opour 100 de nos femmes vivent dans un état de mala- | 
di(; constante du commencemonl à la fin de l'année. Ne i 
pouvant obtenir les soins de gardes éclairées aux heures 
critiques, elles languissent sans espoir de guérison ». 

Le médecin indigène ou européen est sévèrement exclu et 
n'est mandé que dans les cas de la plus grande gravité ; la 



1. Conception CiiiDono de l"la([U('r, La iiiujcr. Mexico, 1887 (5e édition, 
page 187). 

2. Nous la devons à la plume de Mlle Menant, Hevue encyclopédiijue, 
189O (2 juillet). 



— ni — 

patiente, cachée alors derrière le purdah (rideau), n'est 
autorisée qu'à tendre une main au docteur appelé en con- 
sultation. Sinon elle est livrée à la merci de matrones igno- 
rantes. 

Certaines sociétés féministes anglaises et américaines 
tachèrent d'y remédier, mais il fallait aussi que les fem- 
mes hindoues elles-mêmes pussent les seconder. C'est ce 
qu'entreprit Anandibai Joshee. 

Elle naquit à Pounah, le 3i mars i865 ; son père, Gunpa- 
trao AmritaswarJoshee était un riche propriétaire foncier de 
Kalyan, au nord de Bombay. La fillette grandit dans la plus 
large aisance; grave et austère, elle réclamait déjà à cinq 
ans un précepteur et étudiait le sanscrit sous la direction 
d'un de ses jeunes parents Gopal Vinyah. Selon l'habitude 
hindoue elle épousaà l'âge de neuf ans un veuf de vingt ans 
plus âgé qu'elle. En 1878, elle eut un enfant, mais celui-ci, 
mourut peu de jours après sa naissance, et dès lors la jeune 
mère conçut le dessin de se consacrer à la médecine pour 
soulager ses compatriotes dont elle avait appris par expé- 
périence personnelle^ à connaître les besoins. 

Mais paraître en public, suivre des cours, était absolu- 
ment impossible à une femme de haute caste. Anandibai 
noua des relations amicales avec Mis Carpenter, de Roselle 
(New-Jersey), et lit tous ses efforts pour se rendre en Amé^ 
rique. Pendant près de quatre ans elle poursuivit obstiné- 
ment sont but. Soutenue par son mari, qui l'approuvait, elle 
tint tète aux luttes intérieures les plus pénibles. 

Sa correspondance avec Mrs Carpenter n'en contient 
qu'un faible écho. Dans le Bengale, 011 la carrière de son 
mari l'avait exilée, loin des pays mahrattes où la brah- 
mine jouit d'une liberté relative, elle rencontrait l'opposi- 
tion la plus violente L'hôtel des Postes, qu'elle habitait à 
Serampore, était souvent assiégé par une foule de Bengalis 



— i72 — 

excités [)ai- le paiii orlliodoxe ; si bien (jifuii jour, dans 
une conférence publique, elle dut expliquer sa conduite, 
justifier ses agissements, événement unique dans l'histoire 
de l'émancipation de la femme aux Indes : une brahmine 
sur la plate-forme ! 

Anandibai partit enfin le 7 avril i883 seule, abord de la 
City qf Calcutta et arriva à New-York le 4 juin i883. Mrs. 
Garpenter s'empressa de la présenter à Rachel Bodlev, la 
diifne doyenne du v Woman's médical Collège of Pennsylva- 
nia > à Philadelphie, et la jeune Mahratte commença sur 
l'heure sa laborieuse carrière. Sans lassitude apparente, 
elle consacrait facilement seize heures à ses études médi- 
cales ; sans dégoût ni faiblesse, elle faisait face aux exi- 
gences des devoirs professionnels. 

Cependant, le climat d'Amérique, si fatal aux Asiatiques, 
ne tarda pas à accomplir son œuvre destructive. Anandibai 
n'échappa que par miracle, et grâce au dévouement de 
Rachel Bodlev, à plusieurs atteintes de diphtérie. Après 
chaque crise, dont elle sortait affaiblie, elle reprenait ses 
études. Son application, sa méthode témoignaient de sa 
discipline intellectuelle, car tout autre non préparée à ce 
labeur quotidien et réglé du « Womans médical Collège » 
eut infailliblement succombé. Quelque languissante qu'elle 
fut, elle arriva à passer ses examens à l'époque fixée ; sa 
thèse, sur Vf ihstrlritjuo IhikIoik', fut jugt'e du [)lus haut 
liilt-irt, t't le II mars i88(), elle ('tait reçue docteur méde- 
cin, la [irciiiière femme hindoue de haute caste à laqu«*lle 
ail été conféré ce grade en n'importe quel pays du monde. 
A la grande réception qui eut lieu dans le local de l'Acadé- 
mie de musique, plus de 3 000 personnes se trouvaient ras- 
semblées pour entendre proclamer les noms des graduées 
et voir délivrer les diplômes. 

Son mari, (lopal \'in\iili, était \enu rejoindre sa femme; 



— 473 — 

les examens passés, le couple songea sérieusement au départ. 
Un appel pressant du Diwan, premier ministre de Kollia- 
pur. rappelait dans l'Inde la première lady doctor indigène 
pour prendre la direction de l' « Albert Edward Hospital » 
récemment fondé (i^"" juin 1880). Anandibai se hâta d'ac- 
cepter, mais la pauvre enfant était si faible, si épuisée, que 
ses amis ne conservèrent pas un instant l'espoir de la sau- 
ver. Un séjour dans les chaudes régions du Colorado au- 
rait pu seul enrayer le mal dont elle était si profondément 
atteinte, et au lieu de ce bienfaisant repos elle allait s'a- 
venturer sur l'Atlantique à l'époque froide et l)rumeuse des 
rafales et des ouragans. 

Le 9 octobre elle quitta Roselle, accompagnée de M. Gar- 
penter, de la Pundita Ramabai et de M. Sattay, un de ses 
amis de l'Inde, qui la remirent entre les mains de son mari 
à bord de 1' « Etruria ». 

Et alors commença la longue et douloureuse traversée de 
New-York à Bombay, avec une escale pénible en Angle- 
terre et le voyage fatigant de Liverpool à Londres à bord 
du « Peshawur ». Elle éprouva des malaises, des suffoca- 
tions accrues par la claustration de la cabine et le passage 
de la mer Rouge. Sa maladie de poitrine faisait des progrès 
effrayants, lorsqu'elle arrive à Bombay le 17 novembre, 
elle était dans un état de faiblesse et de maigreur qui pré- 
sageait une fin prochaine. Les grands pundits, les juges 
sévères de la brahmine délinquante et déchue, furent tou- 
chés et la reçurent les larmes aux yeux ; installée à Pounah 
dans le palais où elle était née, près de sa mère et des mem- 
bres de sa famille la mourante éprouva tout d'abord un 
mieux relatif. Pendant que son mari s'occupait activement 
de leur réintégration dans leur caste perdue par le voyage 
d'outre-mer, le peuple entier se pressait dans les temples 
pour obtenir sa guérison ; mais ni prières ni offrandes ne 



474 — 



pouvaient apaiser le dieu de la Mort. Le 26 février à minuit 
Anaiidibai s'éteig-nit doucement. «J'ai fait tout ce que j'ai 
pu, murmura-t-elle, avant de mourir ». 

Bientôt selon la coutume, s'alluma le bûcher funéraire. 
A cause de l'anathème qui pesait encore sur elle on aurait 
pu craindre que les prêtres refusassent de prêter leur con- 
cours ; mais les esprits les plus libéraux furent surpris de 
voir que l'intolérance du parti orthodoxe fléchissait devant 
un si sublime dévouement. Les cendres pieusement recueil- 
lies par sa famille, au lieu d'être jetées dans quelque rivière 
sacrée, furent envoyées en Amérique pour y recevoir une 
sépulture. 



SIXIEME PARTIE 

LES DIX DERNIÈRES ANNEES DE l'hISTOIRE DES FEMMES MEDECINS 



CHAPITRE XXVIII 



Autriclie 



La lutte pour l'admission à l'étude de la médecine en Autriche. — Im- 
portance de la Bosnie pour notre question. — L'Etat y crée des emplois 
de femmes médecins de district. — L'initiative privée des femmes 
polonaises, tchèques et allemandes en Autriche. — Fondation des 
lycées préparant pour l'Université. — Pétitions. — Les Autrichiennes 
reçues docteurs en médecine aux Universités étrangères. — L'Etat 
cède : admission des femmes aux Universités en Hongrie, puis en 
Autriche. 

Trois faits dominent l'histoire des femmes médecins dans 
les dix dernières années : l'admission des femmes à l'étude 
de la médecine en Autriche-Hong-rie, les progrès considéra- 
bles qu'a fait cette question en Allemagne et la réouverture 
des cours médicaux en Russie. 

L'Autriche-Hongrie restait jusqu'à 1890 complètement 
fermée aux femmes médecins. On ne les reconnaissait pas 
parce que les femmes autrichiennes n'étaient pas admises 
aux études universitaires, et qu'on ne leur permettait même 
pas de passer le baccalauréat. Ainsi toutes les carrières 



— 47() — \ 

scientifiques leur étaient fermées (i). Mais vers 1890, un ' 
changement commen(;a à s'opérer. Ce qui y contribua beau- ^ 
coup ce fut l'occupation de la liosnie. On sait que la ; 
Bosnie était une contrée sanvaij^e a\aiit l'occupation autri- '] 
chienne ; aujourd'hui i|-ràce aux soins paternels du minis" i 
tre Kallay, elle subit une transformation rapide et complète ' 
au point de vue économique et social. C'est du reste, un 
pays pittoresque, montagneux, demi-oriental, qui fournit 
un terrain digne d'être exploré par les hommes de science j 
aussi bien que par les touristes. "; 

La population indigène de la Bosnie est presque entière- 1 
ment de race slave ; mais la religion l'a divisée en trois ' 
catégories distinctes même au point de vue social. Nous y 1 
trouvons des mahométans, des catholiques et des orlho- ] 
doxes. Cette différence de religion a amené la différence du ! 
genre de vie, des mœurs, des habitudes et des règles d'hy- \ 
giène. Les catholiques se distinguent par leur indolence et 
la résignation à leur sort. Les orthodoxes, qui forment sur- \ 
tout la bourgeoisie urbaine commerçante, présentent un ! 
type plus énergique et plus sévère, mais sec et méfiant. Les 
mahométans qui appartiennent soit à la classe bourgeoisie, J 
soit à la classe rurale, sont principalement de grands pro- 
pri(''taires fonciers et représentent l'ancienne aristocratie du 
pays, qui vivait du produit du travail de leurs serfs. Actuel- 
lement riches ou pauvres, ils ont conservé leur dignité | 
muette et mélancolique et tiennent fort à leurs traditions. 
Ce sont justement les [)arlicularilés de leurs mœurs qui 
ont attiré l'attention du gouvernement austro-hongrois. La 
religion mahométane veut que la femme ne se montre pas 
aux veux des hommes, dans les familles conservatrices — 



I. Un seule femme médecin admise, la doctoresse Kerschbaumer 
pouvait seulement aider son mari, un oculiste de Sai/bury. Kmore 
fallail-il pour cela une permission de l'Empereur d'Autriche. 



I 



— 477 — 

et telle est la majorité des familles mahométanes — on ne 
fait pas d'exception même pour un médecin. Cet ostracisme 
entraîne naturellement des conséquences très funestes au 
point de vue de l'hygiène sociale. Les musulmanes en effet 
sont isolées du monde extérieur. Elles ne reçoivent point 
d'instruction, ne savent ni lire, ni écrire. Les règles 
et préceptes pour chaque circonstance de la vie, les obets, 
les idées et les remèdes passent en héritage de mère 
en fille. Les jeunes gens à marier — et on se marie à treize 
ans quelquefois — se connaissent à peine, se voient à la 
dérobée, à travers les planches d'une clôture. Après toute 
une série de cérémonies, la jeune mariée est livrée à son mari 
et elle commence la vie inerte d'un sujet faible, passif et 
nerveux, tout en possédant un développement physiologi- 
que précoce. Elle reste des heures entières à fumer des ciga- 
rettes, à boire du café noir ; une fois enceinte, elle bouge 
encore moins ; elle reste des heures et des journées entières 
dans une inactivité complète en attendant la délivrance. 
Pendant les deux dernières semaines avant l'accouchement 
les vieilles femmes de son entourage lui donnent à boire, 
même pendant les chaleurs de trente-sept degrés, de l'huile 
de foie de morue pour préparer l'accouchement. La partu- 
ricnte accouche seule sans sage-femme. Si l'accouchement 
ne suit pas le mécanisme physiologique tant pis pour la 
femme : laissée sans secours médical elle meurt souvent 
avec l'enfant dans son sein, ou, si elle survit aux suites des 
couches, elle est souvent atteinte d'affections utérines 
chroniques. 

La mère allaite son enfant pendant deux ou trois ans j 
elle lient le nourrisson presque continuellement au sein. Si 
elle devient de nouveau enceinte, c'est la grand'mère qui 
se charge quelquefois des fonctions de nourric(; et elle 
[)rés('nte de temps en temps sa poitrine à son petit-fils ou 



— i78 — 

à sa potite-tille, ày:ée de trois ans. A la suite de cet allai- 
tement proIong^é, la vie phvsioloe:ique de la mère et le 
développement de l'enfant souIVrent. La mère devient ané- 
niiiiue ou ostéomalacique : l'enfant, après avoir subi toute 
une série de déformations racliitiques du squelette, suc- 
combe SOUVtMlt. 

La vie sédentaire, la ventilation insuffisante des cham- 
bres, l'abus du café et du tabac amènent l'anémie et la 
nervosité des femmes mahométanes. En passant des heures 
entières à décrire aux autres leurs (iitférentes indisposi- 
tions, elles exaifèrent et finissent par s'imairiner qu'elles 
ont toutes la même maladie. 

l ne fois tombée sérieusement malade, la femme dépérit 
lentement. Le mari, conservateur, laisse mourir sa femme 
plutôt que d'appeler un médecin. Il est vrai qu'après la 
in(Mi de sa femme un mari même tendre, se console vite et 
se remarie quelqneftMs dix jours après. 

In homme comme M. Callay n'a pas pu laisser les cho- 
ses en cet état. Aussi, dès que la Bosnie fut pacifiée, après 
la révolte de 1878-1882. et dès que les affaires les plus 
importantes furent réglées, il décida d'assurer aux femmes 
musulmanes le secours médical. En 1891. il Ht annoncer 
dans les Iniversités étrana^ères que le s^ouvernement austro- 
hontrrois était enclin à créer en Bosnie quelques places 
de femmes-méilecins de district, oblicfées de donner leurs 
soins aux musulmanes bosniaques. 

La première qui accepta cette ]dace fut une Polonaise, 
Mme Krajewska née Kosmowska. Klle ('tait oris^inaire de 
Varsovie : après v avoir terminé ses classes, elle se 
c<insacra à l'étude des mathématiques, passa ses exa- 
mens et obtint la place de professeur de mathématiques 
au Ivcée des jeunes filles de Varsovie. En 1876, elle 
épousa un professeur au rnllèire. M. Krajewski, mais 



— 479 — 

après la mort de ce dernier, en 1880, elle se rendit à 
Genève, y passa le baccalauréat ès-sciences physique, s'ins- 
crivit à la faculté médicale, fut nommée en 1891 aide de 
physiolog^ie et présenta en 1892 sa thèse intitulée: «Recher- 
ches physiologiques sur la réaction de la dégénérescence». 

Cette ihèse obtint le prix (cinq cents francs) de la 
Faculté. 

A peine docteur, Mme Krajewska apprit la décision de 
M. Kallay. Elle le raconte dans son intéressant mémoire 
présenté au congrès féministe de Berlin de 1896 : 

(( C^était à Genève il y a quatre ans, qu'en sortant de la 
maternité je remarquai une affiche. Je m'en approchai et 
je la parcourus. Elle annonçait la mise au concours par le 
ministère des places de femmes-médecins en Bosnie. L'es- 
prit large et humanitaire de cette institution toute nouvelle 
m'a charmée de prime abord, .le me rendis à Vienne; après 
un séjour de six mois dans cette capitale, je fus nommée 
médecin officiel de Dolnja-Tuzla au mois de mars 1893. Je 
suis employée de l'Etat et je possède tous les droits d'un 
fonctionnaire. Mon devoir est de soigner la population 
pauvre de Dolnja-Tuzla, les mahométans surtout; je suis 
également chargée de faire des voyages dans les petites 
villes du district Dolnja-Tuzla et d'y visiter les familles 
mahomélanes, où je trouve parfois des malades négligées 
et abandonnées, sans secours médical pendant des années. 
On me convoque également comme expert pour des rap- 
port médicaux légaux, concernant les femmes mahomé- 
lanes. J'ai occupé mon poste à Dolnja-Tuzla pendant trois 
années et demie, et c'est avec mes observations et les résul- 
tats généraux de mon activité pendant ce la{)S de temps 
que je me présente devant vous ». 

Le compte rendu de Mme Krajewska mérite d'être 
résumé : 



— 480 — \ 

i 

Lue fois établie a Tuzia elle eut comme femme toute la j 

facilité possible de pénétrer dans les harems, ces lieux \ 

fermés à toute influence du monde civilisé. Elle se dressa ] 

le programme suivant : ^ 

1° S'approcher des femmes mahométanes ; \ 

2° Par le contact continuel, visites répétées et prolongées, j 
exercer une influence sur la manière de vivre des femmes ( 
mahométanes, et sur l'éducation de leurs enfants ; \ 

3° Combattre les préjug"és et les usa§"es nuisibles à la 
santé ; 

4° Faire comprendre la possibilité de la contamination 
par le contact médiat ou immédiat ; 

5" Donner des secours médicaux à la pojuilation maho- [ 
métane ; j 

6° Faire pendant ses Noyag^es dans les villes de province î 
de la propag'ande pour eng-açer les femmes à se soigner. 

Avec un peu de persévérance elle obtint des résultats j 

très satisfaisants sous plusieurs rapports. Les femmes j 

mahométanes l'appellent, si elles sont malades; une fois \ 

guéries elles lui demandent de continuer ses visites en | 

qualité de bonne connaissance. Pendant la première année, j 

en 1893, sur 553 personnes soignées par Mme Krajewska, | 

il V avait 202 inahométans. i 

Kii iS()^|, sui()i3 malades, -j-^^i iiialioiiu'tans. 

En 1895, sur 085 malades, 377 maliométans. | 

l*"^ semestre 1896, sur 30)3 malades, 191 mahomélans. \ 

Au total, sur 22^4 malades, 994 mahomélans. \ 

On voit la nroiirression du nombre des musulmans : en ; 

1S94, il V avait 35,9 0/0 ; en 1895, 36,5 0/0 ; en 1887, 5.) 0/0 j 

du nombie total des patients. ] 

Fil ce inii concerne l'àî^e et le sexe de ses clients maho- I 
nirlaiis. elle (-((iiiidHi I : * 



t 



En 1893 . . . 


18 h 


ommes 


12.") 


En 1894 . . . 


17 


)) 


I.")! 


En 1895 . . . 


21 


)) 


227 


i*"" sem. 1896. 


6 


» 


i34 


En somme . . 


62 


)) 


637 



481 — 



» ôB » 

» 129 » 
» 5 1 » 

» 295 » 
Les hommes lui montraient beaucoup de confiance. Dans 
la plupart des cas c'étaient les maris qui venaient la prier 
d'aller voir leurs femmes malades. Les femmes elles-mêmes 
ne venaient chez elle que rarement. 

« Je suis appelée continue Mme Krajeaska pour toutes 
sortes de maladies ; les maladies internes, les cas chi- 
rurgicaux, gynécologicaux, obstétricaux, les maladies cuta- 
nées, nerveuses. Sous certains rapports je suis privilégiée 
vis-à-vis des autres médecins : en faisant des voyages dans 
les petites villes de province, il m'arrive souvent de pouvoir 
visiter pendant deux, quatre ou dix jours un grand nombre 
de malades, de trente à cent par exemple. En examinant à 
la fois une série de malades, je peux constater les analogies 
entre les maladies examinées, étudier le terrain, sur lequel 
elles se sont développées, et tirer les conclusions nécessai- 
res sur leur étiologie. 11 m'est arrivé de constater que la 
population mahométane féminine vivant dans les conditions 
hygiéniques semblables ou identiques présentent des enti- 
tés morbides communes. Dans une ville sur soixante-quatre 
cas examinés j'ai constatés quatorze cas de maladies du sys- 
tème osseux (ostéomalacie, rachitisme, mal de Pott). 

Dans une autre ville sur trente-six cas examinés^onze cas 
appartenaient aux maladies nerveuses, neurasthénie, hys- 
térie, etc. 

Dans une troisième ville c'était le rhumatisme qui était 

prédominant. En ce qui concerne les cas obstétricaux j'ai 

été appelée pendant trois années et demie en tout pour 

quatre-vingt-dix-neuf cas d'accouchement et de suites do 

Mélanie Lipioska 31 



— \H-2 — ' 

I 

couclies. Le tiers de ces cas se rapporte à la population i 

inalioniétane. 

I 

Les femmes mahométanes en Bosnie se ressemblent énor- i 
mément, pourtant elles subissent riniluence de leurs maris 
et acquièrent par ci [)ar là quelques (jpinions, quelques 
débris de la pensée ; elles j)eu\ent être divisées en progrès- ■ 
sistes et conservatrices. \ 

Les conservatrices ayant accepté son secours, critiquent I 
le traitement, cherchent en même temps les conseils d'un j 
hodja (prêtre) et attribuent la ^-uérison plutôt à celui-ci ' 
qu'au ministère de la doctoresse. 

Les progressistes, et leur nombre augmente actuellement | 
d'un jour à l'autre, se font soigner volontiers et sui^ent | 
strictement les conseils médicaux et prophylactiques. Pen- ! 
dant répid(''mie de choléra une jeune fille de seize ans sur- j 
veillait elle-même la cuisson de l'eau potable, elle ne j 
touchait ni aux fruits, ni aux concombres, et demandait 
des explications sur le genre de contagion du choléra. 
Quelquefois les clientes mahométanes parties de Dolnja 
Tuzla font ailleurs de la propagande pour la doctoresse, 
elles préparent le terrain en décrivant aux autres l'effet d'un 
traitement rationnel et réussi. « J'ajouterai que quand je 
trouve un moment libre, je vais chez mes anciennes clientes 
mahométanes et je leur prêche la propreté du corps, la ven- 
tilation des chambres, le y-rand air, une nourriture forti- i 
fiante et saine. Je combats avec toute 1 énergie possible ' 
rallaitt'iiiciit prolongé, les mariages précoces, l'abus du j 
café et du tabac et la paresse ». 1 

fout ce (jue je viens de dire sur les usages et les préjugés 
des mahométanes en Bosnie montre quelle mission civilisa- « 
Irice remplit une femme médecin au milieu de cette popu- J 
lalioii orientale. ] 

Bieiili'd iiprèsMinc l\ r;i jcw ska imcaulie IVmme médecin, 



— 483 — 

Mlle B. Keck, obtint en 1898, une place semblable à Moslar. 
Mlle Keck est une allemande née à Prague. Après avoir 
terminé ses études à l'école su[)érieure des fdles elles se 
prépara au baccalauréat, le passa avec succès à Prag-ue et a 
été ainsi la première femme admise en Bohême à cet exa- 
men. Elle partit ensuite pour Zurich et y termina les études 
médicales. En. 1897 elle eut en traitement cent soixante- 
quatre malades bosniaques. Con)me Mme Krajewska, elle 
ne se borna pas à l'exercice de la médecine, elle prit comme 
devoir d'élever le niveau moral des femmes musulmanes en 
apprenant à quelques-unes à lire et à écrire. De (898 à 1896 
elle eut ainsi treize élèves improvisées. 

Le zèle et l'exactitude de ces deux premières femmes mé- 
decins acontribué considérablement à gagner la cause des 
femmes médecins en Autriche. Leur nombre fut augmenté en 
Bosnie et la société y trouva des preuves vivantes de l'uti- 
lité des doctoresses. Aussi les partisans de l'admission des 
femmes aux universités autrichiennes nont-ils pas dû 
attendre longtemps pour voir leurs vœux réalisés. Mais il 
faut dire, que les femmes n'attendaient pas tant du gouver- 
nement; au contraire, elles s'étaient mises à élaborer, à l'aide 
de leurs propres moyens, une organisation afin de bien diriger 
le courant qu'elles favorisaient. Quelques-unes prêchèrent 
d'exemple en allant à l'étranger pour y apprendre la science 
médicale. Telle était Mme R. Welt, de Vienne, qui reçut le 
diplôme de docteur à Berne, telles étaient les deux demoi- 
selles croates, Militza Chvigline (i) et Marie Prita (2), puis 

1. Après des études préparatoires privées, elle passa le baccalauréat 
à Agram, s'inscrivit à Berne à la Faculté de médecine, se rendit ensuite 
à Zurich, y reçut le diplôme de docteur et soutint enfin le baccalauréat 
et le Slaats, examen suisse pour pouvoir exercer en Suisse. Mais le doc- 
teur Lchmann, de Dresde, l'ayant appelée en qualité d'aide-assistant 
dans sa maison de santé, elle s'y rendit. En iSq,"), elle épousa le mé- 
decin bulgare Tchavoff. 

2. Mlle Prita ne pouvant recevoir en (Croatie la permission de passer 



iH'i — 



1 alleuiandc Jicycr, née en i3uliènie. Celle dernière subit le ; 

baccalauréat à Praçue, se rendit à Znrich et à Berne, y ' 
fut reçue docteur et obtint, a[>rès cela, une place en Bosnie. 

Elle ne fut donc pas oblig'ée de s'exiler, comme les deux | 
dames croates. 

D'autre part, malgré tout, le g-ouvernement ]ie s'inté- ' 

ressaut pas à l'instruction supérieure des jeunes filles . 

et le man(|ue d étudiantes constituant en même temps ^ 
un argument éloquent pour les adversaires de l'admission 

des femmes aux universités et par conséquent aux études * 

médicales ; les femmes appartenant aux différentes natio- j 
nalilés autrichiennes formèrent des sociétés dans le but de 
fonder des lycées (gymnases) pour les jeunes filles, avec 

un programme égal à ceux des garçons. La première ten- I 

tative de cegenre fut faite par les Tchèques. Elles formèrent j 

la société « Minerva >; et tranchèrent la question en 1891. j 

Leur exemple fut suivi à Vienne, où la société viennoise, J 

pour l'élargissement de léducation féminine (Wiener Vereim ] 

fur erweiterte Frauenbildung), créa un lycée pareil. \ 

Les Polonaises de la Galicie en firent autant. Il y a à j 
Léopol (Lembergj deux lycées pareils dont un dirigé par ., 
Mme Strzaikowska, et l'autre par Victoire Niedzialkowska; i 
à Cracovie un lycée semblable est dû à l'initiative de j 
>L Bujwid professeur de microbiologie à l'Lniversité de 1 
Cracovie et de son épouse. Il faut reconnaître que les con- 
grès et les léunions savantes [)renaient aussi parti pour 1 
les femmes médecins. Tel l'ut par exemple le congrès des ' 
médecins et des naturalistes polonais de Cracovie de (896 * 
où, la [)lu[)art des participants sur l'initiative du D' Jean j 
K'arlowicz (lisez vitch) de Varsovie, envoya au conseil j 

le baccî.laurôîit, le subit à Zurich eu 1887. En i8(|.'>, elle y fut reçu doc- ^ 

leur en niédcrine. Rlle revint ensui(e en Aulriche. se maria avec le «• 

ditctcur scrlic \ ucriirli cl parlil |i()iii' l;i Serbie. m 



i 



— 485 — 

académique de Cracovie une pétition par laquelle elle 
demandait l'admission des femmes à l'Université et en par- 
ticulier aux études médicales. 

Les Conseils académiques des Universités autrichiennes 
se mirent à s'occuper de notre question. En iSr);") le progrès 
médical pouvait écrire : 

La « Nouvelle presse libre » de Vienne nous apprend 
qu'à la suite d'une décision des professeurs de la Faculté 
de Médecine, de l'Université de Vienne, le comité de cette 
L^niversité se réunira prochainement pour émettre un vote 
de principe sur la question de l'admission des femmes 
aux études médicales (i). 

A l'Liniversité de Cracovie le corps enseignant de la 
faculté de philosophie et de médecine se réunit aussi 
en 1895 pour délibérer sur les demandes des dames polo- 
naises. Il décida d'en référer au ministère de l'instruction, 
en outre, d'envoyer un questionnaire officiel aux univer- 
sités étrangères où étudiaient les femmes. 

Mais en même temps, parmi les professeurs de Vienne et 
de Cracovie, se trouvèrent des adversaires décidés de l'ad- 
mission des femmes à l'étude de la médecine. Ce qui est 
caractéristique, ils étaient professeurs de chirurgie et 
ne pouvaient s'imag-iner une femme maniant un scalpel 
de chirugien. Ils semblent avoir ig-noré la conduite des 
étudiantes russes dans les lazarets et sur les champs de 
bataille de 1878-79 ; et, ignorer aussi, qu'en Amérique et 
en Angleterre il y avait des chirurg-iennes très douées. 

Les opposants étaient, à Vienne Albert, à Cracovie Rydy- 
gier. Ils publièrent des libelles contre les demandes des 
femmes, mais leurs arguments et leurs raisonnemenjls trop 
faciles à combattre rencontrèrent des réponses très expli- 

j. I*ro"r(''s nH'dical, \^()~>, 1. II, 288. 



— 486 — 

cites et très justes (à CracoAie celle du professeur de phv- "i 

siolog-ie Cybulski). Cette polémique contribua plutôt à ] 

hâter la solution favorable de la question. | 

De même que les partisans des femmes médecins, leurs '^ 
adversaires curent de leur coté certains corps médicaux, j 
En 1896 l'Association des médecins de la Basse-Autriche 
(Vienne) arrêta les termes d'une pétition à la Chambre pour •: 
la dissuader d'autoriser la pratique médicale des femmes. 
Dans les conditions de vie, d'éducation et d'instruction J 
actuelles, l'admission des femmes dans la carrière pra- 
tique de médecin était, d'après la pétition, nuisible ù la j 
fois et aux femmes et à la médecine. La pétition insistait j 
particulièrement sur lesfatig^ues et les dang-ersde la carrière ^ 
médicale. Les professions de sag-e-femme et de pharmacien 
étaient plus naturellement accessibles aux femmes, et il ^ 
était désirable qu'on leur accordât toutes facilités pour y 
entrer. En dehors de ces spécialités, les hautes études < 
d'agriculture et de commerce étaient celles qui répondraient ^ 
le mieux à leurs aptitudes. La pétition insistait encore sur 1 
la nécessité de restreindre, même en ce cas, les autorisa- t 
lions. ; 

Cependant en cette même Autriche inférieure, le gouver- i 

nement autrichien ne suivait pas les conseils pateiiirls \ 

de ladite association. Le cas de Melle von Roth en témoi- 4 

jgne. Celte demoiselle, fdlc du feld-maréchal-lieutenant 1 

von Kolh et de la comtesse Kinsky s'était consacrée à l'é- \ 
tudede la médecine, avait passé son baccalauréat en Suisse 

et fut lerue docteur à la faculté de Genève. Elle revint ; 

ensuite en AulrirJie pour v continuel' ses études pratiques ■; 
dans l(îs liônitaux. A ce moment le médecin de l'insti- 

tution autrichienne des tilles d'officiers à Ilernals, mourut ; i 

et le ministère de la g'uerre lui offrit la place, seule- , 

meni la loi d'alors ne prévoyant [)a.s l'admission de la • 



— 487 — 

femme-médecin, on lui donna le titre de u Unter-Vorste- 
berin » (sous-directrice) et on lui imposa la condition de 
faire signer ses ordonnances par un autre médecin. Enfin, 
dès 1896, les conditions chang-èrent entièrement. D'aJDord 
(au mois de décembre iSgô) le ministre de l'instruction 
hongrois, M. Vlassits reconnut les femmes-médecins en 
Hongrie et envoya aux facultés médicales de Pestb et de 
Klausenburg, une missive les autorisant à conférer aux 
femmes le droit d'inscription et les degrés avec le droit 
d'exercer leur profession; puis, le 3i mars 1896, le ministre 
de l'instruction autrichienne publia une décision non moins 
importante pour la partie cislei-thanienne de l'empire. 
D'après cette décision, l'état d'Autriche reconnaît les 
diplômes doctoraux s'ils sont « nostrifiés ». 

C'est-à-dire que les femmes qui ont reçu le titre de doc- 
teur dans une Université étrangère seront reconnues comme 
médecins et admises à l'exercice médical si elles repassent 
en Autriche leur baccalauréat et leurs examens médicaux 
et si, dans le cas où elles ne seraient pas citoyennes autri- 
chiennes, elles obtiennent l'indigénat autrichien. 

Quelques mois après eut lieu à Vienne la première nostri- 
fication. C'est Mlle le Dr. Gabrielle Possanner qui s'y sou- 
mit. Elle avait passé son baccalauréat à Vienne (1887) et fut 
reçue docteur à Zurich (1893) ; sa thèse traitaitde la durée 
de la vie après l'apparition de larétinite albuminurique. En 
1894, elle revint à Vienne pour y travailler dans les clini- 
ques de Neusser, Schaula et Widerhofer, En 1895-96 elle 
professait l'anatoniie àl' « Académie fur Damen » (i). 

A Cracovie, la première nostrilication eut lieu le 18 mars 
1900. La doctoresse en question, Mme Sophie Morac- 
zewska^ avait reçu le diplôme de docteur à Zurich. 

I. Au mois (le novembre i8g8, le syndicjit de mi'decinsde Biulapesth 
a décidé, par la majorité des voix, d'adraeltre les femmes dans son sein. 



— 488 — •.: 

! 
Mais les femmes n'étaient pas encore admises en Autri- ] 

\ 
che à étudier dans les l niversités. i 

En i8()7. une nouvelle décision ministérielle abolit cet ] 
état de choses. On leur permit de s'inscrire et de suivre les 1 
cours à la faculté de médecine et de philosophie, toutefois | 
à condition d'avoir fait le baccalauréat. Dans le cas con- ! 
traire, elles ne pouvaient être qu étudiantes libres. 

Les femmes profitèrent immédiatement de cette permis- 
sion. A Vienne seule s'inscrivirent, en 1897-98, vingt-neuf 
femmes, en 1897-98. cinquante-quatre femmes. Dans ce der- 
nier nombre ving-t-neuf étaient pourvues de baccalauréat. 
Elles ont montré tant dezèle et d'application que leurs pro- 
fesseurs ont cru nécessaire de le marquer en des circon- 
stances solennelles. En 1899, ^^ professeur de botanique 
M. Wiesner à la faculté de médecine de Vienne dit. au 
moment de l'inauguration solennelle de l'année scolaire 
1899-1900 : 

« Les étudiantes qui ont suivi mes cours se sont appliquées 
à leurs études avec tant d'assiduité que je ne doute pas que 
leur conduite ne contribue beaucoup à dissiper les animo- 
sités contre les femmes qui veulent étudier dans les Uni- 
versités autrichiennes ». Le Docteur Toply, professeur 
d'histoire de la médecine à Vienne lors de l'ouverture de 
son cours de 1900 a parlé dans le même sens. 



489 



CHAPITRE XXIX 



Allemagne. 

Histoire du mouvement féministe en Allemag-ne. — Le caractère prati- 
que de ses débuts. — La question de l'admission des femmes à l'Uni- 
versité. — Dès 1890, elle prime en Allemag'ne toutes les autres. — 
Pétitions et démarches des sociétés féministes. — Fondation des 
lycées préparant à l'Université. — Les premières femmes médecins 
allemandes. — Victoire des courants nouveaux. — Admission pro- 
visoire des femmes à la plupart des Universités allemandes. — Ad- 
mission totale à l'Université de Heidelberg. — Première femme 
immatriculée. 

En Allemagne — nous l'avons déjà montré plus haut — 
l'année i848 marque une époque dans le mouvement 
féministe. Un écrit de Mme Louise Otto Pelers, publié 
en i844> dans les Vaterlandsblàtter de Robert Rlum, 
puis, la Frauenzeitung, fondée par elle, en 1847, ^^ ^^^^ 
revendiquait l'indépendance des femmes, enfin les associa- 
tions féministes qui se fondèrent à cette époque inaugurè- 
rent les nouvelles tendances. Il se forma le groupe allemand 
des féministes avancées, qui a joué un rôle très important 
en ce qui touche à notre sujet. Il n'a pour ainsi dire pres- 
que pas d'attaches dans l'aristocratie, il se recrute entière- 
ment dans la bourgeoisie moyenne, et groupe, en de 
nombreuses associations, environ 80.000 adhérentes. Ce 
sont là les militantes du parti, les féministes proprement 
dites. Elles ne prétendent pas, comme on a dit souvent, 
éloigner la femme du foyer ; elles ne sont point des adver- 
saires du mariage, elles ne jugent point inférieurs et subal- 
ternes les soins du ménage. Tout au contraire, elles consi- 
dèrent le rôle d'épouse et de mère comme un rôle de la plus 
haute importance sociale ; elles envisagent le travail dômes- 



é 

tique de la femme comme un travail des plus utiles et des 

plus méritoires. 4 

Ce qui les mécontente, c'est de voir que ce rôle si impor- \ 

tant, ce travail si utile ne sont pas aujourd'hui appréciés * 
comme ils devraient l'être, et (|ue la positio'n des femmes 

dans la famille, dans l'Etat, n'est pas celle qui convient à ^ 

un élément social de cette valeur sociale. t 

Mais les féministes du g^roupe avancé ne bornent pas leur 1 

sollicitude à la femme mariée ; elles s'intéressent tout aussi '* 

vivement au sort de la jeune fdle, surtout de celle qui n^a ■ 

pas de dot, et qui est oblig'ée de g-ag^ner sa vie par un travail j 

professionnel au dehors. i 

Depuis une vingtaine d'années, la question des femmes 

non mariées a beaucoup préoccupé l'Allemagne. ■ 

D'après le recensement de 1890, l'Empire compte, sur une ' 

population de 5o millions, 26 millions de femmes, d'où il 1 

ressort qu'un certain nombre déjeunes Allemandes ne [)eu- | 

vent pas trouver de mari. " 

La forte augmentation de la population — dix millions ] 

en vingt-cinq ans — a continué à rendre très Apre en Aile- | 

magne la lutte pour la vie, et à diminuer proportionnelle- *! 

ment la facilité du mariage pour les jeunes filles sans dot. -, 

Ajoutons (jue depuis iSôo, l'ère de la grande industrie a 

commencé pour l'Allemagne. Du même ccjup, l'emploi des ; 

machines a rendu inutile nombre de travaux domestiques ; 

qui, autrefois, étaient l'occupation principale des femmes t 

non mariées, fdles, sœurs ou parentes, dans les ménag'es de /• 

la bourg-eoisie. M 

En face de toutes ces difficultés, la jeune Allemande s'est "^ 

dit qu'il n'y avait (lu'un muven pour sortir d'embarras, (luil î 

'. . . ' , . * 

fallait choisir une cairière. appicndre un métier, exercer I 

une pifd'ession. 

De là un \(''iilai)l(' inoiirciiwnt Jrntiiiislt' jiarnii les lemmes ^ 



— 491 — 

de la bourg'eoisie moyenne de l'Allemag'ne, mouvement 
qui, depuis cinquante ans, s'est constamment élargi et a 
fini par devenir une force dans le pays. 

Mais pendant quelque temps il se bornait aux essais pra- 
tiques. 

Après i85o, Frédéric Frôbel exhorta les femmes à amé- 
liorer l'éducation des enfants. La police ayant empêché la 
formation de l'Association des dames berlinoises pour les 
jardins d'enfants (Berliner Frauenverein fûrs Kinderçàr- 
ten), le Central verein fur das Wohl des arbeitenden 
Classen (Association centrale pour le bien des classes tra- 
vailleuses) aida les femmes à vaincre les difficultés. Bien- 
tôt cette même association prit en considération la question 
très importante des sources de g'ain pour les femmes. Son 
président, M. Lette, déposa en octobre i865, à l'Adminis- 
tration, un mémoire sur ce sujet et, après avoir décrit 
l'état de choses en Allemag-ne, en Aui^leterre et dans l'Amé- 
rique du Nord, proposa aux gens de bien de s'occuper du 
sort des femmes allemandes non mariées et obligées de 
gagner leur vie. 

Dans ce but il recommanda au Centralverein de prendre 
sur lui l'initiative de la formation d'une association com- 
posée d'hommes et de femmes, qui assumerait la tâche 
d'étudier comment et de quelle fa<;on on pourrait assurer 
aux femmes un travail honnête. 

Le i3 février ISOo eut lieu une réunion publique où fût 
décidée la formation de cette association et, le 27 2 18G6, 
elle fut constituée. Le nombre des membres était d'abord 
de ^7)2, en 1877 de plus de i.ooo, de 188.*^) à 1890 de plus 
de iioo. 

Cette société appelée du nom du fondateur, Letteverein, 
joue un grand rôle dans l'histoire du féminisme allemand. 
Elle fonda des bureaux de placement gratuit (en 18G9, 



— 4'J2 — 

furent placées par leurs soins 107.3 femmes ; en 1890, 
4o3o); puis elle organisa des expositions, la vente des tra- 
vaux de femmes et de produits artistiques féminins ; elle 
fonda pour les femmes une école de commerce, puis une 
d'industrie, de cuisine, de télég-raphie et de composition. 
!)<' l'école industrielle se détacha une institution spéciale 
avant pour but de donner une instruction préliminaire 
dans l'industrie artistique et de former des institutrices 
pour le dessin et la peinture industriels. Vers la fin de 1870, 
une école de modelage se joig-nit aux fondations du Lette- 
verein. Bientôt après, vint l'école de travail manuel artis- 
tique. L'exposition industrielle de Berlin de 1879 attira 
l'attention publique sur cette institution. Au printemps 
de 1878, la dite association forma encore une école de mé- 
nagères (Fortbildungsschule) qui prit un tel développement 
qu'en 1882, elle se détacha de sa société fondatrice. De 1880 
à 1890, le Letteverein créa encore une école de blanchissage 
et de repassage, une école de cuisinières et enfin une école 
de photographie. 

Cette activité merveilleuse absorba en grande partie les 
Allemandes. 

Préoccupées du mode dont b^s l'emmes pourraient s'em- 
parer de certaines branches industrielles, elles ne songè- 
rent que relativement tard aux professions libérales. 

Letle, dans son rapport de i86.5, déclarait déjà que les 
femmes devraient étudier aussi la médecine et la chirur- 
gie, et le Letteverein traça, vers 1877, le [)hui de la fomla- 
tion d'une école pour préparer au baccalauréat et aux 
études unJNcrsilaires. Mais ce plan ne fut pas réalisé, et 
les pétitions envoyées au ministie de l'inslruction publi- 
que Falk et à la municipalité de Berlin, dans lesquelles le 
Letteverein demandait que l'État lui-même élevât ces écoles, 
essiiva un relus. Le LelleNeicin s'o(tii|i;i alois daiilre 
eliose. 



— 493 — 

L'association « Allgemeiner deutscher Frauenbildgsve- 
rein », dont un des buts principaux était de favoriser l'é- 
ducation postscolaire et d'élever de toutes les façons le 
niveau intellectuel des femmes allemandes, reprit la ques- 
tion. 

A sa réunion générale (automne 1872) fut soulevée par 
un des assistants (la société se composait d'hommes et de 
femmes) la question des études universitaires à Leipsick. 
Cette l niversité avait à cette époque (1871 à 1880) permit 
à quelques dames de suivre les cours et deux ou trois 
avaient même passé des examens (depuis, le gouverne- 
ment saxon interdit l'admission des femmes aux cours 
universitaires). On émit l'opinion qu'il n'était pas suffisant 
d'admettre les femmes à l'Université seulement à titre 
d'étudiantes extraordinaires. Il fallait leur donner une édu- 
cation scientifique suivie, pour que rAllemagne eut des 
femmes et des institutrices académiques pour les pen- 
sionnats. 

La même société se mit à réunir des fonds qui permis- 
sent de distribuer des bourses auxétudiantes. Depuis i884, 
elle entretenait déjà deux étudiantes en médecine à Zu" 
rich ; g'ràce à un don de 20.000 marks, deux autres purent 
préparer leur baccalauréat. 

En 1886, elle reçut un don de So.ooo marks; en 1888, 
un autre de 80.000 marks, destinées à la fondation d'un 
lycée de jeunes filles. En 1888, l'association envoya des 
demandes aux gouvernements de tous les Etats allemands 
pour obtenir l'admission des femmes à l'étude de la méde- 
cine et aux examens. 

Mais la bataille décisive autour de cette (juestion ne fut 
livrée que plus tard. 

Le 3o mars 1888 se fonda à Weimar, pour transporter 
ensuite son siège à Hannover, une association destinée ex- 



— 494 — j 

clusivoinenl à faire avancer la question d'instruction fémi- | 

nine. Elle prit le nom de « F'rauenhildungs, reform » (ré- , 

forme de 1 instruction féminine). I 

Celle nouvelle association raisonnait d'une façon très | 

sensée. Aujourd'hui, se disait-telle, le commerce, l'industrie, ' 

l'industrie artistique et l'art sont ouverts aux femmes. ' 

. . . I 

Reste encore la science. Pour qu'elle soit aussi accessible | 

aux femmes, il y a deux choses à faire : fonder des éla- j 
blissements d'instruction qui préparent le sexe féminin aux ] 
carrières scientifiques, obtenir l'admission des femmes pré- 
parées suffisamment à l'L niversité. ; 

Pour atteindre le premier but, l'association décida dé- ! 
clairer l'opinion publique par écrit et par parole, de péti- 
tionner sans relâche auprès des gouvernements et des diètes 1 
et de réunir les fonds pour créer un lycée préparant les jeu- 
nes filles aux études universitaires. I 

La Franenbildun^^sreform commença son action immé- i 
diatementen i888, par une pétition envoyée aux ministres î 
de l'instruction publique de Prusse, de la Bavière et du 
Wurtemberu^, demandant l'admission des femmes à l'exa- 
men de maturité, aux collèg-es, aux lycées, aux uni- : 
versités et aux écoles polytechniques. En 1889, il adressa J 
une autre série de pétitions aux ministres de l'instruction 
de tous les autres Etats. Enfin, au mois de janvier 1891, ; 
l'association envoya une nouvelle pétition, cette fois-ci ] 
aux diètes allemandes. Elle y demandait la fondation des 
lycées et l'admission des femmes au baccalauréat et à l'Uni- ■ 
versilé. 

A côté de la « Frauenbilduni^sreform » V a Allçemeiner 
deutscher Frauenverein » envoya aussi une pétition iden- I 
tique. La question de l'admission des femmes aux univer- j 
sites, surlunl aux cours des Facultés de médecine fut portée 
devant le Ueichslaj!^ le 11 mars 1891. Le rapjiorl de la com- 



— 49o — 

mission nommée à cet effet conclut au vote de l'ordre du 
jour ; après une assez longue discussion^ dans laquelle 
plusieurs orateurs soutinrent la dernande des pétition- 
naires, le parlement se rangea à l'avis de la commission. 
Mais cette question que la commission n'avait pas traitée à 
fond, devait revenir un jour ou l'autre devant le Reichs- 
tag', un certain nombre de députés étant partisans d'ouvrir 
aux femmes la carrière médicale. 

Pendant cette discussion plusieurs remarques intéres- 
santes furent faites. Ainsi, le commissaire g^ouvernemental 
M. Hopf, déclara que d'après la loi allemande sur les pro- 
fessions (Gevverbeordnuny) les femmes aussi bien que les 
hommes pouvaient exercer la médecine. L'obstacle prin- 
cipal consistait dans l'org^anisation actuelle des écoles 
supérieures qui n'admettaient pas les femmes. La solution 
de cette question appartenait, selon lui, au gouvernement 
de chaque Etat. 

Alors, leslég-istes libéraux répondirent que l'Etat en lais- 
sant une loi lettre morte commettait une faute contre l'es- 
prit de la législation et que par conséquent il devait tâcher 
de l'éviter. Le D'" Harmening- remarqua qu'en Thuringe il 
y avait très peu de médecins de campagne et que déjà, à 
cause de cela, les femmes médecins y seraient bienvenues. 

Le député Schrader rappela que, si le Reichsrath peut 
à la rigueur rejeter la responsabilité de la non-admission 
dans tous les Etats sur le gouvernement respectif; ce n'est 
pas possible pour TAlsace-Lorraine qui se trouve sous l'ad- 
ministration immédiate du Reichsrath et qu'en conséquence 
il devait décider ladmission des femmes aux études médi- 
cales à Strasbourg. 

Cette motion n'eut pas de suite. Aux diètes également 
on essuya un refus. A la diète de Weimar le vice-président 
Appelius parla si ardemment contre la pétition qu'on la 



— 406 — 

rejeta. L'un de ses arguments principaux était que : ce 
qui nous attire dans le caractère des femmes c'est la sensi- 
bilité, et la médecine l'eifacerait !... 

A la diète wurtemberg-eoise la commission de la pétition 
consentit à remettre la question à la décision du yfouver- 
nement et pensa qu'il serait l)on. au moins, de faciliter 
aux femmes médecins des facultés étrangères l'exercice en 
Allemagne. Mais la diète passa à l'ordre du jour. 

En 1892, la diète de Bade s'occupa à son tour de la péti- 
tion. La majorité accepta les conclusions de la commission, 
à savoir : i" Les tendances des femmes vers l'agrandisse- 
ment du domaine de leurs gains et surtout en tant qu'il 
s'agit de professions basées sur l'éducation scientifique, 
sont justifiées et en partie réalisables ; ] 

2" Dans aucun cas il ne faut rendre aux femmes l'ac- ' 

1 
ces de ces professions plus facile qu'aux hommes. Par con- î 

séquent on exigera d'elles toujours le baccalauréat ; 

3° Pour que les femmes puissent passer cet examen on ; 

leur désignera un des lycées existants. Au contraire, la \ 

fondation d'un lycée féminin ou d'un lycée avec classes l 

parallèles pour jeunes filles et garçons est exclue; | 

4'^ Les femmes (jui auront passé le baccalauréat et (jui j 
répondront à toutes les exigences scientifiques, seront 

admises par les facultés à suivre les cours ; ' 

5" Le gouvernement est invité à vouloir bien continuer 
à regarder favorablement la question fc'ministe. 

De brillants discours fuient prontmcés à cette occasion ' < 

par les députés libéraux. Muser et Kiefer. | 

La diète de Bade était la plus favorable à la question des ! 
femnies médecins. Celle de Prusse, à laquelle l'association 

FrauenwohI avait envoyé une pétition couverte de milliers i 

(le siniKiliires, délibéra le .'^» iiiai's \^\):>. Le rajq)orleui" de j 

la commission, M. Sriiiieidcr, (li'rlara (iiic \c gouvernement j 



— 497 — 

reconnaissait que les femmes médecins étaient nécessaires 
en AUemag-ne, mais qu'il faudrait fonder pour elles une 
Université spéciale et que cela demandait de grandes 
dépenses. L'antisémite Stocker reconnut, pendant les 
débats, la nécessité des doctoresses, mais dit que c'était 
contre l'esprit allemand (sic) de laisser les femmes étudier 
aux mêmes institutions scientifiques que les hommes. 

Les sociétés féministes ne se laissèrent pas décourager. 
Les pétitions suivaient les pétitions et comme le manque de 
lycées pour les jeunes filles ayant programme identique 
à celui des garçons rendait difficile laccès des femmes 
aux Universités (car oii se prépareraient-elles pour passer le 
baccalauréat ?) la Frauenbildungsreform fonda, en 1893, à 
Karlsruhe (Bade), un gymnase où sont enseignés tous les 
objets qu'on apprend dans les gymnases de garçons. Les 
cours y durent six ans, les jeunes filles^ après avoir terminé, 
passent le baccalauréat absolument comme les garçons et 
obtiennent ainsi le droit d'entrer à l'L^niversité. Pour que les 
parents ne soient pas embarrassés trop tôt de la question de 
savoir si leur fille veut étudier ou non (ce qui arrive souvent 
avec les garçons), le lycée des jeunes filles de Karlsruhe 
n'admet les filles à la première classe dite c Untertertia » 
qu'à l'âge de douze ans quand elles ont déjà étudié six ans 
dans l'école pour les jeunes filles. Tandis que les garçons 
ont dans cette classe deux objets nouveaux, mathémati- 
ques et grec, les jeunes filles ont les mathématiques et le 
latin. Le grec vient un an après. Pendant la troisième 
année on lit Tite-Live, l'Odyssée et on commence l'algèbre 
et la physique, deux objets nouveaux. 

En 1896, Mme Bistram, parlant de ce lycée écrivait (i) : 
« Nos vingt-deux écolières étudient avec le plus grand zèle 

I. Ouilie V. Bislrani : Le prernior lyci-e de jeunes filles à Karlsruhe, 
lulern. K. i8()f), pp. irn-r). 

Mélanie LipinsUa «iâ 



— 498 — j 

et le meilleur succès; le professeur de mathématiques sur- ; 
tout les loue beaucoup. En latin, elles font aussi de très ; 
bons progrès. La g"ymnastique est chez nous obligatoire, on ■ 
lui a consacré quatre heures par semaine, ce qui influe 
bien sur l'état physique, lequel est d'ailleurs très satisfai- 
sant. On tâche surtout de développer l'intelligence bien 
plus que de farcir la tête de notions )>. 

Sur ces vingt-deux, douze étaient de Karlsruhe, une du 
Palatinat, une de Mecklembourg, quatre de Sforzheim, ' 
deux des provinces rhénanes, une d'Holstein, une de 
Suisse. Seize étaient protestantes, six catholiques, une ^ 
Israélite. ; 

Le lycée de Karlsruhe jouit d'une sympathie réelle de la ', 
part du gouvernement badois et de la municipalité, qui lui i 
cédèrent gratuitement le local et furent représentés bril- 1 
lamment à l'inauguration^ a 

En outre, il s'est formée en 1893, sous la présidence du j 
prince Schonaich-Carolath, une association pour fonder 1 
des cours lycéens (Vereinigung zur^'eranstaltung von (îym- j 
nasialcursen fùrErauen) à Berlin, à Leipzig,à Stuttgart, etc., 
Les élèves entrent dans ces cours à l'âge d'au moins seize 
ans et au delà, après avoir toutes passé par un lycée de i 
jeunes filles. 

Pour les jeunes filles qui étudient, 1' « Allgemeiner deut- 
scher Frauenverein » a fondé une bourse et deux dames 

donnèrent, dans le même but, l'une 7.000 marks, l'autre * 

• 1 
^.0.000. Cette dernière somme est destinée aux élèves qui j 

amolli déjà terminé les cours el (|iii s'insci'ironl à ITni- j 

f 

versité. En effet, en 1890, six élèves de ladite institution :j 

de Berlin, MMIb'S Ethel Blnme, .lohanna Hulzelmann, j 

Irma Klausner, Else von der Leven, Margarethe von der ^ 
Leyen et Katharina Ziegler ont passé avec succès après 
Pâques le baccaJaiiif-at (l('\;int l;i «(nimiissioii du gymnase 

ro\al Louise (\c Berlin. ■ 



— 499 — 

Aujourd'hui, on trouve en Allemagne que les cours qu'on 
ne peut suivre qu'après avoir terminé une école, en- 
traînent une perte considérable de temps^ que par consé- 
quent ils ne doivent être qu'une mesure de transition, et 
on pense qu'une réforme radicale de tout l'enseignement 
secondaire des jeunes filles s'impose. Cette réforme laisse- 
rait subsister, avec un programme et une organisation 
plus modernes, plus pratiques, bon nombre d'anciens 
lycées de jeunes filles. Elle ferait créer, en outre, par l'Etat 
ou les villes, un petit nombre de gymnases préparant les 
jeunes filles directement au baccalauréat. Le gymnase de 
Karlsruhe s'est donc montré plus utile. 

Mais lorsqu'en Prusse, en 1899, la municipalité de Breslau 
(Silésie), désireuse de fonder un gymnase de jeunes filles, 
en demanda l'autorisation au ministre de l'instruction pu- 
blique, M. von Bosse, celui-ci n'osant pas trancher la ques- 
tion de principe, chicana la municipalité sur le programme 
du gymnase et refusa l'autorisation en prétextant le sur- 
menage fatal des jeunes écolières. Une discussion subsé- 
quente au Landtag de la Prusse établit néanmoins que le 
ministère avait ciaint de créer un précédent fâcheux en 
autorisant une grande municipalité à s'occuper sérieuse- 
ment de l'avenir de ses filles. 

Abandonnée à Breslau, la tentative est maintenant re- 
prise à Cologne. Deux femmes influentes et dévouées, 
M"« Mathilde von Mevissen et M'"* E. Krukenberg, femme 
d'un professeur à l'Université de Bonn, sont l'àme de cette 
entreprise. 

En Bavière aussi, une union s'est constituée pour la fon- 
dation d'un gymnase de filles à Munich. Elle a demandé 
dernièrement (mars 1900) à la Chambre de voter un crédit 
à cet effet. 

Des socialistes, des libéraux cl même des membres du 
centre ont appuyé cette requête à la tribune. 



— 500 — 

Mais le D' von Landmann, ministre des cultes, et deux 
députés du centre, ont pris la parole pour demander le 
rejet qu'ils n'ont pas manqué d'obtenir, à une voix de ma- 
jorité seulement, il est vrai ; ce qui permet de prévoir que 
le crédit demandé sera accordé sous peu. 

Somme toute, vers 1896, l'AIlemai^ne, sensiblement en 
retard sur l'Ang-leterre et sur la France, semblait cependant 
entrer à son tour dans la même voie, mais avec une extra- 
ordinaire lenteur. Ces retards étaient dus à l'obstruction 
systématique des hommes, qui voyaient leur gag-ne-pain 
menacé et qui défendaient leurs situations avec l'énergie | 
du désespoir. Mais la lutte pour la vie a des exig-ences cha- j 
que jour plus terribles : et, pressées par la nécessité, les ! 
femmes allemandes n'avaient aucune intention de se dé- , 
dire de leurs tendances. •; 

Comme trait caractéristique, il y a, en outre, à relever \ 
que les femmes ne voulaient pas aborder toutes les profes- 
sions scientifiques et que c'est surtout l'étude de la méde- 
cine et de la philosophie qui leur importait. L'étude de la 
philosophie leur semblait nécessaire pour assurer à l'Alle- 
magne des institutrices vraiment instruites. Quant à la mé- I 
decine, ceux qui se rappellent l'histoire des femmes méde- 
cins en Amérique et en Angleterre remarqueront ici que le j 
corps médical joue un rôle assez secondaire dans l'opposi- • 
tion, et que ce sont surtout les gouvernements et les uni- i 
versités qui empêchent les femmes d'étudier. j 

Après avoir parlé des armes dont se servaient les femmes 1 
allemandes pour arriver au but (pétitions, fondations des ] 
gymnases), nous devons dire encore ({uelques mots de celles ; 
qui jiistifiaiont les réclamations des sociétés féminines en \ 
montrant, par leur exemple, que les femmes étaient aptes à j 
étudier et à exercer la médecine. Une des premières femmes \ 
médecins lut .M"« Fran^'oise Tibnrtius. Elle et M"* Lehmus, 



I 



— 501 — 

après avoir terminé leurs études à Zurich, se fixèrent, en 
1877, à Berlin, fondèrent un dispensaire et une clinique 
pour les femmes et les dirigèrent avec succès. Depuis 1890, 
M™e Bluhm s'est jointe à elles. 

De 1877 à 1897, ^^-999 femmes y vinrent chercher le 
secours médical et à beaucoup les doctoresses ont prodi- 
gué des médicaments gratuitement. 

A Berlin, il y a encore la doctoresse Agnès Hacker. A 
Francfort-sur-le-Mein, se trouve la doctoresse E.Winterhal- 
ter. Au moment où elle s'y établit, la ville de naissance de 
Gœthe comptait déjà une femme médecin, M""® Dr. Adam 
Lehmann, née en xVngleterre. En i855, à l'âge de dix-huit 
ans, elle s'était fixée en Allemagne, et comme après 1872 
l'Université de Leipzig permettait aux femmes de suivre 
les cours, elle y étudia la médecine, mais ne put recevoir 
le titre de docteur qu'à Berne. Après sa thèse, elle partit 
pour Paris, Londres et Dublin, y visita les hôpitaux et 
s'établit ensuite comme médecin en 1887 à Francfort. En 
1889, une grave maladie l'obligea à abandonner la carrière 
médicale pour quelque temps. Rétablie, elle resta au 
Schwarzwald Badois, prit part à la fondation du sanato- 
rium pour les phtisiques à Nordrach et y exerçait, jusqu'à 
1893, les fonctions de médecin qu'elle abandonna cepen- 
dant de nouveau pour cause de santé. Elle vit aujourd'hui 
avec son mari et ses enfants à Munich. 

A Leipzig, exerce, depuis 1899, M'^« Anne Kuhnow, née 
en 1809, reçue docteur à Zurich en 1889. Elle passa un an 
en Amérique, à New-York, où elle enseignait la microsco- 
pie au Women's médical collège. 

A Dresde, il y a la doctoresse M'"* Anne Hscher Duckel- 
mann, qui a écrit plusieurs livres d'hygiène culinaire ; et 
dans la maison de santé du docteur Lehmann, les fonctions 
d'aide-médecin sont exercées par une Arménienne, M*"* Dr, 
Beglariai). 



— :)02 — ' 

Toutes ces dames peuvent exercer, car la loi allemande j 
permet l'exercice de la médecine à n'importe qui sans qu'il : 
soit docteur (loi du 21 juin 18G9, art. 147, ^"^ 3). Mais elles ! 
doivent mentionner qu'elles sont docteurs d'une Faculté 
étrangère, en outre, elles ne peuvent signer ni les certificats j 
de décès, ni les ordonnances. Ordinairement, elles s'arran- 
gent de façon qu'elles les écrivent et ([uuu médecin de 
leur connaissance les signe. 

Dès i8()7, les réclamations féministes relatives à la méde- 

cjne commencèrent a être couronnées de succès. 

i 
Grâce aux nombreuses réclamations et aux discussions 

1 
dans la presse, la (jiiesfion des femmes médecins gagna J 

beaucoup de partisans. Pour s'en convaincre, il suffit de j 
parcourir un livre très curieux, à savoir:« Die Akademische ] 
Frau » de Kirclihoff. Il ne consiste qu'en réponses des plus j 
grandes sommités de la science allemande, réponses rela- 
tives à l'admission des femmes aux études universitaires 
en général. 

Sur trente-neuf professeurs aux facultés médicales de 
Jena, Leipzig, Halle, Berlin, Ivœnigsberg, Greifswald, 
Erlangeu, Bonn, Munich. Gottingen, Wurzbourg, Breslau, 
P'ribourg, Heidelberg, Kiel et Strasbourg, il n'y en a que 
deux (Bergmann et Mendel, de Berlin) qui se sont déclarés 
décidément contre les femmes médecins. La grande majo- J 
rite reconnut iinanimcinent qu'aucune donnt'e scientifique \ 
ne peut justifier la non-admission des femmes à la méde- l 
cine. Toutefois cette profession ne devrait être embrassée ; 
que par l'élite. D'autres, et notamment les professeurs «j 
l'iilsrli, Miind, Lt'vdcn cl llosenbacli de Berlin, et llis de \ 
Leipzig" n'ont inèinc pas intercab' ces restrictions. " 

Tous ces jugements provenaient de considérations tliéo- ^ 
riques. Il en est un que nous citerons en entier, non parce j 
(fuil est très favorable, mais parce qu'il est basé sur fies 
essais pratiques qui lui donnent une importance -spéciale. 



— 1)03 — 

C'est celui du professeur Winckel, directeur de la clini- 
que gynécologique à TUniversité de Muuich. 

Depuis le i" janvier 1878 — dit-il (i) — jusqu'au mois de 
mai 1898, II ans à Dresde, 10 ans à Munich, je me suis 
servi, avec de courtes interruptions, des femmes médecins 
comme aides-assistants bénévoles dans mes cliniques g'yné- 
cologiques. En tout, j'en ai eu plus de 4o- Elles étaient ori- 
ginaires de l'Amérique, de la Russie, . de l'Allemagne. 
Celles-ci avaient terminé leurs études à l'étrang'er. Quant 
aux facultés de l'esprit de ces dames je remarquerai avant 
tout que j'avais affaire ici à des femmes d'élite, car c'est 
Mme la doctoresse Heim-Vôg-tlin, femme du professeur 
Heiin de Zurich, et médecin elle-même, en outre une de 
mes anciennes élèves, qui me choisissait parmi les femmes 
médecins, celles qu'elle savait devoir répondre à ses espé- 
rances. Elles y ont répondu à tout ég-ard. Dévouées, assi- 
dues, consciencieuses, désireuses d'employer leur temps le 
mieux possible, elles m'ont paru dig-nes de tout estime. 
J'ai pu considérer les secours de la plupart de ces femmes 
médecins comme ayant une valeur ég'ale à ceux de leurs 
colIèg"ues masculins. 

Même, celles dont la santé était des plus délicates ont 
pu exécuter des opérations difficiles. Quant à leurs desti- 
nées ultérieures, beaucoup d'entre elles ont trouvé des pla- 
ces dans les hôpitaux de leur patrie ; d'autres se sont 
établies librement et ont une bonne clientèle ; d'autres se 
sont mariées sans toutefois abandonner leur carrière mé- 
dicale. Une seule parmi ces quarante n'exerce pas. 

Une grande partie des professeurs d'université était donc 
vers 1897, plus ou moins favorable aux études universitai- 
res des femmes. Il en résulta que, dès 1898, la plupart des 

I , O. c, pp. 12H-124. 



— o04 — ^ 

universités allemandes admirent les femmes à titre d'essai 
à suivre les cours. 

Leur affluence en témoigne ; ainsi pour le semestre de \ 
l'hiver de 1899, cent soixante femmes se sont fait inscrire à 
l'Université de Berlin. 

En 1899,1e Secrétaire d'Etat, le comte Possadowsky, put j 
déclarer au Parlement que la question des femmes méde- j 
cins allait être bientôt résolue favorablement. Une partie < 
seulement de cette promesse fut tenue en 1899 : le Reichstag 
permit la nostrification des diplômes étrangers. î 

Quant aux études, dans les universités allemandes, voici ; 
quel est leur état à l'heure présente : 

Après dix ans de lutte, de pétitions et de réclamations, i 
de défaites et de victoires partielles, les femmes ont obtenu j 
de pouvoir suivre les cours dans presque toutes les Uni- 1 
versités allemandes. Elles ne sont pas à proprement parler ! 
des « étudiantes », bien qu'elles poursuivent leurs études 
avec un zèle qui leur fait honneur. ^ 

A l'heure présente, elles ne sont que des « auditrices », 
c'est-à-dire les hôtes tolérés de l'Aima Mater, non ses filles, j 
Qu'elles soient professeurs d'enseignement secondaire, mu- 1 
nis du brevet supérieur, qu'elles soient même bachelières, I 
les gouvernements des divers Etats ne leur permettent pas | 
de prendre, comme les jeunes gens, leur inscription à , 
l'Université ; l'autorisation de suivre les cours ne leur est 
accordée que sur demande spéciale, elle est toujours révo- ■ 
cabb* et ne préjuge rien pour l'avenir. De sorte qii'une 
(( andiijice » n'est jamais sûre de pouvoii' teiininer b's élu- 
di;s qu'elle entre[)rend. ni dT-lrc admise à passer l'agré- 
gation ou le doctorat. 

(îràce à ce système hvbride de concessions toujours révo- 
cables, de demi-engagements qui n'engagent à rien, il se 
produit chaque jour, dans les Universités allemandes, des 



— ;305 — 

contradictions tout à fait bizarres. Si certaines Universités 
allemandes, telles que Heidelberç, Halle^Gœtting^ue admet- 
tent telle auditrice à passer le doctorat, d'autres Universités 
s'y refusent obstinément. 

Malg-ré tout, pendant le semestre 1899-1900, 4o6 femmes 
étudiaient en Allemag-ne : 8 à Marbourg-, i5 à Halle, 20 à 
Bonn et à Kiel, à Goettingue et à Greifswald, i4 à Kœnigs- 
berg, 29 dans les deux Universités de Bade, 6 dans les trois 
Universités bavaroises, i5 à Breslau, enfin plus de 200 à 
Berlin (i). 

En 1900, pour la première fois, les portes de l'Université 
de Strasbourg se sont ouvertes à des auditrices régulières. 
Il y a actuellement i5 auditrices libres inscrites, 11 aux 
cours de philosophie, 3 à ceux de médecine et i à ceux de 
zoologie. 

Avec raison les Allemandes réclament davantage. 

A la place de la concession que leur font quelques pro- 
fesseurs, en tolérant leur présence à certains cours, elles 
veulent avoir le droit de se rendre à tous ceux qui leur 
seront utiles et de les écouter à titre d'élèves inscrites et 
non comme auditrices tolérées ou acceptées. • 

Dans ce sens, une étudiante en médecine, Hi;rmine 
Edenhinzen, a pris l'initiative de la pétition qui servit de 
base à la discussion du Conseil de la Confédération (2). 

Cette pétition demandait l'accès régulier des femmes aux 
cours de l'université, et la capacité de pouvoir se présenter 
aux examens de l'enseignement supérieur^ si elles ont 
obtenu des certificats garantissant leur instruction secon- 
daire. Couverte de nombreuses signatures, la pétition avait 
été déposée, dans les premiers jours de mars 1900, à la Com- 
mission des pétitions du Beichstag allemand. 

I. La Fronde, du .''•o avril 1900. 
3. fli. 



— 506 — 

Encore une fois le Parlement... passa à l'ordre du jour sur ■ 

cette question. Appuyée par les libéraux et les socialistes, la 1 

pétition trouva un adversaire dans le professeur Hertlinq-, ; 
représenlanl du centre. Ses déclarations tendant à prouver 

que les professiotis universitaires appartiennent d'ores et J 
déjà aux hommes, trouvèrent encore des approbateurs dans 
la majorité du Keichstai^'. 

La situation inférieure des femmes en Saxe, dans l'uni- i 
versité, a été traitée en 1900 aussi dans un discours du 
ministre des cultes, von Saydowitz, prononcé à l'assemblée 

des états du royaume. \ 

M. de Saydowitz a déclaré qu'en Saxe, les femmes j 

seraient admises comme auditrices dans les universités du i 
pays, mais qu'elles ne pourraient s'y faire immatriculer. 

Car, a-t-il ajouté, au milieu de l'approbation de ses audi- 
teurs, les universités allemandes actuelles sont, en première • 
ligne destinées à instruire la jeunesse masculine. 

C'est pourquoi les privat-docenten doivent garder le droit 

d'exclure les femmes auditrices, dans les cas où ils estiment j 

qu'elles sont susceptibles de gêner leurs cours. i 

Cependant, M. de Saydowitz a affirmé, en concluant, ! 

qu'il sei'ait Ikmii'cux de voir s'élever en face des universités j 

existantes des universités exclusivement féministes. \ 

C'est, en effet, la tendance : lorsque les femmes deman- j 

dent l'accès de l'enseignement supérieur, au lieu de leur * 

offrir (le bénéficier de celui (|ui existe, on leur parle de i 

créer un enseignemeni supcM'ieur à leur usage. A notre avis ' 

il n'est jias iH'cessaire et il a seulement ceci de commode ! 

j 
pour le gouvernement (|u'on peut ilire à son pro[»os : Il 

coûterait beaucoup, il faul donc l'attendre et patienter. 

L'université qui favorise le mieux les éludes médicales 

est celle d'IIeidelberi;;-. N'oublions pas qu Heidelberg se 1 

trou\(' dans le duclK' de liade, près de Karlsruhe, où fut i 



— 507 — 

ouvert un lycée de jeunes filles. Le gouvernement badois 
est donc le plus favorable pour les femmes qui veulent 
s'instruire. 

Au mois d'avril 1900, cette université a autorisé pour la 
première fois une femme, Mlle Lexauer, a être «. immatri- 
culée » (Faculté de philosophie). Pour la première fois, les 
étudiants ont vu au milieu d'eux, dans la grande salle, 
VAiila, une robe claire, et pour la première fois, dans le 
courant de la grande cérémonie de l'immatriculation, le 
recteur a eu l'occasion d'échanger avec une jeune fille la 
poignée de main, signe de bienvenue aux nouveaux ci- 
toyens académiques (i). 

L'admission officielle, régulière, sans exception, l'admis- 
sion de droit des femmes aux cours des universités est 
désormais un fait, du moins dans le g-rand duché de Bade, 
où les conseils académiques de Heidelberg- et de Fribourg 
se sont prononcés en faveur de l'enseignement supérieur 
des femmes. 

Celles-ci évidemment doivent justifier du titre de bache- 
lières, ce qui, maintenant, grâce à la création d'un certain 
nombre de g-ymnases pour jeunes filles, n'est plus une im- 
possibilité. 

De cette façon, l'enseignement supérieur des femmes, 
dans le g'rand duché de Bade du moins, entre dans la voie 
du développement régulier et normal. Plus de pétitions et 
de suppliques au ministre, plus de démarches auprès du 
Sénat académique, plus de permissions individuelles à 
demander aux professeurs, plus d'auditrices tolérées à 
l'Université, les femmes désormais deviennent de plein 
droit des « cives academici » au même titre que les élu. 
diants. 

I . La Fronde, 8 mai 1900. 



— 508 — 

Et, comme toujours, c'est le y^raud duché de Bade qui, le 
premier, doune l'exemple du libéralisme et de l'équité. 

Pour conclure nous voyons que l'admission complète des 
femmes aux universités, et en particulier aux études médi- 
cales, n'est en Allemag-ne qu'une question de temps. Les 
tendances féministes ont soulevé des animosités (i) nom- 
breuses, mais cela ne les empêchera pas de triompher. 



CHAPITRE XXX 



Russie 



Pétitions visant la réouverture des cours. — Elles aboutissent en 189."» 
à un résultat favorable. -- Création en 1897 de 1' « Institut médical 
pour les femmes » à Saint-Pétersbouro-. — Les femmes médecins 
russes en 1890 tgoo. 

En Russie la fermeture des cours de médecine pour les 
femmes provoqua une série de pétitions et de propositions 
qui restèrent pendant long-temps sans effet. En 1890, le 
conseil municipal de Saint-Pétersbourg', décida d'encoura- 
ger par les moyens suivants les cours de médecine pour les 
femmes : i" les dits cours recevraient de l'administration 
municipale une subvention annuelle de 10.000 roubles ; 
•i" la même administration mettrait à la disposition des 
cours une maison près de l'hôpital Aboukhow ; .3'' les 
Ictinncs qui sui\raienl les cours de médecine seraient 

1. i'.irmi les svmptiuiies de celle animosilé nous citerons le manifeste 
des étudiants de Halle sur Saal qui invite tous les étudiants allemands 
à s'opposer à Tadmission des femmes au.\ éludes médicales (mars 189î>) 
et le refus de la Société médicale berlinoise d'admettre au sein de la 
société, des femmes médecins allemandes dont le diplôme n'est pas 
nostrifié (décembre 1899). 



— 509 — 

admises à se livrer sous ladirection de médecins compétents 
à des études pratiques dans tous les hôpitaux de la ville à 
condition qu'elles prêtent leur concours aux médecins des 
hôpitaux dans le traitement des malades (i). 

En 1891, des fonctionnaires supérieurs du ministère de 
l'instruction publique et plusieurs professeurs présentèrent 
audit ministère un projet de rétablissement des cours de 
médecine pour les femmes, aux conditions suivantes : Les 
cours seraient tranformés en un institut de médecine pour 
les femmes et passeraient du ressort du ministère de la 
guerre dans celui de la municipalité de Saint-Pétersbourg- 
qui pourrait mettre au service du nouvel enseignement les 
hôpitaux de la ville, à l'un desquels l'institut serait attaché. 
Les frais d'entretien seraient couverts par les dons en 
argent faits depuis plusieurs années en faveur des cours 
de médecine pour les femmes, parles allocations annuelles 
du conseil municipal de Saint-Pétersbourg' et par tout le 
matériel des anciens cours de médecine actuellement en 
dépôt à l'académie militaire de médecine. Les jeunes 
femmes admises à l'institut devraient être munies du certi- 
ficat de maturité délivré par les g-ymnases classiques. L'en- 
seignement serait de quatre ans, dont deux de pratique 
dans les hôpitaux (2). 

En 1895 une généreuse donatrice écrivit au ministre de 
l'instruction publique pour l'informer que dans le cas où 
le projet de l'institut serait sanctionné en iSgS, elle s'enga* 
geait à verser pendant dix ans la somme annuelle de 12.000 
roubles, pour les frais d'entretien de l'établissement. Les 
sommes réunies jusqu'à cette époque dans le même but 
s'élèvent à 700.000 roubles (3). 

1. Semaine niédicalej 1890, pai^e 228. 

2. Id., 1891, p. 29O. 

3. Id., 189."). p. 28. 



— oio — i 

La donatrice en (jnestion avait i)ien clioisi son moment ; I 
car l'i même année on décida la création d'une école de 
médecine pour les femmes. La question portée devant le ' 
conseil d'Etat fut traïu'liée par cette assemblée dans le sens j 
favorable. 

a Pendant plusieurs années, y disait le rapporteur, aucune 
résolution n'avait été prise, faute d'argent. Mais à l'heure 
(ju'il est, une quantité de dons et de legs privés assurent | 
non-seulement l'organisation de cet enseignement, mais i 
encore son entretien et son avenir. » Une fois la question i 
de principes définitivement réglée, le conseil d'Etat exa- i 
mina un certain nombre de détails. Toute femme âgée d'au 
moins vingt et un an désirant suivre les cours de cette ^ 
école, devrait présenter une [)ermission écrite des [)arents j 
ou d'un tuteur ; la femme mariée, une permission de son ! 
mari. Il serait de rigueur de posséder la langue latine j 
dans la mesure du programme des gymnases de gardons. j 
L'école serait fondée à Saint-Pétersbourg. Les études du- 
reraient cin([ ans et les matières enseignées seraient exacte- 
ment les mêmes que dans les facultés de médecine. | 
Les femmes (jui obtiendront le diplôme de fin d'études î 
ne pourront être admises, ni à diriger des hôpitaux gêné- ' 
raux, ni à participer aux examens des conseils. I 
Cependant l'Institut médical féminin de St-Pétersbourg, I 
car tel est le titre officiel de l'Ecole, ne fut ouvert 1 
(|u"eii i<*>t)7. I 

Les conditions auxquelles les auditrices doivent satisfaire 
sont : Elles ne doivent pas être âgées de moins de vingt ans 
et de plus de trenle-cinfj. Elles doivent être chrétiennes, i 
5 o/o seulement du Fiombre général peuvent appartenir à , 
d'aiilri's r(dit;ions. Le nombre des Isiat'-lites ne doit pas j 
dépassera o/o. En dehors des iieiiiiissions sus-menlionnc'es 
itn exitic d'elles les cerlilicals (b'si^iianl lîi classe sociale à \ 



— 511 - 

laquelle elles appartiennent (p. ex. sont-elles d'origine 
noble, paysanne, bourgeoise ou filles d'employés?) les actes 
de naissance et de baptême, le certificat d'impeccabilité 
politique, le curriciiliim vitae, deux photographies avec la 
signature, le certificat du lycée des jeunes filles et celui de 
l'examen du latin. 

Les demandes sontenvoyées par poste du 27 juin jusqu'au 
i3 août. Les étudiantes qu'on a reçu doivent se trouver à 
l'Institut le i3 septembre Dans la quinzaine elles doivent 
payer cinquante roubles comme taxe d'inscription semes- 
trielle. Il existe, en outre, dans l'Institut un internat; celles 
qui y sont admises payent 3oo roubles par an et sont 
nourries, logées et blanchies. La somme de 3oo roubles 
doit être payée en deux parties pendant la première quin- 
zaine du semestre. 

L'Institut se trouve dans un bâtiment spécial conslruit 
selon toutes les prescriptions d'hyg-iène et muni de tons 
les laboratoires nécessaires. Dans la cour se trouve le pavil- 
lon des dissections. A côté de l'Institut s'élève l'internat 
aménagé pour cent-vingt personnes. En 1898, il comptait 
80 internes. Le directeur de l'Institut est le docteur B. von 
Anerèpe. 

Au mois d'avril 1900, le ministère de l'instruction 
publique a informé la délégation municipale, qu'à partir de 
la prochaine année scolaire, des cours cliniques seront 
ouverts à l'Institut de médecine pour les femmes, et qu'il 
serait dès lors désirable qu'une section clinique spéciale fût 
aménagée à l'hôpital de Saint-Pierre et Saint-Paul. La délé- 
gation municipale a autorisé l'Institut de médecine pour 
les femmes à aménager à ses frais des sections cliniques 
pour i3o lits à l'hôpital sus-mentionné. 

En 1897, 2(3/i candidates demandèrent l'admission à l'ins- 
titut médical, 188 seulement furent reçues. Dans ce nom- 



— 512 — 

bre, 90 0/0 est orthodoxe, 5 0/0 catholique et protestant 
(Polonaises et Allemandes). Les conditions matérielles de 
beaucoup d'auditrices sont précaires ; pendant la première 
année des cours, la société des secours aux étudiantes en 
médecine a payé pour 65 étudiantes les inscriptions ; en 
outre, 40 parmi elles trouvèrent la vie et le logement à l'in- 
ternat de cette société. 

Comme nous venons de le voir, malgré lexig-ence d'un 
diplôme spécial de latin, le nombre des femmes qui aspi- 
rent à cette école est si important, qu'il faut en restreindre 
l'admission et donner la préférence : à celles qui ont déjà 
fréquenté une école supérieure, qui ont obtenu une médaille 
d'or dans les écoles moyennes, aux originaires des deuœ 
capitales, et enfin aux plus âgées, les jeunes pouvant 
attendre. 

Dans ces conditions, il était tout naturel qu'on se mit à 
rêver de fonder quelques autres écoles dans les grandes 
villes de la Russie. C'est bien rêver qu'il faut dire dans ce 
cas. A Moscou et à Tiflis (Caucase) on a depuis quelques 
années organisé des quêtes d'argent en vue de ces fonda- 
tions et la société de la Croix-Rouge le fit aussi à Kievv. En 
outre au mois de septembre 1898 le général Kossitch a 
remis à la section de médecine scientifique du congrès des 
médecins russes, la proposition de créer à Kiew un insti- 
tut médical pour les femmes. Le docteur Piassetsky a pro- 
posé d'où \ ri r aux femmes les facultés de médecine et toutes 
les l'niversités russes. Ces propositions ont été accueillies 
par des acclamations sympathiques. Mais il paraît que l'exi- 
stence de rinstitut médical féminin à St-Pétersbourg n'est 
pas encore entièrement assurée et le docteur von Anerèpe 
Ta fait savoir au public. A cet égard une des revues les plus 
importantes de la Russie, la liousaLaïa .)//s/ (Pensée Russe) 
fait r('niar(|u<'r qn'assiiier rexislcncr de riiisliliil nu'dical 



— 513 — 

féminin est de première importance. En même temps elle 
se prononce pour la création d'autres écoles de médecine 
(( puisque, dit-elle, la centralisation de la jeunesse de toute 
la Russie dans une seule ville est accompagnée de g-rands 
inconvénients et de g-rands sacrifices d'argent ». Avec cela 
il faut prendre en considération que le climat de Saint- 
Pétersbourg-, humide et inconstant, est très mauvais pour 
la santé de ces jeunes filles, surtout de celles qui arrivent 
du Midi. 

Il nous reste à dire quelques mots des femmes-médecins 
sorties de l'école de St-Pétersbourg- entre 1877 et 1887 et de 
celles très peu nombreuses qui obtinrent la permission de 
(( nostrifier » leur doctorat étrang-er. Naturellement nous ne 
nous occuperons que des dix dernières années, l'époque 
antérieure ayant déjà été traitée ailleurs. 

Pour les femmes médecins établies à la campagne le pro- 
fesseur Erismann les a caractérisées très bien dans ces 
brèves paroles : 

« La preuve <i fortiori que les femmes médecins peuvent 
supporter leur lourd travail est faite par les dames qui s'é- 
tablissent à la campagne et dont la journée se décompose 
ainsi : le matin, visite aux malades dans l'hospice, puis au 
dispensaire. Le soir visite aux malades à la campag-ne. Peu 
importent la grande distance, les mauvais chemins, le mau- 
vais temps. C'est un travail d'Hercule, mais ces femmes le 
remplissent avec un grand dévouement et nous en connais- 
sons qui vivent ainsi depuis 5, 8, 10 ans » (i). 

A Saint-Pétersbourg les doctoresses exerçant les fonctions 
de médecins des hôpitaux étaient en 1897 ^^ nombre 
de 55 (2). En 1896 une femme médecin, Mme Tcharnomars- 

1. Rabinowitsch lulcrnalionalcr Kuu^ress von i8(j(>, p. \K\. 

2. Dr. Kosakevitch in International couiicrcss of womcns, iS()<), I, III, 

p. r.8. 

.Mèlaiiie Li[)iii>l\a 3vJ 



— 514 — 

kaïa a été nommée assistant (" ordinator ») de la clinique 
chirurçicale des enfants à l'Académie de médecine de Saint- 
Pétersbourg. C'était la première fois qu'on confiait un pareil 
poste à une femme en Russie (i). 

Les femmes médecins du service municipal jouissent 
d'une grande popularité dans la capitale. 

La ville est divisée en trente-six quartiers dont chacun 
possède un médecin. Dans quinze quartiers cette fonction 
est entre les mains d'une femme. Les comptes rendus offi- 
ciels de la municipalité de 1896 donnent à cet égard des 
chiffres curieux : i4 femmes médecins occupées alors traitè- 
rent 1 3 1.(329 malades et firent 40.29.J visites (entre autres 900 
visites de nuit). Somme toute dans les dispensaires munici- 
paux un médecin avait 5.4oo-8ooo malades par an, une 
femme médecin 7.000-1 i.()Oo. 

Saint-Pétersbourg compte en outre beaucoup de femmes 
médecins spécialistes. Mme Ernroth est un oculiste connu, j 
Mme Eltzine a une grande pratique dans le domaine des 1 
maladies syphilitiques et cutanées. Les doctoresses Poz- ■ 
nansky et Philimonoff ont un hôpital privé, la doctoresse 
Zaliessoff un établissement de massage. Mme Dr. Maliaref- ■ 
fsky dirige avec son mari qui est aussi médecin, une maison j 
(!<• santé pour les enfants faibles d'esprit (2). ] 

Certaines doctoresses s'occupent activement de la vie ' 
sociale. Telle est Mme Volkoff qui vient d'organiser (avril ^ 
1900; la première exposition d'hygiène féminine en Russie, < 
telle est Mme la docteresse Chabanoff, spécialiste dans les 
maladies des enfants et présidente do la « Société russe de j 
bienfaisance réciproque ». Elle y a organisé entre autres j 

I 
I 
i 

1. Progrès médical, 2" série, !inii('-c i8()0. p. /|H/|. 

2. Kosakevilcli. 0. c, .'»8. 



— 515 — ■ 

une section très utile consacrée à la psychologie et hygiène 
enfantine (i). 

Il y aura bientôt dix ans, les femmes médecins russes ont 
fondé une société des secours mutuels qui comptait en 1897 
23o membres. Elle fait des avances et, en 1898, un fonds de 
pension y fut organisé. Au sein de la Société sont aussi 
discutées les questions professionnelles courantes. 

Les doctoresses russes n'ont à se plaindre en rien de 
leurs collègues masculins. Lorsqu'en 1898 le gouvernement 
russe s'adressa à la Faculté médicale de Moscou avec la 
question : peut-on rendre égaux les droits des médecins et 
des femmes médecins ? la faculté répondit unanimement 
oui. 

En 1898 et en 1899 la situation officielle des femmes mé- 
decins fut réglée par une mesure législative publiée dans le 
Messager ojficiel. Les droits qui leur sont reconnus sont 
les suivants : 

i" Le droit de pratiquer librement leur art dans tout l'Em 
pire et de porter les insignes spécialement instituées pour 
elles. 

2"^ Le droit d'exercer les fonctions de médecin dans les 
instituts de demoiselles, gymnases, pensionnats et écoles de 
jeunes tilles. 

3" Les droits d'être médecins municipaux et médecins des 
hôpitaux. 

4" Celles qui entrent dans le service d'Etat jouissent des 
mêmes prérogatives et du même appointement que les 
médecins. Le mariage ne change en rien cet état de choses 
et leurs orphelins ont droit à une pension. 

On peut donc avancer que sous beaucoup de rapports les 

I. Voyez la description de cette société in « Slowo » de Varsovie, 
1899, no du 3o décembre. 



.1 



— 616 — } 

A 

4 

femmes médecins russes sont devenues les égales de leurs ] 

collègues masculins. ji^ 

i 
i 

-i 

i 

1 

CHAPITRE XXXI ( 

France 

Dans les autres pays de l'Europe, de même qu'aux Etats- 
l'nis, l'histoire des femmes médecins ne présente pas d'in- j 
cidents nouveaux. Le nombre des étudiantes en médecine 
augmente et les femmes médecins conquièrent définitive- 
ment les droits à l'existence. La clientèle qui était d'abord j 
peu nombreuse, augmente; on admet les femmes aux dif- | 
férents emplois qui leur étaient auparavant fermés. Tel est I 
l'aperçu général; les chiffres et les faits que nous allons ; 

citer en témoigneront. 

^ .1 

Commençons notre revue par la France. j 

Le plus grand nombre des étudiantes se trouve à Paris. | 
Grâce à l'amabilité de M. leD' Pupin, secrétaire de la Faculté 
de Paris, nous pouvons donner des chiffres exacts. Nous 
ajouterons seulement quelques remarques. Si après 1895 le f^ 
nombre des étudiantes a diminué (1893-1894 et 1894-1890: J 
195 : 1895-189G: 167 ; 189G-1897 : i63 ; 1897-1898 : 1 44; 1899- ' 
1900 : 129), la cause en vient de l'introduction du nouveau { 
régime, rendant l'étude de la médecine plus difficile et ,« 
plus longue. Sur la diminution du nombre des étrangères, 
a influé aussi l'obligation du baccalauréat français pour * 
les étudiantes qui voudraient exercer en F'rance. Enfin l'on- ' 
vcrture des cours de médecine à Saint-Pétersbourg a dimi- 
nué l'affli'x des étudiantes russes. , 
(Juanl aux Françaises, leur nombre (en progression 



— 517 — 

depuis 1891) subit ég-alement une diminution en i8()5-i8()6, 
mais ensuite il a constamment aug"menté. 
Voici les données ; 

Nombre des étudiantes à Paris 
1891-1892 

ENTRÉES 

Françaises 2 

Etrangères 28 

Total 25 

Noînbre des étudiantes inscrites 

Françaises 17 

Iles Britanniques 6 

Empire allemand 1 

Grèce i 

Serbie i 

Roumanie 3 

Empire ottoman 2 

Empire russe 112 

Etats-Unis i 

Total 144 

1892-1893 
ENTRÉES 

Françaises ?* 

Etrangères 28 

Total 3i 

Nombre des étudiantes inscrites 

Françaises lO 

Iles Britanniques 4 

Empire allemand i 

Grèce ï 

A reporter 22 



— 518 — 

Report 22 

Serbie 2 

Roumanie 4 

Empire ottoman 2 

Empire russe 124 

Etats-Unis i . . . i 

Total i55 

1893-1894 
ENTRÉES 

Françaises i5 

Etrangères 42 

Total 57 

Nombre des étudiantes inscrites 

Françaises 26 

lies Britanniques 4 

Empire allemand i 

Serbie i 

Roumanie 6 

Empire ottoman 2 

Empire russe i54 

Etats-Unis i 

Total 195 

1894-1895 
ENTRÉES 

Françaises , . . . 8 

Etrane^ères 19 

Total 27 

Nombre des êhidiantes inscrites 

Françaises • 28 

Iles Britannif|ues ' 

Suisse ' 

A reporter. , . . o . 32 



— ol9 — 

Report 22 

Empire allemand i 

Serbie i 

Roumanie 7 

Empire ottoman :> 

Empire russe i5i 

Etats-Unis i 

Total 195 

1895-1896 

ENTRÉES 

Françaises ...•.• 5 

Etrangères 7 

Total 12 

Nombre des étudiantes inscrites 

Françaises iJî 

Iles Britanniques ^ 

Suisse I 

Empire allemand i 

Roumanie ^ 

Empire ottoman i 

Empire russe iSg 

Etats-Unis i 

Total 1O7 

1896-1897 

ENTRÉES 

Françaises /) 

Etrangères 3 

Total 7 



— o20 — 
Nombre des étudiantes inscrites 

Françaises 26 

Iles Britanniques 2 

Suisse I 

Empire allemand 2 

Roumanie 4 

Empire russe 127 

Etals-Unis i 

Total i63 

1897-1898 

ENTRÉES 

Françaises 6 

Elransfères • . . 

Total 12 

Nombre des étudiantes inscrites 

Françaises 3i 

Iles Britanniques i 

Suisse • . I 

Empire allemand 2 

Roumanie 3 

Empire russe loO 

Total i44 

1898- 1899 

ENTRKES 

Françaises 7 

Ktran^'ères 

Tnlal lO 

lieriies Docteurs 

Françaises 2 

ElranBfères 17 

Total 19 



— o21 — 

En 1899-1900, il y avait 29 Fraiiraises et 100 étrangères. 
Parmi ces dernières, celles de l'empire russe et du royaume 
de Polog-ne étaient 91 ; il y avait, en outre, 5 Roumaines, 
2 Allemandes, i Suissesse, i Anglaise. 

Les autres facultés où les femmes étudient la médecine 
en Francs sont les suivantes : Nancy, Lyon, Bordeaux, 
Montpellier, Lille, Toulouse. 

La faculté de médecine de Nancy avait précédemment 
son sièg"e à Strasbourg-. C'est en 1892 qu'elle fut transférée 
à Nancy. 

D'après les renseig^nements très précis qu'a bien voulu 
nous communiquer dans sa lettre du i3 janvier 1900 
M. des Cilleuls, le très obligeant secrétaire de la Faculté 
de Médecine à FL^niversité de Nancy, c'est seulement à 
partir de 1894-1895, que la faculté a eu des étudiantes. 

Voici, par trimestres, le nombre de celles-ci : 

1894-1895 I*"" trimestre : une Russe, 2® trimestre : deux 
Russes, six Bulgares, deux Turques (Macédoniennes); total 
dix ; 3'^ trimestre : dix (mêmes nationalités) ; 4" trimestre : 
dix (mêmes nationalités). 

1895-1896, i*" trimestre, 2% 3' et 4*^ : neuf, dont deux Tur- 
ques, six Bulgares, une Russe (une Russe est partie se marier 
ce qui explique une unité de moins ; elle est allée conti- 
nuer ses études à Paris où était son mari). 

1896-1897, seize à chaque trimestre, dont sept Bulgares, 
sept Russes, deux Turques. 

1897-1898, seize, mêmes chiffres qu'en 1896-97. 

1898-1899, le' trimestre : treize (huit Bulgares, quatre 
Russes, une Turque); 2" trimestre: onze (sept Bulgares, trois 
Russes, une Turque); 3° trimestre : onze (sept Bulgares, trois 
Russes, une Turque) ; 4° trimestre : neuf (six Bulgares, deux 
Russes, une Turque. 

1899-1900, i"" trimestre : onze (neuf Bulgares, une Russe, 



— o22 — 

une Turque) ; 2* trimestre : dix ^huit Bulgares, une Russe, 
une Turque). 

Plusieurs Russes de la Faculté de Nancy sont allées à la 
Faculté de Saint-Pétersbourg- (celle des femmes). 

Il n'y a jamais eu de Française étudiant la médecine à 
Nancy. 

Femmes reçues docteurs : 

3o mai 1899. — Mlle Daïreuva (Bulgare) thèse : « Recher- 
ches sur le champig-non du muguet et son pouvoir patho- 
g-ène ». 

3i mai 1899. — Mlle Staniszewski (Polonaise) «Contribu- 
tion à l'étude des abcès pulsatiles du thorax ». 

20 novembre 1899. — Mlle Azmanova (Bulg-are) « Traite- 
ment de la tuberculose pulmonaire par le cinamate de 
soude, étude critique et expérimentale ». 

N. B. — Une Bulgare (en scolarité) a épousé un docteur 
français. Depuis son mariage elle a suspendu ses études. 

Une Bulgare s'est mariée avec un licencié en droit fran- 
çais, mais de nationalité l)ul^are ; malgré cela elle continue 
ses études. 

Une Bulg-are reçue docteur est partie dans son pays pour 
se marier avec un de ses compatriotes reçu docteur à Nancy 
quelques jours après elle. 

« Les études médicales, écrit M. desCilleuls, n'empêchent 
pas les sentiments, puisque quatre étudiantes se sont ma- 
riées. Il y en a encore deux qui sont fiancées. 

« J'ai cru devoir vous donner ces renseignements complé- 
mentaires — termine M. E. desCilleuls — que vous ne trouve- 
rez pas dans I«;s statistiques du ministère ou ailleurs, parce 
que j'ai prnsi' fjn'il y aiuail |))Mit-ètre des conclusions à 
tirer ou du m<»ins des observations à présenter. » 

A Lyon, flepuis la création de la Faculté de médecine 



— 523 — 

(1877)) il y 6U nombre d'étudiantes, mais une seule, 
Mme Ouzounova, d'origine bulgare^ a été admise au grade 
de docteur, le 25 juillet 1898. 

La thèse soutenue par Mlle Ouzonova a pour titre : 
(( Contribution à l'étude de la latéro-ttexion de l'utérus 
gravide », 

Cinq Françaises y ont été ou sont encore en cours de 
scolarité. Quant aux étrang-ères (presque toutes Russes), 
20 environ sont actuellement inscrites ; un nombre à peu 
près ég'al n'y ont passé qu'une année ou deux et ont 
obtenu leur transfert dans d'autres établissements, le plus 
souvent à la Faculté de Paris. A Toulouse, la faculté ouverte 
depuis le i^' avril 189 1 n'a eu que deux étudiantes en 
médecine, à savoir: une Française, Mlle Gironce, qui a été 
reçue officier de santé le 18 juillet 189.3 et Mlle Kovatclief 
(Bulg-are), étudiante, au cours normal de 3® année. Aucun 
diplôme de docteur n'a encore été conféré par cette faculté. 

A Lille la fondation de la Faculté de médecine remonte 
à l'année 1876. La faculté n'a jamais refusé d'admettre des 
étudiants femmes à ses cours. 

Voici les noms des étudiantes qui y ont fait des études 
ou subi des examens (i) : 

Mme MoschkofF, néeTroudnitzky, reçue docteur en méde- 
cine en janvier 1893 (Russe). Titre de la thèse : « Etude sur 
le liquide amniotique vert comme sig-ne de souffrance chez 
l'enfant », 

Mlle Sénépart (Française). Etudes d'officiat de 1891 à iuillet 
1895. Reçue officier de santé en juillet 1890. 

Mlle Celse (Française). Etudes d'officiat de 1894 a 1898. 
Ileçue officier de santé en juillet 1898. Reçue docteur en 



I. Communication personnelle de M. Trochcl, secrétaire de la Facilité, 
datée du 18. 2. 1900. 



— 524 — 

médecine en mai iSqç). Thèse : « (lonlrihutioii à l'élude du 
scorbut infantile );. \ 

Mlle Bernson (Russe). Etudes de doctorat, de 1890 à 1899. I 
Rerue docteur en médecine le 20 mai 1899. Thèse : « Néces- 1 
site d'une loi protectrice pour la femme ouvrière avant et | 
après ses couches (étude d'hyçiène sociale) ». { 

Mlle Cheyko (Russe). Etudes de doctorat de janvier 1890 ''■ 
à juillet 1896. A quitté la Faculté avant la fin de ses études. 

Mlle Schmidt (Russe). Etudes de doctorat pendant l'année 
scolaire i898-[899. A quitté la Faculté sans avoir terminé ; 
ses études. ' 

Il a été délivré 4 diplômes de doctorat par la Faculté de 
Bordeaux, depuis l'année 1894 jusqu'à l'année 1898. Sur ces 
quatre femmes, trois avaient auparavant, reçu le titre d'of- \ 
ficiers de santé, elles ont ensuite postulé pour le doctorat. 
La première, Mlle Belly (Marie-Thérèse Béatrice), officier ! 
de santé en 1889, docteur en médecine en 1897. Thèse : 
Contribution à l'étude de la laparatomie exploratrice. La 1 
seconde, Mme Lamige (née Antoinette - Thérèse - Léonie | 
Pédespan) officier de santé en 1897, docteur en médecine 
en 1898. Thèse : Contribution à l'étude de la rupture intra- J 
péritonéale des kystes de l'ovaire. La troisième, Mlle Dega j 
(Georgette-Franroise), reçue en 1898. Thèse : Essai sur la j 
cure préventive de l'hystérie féminine par l'éducation. Une 
autre doctoresse encore a été nommée le i'"'" décembre 1899, 
c'est Mlle Jeanne-Marie-MadoleineCharlrou, officier de santé ^ 
en 1897. Thèse : Contribution à l'étude de la psychose poste- ' 
clamptique. 

Les deux officiers de santé ont été ncjm niées : l'une en 
1890, l'autre en 1898. 

Ensemble un total de femmes, toutes Françaises, dont 
une mariée et cinq célibataires, au moment de la réception. 
Actuellement on compte (3 Françaises et 2 Russes inscrites 
pour l'officiat. 



— 525 — 

L'une des Françaises a été nommée interne aux hôpitaux 
(au concours), en 1899. C'est la première fois qu'une femme 
étudiante est interne à Bordeaux (i). 

L'école de médecine de la Faculté de Montpellier a été 
ouverte aux femmes, dès l'année 1868. 

Les étrangères dominent, parmi les inscriptions d'étu- 
diantes, à cette Faculté. 

Voici quelques noms, pris parmi celles qui ont reçu leurs 
diplômes de docteurs : 

Mlle Camille Borix, reçue en 1882. 

Mlle Alexandrine Tkatcheff, reçue en 1888. 

Mlle Chichkoff, reçue le 6 juillet 1893. 

Mlle L, Lautaud, reçue en 1894. 

Mlle Vera Gavissewitch, reçue en 1896. 

Mme Sélitremv (née Reichtein), reçue en 1896. 

Mlle E. Riabova, reçue en 1897. 

Mlle Dimitrova (Nedela), reçue en 1897. 

Mlle Sophie Oçus, reçue en 1898. 

Mlle Olga Steinberg, reçue en 1898. 

Mlle Vénéta Georgivea, reçue en 1899. 

Mlle Victoria Léoventon, reçue en 1899. 

Mlle Marie Oussof, reçue en 1899. 

Mme Maria Rivoire (née Vignon), reçue en 1899. 

Mlle Glafira Zegelmann, reçue en 1899. 

Alger possède également une école de médecine, mais ce 
n'est qu'une école de plein exercice ; par conséquent^ les 
étudiants ou étudiantes vont subir les 4*^ et 5" examens et 
la thèse de doctorat devant la Faculté de la métropole. 

Depuis la fondation de cette école, une seule étudiante 
femme (Mme Chellier-Fumat), reçue d'abord officier de santé 
à Alger, s'est fait recevoir docteur en médecine devant la 

I .Communication personnelle (le M. Lemaire, seci'étaire de la Ka«'ulté 
datée du 22 janvier 1900. 



- 52G - ^ 

Faculté de médecine de Paris, il y a environ six ans (i). 

A peine docteur, madame Chellier fut chargée en 189(3 par 

M. Canibon, g-ouverneur général de cette colonie, d'une ] 

mission dans l'Aurès pour enseigner aux femmes arabes ' 

quelques principes médicaux élémentaires, surtout en 1 

matière d'accouchement et de soins à donner aux enfants , 

du premier âg-e. . 

Grâce à sa connaissance des dialectes arabes, et surtout, ] 

grâce à sa qualité de femme, elle put pénétrer dans les ! 

intérieurs arabes, fermés aux médecins civils et militaires, 1 

I 

et donner ses soins aux femmes indigènes. Ce qui l'a frappé ' 

surtout au cours de cette mission (où elle a étudié aussi les j 

mœurs, les coutumes et les manœuvres médicales des « tebi- \ 

bes » (médecins) et des matrones arabes), c'est l'empressé- ^ 

ment des malades à venir solliciter les soins de la tebiba ' 

(femme médecin) française, leur confiance complète dans le i 

traitement institué et l'influence rapide qu'elle a pu acquérir ■ 

sur l'esprit des indig-ènes (2). Revenue à Alger, elle adressa • 

un rapport à M. Cambon, et un autre à l'Académie de méde- | 

cine. La question du secours médical aux femmes musul- î 

mânes, étant très importante, il serait a souhaiter que | 

Mme (]|ieIlitM- jxibliàt in-exteiiso les impressions de son j 

voyage. 

Pour l'année courante (1900) Y Annuaire médical àoiuie. ■ 

les noms de 87 femmes médecins. Sur ce nombre 80 exercent 

chez elles, tantôt à i^aris, tantôt en province. D'autres ont j 

fondé des maisons de santé. Mme Landais par exemple a 

fondé en dehors de son cabinet de consultations, une mai- J 

son de santé près la gare du Montparnasse, où on soigne j 



i . ('omniunicalion personnelle de .M. le secrétaire de la Faculté \ 

V \\>XCT (fl février 1900). i 

2. Prog'rès médical. iHçiO, p. /|0. < 



— 527 — 

les femmes et les enfants, avec salle d'opérations, chambres 
de malades, pouponnerie, jardin, etc. 

Mlle Berthe Dylion, lauréat de la Faculté de médecine de 
Paris (thèse : Insertion du placenta sur segment inférieur)^ a 
fondé une clinique pour les maladies des femmes. 

Mme Brès que la nature de ses premiers travaux attirait 
surtout vers les enfants, sV est définitivement consacrée (i) 
par la fondation d'une crèche. 

Quelques-unes d'entre elles sont médecins d'écoles de jeu- 
nes filles ; telle est, par exemple, Mme Tourangin née Chopin 
qui a écrit une thèse sur l'acide salicylique, et sur son 
emploi pour le traitement des diverses maladies. 

Après avoir suppléé pendant un certain temps, leD''Dujar- 
din-Beaumetz, comme médecin à l'école normale d'institu- 
trices. de la Seine et au Lycée Fénelon, elle le remplace 
aujourd'hui dans ce lycée pour les soins et les conseils à 
donner aux maîtresse et aux élèves. 

Les titulaires des autres Lycées de filles de Paris, sont : 
Mme Fourré, médecin au Lycée Victor Hugo, rue de 
Se vigne. 

Mme Bertillon, médecin du Lycée Racine, rue du Rocher. 
(Elle est aussi médecin des employées des postes ,des télé- 
g-raphes et téléphones). 

Mlle Benoît, médecin du Lycée Molière, rue du Ranelag-h 
à Passy. 

Mme Blanche Edwards Pilliet, médecin au Lycée Lamar- 
tine, rue du faubourg Poissonnière, est aussi professeur à 
l'école des infirmiers et infirmières de Bicètre depuis 
l'année 1891 ; en outre, lorsque son mari, le D"" Pilliet, 

I. Entre temps, elle a tait de nombreux travaux sur l'hygiène de la 
première enfance, ainsi que des conférenres aux directrices des écoles 
maternelles. Le ministère la chargea, en 1890, d'une mission en Suisse 
afin d'y étudier le fonctionnement des crèches et des asiles. 



mourut, laissant vacante sa chaire de physiologie à Lari- ■ 
riboisière, le docteur Bourneville^ directeur de ces écoles, 
ne craignit pas de lui confier cette chaire en remplacement 

de son mari. | 

Elle fait aussi un cours de pansements à la Salpétrière. ! 

C'est la seule femme à laquelle l'Assistance publique ait ! 

confié un poste d'enseignement. ! 

Le docteur Xapias, directeur de l'Assistance publique, a ' 

nommé récemmentune femme médecin des bureaux de bien- , 

faisance ; c'est Mme Peltier, première titulaire en ce genre. i 

A cet égard, disons qu'en outre Mme Robineau fut nom- 
mée prosecteur à l'école de médecine de Rouen. Elle obtint 

cette fonction au concours, parmi tous les autres concur- ' 

renls masculins. i 

C'est également la première fois qu'une femme a obtenu ) 
un emploi officiel aussi important. En outre, elle a été 

admise comme interne à l'hôpital de Rouen. Une autre 

i 
femme a obtenu la même place à l'hôpital de Bordeaux en ' 

1899. Ce sont les deux premières internes dans ces villes. 

En revenant à la ville de Paris nous voyons encore que 
Mlle Juliette Desmolières y est médecin de la crèche du j 
18^ arrondissement. j 

Le ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts 
a nommé Mlle Bonsignorio aux fonctions de médecin ocu- 
liste des écoles normales supérieures de Sèvres et de Fon- 
te nay-aux-Roses. 

Cette dernière, (|iii a ('tudié riqdilalinologie sous la \ 
direction du docteur Panas à l'Hôtel-Dieu, et s'en est fait j 
une spécialité, avait demandé la permission d'instituer un j 
cours libre de cette science, à l'académie de médecine. Cela 
lui a été refus(', sous diverses l'aisons. On avait allégui', entre 
autres (indri craiiinail de Ifiilcc iiiir ('.\p(''ri<'nce av«;c une 
It'iii/iic qui n'a\ail jtas iIoiiik' (b'piiis assez lonulenips de \ 
nr(Mi\('s suffisantes d<; savoii- faiic. ' 



— Iy2\) — 

Mlle Boiisignorio en a appelé de cette décision devant le 
conseil d'Etat. 

La qnestion est pendante. 

Mme (iaches-Sarranle qni par nn nouvcan mariage est 
devenue Mme Gaclies-Barthélemy, est médecin de l'Opéra. 

Mme Boyer a été nommée au mois de mars 1900 méde- 
cin des employées de l'Administration des postes, télé- 
graphes et téléphones 

Il y a un nombre de femmes médecins en province. Quel- 
ques-unes sont médecins de village, d'autres exercent dans 
les stations balnéaires. Ainsi par exemple : 

Marseille, la troisième ville de France, possède Mme Chel- 
lier. 

A Lyon, se trouve Mlle Gorwiz. 

A Bordeaux, Mlle Mesnard et Mlle Billy. Mlle Roussel 
exerce à Rouen ; Mme Marshall, née Anderson, se trouve à 
Cannes et Mme de HérodinofF, à Nice. 

Quatre autres villes, d'importance secondaire, ont aussi 
des femmes médecins, ainsi réparties : 

A Lille, Mme de Puift'e de Mag-ondeau. 

A Reims, Mme Gelma-Hern. 

A Grenoble, Mlle Bruyant. 

A Angers, Mme Relers. 

Enfin une femme docteur s'est installée au Tonkin ; 
c'est Mlle Gironce, à qui le conseil municipal d'Hanoï a 
donné, en 1896, une subvention de 3oo piastres. 

L'opinion publique en France est devenue dans ces dix 
dernières années de plus en plus favorable aux femmes 
médecins. Les faits précités en témoignent suffisamment. 
Nous y joindrons encore ceux-ci : Parmi les étudiantes en 
médecine se trouvent des boursières : Mlle Henriette 
Mazot, de Brives, a obtenu une bourse pour les écoles de 
médecine et de pharmacie de Paris, pendant 1898. 

Mélanie LipinsUa . 34 



— 530 



Autn,' fait : M. Charles-Jules Saiitler a léi^iié la nue-pro- 
priélé (Je sa fortune à la Faculté de médecine de Paris, 
afin d'en consacrer le revenu, après son décès, à la fonda- j 
lion d'un i)rix annuel en faveur d'une femme médecin, j 
auteur d'un ouvraae sur les maladies des enfants. - 

Malgré cela, de temps en temps paraissent dans la presse ' 
des articles comme celui du docteur Fliessing-er dans la 
Médecine Moderne, du 7 février 1900 intitulé : « L'inapti- 
tude médicale des femmes ». Ce titre est assez significatif. 
Mais, d'autre part la cause des femmes médecins a des \ 
défenseurs aussi ardents et éminents comme le docteur \ 
Morache, professeur de médecine légale à la faculté de j 
Bordeaux. i 

Dans son traité de déontologie médicale, qui va paraître i 

incessamment et dont les bonnes feuilles nous ont été com- ! 

1 

muniquées avec une gracieuse amabilité par l'auteur, on j 

trouve des pages qui respirent le meilleur esprit. ; 

Nous nous permettons d'en reproduire plusieurs passages, '\ 

heureuse de rencontrer un défenseur des femmes parmi les ; 

sommités de la science française. ! 

(' De loutes les positions honoiables, dit le professeur ,: 

Morache de Bordeaux, (|ui sont à la poitée de la femme, la ' 

profession médicale paraît une des jilus indiquées. Cette j 
position, il faut la conquérir et ici s'ouvrent des difficultés, 

se formulent de sérieuses objections. Il y a lieu de les envi- \ 
sager avec toute l'attention qu'elles méritent. 

<( l^)u^ n(jtre pari nous avons connu et connaissons des ' 
femmes médecins, de jeunes docteurs aussi distinguées par 
lins (jualités éminemment féminines que par leur intelli- i 
genc r. Iciii' savoii' sans pédanterie et leur cœur compatis- 
sant à toutes les soullrances. Toutes ces (jualités et (mîs ver- I 
lus se trouvent réunies chez (dies et vixcnt dans la plus j 
|i:ii'liiilc lurnionic. ■ 



— 331 — 

(( La femme peut-elle et doit-elle, dans le cours de ses 
études, rechercher les positions de concours, les places 
d'externe et d'interne dans les hôpitaux, de préparateur, 
prosecteur, etc., etc? Au point de vue réglementaire rien ne 
s'y oppose, et dans beaucoup de centres, à Paris, à Bor- 
deaux et ailleurs encore, de nombreux exemples prouvent 
qu'il n y a pas d'inconvénients à admettre des femmes dans 
les concours hospitaliers. L'internat, exigeant la résidence, 
peut offrir quelques difficultés, très faciles à vaincre pour 
peu que les administrations montrent un peu de bonne 
volonté. 

« Les emplois de l'enseignement^ obtenus ou non au con- 
cours devraient être largement ouverts aux femmes. Il n'en 
est pas absolument ainsi. On a argué que, pour l'agrég-a- 
tion par exemple, les règ'lements exigent que le candidat 
soit Français, or, une femme ne saurait être que Française 
et ainsi elle ne remplit pas les conditions. Cette arg-umen- 
tion constitue un échappatoire peu loyal et non un arg-u- 
ment sérieux. 

« La femme munie de ses titres universitaires, et qui veut 
se livrer à l'exercice professionnel, n'est peut-être pas 
apte ou du moins pas autant que l'homme à remplir cer- 
taines positions qui réclament une activité physique excep- 
tionnelle, conime par exemple médecin de campag-iie dans 
les cantons étendus. C'est à elle de choisir avec discerne- 
ment. Par contre, elle paraît toute indiquée pour la g"yné- 
colog-ie, l'obstétrique, les maladies des enfants. Dans ces 
spécialités, elle se trouvera sur son véritable terrain. De 
même, elle pourra utilement pratiquer Tophtalmolog-ie, la 
laryng-olog-ie, en un mot tout ce qui n'exige pas une trop 
grande activité extérieure et dispense généralement des 
visites de nuit. Elle pourra ainsi ne pas trop s'éloigner de 
son intérieur, si elle est mariée, et surtout si elle est mère. 



— :]:\'2 - 

« Mais, avant toules choses, il faut espérer que peu à peu, 
1rs nionirs plus puissantes que les lois qu'elles précèdent, 
se liausfoiiuerout, que la leninie qui veut étudier et peut- 
être prali(|uer la médecine, seia regardée non comme une 
excenlri(|ne, mais coninie elle l'est véritablement : une 
nature fière et di^jne, (|ni ne \(nil [)as être obliiji'ée fatale- 
ment, pour vivre, de subir un joui;, si elle ne rencontre 
pas un homme assez intellinenl pour la comprendre. Ce 
sera peut-être une indépendante, mais une indépendante 
dig"ne de tous les respects ». 



CHAPITRE XXMI 



Suisse, Angleterre et autres pays de 1 .Europe 
et de l'Amérique. 

En Suisse, le nombre des femmes qui étudient la méde- 
cine va également en augmentant. \ oici la liste des étu- 
diantes en médecine dans les Universités de Bàle, Zurich, 
(ienève et Lausanne ( 1890-1894). Elles sont divisées en deux 
catégories : Suissesses et étrangères : 











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— 333 — 

En i894-9'>, It^ nomlire lulal des (Hiulianles en Suisse était 
de 221. La plupart (122) venait de Russie et de Pologne, 
38 étaient Suissesses, 49 Allemandes. 

Pour les années ultérieures nous pouvons fournir des 
chiffres très précis se rap[)orlant à l'université de Berne. 
Nous les devons à l'amabilité de M. le professeui- Koclier : 
en voici le tableau (voir p. 534) '■ 

En 1899-1900. il y avait en Suisse 355 étudiantes en mé- 
decine. Genève en comptait iio. Ce sont, en effet, des chif- 
fres considérables. Ouant aux diplômes délivrés aux fem- 
mes voici la liste de Genève pour 1S98 et 1899 (i) : 

1898 



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En comparant le chiffre des diplômes à celui des inscrip- 
tions on est en droit de conclure qu'un certain noml)re 
d'étudiantes ne font que commencer leurs études et qu'elles 
les abandonnent ensuite. C'est un fait que l'on observe 
aussi parmi les étudiants. Mais la principale cause, dans le 
cas qui nous occupe vient de l'insuffisance diiislruclion 
préliminaire. 

A cetég-ard quelques passades d'une lettre que -M. Kocher, 
professeur à l'L'niversité de Rerne, a eu l'obliueance de 
nous écrire (avril 1900) à propos des étudiantes bernoises 
nous paraîtront convaincantes. 

« Quant à un jugement sur les femmes étudiantes d'après 

I ,Comnuini.«Mlion p'^rsonnoilcdu sr>i-n'M:irial (!<• la Kacullc <lo rK^ncvo. 



— 534 — 



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— o3d — 

notre expérience, c'est trop difficile de faire cela dans peu 
de mots. En général on peut constater que les femmes ont 
beaucoup de zèle pour les études, il y en a qui ont fait 
d'excellentes thèses et ont passé de très bons examens. 
Mais de l'autre côté très souvent les études préliminaires 
laissent fortement à désirer et sont inférieures à celles des 
hommes, de sorte que l'instruction universitaire est plus 
difficile, même en ne parlant pas des cas où l'on a plutôt 
l'air de pouvoir samuser au lieu de faire des études utiles 
ou d'avoir plus de §-oût pour une politique émancipatoire 
que pour des occupations solides. 

Au commencement de 1900, vingt six femmes médecins 
exerçaient en Suisse (i) : 9 à Zurich, 6 à Genève, i à Bâle,i à 
St-Gallen, 2 à Berne, r à Lausanne, i à Solure, i à Lauter- 
brunner, i à Brenne, i à Schinznach, i à Bade, i à Glarus. 

Quelle est leur vie ? quelle est leur pratique ? demandera- 
t-on. Nous pensons donner la meilleure réponse en repro- 
duisant ici les autobiog-raphies de trois femmes médecins 
suisses : Mme Heim Vôgtlin, Mlle Dr. Heer et Mlle Dr. de 
Thilo ; autobiographies qui nous ont été fournies person- 
nellement par ces dames. 

Le nom de Mme Heim Vôg'tlin est connu de nos lecteurs ; 
c'est la première femme médecin suisse. Voici l'histoire de 
sa vie : 

« Je suis née en 1848. Fille d'un pasteur, au canton d'Ar- 
g'ovie, j'ai reçu toute mon instruction chez moi, et l'Uni- 
versité a été pour moi la première école publique. Ma pré- 
dilection pour la médecine date de ma première jeunesse. 
Lorsque j'étais encore jeune fille, je soig-nais des malades 
dans un petit hôpital d'enfants; en outre, je visitais sou- 

r. Schweizerisclier Atlrcssbuch fur ujno. Mlle Dr. Hecr a bien vouli; 
compléter les ilonnées de ce livre d'adresses. 



— o3G — 

1 
vent les malades pauvres qui étaient seuls et dépourvus de ' 

tous soins chez eux. j 

Lorsque j'appris qu'à Zurich on permettait à deux dames • 
russes d'étudier la médecine, je conçus le projet de me ' 
consacrer aussi, malgré toutes les difficultés, à la profes- i 
sion médicale. Tout en remplissant mes devoirs de ména- 
gère, je préparai, en secret, l'examen de maturité. J'ai eu i 
beaucoup de peine à obtenir la permission de mes parents, ' 
mais enfin je \aiM(juis leur résistance et je me rendis, en 
1868, à l'I'niversité de Zurich, .l'ai été pendant presque j 
toute la durée de mes études la seule étudiante de la lan- 1 
gue allemande. Je me figurais que j'aurais à subir les luttes 
les plus terribles, mais il n'en fut rien. Le travail à l'Uni- 
versité m'était facile et m'intéressait, les professeurs nous 
traitaient avec estime, bonté et justice, et nos collègues 
masculins se montrèrent, à peu près sans exception, de | 
braves compagnons. En été 1870, j'ai subi l'examen de 
maturité et la première partie du Staatsexamen suisse. \ 
Ensuite^ commencèrent pour moi les années de clinique 
pendant lesquelles j'eus fort à faire. 

J'ai été pendant deux ans dans la policlinique de Zurich. | 
En 1872. j'ai passé la seconde moitié de Staatsexamen ; I 
quelques mois après, j'obtins le degré de docteur. Ma j 
thèse traitait : Des organes génitaux pendant l'accouche- { 
ment. 

Ensuite, j'ai étudié pendant un semestre à Leipzig, puis 
le professeur \\ incki^ll ma gardée un an comme médecin 
pour sa clinique obstétricale à Dresde. Cette année de ; 
Dresde a été pour moi d'une haute importance ; sous l'œil 1 
d'un maître sévère, mais très bon, j'ai tant appris que j'ai 
osé, en 187^1, commencer mon exercice médical. | 

Ici je liai l'cnrontré aucun désaiçréiucut . Les magistrats, | 
mes anciens jirolesseurs et l.i plupart de mes anciens ca- 1 
maradcs. se m<»ntièrent bons et justes envers moi. | 



— 537 — 

Certes, j'ai eu quelques adversaires, mais ils ne se mi- 
rent jamais en travers de mon chemin. Dès les premières 
semaines, ma salle d'attente n'était pas vide, et après quel- 
ques mois j'étais absolument indépendante au point de 
vue financier. 

En 1875, j'ai épousé le professeur de géologie à l'Uni- 
versité de Zurich, M. Fleim. Au milieu des conditions les 
plus avantageuses, jouissant toujours d'une excellente 
santé, j'ai exercé pendant sept ans_, ma pratique s'étendant 
sur toute la Suisse, spécialement pour les maladies de fem- 
mes et les accouchements. Ensuite vint au monde notre 
premier enfant, que j'ai nourri moi-même. 

Dès lors, je bornai un peu ma pratique médicale pour ne 
pas néglig-er mes devoirs de mère. En 1886, naquit mon 
deuxième enfant que j'ai nourri également pendant sept 
mois en 1889; le troisième qui est malheureusement mort. 
Vers cette époque, j'ai cédé la plus g-rande partie de ma 
clientèle à mon amie, M"^ D"" Anna Heer. 

Aujourd'hui, je partag'e mon temps entre mes devoirs de 
mère et ceux de médecin. En outre, je m'occupe beaucoup 
de la réalisation d'un des rêves du monde féminin suisse, à 
savoir de la fondation d'une école d'infirmières, qui sera 
enfin ouverte en 1901, et à laquelle sera joint un hôpital 
féminin. 

En été 1899, mes anciennes malades ont fêté le 20^ anni- 
versaire de ma pratique médicale; à cette occasion, elles 
ont réuni un fond qui a permis de créer une place libre à 
l'hôpital de Zurich. 

Après vingt-cinq ans de travail qui, naturellement, fut 
pénible et fatiguant, je suis contente de ma vie et je regarde 
d'un œil serein mon passé. Maintenant, huit autres femmes 
médecins travaillent à Zurich, toutes ont de la clientèle et 
jouissent d'estime ; il va sans dire que la question de savoir 



— o38 — 

si les fcinnies peuvent être médecins, a cessé d'exister en 
Suisse. 

Quant aux publications scientificpies. je n'ai rien écrit 
de bien considérable ; toutefois, j'ai publié nombre d arti- 
cles médicaux et. en 1899. un petit livre sur les soins à 
donner aux enfants en bas Age. Ce livre s'est déjà beaucoup 
répandu. 

Pour terminer, je dirai que, s'il y a d'un côté quelques 
difficultés de combiner ensemble les occupations de mère 
et celles de médecin, d'autre part, ces difficultés sont com- 
plètement compensées par l'inapréciable secours que vous 
prête l'expérience propre pour le traitement dans toutes les 
phases de la vie de la mère et de l'enfant ». 

Nous pensons qu'à la lecture de cette courte autobiogra- 
phie tous éprouveront le même plaisir que nous. Voilà des 
paroles simples, sincères, modestes ! Nous v trouvons une 
preuve de plus (jue les études médicales ne contribuent pas 
plus que beaucoup d'autres professions féminines à priver la 
femme de sa sensibilité innée, de son amour maternel et de 
son dévouement. Si on rencontre parmi les femmes qui 
étudient, des personnes excentriques, il ne faut pas mettre 
cela sur le compte de l'c-ducation, ni de la profession, mais 
l'attribuer à des particularités de caractère, comme on en 
trouve dans toutes les couches sociales. 

L'amie de Mme Heim-Voçtlin, Mlle dr A. Heer nous 
a envoyé éi^alenient sou autobiographie ; Mlle Heer, étant 
beaucou[) plus jeune, nous pouvons, gi'àce à cette cir- 
constance, comj»ar(M' les deux géu(''ral ions de femmes-méde- 
cins suisses. El nous vovons (|iit' la seconde aussi se main- 
tient dignemeni cl \aillamment et qu'elle se consacre 
entièrement à la médecine et au travail social. Si on lit avec 
atteulion les lignes qui suivent ou remarquera (ju'on a à 
faire à une femme ummIccIu de \ocaliou. 



— 539 - 

Voici cette seconde autobiographie : Je suis née en i863, 
à Olten (canton Solure), où mon père avait une petite usine 
et une grande famille. J'ai fréquenté l'école primaire à 
Olten, puis l'école cantonale à Aarau. A l'âge de 16 ans je 
vins à Zurich où j'ai étudié pendant quelque temps le des- 
sin. Mais bientôt l'envie me prit de m'approprier une édu- 
cation scientifique et je me suis mise à me préparer à l'exa- 
men de maturité. Pour cela les études ati séminaire des 
institutrices ont été parfaitement suffisantes. Après avoir 
passé l'examen de maturité, j'ai suivi pendant cinq ans les 
cours de médecine à Zurich et je fus reçue médecin, en 
1888, pour toute la Suisse. En 1892, j'ai obtenu le titre de 
docteur, après avoir publié une dissertation sur les frac- 
tures de la base du crâne publiée aux Beitràg'e zur klinis- 
chen Chirurgie (IX fasc. I). 

Entre 1888 et 1892 et après j'ai fait des voyages d'études 
à Londres, à Paris, Vienne et Berlin pour élargir le cadre de 
mes notions en g-ynécologie et en obstétrique. Depuis 1889 
j'exerce à Zurich. En peu de temps mes occupations se sont 
tellement accrues que j'ai été oblig-ée de me restreindre aux 
maladies des femmes et à l'obstétrique. Ma clientèle est dis- 
persée dans toute la Suisse, parfois on m'appelle même à 
l'étrang-er. Depuis 5 ans je fais le cours d'hyg"iène scolaire 
au séminaire des institutrices à Zurich et un autre (englo- 
bant aussi les soins à donner aux malades) à l'école supé- 
rieure des jeunes filles. 

Au congrès suisse pour les intérêts de la femme, qui a 
eu lieu au mois de septembre 1896, à Genève, j'ai fait une 
conférence sur l'éducation des infirmières. Cette conférence 
fut publiée dans les actes du congrès (Berne, chez Steiger). 
J'ai fait des conférences de propagande traitant de la même 
question à Zurich, Bàle, Saint-Galle, Schaffouse, Lucerne. 

L'activité professionnelle et sociale a rempli totalement 



— o40 — ^ 

j 

ma vie. Je ro£;Tette seulement que le temps me manque i 
d'utiliser au pt>inl de vue scientiti([ue les maléiiaiix rlini- i 
ques que j'ai pu ramasser pendant dix ans. 

Pendant mes études je n'ai pas eu à me plaindre de mes j 
camarades masculins ni de mes professeurs. Certes, on ne ' 
pourrait j)as dire ijuils lurent lous j)arlisans de linstmc- 
tion méilicale de la femme, mais à l'heure qu'il est, il serait 
hàtif de le désirej". Le ^gouvernement, de m«Mue que l'opinion i 
publique, à Zurich, ne sont pas défavorables aux femmes i 
médecins. Moi-même je jouis de preuves nombreuses d'une I 
grande confiance même dans les cercles les plus influents. 
Ainsi, par exemple, j'ai été élue par la mag^istrature muni- ' 
cipale scolaire à la commission officielle pour la médecine ( 
scolaire avec d'autres collègues masculins. • 

La troisième doctoresse suisse, Mlle M. de Tliilo, nous 
raconte d'une façon bien vive l'histoire de ses luttes pour 
atteindre son but : devenir médecin. ; 

Née en i85i à Reval, en Russie, d'un père d'origine [ 
allemande et d'une mère russe qu'elle eut le malheur de i 
perdre bientôt après sa naissance, élevée par deux vieilles | 
tantes, femmes très instruites, mais infirmes, elle eut la 
tiiste jeunesse d'un enfant sans mère. Munie d'une instruc- 
tion j»roi"onde, sachant s('[»t ou huit langues, animée d'une 
ardeur d'apprendre, elle lut, au moment de la guerre de ! 
sécession, dans un journal illustré allemand, la biographie 
d'une femme médecin, accompagné(; d'un portrait plus ou 
moins fantaisiste. » C'était à l'époque où on entendait ' 
parler clicz nous de femmes docteurs et voilà que ma résolu- 
lion ('lail prise: A treize ans je di-cliuais à ma famille (|ue 
je serai médecin el j'ai tenu mon serment. Malgré ces pro- ! 
jets si'rienx, la jeunesse rt'clamanl ses droits, n'osant plus ' 
m'amuser le joui' a\('e nu's jcuiels, je me fabriquais en 
cachette (les l'aniilii's de pdupt'eseu pa[tier a\(M- Ies(|ue||es i 



.)4I — 



je jouais le soir clans mou lit, la jouruée entière étant 
vouée aux études, à la musique et à la peinture, pour 
laquelle j'avais du talent. 

Cependant les années s'écoulaient, j'avais fini mes études 
proprement dites à i6 ans et fondé une petite école ; mais 
je pensais toujours à la médecine ». 

^Ime Tliilo prépara en cachette ses examens, prit ensuite 
pour quelque temps la place d'une institutrice, enfin, après 
avoir ramassé un petit fonds, elle partit pour la Suisse. 

« Enfin llieure tant attendue sonna, je pris mon essor et 
débarquai un beau matin à Zurich. Là commencèrent les 
plus belles années de ma vie, j'étais libre, étudiante et je 
pouvais étudier à ma soif. Je passai le baccalauréat es scien- 
ces étant la seule femme sur onze concurrents avec le n" i 
au grand déplaisir de mes camarades, et me plongai du 
matin au soir dans l'anatomie et la physiolog^ie travaillant la 
nuit à la dissection, seule dans l'immense amphithéâtre, 
entourée de cadavres. Plus d'une fois j'y ai entendu sonner 
minuit sans me douter que mon bec de gaz solitaire exci- 
tait la curiosité des personnes qui, passant sur une route 
élevée pouvaient plonger leurs regards dans lamphitéàtreet 
se demandaient avec étonnement qui pouvait bien ^eiller 
parmi les morts à ces heures indues. 

Malheureusement la mauvaise chance me poursuivait. 
Car la faillite d'une maison de commerce engloutit la 
petite fortune que j'avais héritée de ma bonne tante ; il fal- 
lut pour le moment renoncer aux études et quitter Zurich 
pour gagner ma vie ailleurs. J'allais en Angleterre, où après 
bien des démarches inutiles et des déboires je finis par 
trouver une place comme secrétaire et sous-éditeur chez le 
rédacteur de British Médical Journal. Le travail qu'on m'y 
imposait était énorme, les gages minimes. Le Ciel eut pitié 
de moi au bout de plusieurs mois ; une demoiselle anglaise 



— 342 — 

I 

avec laquelle je m'étais liée d'amitié pendant un séjour dans ' 
un établissement d'électrothérapie en Suisse et que j'avais < 
retrouvée à Londres, tomba malade dune affection mentale, ' 
sa mère me proposa de venir demeurer chez elle pour lui 
(btnnerles soins que réclamait son état ; j'acceptais et j'eus | 
le l)Oiilieur de voir mes etïorts couronnés de succès. Mon . | 
amie se rétablit et mue par la reconnaissance elle m'otïrit ' 
comme prêt un subside annuel qui me permit de continuer 
mes études. , 

Je pus donc enfin réaliser mes désirs ; rentrée en Suisse, 
je me remis à mes chères études et passai mes examens à | 
Genève. Malheureusement, mes luttes ne s'arrêtèrent point I 
là ; le manque de capital se fit cruellement sentir au mo- i 
ment où j'en aurais eu le plus besoin pour m'établir ; j'ai ' 
connu tous les hauts et les bas du sort, et j'ai passé par des i 
épreuves bien pénibles. Au bout de quelque temps de sur- 
menag^e — pour nouer les deux bouts et payer les dettes 
que j'avais été forcée de contracter je travaillais nuit et 
jour, écrivant des brochures sur Ihyg^iène domestique et i 
sur l'hygiène des femmes, des articles de journaux sur dif- 
férents sujets, faisait des conférences, — accablée par j 
les chag-rins domestiques et autres, par les soucis, je lom- i 
bais gravement malade d'une maladie nerveuse qui me 
força à renoncer à tout travail de tête pendant deux ans. 1 
Après mon rétablissement, je me suis remise à mon travail i 
avec bonheur et j'exerce actuellement ma [irofession dans 1 
un joli villag-e industriel fSchônenwerd j situé sur les bords ] 
de l'Aar, flans le canton de Solure (Suisse), entre Aarau et 
Olien. Je vis seule avec mon chat, mes fleurs et une jeune 
lille, une orpheline que je déi^ourdis pour la mettre en état 
de trouver plus tard une place comme gouvernante ou lin- 
ge re. 

Outre les brochuics sur l'hygiène, j'ai publié, il y a deux ^ 



— 543 — 

ans, un livre sur les Maladies du coi' pu humain, qui est des- 
tiné aux personnes, lesquelles se trouvant éloiî^nées de tout 
secours médical, sont parfois très-embanassées de sav(jir 
comment il faut a^ir dans certains cas. 

En Angleterre, il y avait en 1898 sept corps constitués 
qui s'étaient déclarés prêts à donner des diplômes aux fem- 
mes médecins. En 1900, il y en a douze. — Ce sont : 

1. L'Université de Londres ; 

2. L'Université Royale d'Irlande ; 

3. Les Collèg-es réunis d'Ecosse ; 

4. Les Collèg-es réunis d'Irlande ; 

5. La Société des Pharmaciens de Londres ; 

6. Les quatre LTniversités écossaises (Edinbourg-, Glas- 
gow, St-Andrews, Aberdeen) ; 

10. L'Université de Dublin ; 

11. L'Université Victoria; 

12. Le Collège Médical Owen, de Manchester. 

Pour obtenir le grade de médecin dans ces différentes 
écoles, les femmes doivent satisfaire à des conditions qui 
varient selon chacune. Avant tout, elles doivent passer un 
examen sur l'anglais, le latin, les mathématiques et sur 
l'une des six connaissances suivantes : grec, français, alle- 
mand, italien, autre langue moderne, logique. Ensuite, les 
étudiantes déclarent où elles veulent être reçues médecins. 
Celles qui choisissent les Universités de Londres ou de 
Dublin doivent y être inscrites (à Dublin cela coûte dix 
shillings ; à Londres deux livres sterlings). Après cela, elles 
peuvent étudier pendant au moins cinq ans à une Univer- 
sité ou école médicale anglaise quelconque. Celles qui ont 
choisi une université écossaise sont tenues d'y étudier pen- 
dant deux ans, puis de continuer leurs études pendant trois 
ans où elles veulent. Enfin les femmes qui veulent passer 
leurs examens aux collèges réunis d'Ecosse, à ceux d'Irlande, 



— 544 — 

et à la société des pharmaciens de Londres peuvent étudier 
n'importe où en Grande-Bretag^ne. 

Pour les écoles où sont admises les femmes, il y en 
avait liuit en i8()3 ; en i()<)i> il y en a onze. Ce sont avant 
tout r (( Ecole de médecine pour i'enimes » de 1874- Elle a 
ag^randi son local. Le nombre des étudiantes y était : 

1891 107 

1892 i33 

1893 143 

1894 lt)2 

1895 i5o 

1896 178 

1897 ^^0 

1898 iG3 

1899 196 

La deuxième école est celle de Xewcastle on Tyne ; les 
femmes et les hommes y étudient ensemble. Celte école est 
une dépendance de l'L'niversité de Durham. En Ecosse, il 
y a deux écoles de médecine destinées exclusivement aux 
femmes ; une à Edimbourg (celle qui date de 1888; l'école 
fondée par Mme Jex-Blake n'existe plus), et une à (ilasgow ; 
en outre, les femmes étudient dans les Inixersilés d'Aber- 
deen et de St-Andrews.Dans celle dernière l'niversilé, elles 
ne peuvent cependant passer que deux ans; les trois autres 
années doivent être faites ailleurs. 

En Irlande, les femmes étudient dans cin(| écoles médi- 
cales : celles de Belfast, Cork et (ialway, à l'Ecole médicale 
de l'I nivcrsité calh(dii|U(' de Dublin, et à l'Ecfde de chiiiir- 
gie de la même ville. 

Dans toutes les écoles irlandaises les femmes sont trai- 
tées avec la plus jurande ci\ ilité ; à Duldin elles ont un 
pavillon de dissection pour elles ; dans les écoles provin- 
ciales (»n leur an)(''naîj;^e an moins des tables communes. Les 



— 545 — 

frais d'études sont variés ; ils dépassent partout, pour le 
cours total de la médecine, loo livres sterlings. 

Le nombre des femmes médecins anglaises était en 1894 
de 190, — en 1900 de 208. Dans ce dernier chiffre, Londres 
compte pour 92, Edimbourg-h 27, Glasg-ow 17, Dublin 8, 
Liverpool 70. Dans le reste de la (irande-Bretagne il y en 
avait 89, en Ecosse i4, en Irlande 11. — Elles ne s'occupent 
pas exclusivement des maladies des femmes et des enfants. 
La Doctoresse Scliarlieb est une chirurgienne de premier 
ordre ; Mme Ellaby une oculiste renommée. 

Nous ne comptons pas ici 18 femmes reçues médecins 
tout récemment, et qui ne s'étaient pas encore établies au 
commencement de 1900, ni les i56 femmes médecins anglai- 
ses établies aux Indes, en Chine, en Egvpte et dans les 
autres pays orientaux. 

Le nombre des hôpitaux où les femmes occupent des 
places est de 72 ; à Londres seul 22 hôpitaux comptent des 
femmes médecins. — Les hôpitaux fondés par des feriimes 
se développent très bien. Les doctoresses occupent en outre 
des places de médecins dans certaines compagnies d'assu- 
rances de Londres, Aberdeen, Newcastle — médecins du 
personnel féminin des Postes (Londres, Liverpool, Man- 
chester) ; — médecins examinateurs de l'Enfance Scolaire 
(Londres, Mme D"^ Berry ; Notting-ham, Mmes Cirey et Hen- 
wood ; Edinbourg, Mme Urquhart). 

L'Association des femmes médecins enregistrées comptait 
en 1899 io5 membres (en 1870 il y en avait 10). 

Pour la Behjiqae, Mme Popelin a pu déclarer au Congrès 
féministe de Londres de 1899 (;) : « L'expérience des femmes 
médecins a pleinement réussie. Il est devenu évident chez 
nous qu'elles sont utiles à la société et (ju'elles peuvent lui 

I. Inlcrn;«lioiial (^ongrcss ofLondun, Londres. m)oo, t. III, p. \l\. 
Mélan'iP Lipinska :!;"î 



— 546 — 

rendre des services réels. Dans les dix dernières années, la 
femme médecin a pris nno place importante dans la 
société ». 

C'est en 1896 que la première doctoresse fut reçue dans 
les cadres réguliers du Corps médical des hôpitaux de 
Bruxelles ; son nom est Mlle M.Derscheid. Elle fut nommée 
par le Conseil des Hospices de Bruxelles médecin-adjoint 
des Enfants Assistés, dans le service de M. le D' Max (i). 

Pour l'Université de Bruxelles, M. le Professeur Spehl a 
eu l'oldi^'eance de nous donner des renseignements très 
intéressants. Dans sa lettre du i3 février il nous écrit : 

« Voici les renseignements que vous avez Lien voulu me 
demander concernant les femmes médecins : 

Les femmes ont toujours été admises à notre Faculté, au 
même titre et dans les mêmes conditions que les hommes. 
— Ce qui les a, pendant longtemps, tenues totalement éloi- 
gnées des Etudes universitaires en général, c'était, je sup- 
pose, l'absence d'établissements spéciaux d'études moyennes 
à l'usage de jeunes filles. Depuis (juelques années, cette 
lacune est comblée, et l'on a complété le programme d'étu- 
des de certains établissements de jeunes tilles, de manière à 
bs assimiler au programme officiel de nos Athénées (Lycées 
français). 

En 1893, trois jeunes fdles ont été reçues Docteurs en 
médecine, chiruru;-ie et accouchements ; 

En 1895, une jeune tille et une femme nuiriéc ont ohlt'iui 
les mêmes diplômes. 

Ces cinq doctoresses pratiquent à Bruxelles, 

Toutes sont Belges »>. 

Kii IloUiimle, le nombre des f«'mmt!s médecins était, en 
iSi)(>, de deux ; en ii)0(i, il est de dix. 

I. Progrès méfUrnl, iSg.*), p. z88. 



— 547 — 

Mlle Jeanne von Maarseven a bien voulu nous commu- 
niquer les noms de la plupart d'entre elles ; 
Ce sont : 

1. Mme A. H. Jacobs, qui faisait ses études à Gronin- 
gen et les finit en 1878, 

2. Mlle A. P. G. von Fussenbrock, id., à Utrecht, en 1887. 

3. Mlle G. A. (ielderblow, id., à Groningen, en 1893. 

4. Mlle A. P. Luiscius, id., à Amsterdam, en 1895. 

5. Mlle G. G. de Lauze,id., à Amsterdam, en 1897. 

6. Mlle J.-B. von Maarseven, id., à Amsterdam, en 1898. 

7. Mlle H. Schag-ew von Saclen, id,, à Leiden, en 1898. 

8. Mlle J. W. G. von Kesteren, id., à Amsterdam, en 1899. 
Excepté Mlle Gelderbrow et Mlle Schag-ew qui exercent 

à La Haye, elles exercent toutes à Amsterdam. 

Il se trouve, en outre' plusieurs étudiantes dans les 
quatre universités hollandaises. En Hollande, les femmes 
ont pleine liberté d'étudier à toutes les universités et on ne 
leur y fait pas le moindre obstacle. Les femmes médecins 
hollandaises jouissent de l'estime et de la confiance géné- 
rales, et certaines d'entre elles ont une nombreuse clientèle. 
Quelques-unes exercent la médecine entière, d'autres sa 
consacrent seulement à l'obstétrique et à la gynécologie, 
une est oculiste, une médecin des enfants. On les a admises 
dans toutes les sociétés médicales ; à la Société (gynécolo- 
gique le secrétaire est une femme. 

Le Gonseil de la ville d'Amsterdam a ])ris dernièrement 
une décision fort importante ; il a créé l'emploi de Méde- 
cins du Personnel municipal, et parmi les trois médecins 
nommés à cet emploi, il y a une femme, Mlle von Maarse- 
ven. Dans cette décision, le détail intéressant est non seu- 
lement la nomination elle-même, mais encore ce fait que 
Mlle Maarseven jouit absolument lUih mêmes prérogatives 
que ses collègues masculins. 



— 548 — 

En Danemark il y avait, en 1890, cinq femmes médecins. 
En 1900, elles sont ving^l. Voici d'ailleurs le tableau statisti- 
que qui nous fut communiqué par le Docteur Bureau : 

COPKMIAGIE 

Femmes reçues docteurs. 
Années Nombre 

1 89 1 O 

1892 I 

1893 

1894 O 

1895 4 

1896. . , . . . 2 

1897 « 

1898 6 

1899 J_ 

Total. . iT) 

Toutes sont Danoises. 

En Suède, la deuxième femme médecin, Mlle H. Ander- 
sen, fût reçue en 1892 à l'Université de Sund. 

Après elle vinrent : en 1896, Mlle Folke (Université de 
Stockholm) ; en 1897, A. Stecksen, E. Sandelin et T. (îran- 
strom ; en 1899, (juatre autres. 

Ainsi la Suède avait au mois de juillet 1899 dix femmes 
médecins, tandis que ving^t-huit femmes étudiaient la mé- 
decine. 

Les doctoresses se sont établies dans les villes : 5 à Stoc- 
kholm, 2 à (iothembouri,'-, i à Maimo, i à Helsing-borg-, i à 
Wisbylîle de (iollilande). Leur prati(jue est surtout gyné- 
coloi^'^ique. L'iie d'elles, A. Stecksen, fût nommée, en 1897, 
Instructeur-Assistant à la section d'Anatomie pathologique 
• In (^oilèi^e médico-chirurg^ical royal de Stockholm, puis 



— 549 — 

en 1898 elle visita Munich, Tubing^en et Paris, où elle étudia 
l'hygiène, la bactériologie et la pathologie. 

Cependant, aucune femme ne peut être admise à un em- 
ploi public, car la loi du 3 juin 1872 le défend expressé- 
ment. 

Mais, d'autre part, les collègues masculins traitent les 
femmes médecins sur le pied d'égalité, et ne font aucun 
obstacle à leur admission dans les sociétés médicales. 
L'Association Suédoise de médecins et chirurgiens compte 
six femmes médecins ; elles prennent part aux discussions 
et aux Congrès médicaux. 

Il existe en Suède plusieurs fondations pour les étudiantes 
en médecine. La première fut faite à l'Université d'Upsal, 
par Mme V. Kramer. 

En 1878, i5. 000 couronnes furent données par Mlles H. et 
A. Hierta à l'Institut Médical de Stockholm ; de ce fonds, 
33 bourses sont distribuées tous les ans. En 1892, les Uni- 
versités d'Upsal et de Lund reçurent chacune 6.000 cou- 
ronnes dans le même but. En 1899, une donatrice anonyme 
donna à l'Association de Frédéricque Bremer, à Stockholm, 
25.000 couronnes pour deux bourses. 

Ces fondations sont suffisantes si on considère le petit 
nombre des étudiantes. 

En Pologne, on comptait, en 1898, 75 femmes médecins, 
dont une partie à l'étranger. 

A Varsovie, il y a deux dispensaires municipaux pour 
les femmes enceintes et celles qui accouchent. L'un est 
dirigé par la Doctoresse Dobrska. Dans ce dernier, furent 
reçues, de 1887 à 1897, 1,265 malades ; sur ce nombre deux 
seulement moururent et encore une fut apportée mourante 
de la ville. On y fit 2o5 opérations légères ou sérieuses ; 
dans ce nombre, trente-deux applications de forceps et sec- 
tions césariennes. 



— 5o0 — 

Parmi les pays de l'Europe du Sud, nous nous occuperons 
d'abord de Vllalie. MM. les Secrétaires des Facultés de 
Médecine de Turin et de Florence ont bien voulu nous com- 
muniquer le nombre des étudiantes en médecine dans leurs 
universités. 

Il y avait au commencement de 1900 : 

Turin 
A la r"" année 3 Italiennes 



2" 


» 


)) 


3« 


» 


I 


4^ 


» 


I 


5^ 


)) 


3 


6<^ 


» 


I 



Total 9 » 

Florence 
i'^'' année o 

2'" » I 

3« » 2 

4" » I 

Total 4 
Toutes étaient Italiennes. 

Parmi les doctoresses des dix dernières années, une, 
Mlle Maria Montessori. a été cliarm-ée par le ministre de 
rii.slnirtion publifjue, M. Haccelli, d'un cours pour les 
maîtresses il'écoles primaires sur renseignement sp('cial à 
donner aux enfants faibles d'esprit. La deuxième, . Mlle Masso, 
qui avait fait ses études à Pavie et à Zurich, a été nommée 
Médecin tniniicijiMJ à Moiiliiçlio (Vercelli). 



— ool — 

Le Portufful compte plusieurs femmes médecius. A Porto 
il y eu a quatre. — Plusieurs femmes étudient la médecine 
dans les Ecoles de médecine de Lisbonne et de Porto (i). 

Dans la dernière période décennale nous voyons appa- 
raître des femmes médec